LES PROGRAMMES DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
C'est bien une crise, et foi't grave, que traverse, à cette heure, l'enseignement secondaire classique, et, par conséquent, l'Université. Nous commençons à payer (et ce n'est qu'un commencement) l'aveugle obstination avec laquelle nous maintenons cet énorme sophisme de l'éducation officielle ; toutes les études organisées, ou plutôt désorganisées en vue de l'examen qui
LES PROGRAMMKS
s'impose, à la fin de deux classes, de deux précieuses années, comme la (Condition première de toutes les carrières libérales, qu'elles relèvent ou non de l'Etat. Les.
classes encombrées par la multitude lamentable des élèves médiocres ; — les programmes surchargés, compliqués, suivant d'une course essoufflée la rapide marche en avant des sciences de la nature; — les études littéraires gâtées à plaisir soit par des méthodes et des exercices surannés, soit par l'appareil pédantesque où les modernes Trissotins les ont enfermées sous prétexte de précision scientifique ; — les collèges communaux, impuissants à courir du même élan que les'grands lycées, s'épuisant à livrer au pays, bon an, mal an, chacun trois ou quatre bacheliers de hasard ; — l'opinion émue, inquiète, prête à écouter tous les paradoxes, à rompre violemment, êtourdiment, avec les traditions les plus éprouvées, à rejeter, comme vieilleries indignes d'un peuple sérieux, ces hnmanilés qui ont joué un rôle capital dans l'histoire
QfâEIGNBMENT SECONDAIRE
de l'esprit français; — un désarroi profond, un réel découragement chez beaucoup d'entre nous, une indifférence ironique ou bien une mauvaise humeur enfantine chez beaucoup de nos écoliers : voilà où nous en sommes.
Ils ne sont pas contents, les écoliers. Ils tombent comme capucins de cartes à ce fatal examen, que je n'ose plus désigner par son nom, car, plus j'ai essayé de lui faire du mal, plus il s'est regimbé, plus il est devenu homicide. Ils s'en prennent aux examinateurs, et ils ont bien tort. L'autre jour, ils ont porté leurs doiéanees à M. Sarcey, qui leur a répondu de bonne encre.
Malheureusement, il y avait une erreur importante dans leur confidence : <> Sur quarante candidats, disaïenl-ils. neuf seulement furent admissibles. » Or, ce n'est pas quarante, mais vingt-six qu'il fallait écrire.
Et, le lendemain, c'était huil seulement sur vingt-sept, et le surlendemain, sept, sur vingt-six candidats. J'en sais quelque chose. — La version latine, cause de cette
catastrophe, témoignait d'une ignorance formidable des éléments de la langue latine. Et je ne dis rien ni de la traduction barbare, ni de l'orthographe folle. C'était une petite lettre de Pline, roulant tout entière sur une seule idée, simplement, clairement exprimée dès la première ligne.
Mais l'heure est proche où le vieux De viris lui-même sera, pour celte jeunesse, un grimoire inintelligible.
— Vous voyez bien, diront les ennemis de la culture latine, que ces études sont caduques, celte éducation stérile, et qu'il est temps de l'abolir.
11 y a quelques années, M. Lockroy, présidant à la Sorbonne les prix du Concours général, s'écriait : « Le latin, Messieurs, a fait son temps ! » Et il ajoutait : « Le temps des moines penchés sur leur missel, au fond des cloîtres, cum libelto, in augello. »
Ces paroles furent entendues avec étonnement par les écoliers, avec une sorte de stupeur par l'Université. Elles étaient imprévues et prématurées. Mais, depuis ce
D ENSEIOMEMËNT SECONDAIRE
discours du ministre actuel de la marine, noua avons marché très vite. Nous sommes mûrs pour un bouleversement scolaire Un académicien, le plus charmant lettré, était, il y a quelques mois, fort applaudi dans cette même SorbonnS) en disant à trois mille auditeurs séduits par la' grâce exquise de son esprit : « Je ne dois rien au grec, rien au latin ; je ne sais plus un mot de grec, et je n'ai pas le loisir de relire du latin ; car la vie est trop courte. L'antiquité n'a rien fait pour moi ; car je ne suis bon à rien... qu'à écrire. Alors, autant vaut supprimer tout cela. »
C'était, l'autre jour, le tour du grandmaître de l'Université. Il a glorifié en noble langage, les vieilles humanités; mais son discours avait comme des accents d'oraison funèbre et l'on sentait bien que le meilleur de sa tendresse allait à un autre enseignement, au moderne, à celte branche cadette de l'éducation française, qui ne demande qu'à grossir démesurément, à étouffer même la branche ainée. Or, sur le modente.
LKS PllOGlUMMES
Jules Lemaltre avait, selon moi, présenté de fort appréciables critiques, témoignant de sa préférence pour l'enseignement pratique, professionnel, dont il découvrait complaisamment rorigine dans l'éducatioa même de Gargantua. Alfred l^uillée, de son côté, n'accepte pas l'égalité des sanctions pour les deux disciplines. Le Temps répliqua aux observations de notre confrère et fes réduisit en syllogisme rigoureux dont la déduction lui parut fort incertaine.
Ainsi nous sommes loin d'être d'accord entre nous. Il y a quelque chose qui fléchit et chancelle dans notre édifice scolaire, comme un craquement dans les voûtes, qui n'est rassurant ni pour les écoliers, ni pour les familles, nî pour les maîtres. Elle résultat premier de ces contradictions, de ces incertitudes est la résolution que beaucoup déjeunes gens enclins au rêve, même à la paresse, prennent de fermer leurs livres et de suspendre leur zèle jusqu'au jour où l'édifice sera soit démoli, soit rebâti.
D ENSEtONGMEiNT SECONDAIRE
Je suis de ceux qui n'atlendenl rieii de Ijon de la pioche des démolisseurs. Je veux me rattacher à l'opiniou philosophique, vraiment libérale, d'Alfred Fouillée. Mais j'aimerais k introduire dans ce débat, parmi tant d'affirmations dogmatiques ou d'effusions oratoires, un peu d'expérience des réalités scolaires, mou expérience de vieil examinateur, qui a plus d'un tiers de siècle d'exercice. Quand un professeur a pesé dans sa balance près de quinze mille bacheliers, il connaît l'état des études par les résultats qu'elles lui montrent. Une enquête consciencieuse, l'analyse des programmes, la lecture des grammaires lui permettent d'assister en esprit aux classes qu'il ne dirige point. Si je me trompe dans les quelques aperçus que je veux présenter à nos amis, ce sera ma faute, sans doute.
Mais au moins j'aurai donné un exemple utile, par la méthode d'observation directe que j'aurai essayée et qui, bonne en toute recherche d'ordre moral, ne peut manquer d'être ici très raisonnable.
Plusieurs hommes d'esprit et quelques autres personnes encore condamnent sans miséricorde les humanités pour cette médiocre raison qu'elles ne leur ont servi de * rien. Aux premiers, nous répondrons. :
c( Vous êtes des ingrats, et nous repoussons votre paradoxe. » Aux autres : « C'est bien fâcheux pour vous ; mais votre infortune ne prouve rien, sinon que Messieurs vos pères ont perdu leur argent et votre jeunesse en vous obligeant à user les banc^ du collège. » En vérité, il serait trop commode de dire : <:< La lecture classique est caduque, stérile, et il est temps, soit de l'abolir tout à fait, soit de la mettre en quarantaine dans
d'enseignement secondaire i05
une vingtaine de grands lazarets universitaires, deux ou trois lycées de Paris et les lycées des villes d'Universités provinciales. Les écoliers disLingués, nés à Orléans, viendront à Paris pour y étudier en us au lycée Louis-le-Grand; ceux de Bourges se rendront à Poitiers ; ceux de Marseille (il y aura, je vous en avertis, du bruit sur la Cannebière) feront leur exode à Aix ou à Montpellier. » En un temps oîi d'astucieux politiciens nous rebattent les oreilles de leur extravagante itistruclion intégrale, où l'Etat français a dépensé plus d'un milliard ■ en groupes scolaires dans lesquels, souvent. Ils écoliers ne forment qu'un groupe imperceptible, fermer plus de soixante lycées et tous les bons collèges communaux à l'étude des langues anciennes, non, la mesure serait peut-être démocratique, mais elle semblerait barbare et l'Europa lettrée nous prendrait en pitié.
Il serait plus sage, d'abord, d'éconduire hors des maisons universitaires les mauvais écoliers qui font, autour de nos profes-
LES PROGRAMMES
9eurs dont ils fatiguent le dévouement, le stage de plusieurs industries fort peu dignes de sympatiiie : à savoir, les déclassés, les ratés, les mécontents, los encombrants, les turbulents. Je vois là un premier problème à résoudre pour te plus grand bien des études. Le mauvais élève est la peste des classes. 11 distrait les bons, il brouille le travail en commun, il a sur ses camarades de nature légère une influence déplorable. La paresse est contagieuse, et plus encore Tindiscipline. Le mauvais élève est nécessairement indiscipliné, rebelle à la parole du maître, très désireux de se divertir parce qu'il s'ennuie, n'ayant aucun goût pour la douceur mélancolique de Virgile ou la grâce altique de Platon. Cinq ou six de ces brebis dangereuses peuvent gilter tout le troupeau. Et, par une fatalité à la fois physiologique et psychologique, c'est en deux années d'importance capitale pour l'éducation des *^^unes esprits que se manifeste avec le plus fd'acuité la contagion de l'indiscipline,
D ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
|i*année de quatrième et celle de rhétor rique. De treize à quatorze ans, l'écolier } lente de s'émanoipei"; il se croit, il se sent déjà une façon de petit homme : il rejette h demi le joug de la famille et tout à fait ' celui de ses maîtres. Il bâille sur ses livres, lâche la bride à son imagination, savoure les premières joies du scepticisme, ne voit plus dans les maximes de ses auteurs que ■) radotages et vieilleries. En rhétorique, c'est presque un jeune homme, impatient de I toute règle, vaguement inquiet de son ave- 1 nir prochain, comprenant qu'il s'est [ trompé de route et que la vie sera dure pour f lui. et, tel qu'un prisonnier, comptant les jours qui lui restent à traîner sa chaîne.
Malheureusement, l'atroce vision du baccalauréat Toblige à faire un tardif effort, à s'ensevelir dans les manuels, à traiter les sujets donnés par la Faculté, versions et I dissertations ; de son côté, le professeur qui ^ a charge, sinon d'âmes, au moins do candidats, sollicité par sa conscience professionnelle, tend la main à ce retardataire, et
LES PROGRAMMES
tous ces traînards, qu'aiguillonne la ter-
reurde l'examen, s'en vont clopin-clopant, sur les talons dn leurs condisciples ; mais ii faut bien que le bataillon tout entier ralentisse sa marche, et voilà toute une rhétorique réduite à l'état d'infirmerie littéraire.
Ces pauvres garçons, condamnés par la vanité de leurs familles à des études qu'ils ont eues, dés le premier jour, en horreur, ruinent renseignement classique. Renfermés dans l'enseignement moderne, soyez certains qu'ils y languiront encore et continueront d'y mériter le sobriquet cruel que l'on a découvert à leur usage dans la faune marine, ils y apporteront, dès le début, leur étourderie et leur nonchalance, et, vers la fin, l'irritation sourde du malade qui avale, bon gré, mal gré, d'abominables drogues. Je choreberai unjuurà quelle discipline intellectuelle il conviendrait do les confier, dès leur douzième année au plus «)ur leur plui> grand bien et même do nuLro pfty«. Aujourd'hui,
D HN8BTONEMENT SECONDAIRE
ayant montré le mal, je dois indiquer le re-
^'mêde.
Remède héroïque, je l'avoue ; mais d'une
L application très facile, si l'on se résigne à
[ remployer. Il est, d'ailleurs, bien connu,
k et. je crois, administré à petites doses homéopathiques, de loin en loin, par de courageux proviseurs. C'est l'examen de pas-
, sage. Cet examen devrait être très sérieux
\ à l'issue de la cinquième, très rigoureux à. l'issue de la quatrième. Il ne serait, bien entendu, imposé qu'aux élèves douteux.
( Pour ceux d'entre eux dont l'état n'est point désespéré, le redoublement d'une
I classe, mais d'une seule, en grammaire, d'une seule aussi à partir de la troisième, car nous ne pouvons les garder au collège
I jusqu'à leur mariage. A partir de la troisième, l'épreuve ne serait plus appliqués qu'aux élèves obstinément cantonnés dans les derniers rangs. On pourrait y renoncer
I à la Qn de la rhétorique où le dragon apoi calyptique du baccalauréat attend cette in- ' .fortunée jeunesse. Cette mesure d'hygiène
no
LES PROGRAMMES
scolaire, pour cause d'utilité publique, soulèverait des clameurs furieuses de la part des pftpents à qui on rendrait leur rejeton ; on ferait la sourde oreille et ils emmèneraient l'enfant en quelque ofOcine d'études armée d'une police moins sévère. L'Université perdrait peut-être un dixième de son erfectif d'écoliers. Tant mieux. Les bons élèves y gagneraient, et les professeurs accompliraient plus allègrement leur mission.
Et songez combien de paresseux intelligents, de petits bonshommes spirituels mais peu enthousiastes pour le travail, nous sauverions, soit par l'amour-propre, soit par la peur d'une année ajoutée au temps de leur servitude.
Mais ce n'est point la seule perversité originelle de l'enfance qui prépare l'éclosion des mauvais écoliers : ils ne sont pas seuls coupables du mal qu'ils font à leurs condisciples et à eux-mêmes. La source la plus haute de tant de misères est ailleurs, veulent
m ENSEIO:fEMENT SECOÏTDAIRE
Au moins, je vais toucher une étrange
I matière. Le petit livre intitulé : Plans
d'éludés ei Profframmes de l'enseignement se-
f eondaire classique, explique bien des mys-
' tères. Nous allons le feuilleter ensemble.
Si nos classes sont encombrées d'écoliers médiocres, qui nuisent au progrès des bons élèves, de paresseux et d'étourdis qui n'ont d'autre vocation au travail que l'effroi du baccalauréat, ce n'est pas que l'enfance et l'adolescence soient chez nous moins propres à l'étude que dans le reste du monde :
c'est que les programmes, les « horrifîcques » programmes découragent les faibles, déconcertent les laborieux, écrasent les bonnes études.
Je sens à merveille la gravité de l'affirmation que j'avance. Mais je l'ai formulée déjà, sans me gêner beaucoup, iout à l'heure, alors que je semblais ne viser ({ue
d'enseignement seotwdairb
le baccakuréat. Aujourd'hui, c'est à la racine même du mal que je m'attaque. Je , liens pour profoudémenl défectueux le I système scolaire auquel est asservie notre I. jeunesse. Etje m'elTorcerai de prouver mon 1 opinion.
Et, d'abord, permettez-moi un peud'his- I toîre rétrospective. En 1^66, au lendemain I de la bataille de Sadowa/il fut de bon Ion, ; en France, de dire sentencieusement : C'est [ la victoire des maîtres d'école prussiens, ) Les mêmes augures eussent fait le même V compliment aux maîtres autrichiens, si , François-Joseph avait gngnô la partie. En I 1870, après Sedan, même antienne. On ou- ' bliaitque nos armées de la Révolution et de l'Empire avaient eu des généraux qui ignoraient l'art d'extraire des racines carrées et que nos soldats, sans aucune orthographe, étaiententréSjd'un pas assez alerte, à Berlin. àMadrid,àDresde, à Moscou. Le préjugé, en I lui-même, eût été inoffensif, peut-être utile, , s'il n'avait eu, sans retard, un contre-coup ' violent sur l'ensemble de notre éducation
LES PHOORAMME);
nationale- Que repi'éaeiitaieni, en effet, ces. glorieux maîtres d'école prussiens, saxons et bavarois, dont les élèves avaient témoigné, à Bazeilles et ailleurs, d'un si tiel esprit de méthode, soit dans l'incendie, soit dans le pillage? Le sens des choses réelles, qui s'acquiert par les études d'ordre tout pratique depuis longtemps organisées en Allemagne, une sorte d'enseignement primaire supérieur relevé par des connaissances très spéciales et très précises, la géographie économique et commerciale, la statistique des produits agricoles ou industriels, les langues européennes les plus en usage dans le trafic international. El nous, les vaincus, avec nos vieilles humanités, notre Homère et notre Virgile, que représentions-nous '? L'éloquence et le rêve il'imagination, qui n'est qu'une douce folie ; l'enthousiasme, qu'enflamme la parole d'un rhéteur ; les espérances enfantines ou les incurables découragements, tous les mensonges de la parole, toutes les illusions du cœur. Et comme, dans ce temps, la notion,
D BNSEIONBHEHT SECONDAIRE
qui semblait neuve, des étals d'âme renouvelait le roman et le théâtre, il fut bien entendu que notre étal dame était tristement inférieur k celui des grands peuples positifs ou pojj/fww/eï de l'Europe, parce qu'il était' tout liltéraire, oratoire, poétique, métaphysique. Le salut pour la Franee était, par conséquent, dans la formation d'un état d'âme scientifique, réaliste, pratique. Des missionnaires empressés coururent étudier, au delà du Rhin, les écoles réelles de l'Allemagne, lis parlèrent au retour, etune foule de brave gens tombèrent sur le chemin de Damas. Evidemment, depuis le svi° siècle, l'éducation des jeunes Français faisait fausse route. Tout le monde s'était trompé ; Rabelais, Montaigne, Descaries, Port-Royal, Bossuet, Voltaire, Montesquieu, Rollin. Car tous ces vieillards avaient été les dupes d'une idée tout à fait fausse : à savoir que le devoir premier, pour les éducateurs, était de façonner des esprits droits, dos raisons claires, d'APPRtiNDRE aux enfants à apprendre et que, pour atteindre à ce résultatres-
LES PROGRAUMRS
pectable, la familiarité des langues, des littératures, des doctrines morales de l'antiquité paraissait encore la plus sûre et la plus simple des disciplines. Supprimer, par décret, toutes les antiquailles gréco-latines, cela ne se pouvait faire: trop de personnes vivaient des humanités. Mais ajouter aux études traditionnelles toutes les études conseillées par les apôtres de l'avenir, amonceler sur les vieux programmes une montagne de leçons de choses, limiter et contrarier le grec et le latin par l'allemand et l'anglais, tout en continuant d'enseigner iea langues vivantes par la méthode des langues mortes ; compliquer la géographie de géologie et l'agrémenter à la fois ptiT le nombre de moutons, de tonnes de houille, ou de fer, d'hectolitres de vin ou de cidre produits en telle ou telle région de notre territoire, cela était facile. La culture classique, enveloppée par cette inondation, di- • minuaità vue d'œît. Elle reculait en préseoce d'une théorie, d'une psychologie nou- 1^ r^uçation en vertu desquelles le
D ENSEIÛXIfiMENT SBCONHAIRE
maître n'a plus la charge de jeunes consciences à former, déjeunes passions à discipliner, mais d'intelligences à combler jusqu'à l'écrasement de notions précises venues de toutes les sciences, sans cesse accrues par le progrès continu, de plus en plus admirable et rapide, de ces sciences.
La débâcle des humanités était commencée et, par une ironie, d'ailleurs fort logique, de la fortune, on vit, dans la déroule mélancolique du discours latin et du vers latin, surgir les grammaires savantes, hérissées de philologie indigeste, et la métrique, une façon d'algèbre appliquée k la poésie latine, à l'heure où celle-ci, rayée du programme ofliciel, était abandonnée dédaigneusement aux derniers écoliers fidèles à l'ancien régime ; des réactionnaires, ces jeunes poètes.
Et, pendant des années, cette œuvre s'est accomplie méthodiquement. Les docteurs que l'on consultait alors, — j'allais dire les orfèvres, — recommandaient aux programmes la science spéciale qui faisait leur
XES PR0GHAMME3
joie d'hommes adultes ; et personne, à ma connaissanee, ni un pédagogue, ni un moraliste, ni un médecin, ni un père de famille n'a posé ouvertement la question de savoir si le cerveau d'un enfant de douze ans, l'intelligence d'un adolescent de seize, sont les récipients les mieux disposés par la bonne nature à recevoir une telle avalanche de notions disparates, impérieuses par leur précision même, en présence desquelles la charmante faculté de la première jeunesse, l'imagination, demeure inutile et comme abasourdie. Le seul remède à celte congestion intellectuelle, c'était la gymnastique, et la promenade au grand air, l'escrime, l'équitation, le jeu de balles. Mais comptez donc les heures où l'esprit peut se reposer et le corps se dégourdir ; le plan d'études nous apprendra bientM qu'ici il faut, bon gré, mal gré. sacrifier le Fourreau h la lame.
Abordons maintenant les critiques de détail dont les vues généralesqui préerdent me permettront do restreindre le nombre.
La théorioqni régit notre enseignement classique est fort simple : elle prétend façonner des esprits encyclopédiques. Dès l'enfance, elle pousse l'écolier sur trois ou quatre voies parallèles qui aboutissent au baccalauréat total. L'ancienne culture grecque, latine, française marche de front avec les langues vivantes, avec l'histoire mêlée d'un élément d'archéologie, la géographie aggravée de statistique, les sciences mathématiques, qui n'ont rien perdu de leurs anciennes positions, algèbre, géométrie, mécanique ; puis, en philosophie, les sciences physiques et chimiques, chaque jour plus riches en découvertes, les
LES PROGRAMMES
sciences nalurelies. Il y a quarniile-six ans, la bifurcation, mu n'était point un si mauvais régime, permettait de séparer, pour leurs études spéciales, e'esi-ît-dire pour leur vocation peut-être prématurée, Ips écoliers doués de qualités littéraires et ceux qui penchaient vers les éludes soienliflques ; on les réunissait tous pour la version latine, le français, l'histoire, la géographie, la langue moderne. Aujourd'hui, l'enseignement est commun, obligatoire à tons, jusqu'à la fin de la rhétorique ; mais près d'un demi-siècle d'histoire européenne, réservé "à lu philosophie, a refoulé sur les classes antérieures un assez beau morceau d'histoire de France ; mais l'Afrique a été explorée, partagée, cataloguée, cartographiée ; mais Pasteur. Edisou et d'autres savants ont ajouté de notables chapitres à nos programmes scientifiques; mais notre langue ■ et notre littérature du moyen âge, après avoir pris leur place légitime dans l'ensei- Bâi^MJ '-> 0^^ réclamé leur part gunâsse ; mais la
D ENSElGMEMIi^NT SECONDAIRE
langue vivante qui, .jadis, ne comptait point au baccalaui-éat, — ou se contentait d'un texte de trois lignes à traduire omloment, — attend les candidats sous les espèces mystiques du thème oral écrit ; mais notre empire colonial a quintuplé... Que sais-je encore ? Et voilà pourquoi une énorme portion du savoir humain s'étale bien à son aise dans le plan de l'enseignement classique.
Le lecteur ne s'étonnera point de la rigoureuse distribution du temps, dix années, de la classe préparatoire à la philosophie,-" que les programmes réglementent, dès leur première page. Ici, les heures sont plus précieuses que les gouttes d'eau douce sur le radeau de la Méduse. Le lever, pour les petits Jusqu'à la Iroisième, a lieu, au plus
. tard, à six heures et demie, pour les grands à. six heures en hiver, à cinq heures et demie en été. Cela n'est point trop barbare.
• Je ne veux risquer, sur ce point, qu'une observation. Depuis que le méridien de Paris s'fjst imposé à Brest comme à Bnstia,
LES PBOGKAHMGS
loul# lu VU- proi-iiifiaie. heopeç de repas el de Imreau, lui est élroileanent soumise. Le caifruii <*bI le même pour les proriseors el Im pareoU d'externe. Vu proviseur qui reprendrait l'heure loraU vermit tout son horaire pédagogique en désaccord avec celui de la ville el de ses externes. Dodc, à f)re»t, vos cinq heures et demie équivalent â quatre heures du matin. Mais à Bastîa, len écoliers goùVeroot une demi-heure de gmssM muliDée, ce qui ne consolera point ceux de Brest, de Quimper. de Vannes ; ceiix de Nice auront encore \ingt-deux minutes de profil, cens de ?»ancy seize.
Mai» tous, parvenus à l'année de philo- BOphie, pourront faire de salutaires réfluxionti sur la grande loi d'équilibre et de compensation qui gouverne le monde des humains comme le rythme de la nature.
11m pourront lire Candide.
Voilti ces pnfanls levés, rapidement dé- Jinrbouillés. La journée 9o»4airc est coms qu'à
D ENSEiaNKMENT SECONDAIRE
dentaire, en clnsse et à l'étude. C'est bien assez. Les élèves de grammaire tpavallleront huit heures. C'est déjà heaucoup.
Ceux des classes supérieures demeui-erunt assis, écoutant le maître et feuilletant leurs livres, dix heures et demie en été, dix heures en hiver ; mais le programme ajoute :
« Non compris les cours préparatoires aux Ecoles du gouvernement, t Celte fois, c'est beaucoup trop. Et .ce - non compris »
donne le frisson.
Cherchez, dans ce règlement en dix articles, une réglementation préeise, claire, libérale, des récréations; elle no s'y trouve point. Le matin, en été. on peut prendre quelques minutes sur la toilette. Le temps ' des mouvements pour les classes de moins 1 de deux heures, a sera pris sur les récréations, * sauf sur celles d'un quart d'heure, "Je ne vois pas, en effet, ce qui resterait de ces I quinze minutes de grand air si lesmouve- I ntents au tambour les arrêtaient dés leur I début. Trop heureux, les externes, s'ils conk naissaient leur bonheur!
LES PROGRAMMES
Considérez cette dernière perle que, je tire de l'article 4 : pour les élèves des petites classes et ceux de sixième et de cinquième, 1 étude du soir <■ sera coupée au milieu par quelques minutes de repos et de libre conversation" ». Prenez-les bien vite, enfants, ces quelques minutes et bavardez, si vous l'osez. Mais est-ce que par hasard les écoliers do treize ans, et les plus grands, dont l'étude du soir est de trois heures après deux heures de classe, n'auraient point, eux aussi, besoin de ce rapide rafraîchissement et de cet éclair de liberté'.' Dès la quatrième, silence dans les rangs ! Je crois que des proviseurs d'Ame généreuse fraudent discrètement ces lois draconiennes.
Mais, au fond, c'est toujours le régime de la caserne ou celui du couvent qui pèse sur cette éducation. Au moins les soldats sontils des adultes qui manœuvrent hors de la chambrée et no pâlissent ni sur des thèmes grecs, ni sur des formules algébriques.
S^uant aux racines, eh bien! laraortineation iBine, la tristesse môme sont de leur
d'enseignement secondaire
régime professionnel. Et, cependant, j'en ai connu d'excellents qui, du xi° au xiV siècle, ont cheminé dans cette vallée de larmes avec une franche jovialité. C'étaient des âmes exquises que ne préoccupait point l'examen de passage à l'éternité.
Plus d'un de mes lecteurs sent peut-être, dès à présent, s'éveiller en lui une idée et un mol. sur lesquels il est bon de s'expliquer sans plus attendre. 11 s'agit du surmenage dont cette discipline de la journée I scolaire peut sembler la condition première. I Non, il n'y a pas, pour l'immense majorité * des élèves, de surmenage. Quelques-uns, i rares, très consciencieux, qui tenteront de s'ingérer tout le menu intellectuel [ qu'on leur présente, auront sans doute I le corps et l'esprit accablés de lassitude ; F mais tous les autres, presque tous, sauront ' ae prémunir contre l'indigestion. De bonne t heure, ils se décideront à choisir, par con- I séquent à négliger. Beaucoup ne choisiront I rien du tout, et ce sont les funestes écoliers [•que je dénonçais au début dp cette enquête.
LES PROGRAMMES
Los autres s'imposeront, et trop tôt, leur bi/urcatioii individuelle : ceux-ci s'attacheront aux humanités; ceux-là, à l'histoire ou aux mathématiques, ou, plus tard encore aux sciences expérimentales. J'ai examiné, en ces derniers temps, plusieurs des plus distingués parmi les élèves des lycées parisiens. Ils avaient choisi les lettres, auxquelles ils devront une carrière honorable.
Mais quel dédain pour la géométrie, les équations du premier degré et les phases de ta lune! Je n'ai pas le courage de les morigéner. Ils me répondraient : m Notre table était trop chargée do bonnes choses el nous avons dû repousser plus d'un plat. » Ils invoqueraient le mot latin qui exprime à merveille et seul le malaise de leur esprit, fastidittm. Mais fastidium ne veut pas dire surmenage.
Glissons-nous maintenant dans les classes tels que d'invisibles et impalpables inspecteurs généraux. N'apportons, dans cette visite, d'autre parti-pris que le désir d'élaguer les frondaisons loufrues qui serrent
a ENSEIQNEMENT SECONDAIRE
de trop près les vieilles humanités et les I font se dessécher. Et si, dans ces humanités
même, nous apercevons quelque branche I gourmande, quelque rameau stérile, ne r craignons pas d'y appliquer nos ciseaux.
Je reconnais avec plaisir que le programme des deux plus petites classes est très raisonnable. Les leçons de choses ("métaux, monnaies, Teau, Tair, les bêtes, les plantes) conviennent à cette tendre jeunesse. Tout au plus, le dessin, désormais obligatoire, m'inquiète un peu. Il débute par Tabstraction et la géométrie, les « évaluations des angles », les « courbes elliptiques », les « éléments de la perspective ». Nous voyons naître ici Tun des graves défauts de tout le système : des exercices qui supposent connues des choses qui n'ont pas encore été enseignées. Dès la huitième, commencent les langues vivantes, l'allemand et langlais. Jusqu'à la fin des études,
D'EXSEir.NEMENT SECONDAIHE 129
le pcogramme oubliera qu'à Bordeaux, à Toulouse, à Montpellier, c'est l'espagnol qu'il faudrait enseigner ; à Nico, à Aix, l'ita. lien ; à Marseille, l'italien et le grec moderne. On m'objectera l'examen des Ecoles militaires; évidemment celui-ci impose à l'Université une condition fâcheuse; est-il donc condamné, lui aussi, à l'éternelle routine ?
Dès la septième, les leçons de choses prennent le mors aux dents, Elles versent dans la chimie : « pierres qui font effervescence avec les acides » ; dans la géologie :
c granit, structure complexe du granit » ; idans l'enseignement industriel: « argile, triques, poteries, faïence, porcelaine ». Dès la huitième, l'histoire de France, qui va de .l'entrée des Gaulois à Rome jusqu'à la mort de Louis XI, n'a-l-ello pas de bien hautes iTisées? J'y trouve le mouvement communal ; à la rigueur, grâce au détail pittoresque, des enfants de neuf ans peuvent y entrevoir quelque chose d'analogue à un adoucissement de la discipline scolaire
LES PROtJRAMMUS
consenti par la bonhomie de M. le provj seur. Mais que pénsez-vous de ce chapitre* La construction de la cathédrale de Chartres!: le portail d'une église gothique ? Chartres, 1( plus composite, la plus embrouillée de n& cathédrales I Le portail gothique où noi ancêtres ont accumulé l'obscur symb»
lisme de l'architecture ecclésiastique, ils ont sans cesse reproduit, parmi d'aulrei mystères, l'étrange Jugement dernier, cou ceplion démagogique et dantesque, hostilt aux rois, aux évoques, aux moines ! Si nous étions en rhétorique, à la bonne heure : lô professeur lirait à ses élèves yingt pages de^ Noire-Dame de Paris et commenterait, l'aide de photographies, le rêve douloureux de Claude Frollo. Mais en huitième I
Voilà l'histoire désorientée. En septièmej elle va de Charles Vlll à la captivité i Sainte-Hélène. C'est un trop gros morceau.
Je sais bien qu'il s'agit surtout de scènes historiques, d'une aorte de cinématographe de batailles, de gestes de grands hommes:
Gondo à Hoeroy, Tourville à la Hogue, Fé-
D ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
nelonâ Cambrai, la Bastille prise, la nuit du 4 Août, la Garde à Waterloo. Mais, ici, l'histoire est trop dense, la civilisation trop diverse, les figures disparates. Et ce n'est pas fini avec 1815. Le programme ajoute cette note en petits caractères sournois : » Dans les dernières leçons, le professeur racontera les grands épisodes des guerres d'Algérie, de Grimée, d'Italie et de la guerre de 1870. » Un point, c'est tout.
En sixième (onze ans), nous arrivons aux débuts du latin. Jadis, avec' Lhomond, on déclinait d'abord rosa, la rose. C'était la vieille tradition. Aujourd'hui, on se jette à l'eau brusquement, en pleine philologie :
Voyelles brèves et longues, accent tonique, différents ordres de consonnes. Pour des écoliers à roreille desquels le latin serait une musique familière, cette étude n'a rien de répréhensible ; en troisième, par exemple, elle aurait sa place. Mais j'aime h croire que les professeurs écartent très vite leurs élèves ' de ce premier fourré d'orties. Il leur est plus difficile de remédier à la vanité de cet
fiutre exercicp, le thème instantané qui doit être le père du thème oralècrità\x baccalauréat. " Le professeur, dit le programme. Ut j lentement une phrase française dont tous les mots ont déjà été vus des élèves, et ceuxci écrivent la phrase en latin. )■ Voyez-vous ■ cette torture d'un pauvre gamin qui aurait besoin de réHéchir ,1a tète entre sesmains.de consulter dictionnaire et grammaire à loisir, et qui enfile, tout haletant, un chapelet de barbarismes afin de suivre le maître qui lit « lentement », medira-t-on. Pardon, si cette lecture est trop lente, l'élève perdra le fll de la phrase et se noiera dans la cacophonie. Ah ! les infortunés, quelle haine on leur inspire, dès rosa, la rose, et toutes ses épines, pour cette langue qu'on nous enseigna naguères, dès la huitième, si simplement et si humainement!
Ils ont, par bonheur, une zoologie familière, les crocodiles, les serpents, les sèches, les escargots, et un léger aperçu des rayonnés et des protozoaires, pour se consoler de cotLe amère latinité, lin cinquième, ils au-
D ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
ront encore la distraction d'une botanique modérée et le commercé de tous les cryptogames et de tous les phanérogames de la création. Je regrette que jusqu'il la philosophie on ne leur enseigne plus un mot de sciences naturelles. Je le regrette non pas, grands dieux ! pour solliciter une surcharge aux programmes, mais une plus sage distribution de l'enseignement scientiQque.
Dès la quatrième, l'écolier est condamné à l'abstraction, à l'algèbre, à la géométrie, aux monômes et polynômes, aux angles trièdres et polyèdres. Eh bien ! c'est de la pure barbarie. Les réformateurs y sont allés comme au jeu de massacre. A cette heure délicate, où se dessine l'originalité de l'esprit, où se montrent les premiers signes des vocations littéraires, nous obligeons des enfants de quatorze et do quinze ans aux mathématiques forcées. Pour tout écolier auquel manque l'aptitude mathématique, voilà une cause de désarroi intellectuel qui troublera cinq années d'ado- [cence. Si, une fois les (jualre rt-gles bi^
LES PROGRAMMES
connues, on les invitait k choisir entre la géométrie et la physique élémentaire, entre l'algèbre et des expériences de chimie discrète ? Sans doute, je propose une énormité. Consulter les vocations juvéniles au lien d'un conclave de pédagogues d'une incontestable infaillibilité, cela doit être absurde. Je ferai remarquer timidement, à l'appui de mon vœu, que l'on consulte bien les candidats aux deux épreuves du baccalauréat, en leur permettant de choisir, entre trois questions, le sujet de leurs dissertations françaises. Et j'ajouterai que cette volontaire initiation, par les yeux, aux expériences de la chimie et de lu physique, préparerait doucement les élèves privés d'esprit scientifique au programme excessif dont on accablera l'année de philosophie.
L'histoire grecque, l'histoire romaine, la géographie font bonne figure en cinquième et en quatrième. L'agriculture, les mines, l'industrie du Canada, du Chili, de ia République argentine ont peut-être, pour cette dernière classe, trop d'importance.
D ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
Les notions tout élémentaîpes de philologie française méritent, ici encore, un bon point. Le dessin continue d'apporter un léger et utile repos aux autres études, bien qu'il s'attache trop volontiers aux " formes non vivantes >i, aux détails d'ornementation architecturale. Le grec débute modestement, comme il convient, en cinquième.
Alais, dans cette classe déjà, le latin, qui n'a qu'une seule année de pratique, prend une allure fort audacieuse. « Groupement des mots par famille. Mots primitifs et mots dérivés ». Cette opération philologique, qui considère les mots comme des phénomènes isolés, abstraits, afin d'en analyser l'orgafiisme, d'en rechercher l'ascendance ou la idescendance, est bien téméraire pour .d'aussi jeunes latinistes. Mais nous sommes engagés dans la voie de l'érudition à contre os, et nous n'en sortirons plus. Je vois reparaître le thème instantané, le thème à tir rapide. Et, à la ligne suivante, je Us :
4^ construction latine comparée à la canstruc- •iion française. Voilà des écoliers slnguliè-
LES PROGRAMMES
remeiit embarrassés. D'une part, on leur enseigne que les mots latins s'alignent en un ordre plus libre, ou plutôt plus logique que les mots français ; d'autre part, au commandement, on les oblige à traduire « instantanément ». Mais où est la part rigoureusement nécessaire du raisonnement intime qui doit s'étailir sur la vision tranquille de la phrase française tout entière, afin d'y adapter le développement de la phrase latine î
A-t-on calculé combien de traînards^ d'éclopés ou d'aimables paresseux ce bel exercice laisse dans les fossés de la route dès les premiers pas de la compagnie, dès la première phrase proposée à la traduction immédiate, je n'ose dire foudroyante ? Et dans celte même cinquième, commence à sévir la prosodie. Jadis elle avait sa raison d'être : levers latin figurait au programme.
Aujourd'hui, elle persiste, appendice desséché et inutile, organe sans fonction, jusqu'en seconde. En cinquième, on scande des vers îambiques ! En seconde, ou scrute
D ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
1b myslêre des « principaux mètres d'Horace ». Si quelqu'un de mes collègues découvre, sur- cinquante candidats de rhétorique, deux, mettons trois jeunes prodiges capables de scander, sans broncher, un vers de Virgile, je le prie de m'en informer. Je rirai dire à Rome aux vacances prochaines.
Nous entrevoyons déjà plusieurs des éléments positifs de cette Question du latin, dont l'importance est capitale dans la crise de notre enseignement secondaire. 11 noiM reste à traverser les classes supérieupi pour achever notre éducation et aborder d plus près l'obsédant problème.
lâd&É
Le courant d'érudition hâtive que j'ai signalé sur plusieurs points du programme des petites classes grossit brusquement dans les classes supérieures, surtout à partir de la seconde. C'est un torrent qui déborde, une cataracte qui va tout emporter. Grammaire doctrinale pour les trois langues classiques, histoire des trois littératures, écrivains de toutes les époques de ces trois littératures, histoire politique où est engagée en partie une histoire de la civilisation et où paraissent les grands artistes des peuples étrangers, géographie physique, politique, administrative, éco-
D^BNSKIGNEMENT SECONDAIRE
nomique, agricole, industriellp, univerfc selle... Que sais-je encore?
Un mot d'abord sur les grammaires, ou plutôt sur la seule grammaire latine, qui peut servir de bouc émissaire à ses deux commères, la grecque et la française. Et je prends la plus hirsute de toutes, car il y en a plusieurs. Mais le prestige de celle-ci est très grand, C'est un bouquet de ronces, peut-être agréable à manier pour des philologues de profession qui, sachant bien le latin, l'ont le loisir de le traiter par une sorte méthode chimique. Elle débute par l'échelle phonique des cinq voyelles » qui se I descend, mais ne se remonte pas ». Une [ échelle d'où l'on peut descendre mais où il si point possible de remonter ne donnera l pas une idée très claire a des garçons de |<jninze ans. Ils auront, pour élucider ce [premier rébus, un fouillis do cas oh telle I voyelle permute avec telle autre ou f simplement s'affaiblit, où telle diphtongue ' se transmute en une voyelle longue quand le verbe entre en composi-.
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tion ». Bien entendu, cette crise du verbe, qui n'a pas été délinie, nous tombe ici du ciel. Mais il y a de ces voyelles, de tempérament robuste, ou d'humeur intransigeante, qui refusent de s'aiTaiblir et préfèrent se renforcer, soit par Y allongement, soit par la nasalisation, c'est-à-dire l'insertion d'une nasale. C'est encore pis avec les consonnes I Et cette musique occupe toute la première partie, avec renvoi, pour une plus complète édification, au Supplément embusqué à la (in de l'ouvrage. Entre cette ouverture et cette chUure, s'élale une science vraiment effrayante du latin. Ce doit être la même chose dans la grammaire chinoise. J'ai tâché de m'y orienter, à travers des halliers de remarques et de notes qui se complètent, s'atténuent, peut-être se contredisent, ce qui serait le fin du fln. Remarque I, II, m, IV, V, bis, 1er, etc. Il faut sans cesse revenir sur ses pas pour retrouver le sentier. Tel un voyageur égaré dans ïin bois, vers minuit. Il est vrai qu'on l'ait, aux euins de ce bois, de surprenantes
D'BNSRIQNEMENT SECO:«D,\inE
rencontres. On avait bercé notrt' enfance avec les six cas traditionnels du latin.
Lourde erreur. Qn nous Irouipait. Ils sunt huit. L'un, le locatif, reHsem!jli\ il est vrai. à s'y méprendre, soit au g;énilif, soit au datif. C'est un sosie. L'autrn, le huitième, qui n'a laisso d'ailleurs que des traces vagues, c'est V instrumental. Le nom n'est pas vulgaire. Il est fâcheux que le personnage ne soit qu'un fantôme incertain. Il faut, pour l'envisager un instant de face, tourner deux pages et chercher, à la dixième division dudit chapitre, la remarque V. Là, il se révèle. Or, nous le connaissions depuis Lhomond. Il ne faisait point alors tant de fracas. Je vous le laisse à deviner.
L'intention constante de cette grammaire est d'enseigner, en même temps que la latin, l'histoire du latin. Je crois qu'il y a là une faute grave de méthode pédagogique.
L'histoire du latin s'apprend quand on sait le latin général. On comprend bien alors les nuances, les dégradations de couleurs ou de fonni's affectées on acceptées par la
LES PROGRAMMES
langue selon les époques oa le goût de écrivains. Ce latin général, — celui de Cicérou, je suppose, — sert de point de comparaison, de pierre de touche utile pour mesurer les variations du latin historique ou individuel. L'étude est excellente pour les candidats à la licence ; pour les rhétoriciens, elle est dangereuse. Notre ingénieuse grammaire note qu'un paysan de Pétrone dituiVius au lieu de vinum. Dieu veuille que les écoliers n'aillent pas feuilleter Pétrone pour y chercher d'autres curiosités grammaticales ! Mais avouez que cet appareil d'histoire est prématuré, et qu'il est propre h.
rassurer nos élèves sur leurs fréquents barbarismes. La casuistique a toujours facilité le péché.
Après tout, ce parti pris de la grammiiire, l'évolution historique du latin enseignée à l'aide d'un déluge d'exceptions, d'idiotismes, de procédés singuliers adoptés par les écrivains, répond bien au programme de littérature latine imposé aux classes supérieures et qui a les mèraesvisées encyclo-
d'enseignement sbcondaihb
" pédiques pour la littérature grecque et la française. Ea troisième, on se borne à des « notions sommaires d'histoire littéraire », à roccasion des textes étudiés dans les trois langues. Rien de plus sage. En seconde et en rhétorique, c'est d'une histoire coraplèie des trois littératures qu'il s'agit. En seconde dix leçons d'une heure « au plus m pour la littérature grecque: « notions sommaires ».
Je le crois bien. Gela commence aux traditions antéhomériques, et, à travers tous les genres de poésie et de prose, les orateurs et les philosophes, les Alexandrins et la littérature gréco-romaine, cela va jusqu'à l'éloquence chrétienne du iv^ siècle.
D'Orphée à Saint Basile, la route est longue. Une heure pour Eschyle, Sophocle et Euripide ensemble, c'est u>n "voyage par train-éclair. Quel souvenir*, quelle émotion, quelle idée réfléchie les jeunes auditeurs garderont-ils de cette course fantastique '? Dix leçons, toujours d'une heure m nu plus » pour la littérature latine. On court d'Ennius k la littératupB
L£S PROGRAMMES
chrétienne, sans doute jusqu'à saint Augustin. Quinze leçons d'une heure « au plus » pour U littérature française, depuis le Serment de Strasbourg jusqu'à la mort de Henri IV. Mais le programmé ajoute :
« y compris les interrogations. » Alors, que restera-t-il de vos quinze heures ? Et si un professeur, désireux d'intéresser sa classe, et grapilUnt quelques quarts d'heure sur de fastidieuses récitations ou des corrections de devoirs insipides, ajoute, au cours de l'année, un tour de cadran à ces trente-cinq heures, quel risque professionnel aiira-t-il encouru au cas ou un inspecteur général.
armé de sa toise et du règlement, dresserait procès-verhal du délit? Ainsi, toujours nous nous heurtons à une discipline monacale qui compte les minutes, entrave le professeur, arrête tout mouvement libre comme au tambour. Et quelle étonnante condensation des matières en chacune de ces quinze heures, rognées par les interrogations ! En seconde, la première heure comporte: « Formation de la langue fran-
D ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
çaise, i-ésumé rapide (!). — Langue d'offH langue d'oïl. — Poésie lyrique du Midi, ■ les troubadours. » Un cadet de GascogriJ reculerait en face de ce sommaire meni ■çant. La huitième heure : « xv" siècl^ aperçu rapide (que peut bien être aperçu rapide du xv' siècle ?) ; xvi° sièelfl la Rpuaissance et la Rérorme. » Metto^ unquart d'heure pour c les interrogations^ un quartd'heure pouree pauvre xv° siècle; il nous reste trente minutes pour faire comprendre aux écoliers ces deux immense révolutions, à la fois intellectuelles et re] gieuses, qui tantôt se contredisaient, tanUI se complétaient l'une par l'autre. A la trt zième heure, Rabelais et Montaigne se paj tagenl fraternellement leurs quaranle-ci^ minutes. Ce mot" rapide d, qui revient!
souvent au programme, condamne la rafl Ibode. Une éducation sérieuse peut-e donc s'édifier par des procédés rapides?
Voilà que, en rhétorique, la course t velée reparaît de plus belle. Pour le grec | le latin, on laisse, â la vérité, au professed
146 LES PROGRAMMES
une liberté que je oe saurais trop, louer. Il n'est plus question des dix heures sacramentelles, ni de chapitres d'histoire littéraire rigoureusement limités. Il doit expliquer à sa classe l'esprit même des littératures antiques, « la filiation des grandes, œuvres ». A merveille. Evidemment, ici, entre le maître et ses disriples.il y a place pour la conversation, l'échange de vues.
critiques. Mais la lilléralure française reprend, toujours en quinze heures, son gïilop de l'année précédente. Elle part de Louis XIII et de Richelieu, pour aboutir aux poètes et aux prosateurs de la première, moitié du xix" siècle. Corneille et Racine ont trois quarts d'heure; les classiques, avec les romantiques toutautant. Il est vrai qu'une énorme bibliothèque, qui commence par Ronsard et Montaigne et finit par Lamartine, Victor Hugo, Chateaubriand, Michelet, occupe la liste des auteurs fixés pour cette Classe; elle permet aux écoliers studieux de prendre sur leur sommeil (je nt- parle que des externes), afin
D*ENSEIGNEMEET SECONDAIRE 147
de combler les lacunes du cours de littérature, si, toutefois, le programme d'histoire , en rhétorique, et le programme scientifique, en philosophie, leur en laissent le loisir.
Le programme d'histoire romaine, pour les élèves de quatrième, est irréprochable.
Pour la troisième et la seconde, l'histoire commence à la fin du iV siècle et va jusqu'à la mort de Henri IV. Jadis, on parcourait en une seule année cette longue carrière ; la répartition nouvelle semble préférable. En troisième, nous allons des derniers temps de l'empire romain aux derniers jours du xiii'* siècle. Ici, nous rencontrons dos questions d'une intelligence difficile pour de si jeunes esprits. Trois groupes très distincts de faits d'ordre moral leur sont proposés: le christianisme et l'Eglise tourmentée du moyen ûgc, Mahomet et l'is-
d'enseignement secondaire
lamisme, enQn les grandes hérésies. A ces trois groupes se rattachent des ctiapitres qui demandent d'assez subtiles explications : Grégoire Vli et la réforme de VEglise féodale, la civilisation arabe, l'apostolat des Mendiants, l'Inquisition. Le professeur devra redoubler, pour être clair, de scrupule critique. Un maître et des élèves distingués s'entendront à peu près sur ces questions séduisantes ; les autres... eh bien ! ils glisseront sans appuyer, et voilà tout.
On sacrifiera le Coran, le manichéisme albigeois et saint François d'Assise.
On s'arrangera de la même façon, en seconde, avec deux chapitres d'une inquiétante ambition : le Déclin du moyefi âge.
Cela est bientôt dit et peut se résoudre par une enfilade de considérations banales et vagues. Malheureusement, ce phénomène historique fut d'une telle diversité do caractères, selon les pays et l'ordre des temps, en Italie, en France, en Allemagne, alTectant ici telle partie de la civilisation et là telle autre, que le professeur bien informé
<so
LES FRO(»tAMHES
se trouvera Fort embarrassé pour aller vite.
Le programme ajoute ; Commencements de la Renaissance en Italie; Dante, Giotlo (I), Pétrarque, Brunelleschi, Donatello. Il faudrait cinq ou six leçons pour dire, sur ces grands noms, des choses raisonnables.
Expliquer a. des adolescents en quoi Dante se sépara du moyen âge, ce que Pétrarque a gardé du moyen âge et le naturalisme tout llorentin de Donatello et la cathédrale de Brunelleschi, quelle entreprise téméraire 1 Et je vousafQrme qu'il n'est pas possible de comprendre Giotto sans Giraabue et l'art hiératique des Byzantins.
Plus loin, voici toute la Renaissance de l'Europe, Machiavel et les Van Eyck, l'Arioste et Philibert Delorme, Michel- Ange, Erasme, Durer, Jean Goujon, le Collège de France, Rabelais, Montaigne^ es châteaux de la Loire, «les Italiens à Fontainebleau ». Nous repassons sur le xv° et le xvi° siècle français du professeur de littérature, mais avec le cortège magnifique de l'Italie, des Pays-Bas, de l'Aile-
D ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
magne. Tandis que le maître littéraire dé- Tore, en une seule heure de quarante-cinq minutes, toute sa route, son collègue historien peut attribuer jusqu'à trois leçons •d'une heure pleine aux écoles d'art, à Thumanisme, à la poésie héroï-eomique, â la philosophie politique, aux multiples états de conscience de l'Occident tout entier.
Puis, les élèves auront affaire à Luther, Calvin, qu'ils quitteront pour Shakespeare, Certes, ce n'est pas la faute du programme si le xvi° siècle est si riche en artisans et en œuvres de civilisation. Mais si les faits de l'histoire purement politique.
militaire, diplomatique, savent se contenter d'un enseignement sommaire, dès qu'il s'agit de la pensée humaine et des révolutions intellectuelles qui renouvelèrent l'âme du monde, des noms de personnes, des dates, un bref catalogue, quelques jugements superficiels, quelques vues oratoires, forment une trop chétive doctrine, une bien pauvre culture. Et pouvons-nous en espérer une autre ? C'est ici que le pro-
152 LES PROGRAMMES
gramme, si soucieux tout à l'heure du mouvement rapide, de la course vertigineuse, aurait sagement invité le professeur à beaucoup de discrétion. En vérité, s'il exige des écoliers, en ces matières, un effort do réflexion supérieur à leur âge, il n'épargne pas nou plus le labeur des maîtres. Pour enseigner l'histoire dans le»
classes supérieures, il faut porter dans sa tête une respectable encyclopédie. Qu'en rhétorique le professeur mentionne Descartes, Poussin, Le Sueur, les grands écrivains, lés savants de notre svii° siècle, rien de mieux. Qu'il touche à Bacon, à Spinoza, Boit: remarquez seulement que nos rhétorjciens ne comprendront plus si de Spinoza leur maître passe au spinozisme. Mais j'avoue que jo suis un peu déconcerté par cette ligne de la table des matières : l'Influence espagnole, Cervantes et Lopc de Vega. Revenons-nous ici à la sèche énumératioD de noms propres et d'ouvrages que je viens de signaler pour la seconde ?'Alars, dites-le iranchement. Et renonçons à prendre au
D ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
> sérieux cette trop fréquente entrée de l'érudition et d'une érudition qui, fatalement, n]est qu'un trompe-l'œil.
Ce qui n'est pas un trompe-l'œil, c'est le programme scientifique de la philosophie.
C'est dans cette classe, d'une importance capitale, que les jeunes gens se voient obligés de choisir et, par conséquent, de négliger. La philosophie, enseignée par les maîtres dont quelques uns sont des hommes, de grande valeur, venait à eux avec son irrésistible charme. Les professeurs, libres ' enfin de dominer le programme et de le f disposer à leur gré, leur apportaient, avec I Plaion,.Aristote, Descartes, Spinoza, Leibniz el Kant, les hauts problèmes de l'Ame, de la nature, de la vie, de l'au-delà. Et voilà I que cette séduction de la plus noble des L sciences est troublée par le brusque déborr dément de connaissances dont ou n'a plus L dit un mot depuis la fin de la cinquième, [(OU mémedont on n'a jamais parlé. A partir I delà quatrième, les mathématiques seules
LES PHOOnAMMES
s'imposaient aux écoliers. En philosophie, la physique et la chimie apparaissent, et l'histoire naturelle fait une rentrée encombrante. Pour ces sciences, impérieuses, le vieux baccalauréat es sciences, lentement préparé en trois ou quatre années, n'avait pas de plus hautaines exigences. La chimie est encore la plus réservée. Mais l'histoire naturelle, l'anatomie et !a physiologie animales et végétales semblent, par leur détail d'amphithéâtre et de laboratoire, un noviciat de médecins et de pharmaciens. On a retranché sur l'esthétique ; mais l'anatomie humaine et les aventures des phanérogames et des cryptogames ont remplacé le Banguet de Platon. Et la manie encyclopédique a couronné ces études par un programme complet d'hygiène, où vous trouverez le péril de l'absinthe, la trichinose, la ladrerie, l'intoxication parla viande de porc, les saucissAts, la teigne, la gale, la scarlatine, la variole, la rage, la morve, t'abatage, l'enfouissement, la loi sur la police sanitaire des animaux, le choléra et l'excellence de
D ENSEIGNEMENT SECONDAIllE
■l'eau bouillie. Une ligne traîtresse ajoute : tJUalhémaCigues. /tevision des cours précédents. De bonne loi, une éducation qui com- Imence, en huitième, par la cathédrale de KChartres et qui finit, en philosophie, après <ie si nombreux excès d'érudition maladroite, par ces douze heures de cuisine et ide clinique, est-elle une discipline raison- Inable pour déjeunes esprits ?
Pour les vieux professeurs tels que moi, t qui vérifient mélancoliquement, deux fois lar an, les effets de cet enseignement, la Jréponse est connue d'avance.
« Supprimez donc les humanités, c'est-à- I dire le temps perdu en vaines études », Inous dira l'un des hommes les plus api- I rituels et l'un des plus délicats lettrés de I France.
Ici, je me regimbe, et l'on me permettra
l'de dire pourquoi. Mais ai les humanités
ello-mêmes méritent qu'on en réforme, sur
plus d'un point, la méthode pédagogique, il
ne me déplairait point encore d'attirer, de
R ce côté, l'altontion.
La vieille éducation classique, le régime scolaire imposé au monde civilisé depuis le XVI' siècle, attendait plusieurs avantages de la culture latine et de Tétude des lettres grecques. Au latin, nous demandions d'abord Tart d'écrire en latin et de mieux écrire en français. Des humanités grecques et latines, on recevait une discipline mo- • raie et une discipline intellectuelle. Que faut-il retenir du premier de ces trois résultats ? Si Tusage de la langue latine écrite n'est plus de saison pour la majorité des écoliers, n'en est-il pas quelques-uns en faveur desquels il faut toujours le conserver?
Le latin fut, jusqu'au xvnr siècle, la
-- .-^-JMUAlM*!
D ENSEIGNEMENT SECONDAIBE
■ langue universelle des philosophes et des [savants. Aujourd'hui il est déchu de cette I haute fonction. Il serait d'ailleurs irapuisk sant à exprimer soit les subtilités des mo- I dernes métaphysiciens, soit les expériences I et les nomenclatures de nos physiciens et
de nos chimistes. Ce rôle que le latin avait gardé durant le moyen âge, et qu'il occupe encore dans les séminaires et la littérature !■ théologique, s'est prolongé artificiollement r j-usqu'à ces derniers temps, dans les collèges f de l'Université, par le discours et les vers [latins. Depuis une quinzaine d'années, ces JTdeux vénérables personnages, qui avaient l un vague renom de cléricalisme et une I figure d'ancien régime, sont rais à la porte I de nos classes, .le sais bien que le discours ■semblait fastidieux aux écoliers que ne (tourmentait point le démon de l'éloquence
■ et qui ne savaient pas se donner le carac- I tère, les passions, les soullrances et le I masque moral de gens revêtus de la chlar myde ou de la toge, morts et incinérés il y I a plus de deuxmille ans. Le vers latin était
LES PROGRAMMES
un exercice bien aimable, qui enchantait deux ou trois élèves, dans les bonnes années, et torturait tous les autres. Ici, nous apercevons une fois de plus cette nécessaire sélection qu'il serait utile d'instituer, au moins dans les classes supérieures, entre les écoliers distingués, doués de qualités originales, elle reste du troupeau, où paraissent encore beaucoup de brebis excellentes. Le jour où nous renoncerons au dogme do l'absolue uniformité dans l'édu- ' cation d'une même classe, nous verrons que, sans dédoublement, ni divisions supplémentaires, ni multiplication des professeurs, il est très facile de varier la culture intellectuelle conformément aux goûts, à la vocation des jeunes gens. Pour la bonne pratique des humanités, il y aurait, dès la troisième, deux groupes, et pas davantage, d'exercices scolaires à mettre en ordre. Et ces deux séries d'élèves, réunis sur un fond commun d'études classiques, séparés par l'application ou la mise en œuvre de ces études, peuvent cheminer pacifiquement.
D ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
in9
C'ôle à côte, jusqu'à la philosophie, B'un 'côté, un quart ou un cinquième de l'effectif, l'aristocratie de la classe, les élèves qui, de loin, se destinent k l'enseignement uniiversitaire, ceux qui rêvent d'obtenir le diplôme de licencié es lettres, ou même, tout simplement, ceux qui sont gratifiés de réelles aptitudes littéraires et qui préféreront Homère et Virgile au commerce intime des polynômes et des plans tangents; de l'autre... les autres. Mais n'oubliez pas que l'examen de passage, à l'issue de la quatrième, ne laisserait pénétrer, dans ce second groupe, que d'assez bons écoliers.
A la petite élite, que l'on rende le vers latin, dès la troisième, Jajiarration latine en seconde, le discours latin en rhétorique, la dissertation latine en philosophie. Et les autres, se croiseront-ils les bras ? Pas le moins du monde. Ils écriront en français la narration, le discours, la dissertation de leurs camarades latinistes; ou bien ils seront dotés d'une version latine ou d'un texte latin ou grec, à préparer à la maison.
LES PHOGRAMMÏB
Et l'explication de ce texte intéressera les latinistes, comme la correction des devoirs en latin, — qui ne seront plus désormais des platitudes émaillées de solécismes, — profitera aux jeunes humanistes du second degré.
.Est-ce donc une chimère que je caresse 7 N'est-ce pas plutôt le programme qui est chimérique, contradictoire, biscornu ? Revenons encore à ce bienheureux programme. Aux élèves distingués on refuse les travaux oratoires, les essais poétiques qui les charmaient. Mais le baccalauréat a daigné, de son côté, perdre sa tentacule la moins dangereuse, le discours latin. Les externes poètes peuvent sans doute reprendrela flûte bucolique ou la trompette épique de Virgile, à la campagne ou au foyer paternel. Mais la classe tout entière est astreinte à un régime continu de devoirs qui répondent obstinément au résultat abandonné par rUniversilé, à cet art d'écrire en latin qui a disparude l'éducation moderne.
Le thème latin sévit encore en rhétorique.
D ENSEIONKMENT SECONDAIRE
Pour cette classe, la composition laliiie, mé* lange incertain de dissertation, de discours, de narration remplace hypocritement le vieux discours excommunié. En seconde, thème latin, exercices (?) latins. Ajoutez, dans celle classe, la métrique, dont j'ai déjà parlé. L'incohérence d'un tel programme n'est-elle pas flagrante ? Soyez certain que nos écoliers (ceux du second groupe), qui ont l'esprit pratique et calculent leur effort à l'objet qu'ils poursuivent sans nulle allégresse, à savoir le baccalauréat, comprennent la vanité de ces devoirs, qui n'auront point de Sanction à l'examen vers lequel se traîne tristement la jeunesse française. Ils en sont à leur sixième année de thème ; pendant six ans, ils auront plaqué avec ennui des mots latins sur des mots français, et ces messieurs de la Faculté ne leur demanderont mèrae pas d'écrire une ligne, une seule en latin 1 Et ce thème perpétuel, qui, au début, vous vous le rappelez, lecteur, était instantané, 'ne leur aura appris que leur latin, à eux.
LES PnOGRAMMGS
un latin demi-harLare, auquel je préfère d( beaucoup celui du Malade imaginaire.
Conclusion sur ce premier point. Ea sixième, en cinquième, en quatrième, une mémo éducation grammaticale, latine et grecque pour tous les élèves, mômes thèmes, mêmes vei-sions. A partir de la troisième^ une division dans les exercices, répartis, selon les aptitudes des écoliers, en deux.ca^ tégories. Pour les néophytes de l'enseignement et les volontaires, le bon vieux régi Die des bumanités, les divers devoirs en latin, le thème grec qui, aujourd'hui, ne dépasse plus la seconde, mais est obligatoire pour tous. Pour le reste de la classe, les versions latines et grecques exigées de leurs camarades du premier groupe ; mais abolition de tous les devoirs en latin et du thème grec; les mêmes sujets, traités en français, ou des textes latins préparés oralement au par écrit, afin de maintenir en équilibre le second plateau de la balance avec le premier. Les travaux des deux séries mis en commun, dans la classe même par la cor-
iTensbignement secondaire
rection des devoirs, l'échange de questions et d'observations entre le professeur et ses élèves. Remarquez que cette sélection est déjà pratiquée, sans aucun embarras, dans les rhétoriques supérieures de province où un maître unique préside, dans la même salle, dans les mêmes heures, à deux disciplines assez distinctes. Cette méthode appliquée dès les deux classes précédentes serait féconde, car elle permettrait au maître de demander davantage à ses meilleurs élèves, et ceux du second han, allégés d'un hagage trop lourd pour leurs épaules, marchant d'un pas plus libre, ne ralentiraient plus leurs camarades et feraient l'étape avec bonne humeur.
Aux écoliers, latinistes par vocation, à qui il faut rendre le discours et le vers lalins, aux écoliers, dix fois plus nombreux qu'il convient de délivrer, dès la troisième, des exercices en langue latine et en langue grecque, les lettres antiques réservent encore deux bienfaits : une discipline morale et une discipline intellectuelle ; la première n'obtient tout son effet que par la pratique des textes ; la seconde résulte uniquement d'un commerce prolongé avec les langues anciennes, c'est-à-dire d'une version, tantôt latine, tantôt grecque, qui commence en sixième et dure encore en philosophie, au moins par la lecture à livre
D ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
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ouvert de Cicéron, de Sénèque, de Lucrèce ; je n'ose dire de Xénopbon : le rêve serait trop beau.
1° La discipline morale. Les anciens ont f vécu d'un petit nombre de notions simples, absolument claires, parce qu'elles étaient ' purementrationnellea, très facilement com- I municables, parce qu'elles se rapportent '. aux intérêts supérieurs de l'ilme, à savoir ; bon ordre de la vie intime et la grandeur de In vie publique. Ils ont analysé, prouvé et proclamé le devoir, tous les devoirs, les plus humbles comme les plus élevés, et la valeur propre de cette morale estd'êlre d'essence tout humaine, indépendante de toute Foi positive, de n'être hostile à aucune religion, de se limiter aux seules nécessités de la vie présente et terrestre.
1 Elle ne s'imprégna de mysticisme qu'au [jour de son déclin, dans l'Ecole d'Alexan- Pdrie. Le dogme religieux de cette morale, l(^t Platon a donné la plus noble formule,
Dieu ■', est encore un pré-
EcepUs tout rationnel, l'ittc morale, pur
I,ES PROGRAMMES
(^la même qu'elle est antérieure au chrislianisme, peut vivre en pnix avec lui, Notre XVII' siènio, si gravement chrétien, embrassa si dévotement l'antiquité, que plus d'une tradition de notre génie natif lui échappa. Mais, d'autre part, ces humanistes enthousiastes, ces chrétiens fortifiés de stoïcisme, ces Français de Louis XIV, au temps où la vie publique était nulle, et les libertés de l'esprit très suspectes, s'en allaient respirer, en un voyage idéal, l'air libre d'Athènes et de Rome, s'asseyaient au foyer des Républiques mortes et, dans la familiarité des grands citoyens de Tite- Live. de Tacite et de Plutarque, ils se formaient une ftrae antique. Qui donc, à l'heure présente, oserait affirmer que la perpétuelle prédication de dignité personnelle, de respect de la loi, de tendresse iiliale à l'égard de la patrie, que les anciens nous font toujours entendre, est une vieillerie surannée, bonne pour les pédants, inutile h la jeunesse de nos Ecoles?
2° La discipline intellectuelle. Les lan-
D ENSEIGNEMENT SECONDAIHE
I gués anciennes sont, pour la formation de ■ Tesprit, d'iiffe incomparable puissance.
1 C'est par la version latine ou giecque, et , non par le thème, que se manifeste leur action féconde. En réalité, la version, orale ou écrite, livre les fruits les plus précieux de la culture classique, et tous les écoliers, rélite comme le gros de la classe, doivent les recueillir et s'en nourrir.
Tandis que le thème désarticule et déforme la pensée française pour la pousser, I d'une façon parfois bien gauche, dans le I moule de la pensée latine, la version oblige [ la pensée française à trouver sa plus grande [rectitude, sa plus limpide clarté, afin de [ transposer en notre langue, sans les altérer, [ l'idée, l'image, la vie de l'écrivain romain. l Les mêmes conditions psychologiques s'im- E posent, bien entendu, h la traduction du L'grec en français. Le grec et le latin, coni- [ parés aux idiomes modernes, ont cette dif- Iférence essentielle d'être plus synthétiques, Lplus concis, d'exprimer pur les désinences Ijes rapports non seulement des mots entre
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LES PROGRAMMES
eux, mais aossi des idées entre elles, et les plus délicates nuances de la pensée, rapports et nuances que les langues mudernes ne fixent qu'à l'aide d'un perpétuel échafaudage d'articles, de pronoms, de conjonctions, de prépositions, de verbes auxiliaires. Le grec lui-même a sur le latin cet avantage défendre, à son gré, en un soûl mot, deux ou trois mots, deux ou trois idées. Il nous fnut quatre mots pour traduire l'épithète par laquelle Homère qualifie l'herbe des prairies que rafraîchissent les sources vives, l'herbe " douce comme le raiel »'.
Kssayez de traduire en moins de onze ou douze mots le vers magnifique de Vir-
e llUquin nostri
Les langues modernes décomposent l'idée jusqu'en ses éléments irréductibles. ]ji liiTigue allemande s'embarrasse si bien en colle analyse qu'elle rejette à Ui fin de la
r qi;i ijpler-
iii> ^•>i\ sens
D ENSEIGNEMENT SKCGNOAIRE
propre à tout ce qui précède. Les langues anciennes, simples, où chaque mot porte son maximum d'expression, ressemblent au temple dorique ou n ramphîibéàlre romain. Les modernes font penser aux cathédrales gothiques, compliquées et subtiles, étayées de contreforts, d'arêtes de pierre et d'une arcbilecture moins intelligible, ay premier coup d'œil, que le Parthénon ou le Golisée. A cette faculté de synthèse, les langues anciennes ont dû l'allure vivante de leur construction. Comme chez elles le mot est un organisme complet qui, par sa seule physionomie, témoigne de sa ' relation avec l'ensemble de la phrase, sa I place ne lui est pas imposée par les mots . dont il dépend ou qui dépendent de lui et' rècPÎvaiîv peut suivre, dans l'arrangement ^ de ses paroles, Tordre naturel, logique, de I sa pensée, le mouvement de sa sensation '. ou de son émotion. Lorsque nous disons ; ^Le latin est tout en inversions, nous nous Ltirompons, comme faisaient nos aïeux di- [ sanl : C'est le soleil qui tourne autour dei
terre. Le grnnd efforl de la langue française est de retronj'er cette allure naturelle qui identifie l'ordre des mots avec l'ordre des idées. Cet effort a sa vertu et sa récompense. Il oblige l'écolier qui traduit une page latine ou grecque, une fois qu'il a bien compris son texte, à vérifier sur le mot ancien, comme sur une pierre de louche, la valeur de l'expression française, c'est-à-dire à chercher, dans le mot juste, la pensée juste; puis, à reproduire, autant qu'il se peut, le mouvement de la phrase antique, c'est-à-dire à trouver le degré de ressemblance et de vie qui rapprochera au plus près la copie qu'if tente de son modèle. Et cela est à la fois œuvre de raison et œuvre d'art. Là se trouve la gymnastique première des écrivains. Mais, ce qui imporle encore plus que l'art d'écrire, cette collaboration du traducteur avec le poète ou le prosateur ancien, la recOicrche coiislfuile, 1 plus
est assun
n ENSEIGNEMENT SECONDAIHE
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méthode excellente d'pducation. L'horreur du contre-sens, la crainte de l'à-peu-près, la méfiance à l'égard de l'expression obscure, ou emphatique, voilà des sentiments [■ scolaires qui, au bout de six nu sept années, fc deviendront infailliblement habitudes de f vie rationnelle et, dans lésâmes généreuses, haine du paradoxe, du sophisme et du mensonge. Je ne crois pas que ces avantages soient à négliger en l'an rie grâce où nous avons la douceur de vivre.
Il y a plus de quatre siècles, le commerce intime de l'antiquité parut lapins profonde rénovation de l'esprit humain que l'histoire ' ait montrée depuis le christianisme. Nos pères secouèrent alors le rêve triste du moyen âge ; ils s'évadèrent joyeusement hors de la scolaslique, remplacèrent le syllogisme par l'analyse et le moine par l'homme ^' d'action. Cette révolution, succédant à " l'inf félicité des Goths », selon Rabelais, s'est [.appelée la Renaissance. Supprimer les hut manîtés ou les compromettre par l'accumu- 1 lation des programmes, sous le prétexte
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enfantin d'être tout à fait moderne^ serait simplement trahir la civilisation. Il faut, à tout prix, maintenir les études classiques ; mais il est nécessaire d'en mesurer sagement la répartition. Ce n'est pas tout. L'édifice colossal de notre enseignement secondaire doit être remanié de fond en comble.
Cette opération architecturale, à laquelle j'ai essayé de préparer le lecteur depuis deux mois, sera Tobjet de mon dernier chapitre sur Tensemble de ces grands problèmes.
Que notre éducation universitaire soit dans un état de santé inquiétant, je n'en veux pour preuve que ces deux faits très graves : le déclin continu des études classiques, dont la chute se précipite depuis un quart de siècle, et la proposition révolutionnaire, le remède héroïque, mais mortel aussi, que Ton nous offre, à savoir la suppression des humanités. La critique minutieuse que j ai tentée sur le programme de toutes les classes permet peut-être d'apercevoir les causes du malaise dont souffre notre enseignement secondaire et de signaler les réformes raisonnables qui pourraient le guérir.
LES PROGRAMMES
Or, le système entier de cette éducation repose sur deux paradoxes dont un seul suffirait pour tout compromettre. 1* On accepte comme vraie cette proposition : le cerveau des enfants et des adolescents est assez robuste pour recevoir et digérer un amas énorme de notions, la plus notable partie des connaissances humaines, presque toutes les sciences, l'histoire universelle, quatre langues, trois grandes littératu res, la géogra phie in tégrale, tous les grands systèmes de philosophie. Donc, à chaque tournant du programme, l'enseignement supérieur se glisse sournoisement dans le secondaire ; Dante, Cervantes et Shakespeare, par exemple, y font une surprenante apparition ; l'histoire de l'art, sans les musées ni le loisir qui permet de goûter les belles œuvres, se jette en travers de l'algèbre, de la phonétique latine et des produits coloniaux. Et ce programme n'est jamais clos ; tel que le Grand-Livre, il se rouvre entre les mains de chaque nouveau ministre. U y a quelques semaines, l'Uni-
D ENSBIONEMEXT SECONDAIRE
versité apprit la brusque invasion de la géologie, en cinquième, en seconde, en philosophie. Les géologues « les plus éminenis », dit le rapport soumis par le Conseil supérieur au ministre, sollieitaienl depuis longtemps l'entrée de leur science là où elle n'avait pas encore paru. Ces Messieurs ont eu un beau triomphe. « Voua avez hésité, continue le rapport, jusqu'ici à ajouter un nouveau Fardeau k celui, déjà considérable, des connaissances inscrileâ dans nos programmes. » Cette fois, le ministre n'a plus hésité. Tout y passera, les âges de la terre, la faune et la flore antérieures à l'homme, les moraines, les cliaines de montagnes, les mammouths, les rhinocéros, les cités lacustres, et. aux élèves de philosophie, après les éléments de paléontologie, les trilobiteSj les insectes de la htfuille et « l'histoire du cheval », on enseignera "-la doctrine de l'évolution uetcomment, " dans la suite des temps, le transformisme règle la succession des êtres n.
C'est toujours le rapporteur qui parle.
LES PROGRAMMES
Helle science de l'évolution est encore, dans le devenir, livrée aux discussions, incertaine. Peu importe. Mais n'imaginez pas que, par compensation, on retranche rien de la masse des études. Non. Pas un troubadour, ni un théorème, ni même le vers iamhique. Ou ajoute un étage à la tour de Badel édifiée par nos pédagogues, voilà tout. Demain, que des astronomes » éminents " réclament pour la Lune, pour Mars ou Vénus, et nous aurons des cours d'astronomie. Puis, les chimistes feront remarquer que le microbe est vraiment bien sacrifié, et la microbiologie fera son nid dans un coin des classes, M. de Mortillet vient de mourir, et cela est bipn fAcheux ; il était « éminent » on archéologie préhistorique et pouvait demander avec autorité une place au prog^ramme pour le musée de Saint-Germnîn. Ah! tour de Babel, que n'est-tu tour de Pîse, inclinée^h&DCGlaiite, vibrante J^^^klcj) v^ÊÊ^^^^Ètions q uelq uj^^^^^^É^^^^^^^^^m «cu-
D ENSEIONKMENT SECOXDAIRB
architectes scolaires daignaient apercevoir, tout en bas, la jeunesse française qui contemple ironiquement leur laijeupetlit nonchalamment le Manuel du baccalauréat !
Mais ils ignorent la jeunesse.
Second paradoxe : le même régime intellectuel doit convenir à tous les élèves, indistinctement. A la fin des classes supérieures, les écoliers qui se destinent à Sainlr Gyr, ou à l'Ecole polytechnique, entreront en mathématiques élémentaires ou spéciales. Les plus pressés se sépareront, à l'issue de la rhétorique, des camarades avec qui ils ont si longtemps cultivé le thème latin et le thème grec, exercices qui leur seront aussi utiles que l'algèbre, las ammonites et les récifs de coraux à leurs condisciples littéraires. L'autre jour, Èi propos des heures du collège et les mouvements du tambour, je rappelais l'image de la caserne ou de la règle monacale. Ici, la comparaison serait fausse. A l'armée, on répartit les recrues, selon leurs aptitudes physiques, leur éducation et leur choix, dans les diiîé-
LKS PROfiRAMMES
rentes armes. Le conscrit qui sait monter à cheval sera cavalier. Et l'homme qui dit adieu au monde peut être, à son gré, contemplatif, missionnaire, hospitalier, prêcheur, moine de bibliothèque ou de labour.
Nous, dans l'œuvre délicate de l'éducation, nous imposons une règle unique aux esprits les plus divers, aux vocations les plus contradictoires. Le même joug pèsera sur toutes les épaules. Beaucoup d'adolescents chemineront sur l'unique sillon, lourdement, ennuyés, découragés. Quelques-uns exaspérés, se révolteront, seront le trouble fête de la classe, le tourment de leur professeur. L'uniformité de la discipline intellectuelle est une cause excellente d'indiscipline.
C'est grâce à ces' deux paradoxes que notre enseignement classique ne donne pas tous les fruits que promettait la tradition de l'Université. II attend donc, et, avec lui, l'opinion attend une réforme. J'en entrevois une, très simple, qui ne demanderait ni un professeur, ni une salle de plus dans nos lycées. Mais avant tout, que les
D'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
« Eminences » du Conseil supérieur aient une inspiration héroïque et qu'elles réj, pètent à leurs ministres futurs le cri des t cardinaux de Paul IV : « Saint-Père, com- ' mençons par nous réformer nous-mêmes! »
Et, si cette bonne pensée ne leur vient pas I toute seule, qu'on leur associe un médecin ■à la fois psychologue^ géomètre et historien qui leur expliquera :1" Que, le contenu ne pouvant être plus grffid que lo contenant, il n'est pas raisonnable d'obliger l'esprit des écoliers, leur mémoire, leur faculté d'attention, de généralisation, non plus que leur capacité physique, cérébrale et inondation, à engloutir cetteprodîgieuse encyclopédie, toujours croissante, dos programmes ; 2° Que l^ic de la Mirandole, jeune homme fort bien doué, qui fut l'étonné- 1 ment de son siècle et pouvait disserter de I «wini re jciiiVt, reculerait en face de notre Iplan d'études ; la science universelle, c'était^ ■ «lors, la vieille culture scolaslique, ref haussée d'un peu de néoplatonisme, d'hé- Ibrou et de syriaque ; toute la physique te-
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liait dans saint Thomas ; la chimie, dans une cornue d'alchimiste; l'histoire, depuis la fin des Romains, n'était plus qu'un souvenir assez vague des annales de la chrétienté; Aristote était plus abordable que n'est Kant, et les « insectes de la houille » se tenaient encore, modestement, dans les entpallles de la terre. Même aujourd'hui, leur commerce ne vaut pas, pour les .jeunes hommes, la familiarité des héros de Plularque ou de Corneille.
Si le Conseil supérieur consent au désarmement, la tâche du ministère réformateur sera facile. Il déblayera d'abord les classes élémentaires et les classes de grammaire de toutes les matières pédantesques, des études prématurées qui les encombrent, adoucira i(^ programme de mathématiques, concédera un peu plus de sommeil et de recréations. En quatrième encore, même en troisième, les études peuvent être communes à tous les écoliers d'une même classe. Mais il me semble qu'à partir de la seconde, à l'heure où se dessinent les voca-
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tioTis, un grand parti est à prendre. 11 ost nécessaire d'ouvrir deux larges avenues parallèleR, communiquant entre elles par des allées de traverse : d'un côté, les élèves littérnires ; de l'autre, les scientifiques.
« Vous nous ramenez à la bifurcation », vont s'écrier les personnes d'humeur chagrine. J'avoue que ni le mot, ni la chose ne me font peur. Remarquez que nous passons notre vie à bifurquer, c'est-à-dire à nous séparer d'autrui, et, plus nous avons d'originalité individuelle, plus nous bifurquons. Dans vingt-cinq ans, du train dont vous les sciences physiques, il faudra, dans les collèges, une division des études autrement radicale. Donc, séparez en deux compagnies vos élèves de seconde, de rhétorique, de philosophie. A chacune d'elles, maintenez, dans le programme actuel, allégé de son fardeau d'érudition hâtive, les chapitres qui lui appartiennent. Réunissezles pour la version latine, l'histoire, la géographie, la langue vivante. Ce n'est pas une révolution que je propose, mais une dîstri-
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bulion phis judicieuse de renseignement.
Que les jeunes lettrés ne soient plus condamnés à une complète éducation scientifique qu'ils prennent en aversion; que nos officiers, nos ingénieurs, nos médecins à venir soient délivrés des devoirs en latin; aux premiers, quel'on enseigne, des sciences de la nature, ce qu'un homme bien élevé doit en connaître ; aux seconds, de l'histoire des littératures et des systèmes de philosophie juste ce qu'il en faut pour leur inspirer le goûtdos lectures sérieuses. Ne cherchons plus à faire, de nos lycées, des pépinières, ou plutôt des serres chaudes où se cultive le Pic de La Mirandole. Contentons-nous d'y préparer, par une saine méthode pédagogique, purifiée des extravagances que j'ai dénoncées, des esprits sensés, des raisons droites, des conseieacps nohtes. Jamais, je voua le jure, la b'rance non eut ua plus impérieux besoin.