SCÈNE V
LUCINDE, ÉRA.STE.
LUC INDE
Celte fuite soudaine a lieu de me surprendre :
Pour l’empêcher, monsieur, je me joins à Léandre. Quitter ainsi les gens, c’est vraiment déserter,
Et comme un fugitif, nous devons vous traiter.
ÉRASTE
Pardon ; je voulais mettre à couvert ma personne,
Et je suis un poltron que le danger étonne.
LUCINDE
Quel péril avec nous courez-vous donc, monsieur?
ÉRASTE
J’en cours un si pressant qu’il fait trembler mon cœur.
LUCINDE
Votre cœur est, Éraste, à l’abri des atteintes ;
Et je m’étonne fort que vous ayez ces craintes. éraste .
Cette frayeur pourtant, à ne vous point mentir,
Est l’unique motif qui m’oblige à partir.
LUCINDE
Quelle est donc cette peur que je ne puis comprendre?
Vous voulez le savoir? il faut donc vous l’apprendre. Je le dois d’autant plus, que cet aveu sans fard Va vous faire approuver et presser mon départ.
Je crains...
LUCINDE
Que craignez-vous? achevez de m’instruire.
ÉRASTE
Je crains de vous aimer, puisqu’il faut vous le dire.
LUCINDE
Je ne puis m’empêcher de rire de l’aveu :
Cette crainte est nouvelle, et c’est sans doute un jeu.
LE SAGE ÉTOURDI
ÉRASTE
Non, Lucinde, elle est vraie, et dans mon caractère : Vous savez à quel point ma liberté m’est chère;
Je risque de la perdre en restant près de vous :
Vos yeux ont sur mon âme un ascendant si doux,
Que je ne puis vous voir sans en sentir du trouble : Plus je le vois, et plus je le sens qui redouble.
LUCINDE
Gomment donc? vous jouez la passion au mieux !
Cessez de plaisanter; rien n’est plus sérieux,
Plus réel que l’aveu que je viens de vous faire.
Je mérite, en effet, toute votre colère :
Vous devez sans retour me bannir de vos yeux : Moi-même je voudrais m’arracher de ces lieux ;
Mais je sens, pour vous fuir, que j’ai trop de faiblesse,
LUCINDE
Et moi, pour vous chasser, j’ai trop de politesse.
ÉRASTE
Vous riez de me voir dans le piège arrêté.
LUCINDE
Ce n’est là qu’une idée.
ÉRASTE
Oh ! c’est la vérité.
LUCINDE
Cela n’est pas, vous dis-je, et ne peut jamais être,
ÉRASTE
Mais mon cœur... -i
LUCINDE
Non, j’ai trop l’honneur de vous connaître;; Vous pouvez demeurer sans nul risque avec moi.
Pour mieux vous rassurer, et vaincre votre effroi. Sachez que pour l’hymen j’ai votre antipathie ;
Je le crains.
Cependant ce soir on vous marie ;
Vous me dispenserez d’en être le témoin.
LUCINDE
Demeurez hardiment; l’instant est encor loin.