ACTE II, SCÈNE III
MONTVAL
Madame me paraît délicate à l’excès.
LA MARQUISE
Oui, je le suis au point qu’on ne le fut jamais.
Car un rien m’incommode ; et, deux fois la semaine, J’ai, sans compter ma toux, une horrible migraine, Et des maux d’estomac qui m’attaquent le cœur. L’anéantissement succède à la douleur.
Je suis dans des états si fâcheux et si rudes,
Des malaises si grands, et des inquiétudes 1 Oh ! pour les concevoir, il faut les ressentir ;
Et ce sont de ces maux qu’on ne peut définir.
MONTVAL
Le vôtre tient beaucoup de la vapeur, madame, Quand ce poison subtil s’est glissé dans une âme, La dissipation peut seule l’en ôter.
Tous les autres secours ne font que l’irriter.
Quels sont vos goûts? le jeu, les fêtes, la musique?
Oui.
LA MARQUISE
MONTVAL
Suivez tour à tour le plaisir qui vous pique. N’en épuisez aucun, mais effieurez-les tous.
LA MARQUISE
Avec un médecin aussi charmant que vous,
On est flatté, monsieur, ravi d’être malade.
MONTVAL
Sans doute vous aimez aussi la promenade?
LA MARQUISE
Fort, quand le jour est beau, que le monde est brillant.
La danse ?
MONTVAL
LA MARQUISE
A la fureur.
La table ?
LA MARQUISE
Infiniment,
LE MÉDECIN PAR OCCASION
MONT VAL
Le spectacle?
LA MARQUISE
Beaucoup ; surtout la tragédie.
Volez vite à Paris, et vous serez guérie :
Son séjour est pour vous une nécessité ;
Ses plaisirs variés vous rendront la santé,
Pourvu qu’incessamment l’un à l’autre succède.
LA MARQUISE
Ah ! monsieur, je le sens, il n’est que ce remède;
Et personne, avant vous, n’avait connu mon mal.
L’air de Paris, pour moi, vaut mieux que l’air natal. Que ne puis-je demain suivre votre ordonnance !
Mais un destin fatal fixe ici ma présence.
J’aime beaucoup mon frère, et ma nièce encor plus. Par leur état présent mes pas sont retenus.
Tous deux sont consumés d'une langueur obscure.
On en peut d’autant moins pénétrer la nature,
Qu’ils ne rompent jamais un silence fatal.
M O NT V AL
Mais leur tristesse a-t-elle un caractère égal?
LA MARQUISE
Non: elle est différente autant qu’elle est profonde.
La douleur de mon frère est noire, et toujours gronde. Le chagrin de ma nièce est plus attendrissant ;
S’il éclate à nos yeux, ce n’est qu’en gémissant.
Dans son abattement, elle a même des charmes ;
On se sent jusqu’au cœur pénétré de ses larmes. montval.
Le seul récit, sur moi, produit le meme effet.
J’ai peine à retenir les miennes en secret.
J’ai, quoique médecin, l’âme infiniment tendre.
Mais pour vous consoler, je veux bien vous apprendre Que déjà je démêle et suis prêt à saisir La cause de son mal.
LA MARQUISE
Pourriez-vous l’en guérir?