SCÈNE IV. — LE BARON, MONTVAL
MONTVAL
Monsieur, comme étranger, je parais devant vous, Prévenu des bontés que vous avez pour nous.
LE BARON
Oui, je fais cas, monsieur, des étrangers célèbres.
MONTVAL
Mon nom fût-il caché, monsieur, dans les ténèbres, L’honneur que je reçois suffirait aujourd’hui Pour répandre du jour et du lustre sur lui.
Les gens de lettres sont dans votre estime encore,
Et c’est la qualité dont surtout je m’honore;
Je la préfère à tout.
LE BARON
Avec juste raison :
Moi-même je voudrais en mériter le nom :
Il relève surtout l’éclat de la naissance :
Malgré l’erreur commune...
MONTVAL
Elle n’est plus en France.
Tout le monde, à présent, y pense comme vous ;
Les arts y sont chéris et cullivés de tous :
Le seigneur, le premier, sait en donner l’exemple ; L’hôtel du financier est devenu leur temple ; Lui-même il est Mécène et Virgile à la fois,
Et chaque état changé n’est plus tel qu’autrefois. L’esprit a répandu partout la politesse ;
Le jeune militaire a pris l’air de sagesse ;
Au spectacle, à l'étude, il donne ses loisirs,
Et consulte le goût, même au sein des plaisirs.
LE BARON
Oh ! pour le coup, monsieur, votre pinceau nous flatte Et c’est un beau portrait, que la vérité gâte.
Pour les auteurs, en France, on a trop de mépris ;
On l’étend, sans nul choix, sur les plus applaudis, Eux qui mériteraient l’estime la plus haute.
MONTVAL
S’ils y sont méprisés, c’est souvent par leur faute :
Ils font tout ce qui sert à les humilier ;
Le plus vil artisan élève son métier,
L'auteur seul a la rage, ou plutôt la bassesse,
De rendre ridicule un talent qu’il professe ;
Et, si sur le théâtre il met u .. bel esprit,
C’est pour le dégrader, jusque dans son habit.
Par mille traits usés, dont la redite assomme,
Qui font riie le sot et rougir l'honnête homme.
A ternir ses rivaux appliquant ses efforts,
Il s’avilit lui-même, et flétrit tout le corps.
LE BARON
Pour réhabiliter ce corps que je révère.
Je voudrais qu’on en fit un exemple sévère.
MONT VAL
A ce noble courroux, qui trahit votre cœur,
Je juge qu’en secret vous en ôtes, monsieur.
LE BARON
Plût au ciel qu il fût vrai, comme, je le désire !
Je ne sentirais pas l'horreur qui me déchire.
Mais j’en dis trop, monsieur.
J’en dévoile encor plus.
Je vois de votre mal le principe confus.
LE BARON
Vous voyez le principe !
MONT VAL
Oui, mon œil le démêle ;
Et j’ai pris dans mon art une route nouvelle.
Je suis le médecin du cœur et de l’esprit,
Et c’est en conversant que mon art les guérit.
Soit dans leur mouvements, soit dans leur fantaisie.
Je les suis pas à pas, et je les étudie.
Un coup d’œil me suffit pour y voir leur tourment ;
Par exemple, j’ai lu le vôtre en un moment.
Pour vous prouver, d’un mot, que j'ai su le connaître, Vous brûlez d’ètre auteur, et vous ne pouvez l’être. Celle inutile ardeur vous tourmente l’esprit,
El c’est elle en secret, monsieur, qui vous maigrit.