VII. — LE RÉGIME DE
Rapport sur un nouveau projet de décret relatif au Baccalauréat ès lettres, présenté au Conseil supérieur de Pinstruction publique par Mgr l’Evêque d'Orléans, rapporteur de la Seconde Commission (1).
Œxtrait du procès-verbal de la séance du 1* Juillet 1873 Messieurs, le projet de décret relatif au baccalauréat ès lettres a été renyoyé à l’examen de votre seconde Commission. Ce projet, votre
(4) Cette Commission était composée de MM.:
Le Cardinal Archevêque de Rouen, Pré- Sardinoux.
sident. L’Abbé Bourgeois.
Egger, Secrétaire. De Gaillard.
L’Archevêque de Paris. Isidor.
Patin. Le Général d’Outrelaine.
Milne-Edwards. L’Amiral De Cornulier-Lucinière. Edouard Laboulaye, L'Evêque d'Orléans, Rapporteur.
Ravaisson.
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Commission l’a examiné avec tout le soin que commandait TS d’une telle question, et nous venons vous soumettre ici le résultat de nos observations. nl k
Le projet partage l’examen du baccalauréat es lettres en deux épreuves distinctes : l’une qui sera subie après la rhétorique, mais ne pourra l’être avant seize ans ; l’autre après la philosophie, les deux épreuves séparées l’une de l’autre par une année d'intervalle et d'études. *
La première épreuve comprend les lettres, l’hisoire et la géographie. . ,
La seconde, la philosophie, les sciences et les langues.
Les candidats ne peuvent être admis à cette seconde , épreuve qu'après avoir subi convenablement la premiére. Ceux qui n'auraient pas été reçus pour l’examen des lettres après la rhétorique, au mois d'août, seraient admis, s’ils étaient âgés de plus de dix-neuf ans, à se présenter une seconde fois à cet examen au mois de novembre.
Telles sont les principales dispositions du projet. “:
Appelée à se prononcer sur la valeur de ces dispositions, votre seconde Commission est d’avis d'adopter le décret, et voici les motifs qui l’ont déterminée th
Des plaintes nombreuses se sont élevées depuis longtemps déjà contre l'examen du baccalauréat, tel qu’il est actuellement constitué : ces plaintes nous ont paru légitimes.
Mais ces plaintes, Messieurs, on ne peut les entendre sans se convaincre aussitôt qu’elles atteignent, non seulement le programme du baccalauréat, mais tout notre système d’études, et que les graves inconvénients de l’examen ne sont que la conséquence rigoureuse des plans d’études qui y préparent.
Il faut donc signaler d’abord ici le mal profond, l’abus principal, qui fausse nos études classiques et trop souvent les condamne, ainsi que l’examen qui les termine, à l’impuissance et à la stérélité.
Les plans d’études sont trop chargés : on y a mis trop de choses, et trop de chaque chose. A l’étude du grec, du latin et du français, on a ajouté, et il le fallait bien, les langues vivantes ; puis est venue la grande invasion de l’histoire, laquelle est par elle-même si facilement envahissante : on y à fait entrer tous les faits de l’histoire, chez toutes les nations, dans tous les siècles, depuis l’origine du monde jusqu’à nos dernières révolutions ; on y a mis également plus de géographie, plus de mathématiques, plus de sciences naturelles, physique, chimie, géologie, etc., à quoi il faut bien ajouter encore tout ce qui constitue l’éducation physique : la gymnastique, l’escrime, l’exercice du fusil ; enfin les arts d'agrément, le dessin, la musique : cours accessoires, dit-on, mais auxquels les parents tiennent parfois plus encore qu’à tous les autres pour leurs enfants.
Cette manie d’étudier de tout, dans le détail prescrit par nos programmes, n’a jamais été la prétention d’aucun peuple, au point où cela est arrivé parmi nous.
Et ce système est entré de plain-pied dans tous les programmes d'enseignement public et privé.
Eh bien, il faut, Messieurs, le dire ici, ç’a été là un des coups les plus funestes portés aux bonnes études, le plus funeste de tous : c’en a été le renversement. Et pourquoi ? par cette raison bien simple qu’on ne peut pas tout faire à la fois, sous peine de ne rien faire de bon ;
Parce que, selon le mot de Montaigne, « tout cela fait un peu de chaque chose, et rien du tout, à la française » ;
. Parce que l'instruction perd nécessairement en profondeur et en solidité ce qu’elle semble gagner en superficie ;
: Parce que, selon le mot très vif de M. Saint-Marc Girardin, « une fois qu'on a dépassé une certaine mesure, on peut, dans l'esprit des enfants, mettre {out ce qu’on veut, et tant qu’on veut, car le tonneau se vide à mesure qu'il s’emplit : il n’a plus de fond ».
Par suite inévitable, l’examen du baccalauréat s’est trouvé étrangement surchargé : car il comprend à la fois les matières de presque toutes les études littéraires, historiques, scientifiques, et devient ainsi une science à peu près universelle, impossible à la fois et impuissante,
une sèche et aride nomenclature, parlant de tout en l’air et n’enseignant rien à fond, effroi des jeunes gens, et comme on l’a dit ici même: désespoir des pères de famille, et, pour ces diverses raisons, niveau fatal d’abaissement intellectuel pour la jeunesse française.
Ainsi entendu, le baccalauréat n’est plus et ne peut guère plus être qu'un assemblage hâtif et confus de notions mnémotechniques, dont on charge l'esprit pour un jour donné, sauf à les oublier dès le lendemain et à n’y plus revenir jamais.
Et comme, d’ailleurs, ce diplôme du bacclauréat est exigé pour la plupart des carrières, on y sacrifie tout, même les études. Au lieu de faire sa rhétorique, on passe souvent cette année, si importante pour le sérieux développement des facultés intellectuelles, à préparer, par la mémoire beaucoup plus que par l'intelligence, son examen.
On sacrifie ainsi la rhétorique. On sacrifie encore plus la philosophie qui, pour être ce qu’elle doit être réellement, une véritable discipline de l'esprit et une lumière sur les grands et éternels principes des choses, demande aux jeunes gens une application et un temps que les exigences du programme actuel du baccalauréat ne comportent pas.
De là ce résultat déplorable, qu’un tiers et souvent la moitié des candidats se présentent chaque année aux examens du baccalauréat sans avoir fait leur philosophie. Cela est officiellement constaté. Et ceux qui arrivent à la faire, la font mal, écrasés qu’ils sont par les matières encyclopédiques du programme.
Et, non seulement ils sacrifient la philosophie et les lettres, mais encore, traversant à la hâte toutes les études sans se fixer à aucune, fatigués et obsédés d’ailleurs par les préoccupations de l'examen, l’histoire, les langues et les sciences, tout est sacrifié aux tyranniques exigences du diplôme.
Une telle préparation si factice et si précipitée, dévore tout, supplée à tout : dès lors, le manuel supplante tous les livres ; le préparateur remplace tous les professeurs ; et c’est dans ce sens et devant ces résultats que j’ai pu dire et imprimer il y a vingt ans : Nous demandons des hommes, et l’on ne nous donne que des bacheliers.
Ainsi, l’enseignement qui devrait couronner et affermir tous les autres se trouve presque réduit à néant ; et la haute éducation intellectuelle de notre pays, cette éducation qui nous a faits si grands dans le passé, menace de dégénérer de plus en plus en un mécanisme stérile qui amènerait à la longue une décadence profonde de l’esprit français.
Tels ont été, Messieurs, nos motifs, pour appeler sur l’examen du baccalauréat ès lettres, une réforme sérieuse et décisive ; et il nous a semblé que le projet de décret contribuerait puissamment à cette réforme.
Ce qui nous a confirmés dans cette pensée, c’est d’abord que le Comité «consultatif de l’Instruction publique a adopté ce projet de décret à l’unanimité moins une voix.
Et, de plus, je crois pouvoir ajouter que ce sont des Facultés qui ont les premières demandé et sollicité le nouveau décret.
De leur côté, MM. les proviseurs des Lycées de Paris, dans une réunion générale, ont unanimement approuvé la mesure, ainsi que MM. les professeurs de philosophie, et tous pour les raisons frappantes que voici :
En séparant l’examen du baccalauréat en deux épreuves, on les dégage l’une de l’autre, et par là même on les allège toutes deux : les études littéraires se font, et l’examen des lettres se prépare sans que la préoccupation de la philosophie, des sciences et des langues vivantes vienne se jeter à la traverse, et paralyser à la fois l’intelligence et le travail des jeunes gens.
D’autre part, les études et l’examen de 1a phiosopme et des sciences se font sans la préoccupation des lettres et de l’histoire et rien n'empêche les élèves de consacrer à ces graves matières tout leur temps et tous leurs efforts.
De ceci l’avantage est sensible : car au lieu d’encombrer la tête de ces pauvres enfants d’une véritable encyclopédie de notions confuses et disparates, on leur assigne pour chaque épreuve un domaine