ACTE IV, SCÈNE IV
LE BARON
Je ne puis, à ces mots, que rougir et me taire.
Pour vous désavouer, je suis né trop sincère :
Votre savoir m’étonne et confond ma raison.
Je passe de l’estime à l’admiration.
Vous n’étes pas un homme ; il faut être un génie Pour avoir pénétré ma secrètemanie.
Jugez présentement, jugez de bonne foi,
S’il est quelqu'un au monde à plaindre autant que moi. Si ma peine étoit sue, ah ! j’en mourrais de houle. Tout ce que je demande, et sur lequel je compte, Gardez bien mon secret, et déplorez mon sort.
MONT VAL
Je veux et puis pour vous faire un plus grand effort : Tout singulier qu’il est, ce mal qui vous transporte.
Je prétends le guérir, ou pallier de sorte Que vous recouvrerez la joie et la santé :
Je réponds du remède et de sa sûreté.
LE BARON
Vous me rendrez poète? O ciel ! puis-je le croire?
MON TV AL
Vous en aurez le titre.
LE BARON
Il suffit pour ma gloire.
Ah ! je voudrais avoir au théâtre un succès,
Et m’entendre applaudir lorsque je paraîtrais.
Je crois déjà m’y voir, et mon âme est charmée;
Je suis, je suis égal au général d’armée Qui revient triomphant.
Je puis vous y servir.
LE BARON
Doucement ; vous m’allez étouffer de plaisir.
MONT VAL
Pour modérer, monsieur, cette joie excessive,
Songez que vous devez craindre l’alternative.
Le général d’armée est quelquefois battu.
LE BARON
Oh ! l’exemple console ; Annibal fut vaincu.
LE MÉDECIN PAR OCCASION
MONT VAL
Monsieur, à ce prix-là, soyez sûr de la chose.
LE BARON
Faites-moi vite auteur, et ne fùt-ce quen prose.
MON T VAL
Vous l’allez être en vers, en voici le brevet ;
Adoptez cet écrit sous le sceau du secret ;
Nul autre que nous deux ne saura ce mystère.
Quoi ! des enfants d’autrui je serai donc le père ?
MONT VAL
Consolez-vous, monsieur; nombre de beaux esprits Ressemblent sur ce point à beaucoup de maris.
LE BARON
Mais c’est un vol secret qui tient de l’imposture.
M O NT V AL
Non ; il ne blesse pas les lois de la droiture.
LE BARON
On trompe en se parant d’un habit emprunté.
MONTVAL
Eh ! qui brille aujourd’hui de sa propre clarté ?
Le monde n’offre aux yeux qu’une fausse lumière ;
Et tout est charlatan, ou tout est plagiaire.
Comme chaque talent, songez que chaque état D’une main inconnue emprunte son éclat.
Un grand doit son esprit à son seul secrétaire ;
Le robin, au palais, et l’orateur, en chaire,
Ne débitent souvent que ce qu’un autre écrit;
Le marchand vend pour sien ce qu’il prend à crédit; L’homme d’intrigue usurpe et vole au vrai génie La gloire d’un projet que son art s’approprie.
Depuis l’homme de cour jusques à l’artisan,
Tout trompe, tout est geai sous les plumes du paon.
Je me rends ; ce discours lève enfin mon scrupule :
Je puis me dire auteur, sans être ridicule.
Vous me rendez la vie en cet heureux instant ;
Vous faites plus, votre art me tire du néant.
Vous me créez poète, et je vous dois ma gloire.