‹ Le babillardChapitre 89 sur 356 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

Et font en même temps ma peine et mon plaisir. Dans mes sens agités leur cruelle puissance Fait succéder la peur sans cesse à l’espérance.

Plaire à l’objet que j’aime, et me voir son époux, Offre à mon cœur sensible un triomphe bien doux : Mais la crainte de perdre un bien si plein de charmes, Y porte au même instant les plus vives alarmes.

Par un brillant ouvrage assembler tout Paris,

Réunir tous les goûts, charmer tous les esprits, Malgré tous les efforts que tente la critique,

Captiver par son art l’attention publique,

Forcer deux mille mains d’applaudir, à la fois,

Et s’entendre louer d’une commune voix,

Présente à mon esprit la plus haute victoire ;

D’un guerrier qui triomphe on égale la gloire.

Mais si l’honneur est grand, le revers est affreux :

Du parterre indigné les cris tumultueux,

Sa fureur qui maudit et l’auteur et l’ouvrage,

La tristesse et l’ennui peints sur chaque visage,

Tous les brocards malins qu’on vous donne en sortant, Et votre nom en butte au mépris éclatant,

Le désert qui succède à la foule écartée,

Accablent à leur tour mon âme épouvantée;

Je crains des deux côtés d’avoir un sort fâcheux; D’être amant traversé, comme auteur malheureux.

Le public qu’on ennuie est un juge sévère.

Hortense, quoique veuve, attend l’aveu d’un père.

Si mes vœux sont trompés, un autre l’obtiendra Pour surcroît de malheur ma pièce tombera.

J’en frémis.

DAM ON

Ah ! chassez une frayeur si noire :

Ja réponds de l’amour, espérez pour la gloire.

CL1TANDRE.

Non; j’ai, mon cher ami, des malheurs que je crains Trop de pressentiments et de signes certains;

C’est peu d’avoir les soirs mille terreurs secrètes, i D’ouïr hurler des chiens et crier des chouettes,

4 De rencontrer le jour des créanciers fâcheux;

L’AUTEUR SUPERSTITIEUX

Sachez que cette nuit j’ai fait un rêve affreux : j’ai songé que j’allais m’unir avec Hortense,

Dans le temps que vers elle un inconnu s’avance, L’arrache de mes bras, et l’enlève à mes yeux Sur un char que traînaient deux taureaux furieux :

Je veux les arrêter dans leur course fougueuse,

Quand je tombe au milieu d’une eau sale et bourbeuse. Mille confus objets troublent alors mes sens;

Je prends du poisson mort, je sens tomber mes dents ; J’ai vu mon procureur boire avec ma partie,

Puis j’ai vu tout à coup jouer ma comédie.

Le parterre à mes yeux, les loges, n’ont offert Qu’un grand vide effroyable et qu’un vaste désert; Des lustres presque éteints la lueur sombre et pâle Éclairait tristement la moitié de la salle;

Tout le fond du théâtre était tendu de noir,

Et formait un spectacle épouvantable à voir.

Je tremble, et je veux fuir à cet objet terrible;

Mais je suis arrêté par un bras invisible :

Pour comble de terreur cent voix en même temps Poussent autour de moi d’horribles hurlements ;

Sur ma tête j’entends le tonnerre qui roule ;

Sous les pieds des acteurs le théâtre s’écroule :

Les lustres à l’instant s’éteignent tout à fait,

Et mon songe finit par trois coups de sifflet.

D AMON

C’est un vilain réveil, ami, je le confesse,

Pour un auteur surtout dont on donne la pièce.

CL ITANDRE.

Mon esprit, dans Thorreur dont il est travaillé,

Est digne d’être plaint, et non d’être raillé.

DAMON

Vous méritez, monsieur, les ris de tout le monde,

Et, loin que je vous plaigne, il faut quejje vous gronde ; Dans votre âme aujourd’hui la superstition Etouffe du bon sens jusqu’au moindre rayon.

Des plus fausses terreurs vous recevez l’empreinte,

Et croyez un vain songe enfanté par la crainte.

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