‹ Le baccalauréat et les études classiquesChapitre 6 sur 7 · PETITS COLLEGES COMMUNAUX · texte numérisé non relu

PETITS COLLEGES COMMUNAUX

Ils rentrent. Ils sont rentrés, les écoliers. Leurs vacances ont été pluvieuses, mais Tautomne se pare de ses plus doux sourires, et le soleil renaît, les bois se revêtent de pourpre et d'or, la nature se met en fête afin de saluer leur retour. Il pleuvra peutêtre à verse pour la rentrée de MM. les députés. Mais le ciel eut la délicate attention d'illuminer à la reprise des bonnes études.

Cette jeunesse a tous les bonheurs. De Dunkerque h Perpignan, de Ghambéry à Pontivy, des milliers de jeunes hommes se courbent, une fois de plus, sous le joug

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d'une discipline uniforme, s'abreuvent à la même source, ou plutôt au même torrent impétueux de la science. Le programme unique, mais compliqué de l'enseignement, s'impose de nouveau à leur admiration. Ils l'embrassent avec plus de résignation que d'amour. Très sagement ils font de nécessité vectu- Ils savent que, pour réaliser la beauté idéale de la vie, c'est-à-dire, pour être fonctionnaires ou, tout au moins, avocats ou médecins, il leur faudra d'abord emporter de haute lutte le diplôme de centvingt francs. C'est pourquoi, à l'heure présente, l'écluse scolaire étant ouverte, la ca- ' taracte des connaissances humaines tombe, plus abondante que jamais, sur la tète des jeunes Français.

Or, cette douche salutaire est appliquée de façons très différentes et produit des effets très variés, selon les appareils même qui servent ii la distribuer, selon le nombre, le talent et l'expérience des maîtres qui président à l'éducation intellectuelle de ces enfants. Cela marche à merveille dans nos

lycées et ceux de nos collèges oommunaux qui sont pourvus d'un personnel complet de professeurs, d'un laboratoire de chimie, d'un cabinet de physique et de collections d'histoire naturelle. Mais dans les humbles petits collè(îes que l'on rencontre, même au fond de départements riches et très civilisés, les conditions essentielles d'un enseignement fécond sont vraiment bien négligées. Le programme des éludes est identique pour Louis-le-Grnnd, Henri-IV ou Condorcet et les modestes officines d'arrondissement qui, sous le sceptre paternel d'un principal, préparent quelques vagues disciples, non point à des connaissances utiles à leur condition sociale, à leur carrière étroite, — les élèves d'avenir émigrant presque toujours vers les lycées, — mais à.

la gloire décevante du baccalauréat. Le funeste examen étant le régulateur souverain de tout notre enseignement secondaire, il faut, bon gré, mal gré, que les petits collèges, munis d'un personnel trop clairsemé, promettent et s'essoufflent à donner la

même nourrilupe scientifique que grandes institutions universitaires. Gela est une sorte de quadrature du cercle qu'ils sont impuissants à résoudre, à cause du petit nombre et de la médiocrité de leurs écoliers, de l'abscnc.o d'émulation, de la pénurie des ressources intellectuelles offertes aux élèves comme aux professeurs, et surtout parce que. dans ces maisons si pauvrement dotées, ces derniers jouent trop souvent un rôle de maître Jacques, passant d'une classe à l'autre dans la même journée, ou sont réduits à fond re deux classes en une seule, ou sont contraints d'enseigner tour à tour, en deux ou même trois disciplines différentes, pliilosophie, liistoire, humanités. C'est la misère en robe noire.

Au temps où j'enseignais dans une Faculté de province, le recteur me chargea d'une inspection, — générale, s'il vous plait I — au collège de... On s'y rendait alors en diligence. J'arrivai mystérieusement de nuit dans la ville et, comme il convient à un inspecteur générai bien pé-

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nétré de la majesté de sa fonction, j'envahis le lendemain matin le collège sans avoir prévenu le principa .

— Que l'on me conduise à la classe de philosophie !

Ils étaient quatre élèves mélancoliques, assis sur un seul banc. Le professeur parut troublé. C'était l'été, saison réservée à la métaphysique. Je le priai de continuer sa classe et sa leçon. Le brave garçon répondit qu'il ne professait pas le cours, mais qu'il lisait et expliquait tout bonnement le manuel du baccalauréat. Le soir, j'espérais me rattraper sur la rhétorique. Dans la même salle, le même professeur, avec deux des élèves du matin et deux nouveaux figurants. Petite rhétorique cantonale, d'ailleurs, avec traduction înterlinéaire. Le lendemain matin, je voulus visiter l'hisr toire. Encore le même maître, cette fois à la tête de six élèves, les quatre de philosophie et les deux d'humanités. Afin d'inspecter très généralement, je demandai à Voir le cabinet de physique et le laboratoire

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de chimie. Dans l'ombre d'une chambre poudreuse, j'aperçus une machine électrique toute primitive, un baromètre, quelques cornues sur un fourneau en ruines et un squelette humain auquel manquaient pas mal de pièces. Je courus à la diligence.

A peine rentré dans ma métropole universitaire, je fis mon rapport au recteur et ie suppliai de fermer cette maison.

— Vous voulez donc, me réponditril, allumer la révolution dans la ville de...?

Je n'aime point beaucoup les révolutions- Mais aujourd'hui, comme alors, je souhaite que ces collèges, qui sont des organes morts, soient, non pas supprimés, mais transformés et vivifiés. Ils pourraient rendre les plus grands services s'ils devenaient de bonnes écoles régionales, surveillées, contrAlées, encouragées par les communes de l'arrondissement et le Conseil général du département et donnant :

1° un enseignement primaire supérieur; S° un enseignement pratique en vue des

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intérêts économiques de la province, du département, de la cité. Laissez-là ce grec et ce latin, cette logique et cette trigonométrie et ■! la distance de deux points inaccessibles >), et « l'équation du deuxième degré à une inconnue », et les « diverses conceptions sur la matière et sur la vie ».

(Je glane au hasard dans le programme spécial du Baccalauréat moderne, que ces infortunés petits collèges recherchent passionnément). Sur un fond commun de français, de géographie, d'arithmétique, de géométrie, de physique et de chimie élémentaires, d'iiisloire de France très générale, établissez, selon la contrée, un enseignement d'agriculture et d'économie agricole, ou bien industriel, conforme à l'industrie régionale, ou bien commercial.

Ajoutez-y la langue vivante que la situation géographique du collège indiquera naturellement, l'anglais en ^^ormandie.

l'allemand en Champagne, l'espagnol et l'italien vers les Pyrénées et les Alpes.

Mais entendons-nous : que cette langue

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soit enseignée, non pas à coups de thèmes, l'exercice mortel, mais par la méthode vivante de la conversation constante du maître avec les écoliers. N'oublions pas une dose discrète mais très choisie d'économie politique, à l'usage des plus grands élèves. Songez que bientôt ils seront électeurs et qu'il n'est pas mauvais de leur démontrer la vanité de quelques sophismes. El puis, pour tous ces jeunes gens destinés non plus aux contributions directes, aux postes, aux écoles spéciales, aux cent mille ronds de cuir de l'Etat, mais au libre travail personnel, sur le sol même où la naissance les a placés, que l'on renonce à la claustration perpétuelle de la classe ou du laboratoire et que l'on abolisse les trois quarts au moins des devoirs écrits. Dounez-teur de l'air; conduisez-les aux opéraUons de la culture, do l'usine, de l'atelier ; qu'ils voient de près l'œuvre de la ferme, ou de la gare, ou de la mine; qu'ils étudient la machine à vapeur sur une locomotive plutôt que sur uu manuel; qu'on les pro-

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mène du téléy;raphe au téléphone, à la scierie, aux machines qui font le drup ou rétolfe de soie. Voilà une centaine de collèges, — peut-être cent cinquante, — arrachés aux études stériles, à la monadoloffie, au thème grec, à la civilisation égyptienne, à la réforme grégorienne du calendrier, au monômes et polynômes, et qui donneraient si facilement au pays des agriculteurs, des éleveurs, des contremaîtres, d'excellents employés de chemins de fer, des comptables, des commis-voyageurs instruits, maîtres d'une langue étrangère, qui passeraient la frontière pour le plus grand bien de notre industrie et de notre commerce. Et cela même diminuerait la foule des déclassés, des ratés, des mécontents implacables dont la marée montante devrait bien préoccuper un peu nos pouvoirs publics.

— C'est fort bien, me dit un ami. Mais tout cela n'est que chimère. Le baccalauréat ne consentira point â être abandonné pour une besogne utile. Le fonction-

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narismeet lui sont deux compères, Robert Macaire et Bertrand, qui n'ont aucune envie de se sacrifier pour la France. On peut tuer le phylloxéra, la rage et la lèpre. Mai3 lui, il est intangible, impassible, éternel.

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