SCÈNE I
GLITANDRE.
Tout ce que vous direz ne servira de rien;
Et, pour finir le cours d’un pareil entretien,
Né superstitieux, je ne suis pas mon maître;
Je pense, comme vous, qu’il est honteux de l’être;
Ma raison me le dit, mais elle perd ses soins :
J’en sens le ridicule, et ne le suis pas moins.
Contre les préjugés en vain on se rebelle,
La superstition à l’homme est naturelle;
Et le hasard malin, pour la fortifier,
Se plaît incessamment à la justifier.
Je l’ai trop éprouvé dans plus d’une occurrence,
La raison ne tient pas contre l’expérience,
Et votre cœur peut-être aurait le même effroi Si vous étiez, monsieur, sur le point comme moi D’attirer du public la louange ou le blâme,
De perdre ou d’obtenir l’objet de votre flamme.
DÀMON.
Mais vous êtes aimé; dites-moi, pouvez-vous Avoir pour votre hymen un présage plus doux?
CLIT ANDRE
En vain par sa tendresse Hortense me rassnre,
Je crains de le former sous un fâcheux augure.
DAMON
L’inconnu, cher Clitandre, alarme votre cœur,
Et je crois qu’entre nous les taureaux vous font peur.
Damon, encore un coup, trêve de raillerie.
DAMON
Mais vous ouvrez le champ à la plaisanterie.
CLITANDRE
Sur ce point, j’en conviens, mon esprit va trop loin, Et suit trop la frayeur où jette un tendre soin;
Mais, si dans mes amours je parais moins à plaindre, Pour ma pièce avouez que j’ai tout lieu de craindre : Tant d’exemples fameux que je vois devant moi Ne me doivent-ils pas glacer d’un juste effroi?
DAMON
Oui, mais vous m’avez dit que la chose est secrète.
L’AUTEUR SUPERSTITIEUX
CLITANDRE
Je vous l’ai dit, sans doute, et je vous le répète.
Je l’ai lue aux acteurs sous le sceau da secret;
Et nul n’en est instruit, hors vous et mon valet,
Et trois ou quatre auteurs, amis sûrs, que j’estime.
DAMON
Vous voilà bien caché ! D’un brevet d’anonyme La calotte, monsieur, doit vous faire présent.
Avoir un prête-nom eût été plus prudent.
DAMON
A dire vrai, j’y trouve et du pour et du contre;
Un prête-nom bien sûr rarement se rencontre.
Ces messieurs, quand l’ouvrage attire et réussit, Souvent avec la gloire emportent le profit.
Selon moi, le plus court et le plus raisonnable,
Est d’oser se montrer sous son nom véritable.
Un auteur mal caché se fait moquer de lui;
Et peu, par ce moyen, font fortune aujourd’hui.