‹ Le Bacchus de TroyesChapitre 1 sur 3 · BUSTE ANTIQUE EN MARBRE · texte numérisé non relu

BUSTE ANTIQUE EN MARBRE

Découvert àTroyes eu 1747-

LE

L’archéologie est devenue de nos jours une des plus fermes assises de la science historique; aussi l’on peut dire qu’à mesure qu’elle a aperçu et décrit les monuments anciens, les monnaies, les médailles, les inscriptions, les vases, les ustensiles, l’histoire a été rectifiée et souvent complétée de la manière la plus heureuse. Son action devait être lente pour être sûre, parce que les principes de la véritable archéologie ne pouvaient que se dégager lentement des études des modernes. Charles Lenprmant avait beau s’en plaindre, et, puisque suivant lui-même « l’histoire de l’art est la base de toute archéologie, » il fallait beaucoup de temps, de recherches et de travaux comparatifs, rien que pour élever un pareil frontispice.

Nous venons donc aujourd’hui, sous la sauvegarde de ces idées, étudier l’un des plus curieux et des plus anciens objets d’art trouvés à Troyes , qui , avec l’une des deux inscriptions romaines citées par Pierre Pithou , au livre III de ses Adversaria subseciva (1), nous paraissent le mieux établir l’antiquité de notre ville. Nous voulons parler du

(1) Pétri Pitlioei Adversariorum subsecivorum libri II, p. 38 v°.

buste de Bacchus qui fut trouvé vers 1747, dans un jardin de la rue de la Corterie, qui était alors contigu à l’enclos des Jacobins (1), sur l’emplacement duquel est actuellement le palais de justice (2).

Voici comment Grosley, dans ses Épliémérides de l’année 1767, raconte cette découverte :

« Le sieur lloyer, maître pâtissier, occupait alors dans la Corlerie une des maisons qui bordent l’enclos de la nouvelle maison des Jacobins. Ayant gaîment passé hors de chez lui un jour de dimanche d’été, il revint au gîte dans la soirée. L’embarras où se trouvait sa tête ne lui permettant rien de mieux, il saisit une pioche, passa dans un petit jardin contigu à sa maison et se mit à le labourer en tous sens, dans les endroits qui en avaient le moins de besoin. En s’acharnant sur un de ces endroits, il tira de la terre le Bacchus dont il s’agit, le ramassa, et, l’ayant légèrement débarbouillé, il crut y voir le portrait d’un tailleur, fort camard , qui demeurait au centre de la rue du Bois, dont la Corterie est une continuité. Dans cette persuasion, après avoir roulé le Bacchus dans toute la longueur de la rue, il alla le jeter dans le porche du tailleur, en lui criant que c’était son portrait qu’il venait de trouver. Le tailleur, prenant cette attention pour une insulte, se saisit du Bacchus et le porta chez M. Rochette, doyen des procureurs, avec pouvoir de poursuivre le pâtissier en réparation d’honneur. Les parties furent , le lendemain , conciliées par M. Rochette et les dommages-intérêts payés par un passant, auquel le corps du délit fut abandonné d’un commun accord. »

Ce passant dont parle Grosley, et qu’il ne nomme pas, c’était lui-même ; il avait compris, avec la pénétration de son coup d’œil, tout l’intérêt et le prix de cette découverte,

(1) Grosley, Éphémér. 1767.

(2) Gorrard de Breban, les Rues de Troyes, p. 32.

et il avait naturellement pensé qu’il n’était pas besoin de tant de bruit , et que ce pauvre Bacchus figurerait beaucoup mieux dans son cabinet que sur les bancs du bailliage criminel. Il le conserva donc précieusement toute sa vie et le légua, en 1785, à M. Etienne Sourdat, fils de son meilleur ami , qui le donna de son vivant à M. de Noël de Bûchères, qui en est encore aujourd’hui possesseur.

Nous ne saurions rien ajoutera ces premiers détails, si ce n’est que ce buste est, pour nous, le plus bel exemplaire de la sculpture antique qui soit arrivé dans notre ville, et une preuve nouvelle de cette merveilleuse habileté des anciens à transformer un vulgaire morceau de marbre en une œuvre d’art exquise.

Ce buste est en marbre blanc, qui pourrait bien être pentélique; son grain est fin et très-serré, puisqu’un séjour prolongé dans la terre l'a seulement jauni sans l’altérer. Il mesure 1 9 centimètres de hauteur, sur 1 2 centimètres de largeur à sa base, et son épaisseur n’excède guère 6 centimètres. C’est donc avec un bloc de marbre aussi restreint que l’artiste a su donner, à Bacchus, la physionomie la plus expressive et la plus enjouée. Figure animée, front heureux, regard rempli de malice, bouche entr’ouverte et faite pour aller de la coupe au rire, barbe légèrement frisée, cheveux abondants, couronne de lierre entremêlée de corymbes, bandelettes retombantes, noblesse de maintien , tout dans ce joli buste indique l’absence de recherche et l’entrain d’un ciseau exercé ne s’attardant pas aux détails.

Aussi ne pouvons-nous pas comprendre comment le savant Montfaucon, dont nous ne connaissons, d’ailleurs, l’opinion que par Grosley (car nous l’avons vainement cherchée dans son Antiquité expliquée ) , a pu penser que ce buste était une de ces idoles dont les druides permettaient le culte aux Gaulois; qu’il devait être couronné du boisseau, accompagnement ordinaire de l’Osiris égyptien ; que les espèces de cavernes qui simulent les yeux étaient, ordinaire-

ment, remplies par des prunelles de métal postiches, d’où il résultait que ce buste était un ouvrage égyptien, ou qu’il avait été travaillé dans les Gaules sur un modèle égyptien avant que le culte des dieux romains y fut établi (1).

11 faudrait, pour appuyer une semblable opinion, établir en premier lieu que ce buste remonte à l’époque des druides, et ensuite que la ville de Troyes, où il a été trouvé, existait antérieurement au règne d’Auguste.

Or, il résulte de documents incontestables que la ville de Troyes n’existait pas avant la conquête des Gaules, puisque Jules César ne l’a ni connue ni nommée, mais qu elle a été certainement créée par Auguste, afin de détacher la peuplade des Tricasses de la puissante nation sénonaise qui lui causait quelque ombrage. C’est pourquoi elle a été une des quinze villes des Gaules décorée du nom d’ Âuguslobona , ce que démontrent, non-seulement Pline et Ptolémée, qui ont constaté son existence; mais l’itinéraire d’Antonin (2), qui la nomme Tricassis , la célèbre Table théodosienne dite de Peutinger , qui l’appelle Auguslobona , et surtout l’inscription romaine citée par Pithou , qui fait encore aujourd’hui partie du magnifique musée lapidaire de Lyon, et qui est ainsi conçue :

C ■ CATVL DECffll

TVTI. CATVLLIN TRICASSIN • OM HONORIB • AP OS • FVNCT SAC AD TEMPL ROM AVGG • ÏÏÏ PROV • G

(1) Grosley , Éphêmér., 1767, toc. cit .

(2) Édit, de Wesseling, p. 171.

A Caïus Catullinus Deciminus, fils de Tutius Calullinus, ne à Troyes , qui, après avoir été honoré dans son pays de toutes les charges municipales, a exercé le sacerdoce du temple de Rome (1) et des Augustes (2). Les trois provinces de la Gaule (3) lui ont élevé ce monument.

Page 1