LÉANDRE, NÉRINE
LEANDRE, parlant tout seul sans voir Nérine.
Non, rien n'est plus piquant que de courir, d’aller,
Sans rencontrer personne à qui pouvoir parler.
Quand on trouve les gens, on raisonne, l’on cause,
On s’informe et toujours on apprend quelque chose ;
Et ne dît-on qu'un mot au portier du logis,
Cela vous satisfait ; et comme le marquis Me disait l’autre jour en allant chez Julie...
NÉRINE
A qui parle monsieur?
LÉANDRE
C’est toi ! Bonjour, ma mie, Comment te portes-tu? Fort bien, j’en suis ravi;
Ta maîtresse de même, et moi fort bien aussi.
Elle m’avait prié d’aller voir Isabelle
De sa part; mais, morbleu! personne n’est chez elle,
Pas le moindre laquais ; j’ai trouvé tout sorti,
Et je suis revenu comme j’étais parti.
Hier encore, hier, je courus comme un diable,
Secoué, cahoté dans un fiacre exécrable.
Au faubourg Saint-Marceau j’allai premièrement ;
Des Gobelins ensuite au faubourg Saint-Laurent;
Du faubourg Saint-Laurent, sans presque prendre ha-
[leine,
Au faubourg Saint-Antoine, et tout près deVincenne; Du faubourg Saint-Antoine au faubourg Saint-Denis ; Du faubourg Saint-Denis dans le Marais, et puis Eu cinq heures de temps faisant toute la ville,
Je revins au Palais, et du Palais dans l’Isle ;
De là je vins tomber au faubourg Saint-Germain;
Du faubourg Saint-Germain...
NÉRINE, l’interrompant avec volubilité.
J’ai couru ce matin,
Et de mon pied léger, jusqu'au bout de la rue :
De la rue au marché ; puis je suis revenue.
Il m’a fallu laver, frotter, ranger, plier;
J’ai monté, descendu de la cave au grenier,
Du grenier à la cave, arpenté chaque étage.
J’ai tourné, tracassé, fini plus d’un ouvrage ;
Pour madame et pour moi fait chauffer un bouillon ; J’ai plus de trente fois fait toute la maison,