ACTE II, SCÈNE V
On doit suivre son goût comme un amusement.
Mais dès qu’il prend racine, et sitôt qu’il attache, Gomme un poison du cœur il faut qu’on l’en arrache, 11 faut...
LUCINDE
Continuez, j’écoute avidement.
ÉRASTE
Oui, mais vous regardez un peu trop fixement.
LUCINDE
L'attention le veut, et le désir d’apprendre...
ÉRASTE
Vos yeux sont si brillants, leur regard est si tendre, Qu’en les fixant sur moi, les miens sont éblouis,
Et que je ne sais plus enfin ce que je dis.
A vos conditions c’est porter une atteinte.
LUCINDE
Pour que vous n’ayez plus à me faire de plainte,
Eh bien ! je vais baisser les yeux modestement,
Quand vous me parlerez. Suis-je bien maintenant?
ÉRASTE
Un souris fin échappe encore à votre bouche,
Qui, contraire à l’accord, trop vivement me touche.
LUCINDE
Oh ! mon maître devient trop sévère aujourd’hui.
On ne peut regarder ni sourire avec lui.
Rendez-vous, je vous prie, un peu plus doux à vivre.
ÉRASTE
Pardon ; mais je me sens hors d’état de poursuivre.
Je ne sais plus de quoi nous venons de parler.
LUCINDE
Attendez, mon esprit va vous le rappeler.
Vous me parliez, je crois, du goût qui nous attache.
ÉRASTE
Voilà ce que je crains, et cette peur m’arrache D’auprès de vous.
LUCINDE
Restez.
LE SAGE ÉTOURDI
ÉRASTE
Non : je vous dis adieu.
LUGINDE.
Encore un mot avant de sortir de ce lieu.
ÉRASTE, reculant toujours.
Doucement. Vous allez contre notre système.
Se parler quand on veut, et se quitter de même,
Est la première loi qu’enjoint la liberté.
Si vous me retenez, vous rompez le traité ;
Et vous tyrannisez vous-même votre maître.
LUGINDE.
Soit. Je vous laisse aller. Mais vous fuirez peut-être. Promettez de rester, et point de trahison.
ÉRASTE, en fuyant.
Je reviendrai, d’honneur, finir notre leçon.