SCÈNE IV. — MONTVAL, LISETTE
LISETTE
J’ai tenu ce propos, afin de l’écarter.
Lucile, à ce sujet, ne veut rien écouter,
Et de tout médecin elle fuit la présence.
MONTVAL
Mais tu sais que son mal est de ma compétence. Tu devais l’éclaircir et détromper son cœur.
LISETTE
Je l’ai tenté sans fruit. Son aveugle douleur.
Quoi que j’aie avancé, n’a pas voulu me croire. Votre retour, monsieur, lui paraît une histoire Imaginée exprès pour calmer son esprit.
Un songe l’a beaucoup agitée cette nuit.
MONTVAL
Je n’ai qu’à me montrer pour démentir ce songe,
LE MÉDECIN PAR OCCASION
La vérité d'abord détruira le mensonge.
LISETTE
Ce moment est critique ; il vous sera plus doux.
Tout bien examiné, de le filer pour vous.
Il serait dangereux de le brusquer pour elle. Monsieur, d'une façon plus sage et plus nouvelle, Pourra, s’il le veut bien, en jouir par degré.
Ce moyen, par l’amour, doit être préféré.
MO NT VAL
Quel est donc ce moyen ?
LISETTE
Je m’en vais vous l’apprendre.
Dans ce salon, monsieur, Lucile va se rendre,
Pour y continuer votre portrait en grand.
Gomme il fait plus obscur dans son appartement,
Cet endroit est toujours celui qu’elle préfère.
La peinture demande un beau jour qui l’éclaire.
Voilà son atelier qu’il faut ici dresser.
Voici votre portrait, et je vais le placer.
Mettez-vous là.
M O NT V AL
Dis-moi : que prétend ta folie ?
LISETTE
Cacher l’original derrière la copie.
Là, vous aurez, monsieur, le plaisir ravissant D’être devant Lucile invisible et présent,
De connaître son cœur par sa douleur profonde,
Et de vous voir pleurer des plus beaux yeux du monde. Là, vous pourrez goûter l’enchantement nouveau De voir sa main charmante animer le pinceau,
Vous donner sur la toile une seconde vie,
Y peindre, y caresser voire image chérie,
Sa bouche la baiser dans un léger transport,
Et vous faire, vivant, jouir de votre mort.
MONTVAL
J’envie à mon portrait cette faveur suprême,
Et j’aimerais bien mieux en profiter moi-même.
LISETTE
Vous serez à portée, et ne vous fâchez pas.