‹ Le babillardChapitre 39 sur 356 · ACTE II, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE III

MON T VAL

J’y compte; je puis meme en faire la promesse, Pourvu que vos bontés secondent mon adresse. Madame, c’est de là que dépend le succès :

Me le promettez- vous ?

LA MARQUISE

Oui, je vous le promets.

Je n’en réponds, au moins, que sur votre parole : Tenez-la bien, mon art ne sera pas frivole.

LA MARQUISE

Je donnerais mon sang pour conserver ses jours. Parlez. Que faut-il faire, et quel est le secours?

MO NT VAL

Madame, il n’est pas temps encor de vous le dire;

Je dois auparavant la voir seule et m’instruire.

Par ses propres discours, si j’ai bien rencontré ;

Par ses regards encor je veux être éclairé ;

Et pour rendre aujourd’hui sa guérison plu s sûre Je veux sur sa présence asseoir ma conjecture.

LA MARQUISE

Je vous ménagerai près d’elle un entretien.

Et mon frère, monsieur, vous ne m’en dites rien?

Ce silence m’alarme et fait mourir ma joie.

Pour en raisonner juste il faut que je le voie.

LA MARQUISE

C’est la difficulté. Sa chambre est comme un fort Qu’on ne peut pénétrer par art, ni par effort.

Vous êtes étranger : sur ce titre peut-être Il sera moins sauvage et voudra vous connaître.

Il a beaucoup d’égards à cette qualité;

Tout ce qui vient de loin est par lui respecté :

Ce passeport lui seul peut vous ouvrir sa porte.

M ONTVAL.

Que fait-il donc tout seul, renfermé de la sorte?

LA MARQUISE

Mais, les trois quarts du temps, il lit ; dans ses accès Il brouille du papier qu’il met en pièce après.

LE MÉDECIN PAR OCCASION

Tantôt il est plongé dans une léthargie ;

Et tantôt on dirait qu’il entre en frénésie.

Il menace tout haut ; puis, tout bas, il se plaint.

MONTYAL.

À juger par ces traits, je le croirais atteint D’un mal contagieux qui court fort cette année.

Si chez lui cette fièvre est bien enracinée,

Je la tiens incurable.

Ah! que dites-vous là 1

MONTVAL

Soyez moins alarmée. On vit avec cela.

Ce poison répandu vient de la capitale.

LA MARQUISE

Et comment nommez-vous cette fièvre fatale?

MONTVAL

C’est la métromanie.

LA MARQUISE

Ah ! quel nom effrayant!

Il me fait frissonner.

MONTVAL

On l’appelle, autrement,

La fureur de rimer, dont la France est saisie. Depuis sept ou huit mois tout Paris versifie.

LA MARQUISE

Ce n’est pas là son mal. J’aurais moins de frayeur.

MONTVAL

N’a-t-il pas pour les vers une certaine ardeur?

LA MARQUISE

Oui ; mais s’il en faisait, j’en saurais quelque chose; Et je n’ai jamais vu de lui ni vers, ni prose.

Un auteur se trahit. S’il travaille en secret,

Il lit l’ouvrage au moins à quelque ami discret.

Mais, pour mon frère, il garde un silence modeste.

MO N T v A L.

Qu’est-ce donc qu’il écrit ?

LA MARQUISE

Je ne sais : rien ne reste, Nul vestige, nul trait de ce qu’il fait chez lui.

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