INSCRIPTION RESTITUÉE
Puis, est-ce que le plus simple examen de ce buste ne démontre pas clairement qu’il ne saurait appartenir à l’art égyptien, et encore moins à l’art primitif et barbare des Gaulois; mais que, créé par un ciseau des plus habiles, il
(1) Quoique Auguste sut fort bien qu’on décernait des temples même aux proconsuls, il n’en accepta dans aucune province, à moins que ce ne fût à la fois au nom de Rome et au sien. (Suéton., Octav. August. lxii.) C’étaient les provinces qui avaient commencé à élever des temples à Rome comme à une déesse, et Tacite nous apprend que Smyrne, qui était si fière de son origine, qu’elle faisait remonter, soit à Tantale, fils de Jupiter, soit à Thésée, avait la première élevé un temple à la ville de Rome, sous le consulat de Caton l’Ancien, lorsque le peuple romain avait sans doute fait de grandes choses, mais n’était pas parvenu an faîte de ses destinées. (Tacite, Annal. lib. IV, lvi .
(2) Ce pluriel doit s’entendre par l’empereur régnant , que la flatterie des peuples ne manquait jamais d’associer à l’apothéose d’Auguste.
(3) On rencontre très-souvent , dans les inscriptions trouvées en France, cette phrase en abrégé, soit pour indiquer qu’un personnage occupait une dignité dans les trois provinces de la Gaule, soit que ces provinces s’associassent entre elles pour rendre un honneur à un grand citoyen qui avait mérité leur reconnaissance. Cette indication de province a été un sujet de discussion pour les savants; mais l’histoire nous apprend que César fit lui-même la division des Gaules en trois vastes provinces : la Celtique, qui était centrale; l’Aquitanique, qui était placée au sud-ouest, et la Belgique, au nord-est. La division de la Celtique en trois Lyonnaises fut faite par l’empereur Constantin. L’abréviation de ces mots ; très provincial Galliarum ou Galliœ, remonte donc à une époque antérieure à Constantin.
(4) Cette inscription , restituée en l’honneur de C. Catullinus Deciminus, nous apprend qu’il était originaire de Troyes, et qu’il était
remonte aux beaux siècles de l’empire, et que s’il a été trouvé à Troyes c’est qu’il y a été apporté de Rome, au plus tôt sous le règne d’Auguste?
Quant au boisseau de l’Osiris égyptien , je ne saurais lui assigner de place sur la tête de ce Bacchus. J’y trouve une couronne de lierre entourant la tête sans interruption ; j’y vois les cheveux mêlés aux feuillages, mais je ne découvre nulle part de cassure ni de trace de ce prétendu boisseau. Le modius ou boisseau étant un symbole de richesse et de bienfaisance , les Grecs l’avaient emprunté à l’Osiris de l’Egypte, pour l’attribuer à leur Jupiter-Sérapis, et parfois aussi à la Fortune ou à Pluton. Mais les Romains, pas plus que les Grecs, ne le donnèrent jamais à Bacchus, parce que cet attribut n’eût été placé sur sa tête qu’au mépris de toutes les traditions. Disons en passant que la couronne de lierre était aussi ordinaire à Bacchus que celle de pampres ou de feuilles de vigne, attendu que le lierre lui avait été consacré
devenu un personnage important, puisqu'il avait mérité cet hommage de la part des trois provinces de la Gaule. Il est assez probable que cette pierre faisait partie d’un monument plus considérable.
Guillaume Paradin est le premier qui , dans son histoire de Lyon , imprimée en 1573, ait donné cette inscription; Gruter l’a ensuite reproduite dans son grand ouvrage, imprimé en 1601, et il l’a accompagnée du commencement d’une autre inscription qui se trouvait à côté de celle-ci , et qui était ainsi conçue :
IVNI
DO.MITIO
VXORI
CATYLI
DECIMINI
Elle a malheureusement été perdue.
Quant à la première inscription , elle a longtemps servi de base à une croix de style gothique, sur la place Saint-Saturnin (aujourd’hui place Saint-Pierre), à Lyon. C’est là que M. Artand la fit prendre,
soit parce qu’il avait été caché jadis sous son feuillage, soit parce que, suivant Pline, Bacchus est le premier des dieux qui mit sur sa tête une couronne, qui était de lierre (1).
Enfin, les yeux sont aussi bien exprimés qu’ils peuvent l’être, et ne sont certainement pas disposés pour recevoir des prunelles de métal, qui auraient été fixées, je ne sais comment, et qui indiquent un art dégénéré, quand elles ne sont pas, comme dans la Minerve du Parthénon, un des éléments de la statuaire chryséléphantine. Si nous avions à insister, nous dirions, avec l’illustre auteur de la grammaire des arts et du dessin : « Les statues ont une manière de paraître intelligentes : c’est de paraître attentives. L’attention est la marque la plus frappante de l’esprit. Les yeux des marbres antiques présentent des cavités plus profondes
pour la placer sous les portiques du musée de Lyon, où elle est, en quelque sorte, devenue la pierre fondamentale de la riche collection épigraphique de la ville de Lyon.
Ce monument est en calcaire jurassique, provenant, vraisemblablement, de la carrière de Fay, commune située sur les bords du Rhône, dans le département de l’Ain. Il est en forme de cippe carré, malheureusement défiguré par les recoupes ; une partie des angles est taillée à pan
Sa hauteur est de lm,66, sa largeur de 80 centimètres, son épaisseur de 67 centimètres.
Nous avons emprunté les détails qui précèdent à l’excellent ouvrage du docteur Gomarmond , intitulé : Description du musée lapidaire de la ville de Lyon.
Quant à la seconde inscription citée par Pithou et par Grosley, et qui commençait ainsi : D- M- ET - MEMORIÆ- AVRELI- DEMETRI • ADIVTORI • PROC • CIVITATIS SENONVM • TRICASSINORVM • MELDORVM • PARISIORVM- ET CIVITATIS ÆDVORVM. etc.
Aux dieux mânes et à la mémoire d’Aurélien Démétrius, intendant des cités de Sens, Troyes, Meaux, Paris et des pays des Eduens, etc.
Elle n’a pu être retrouvée, et comme aucune inscription n’a jamais fait mention d’intendant des cités , il y a lieu de penser qu’elle était fausse. C’étaient des proconsuls ou des préteurs qui gouvernaient les provinces éloignées de Rome.
(1) Montfaucon , Y Antiquité expliquée , I, p. 233.
que ceux de la nature, et ils annoncent la concentration de la pensée ou l’âme absorbée dans un rêve (1). »
Maintenant que, si nous voulions assigner une époque quelconque à ce buste, nous serions fort embarrassé. Car s’il fallait admettre qu’il a été exécuté dans le temps de la ferveur des Romains pour le culte de Bacchus, il faudrait remonter à une très-haute époque, puisque nous savons par Suétone (2) que du temps d’Auguste tous les beaux esprits se moquaient agréablement des dieux de l’empire. Octave Auguste, lui-même, quoiqu’il fut grand pontife, y croyait si peu, qu’il ne craignait pas de les parodier; témoin ce petit souper qu’on surnomma celui des douze divinités, dans lequel Auguste , déguisé en Apollon , donna dans sa maison palatine à onze convives, transformés comme lui en dieux et en déesses, l’exemple de la plus affreuse licence, ce qui fit dire à. un poète du temps, qui oublia prudemment de se nommer :
Impia dum Phœbi César mendacia ludit ,
Dum nova Divorum cænat adulteria ;
Omnia se à terris tune numina declinârunt ,
Fugit et auratos Juppiter ipse toros.
Et Cicéron, lui-même, cst-ce qu’il croyait à ces dieux de Rome lorsqu’il professait la croyance d’un seul dieu âme du monde, et le gouvernant avec mouvement et raison (3)?
Cependant la politique des Romains voulait qu’ils maintinssent le culte des dieux dans tout l’empire, et surtout qu’ils l’établissent dans les provinces éloignées de la métropole, en sorte qu’il est assez probable qu’un patricien de Rome, proconsul, préteur provincial ou prêtre du collège des pontifes, avait apporté ce Bacchus à Augustobona,
(1) Charles Blanc, Gazette des Beaux-Arts , t. XXI , p. 64.
(2) Suetonius, Octav. August. lxx.
(3) Cicer. De Rep. VI, vu, vin.
c’est-à-dire àTroyes, pour lui faire élever un temple, ou tout au moins un autel. Ses dimensions restreintes, outre sa rare perfection, témoignent de son origine, et la distance avait forcé notre Romain à ne pas admettre dans ses bagages un dieu trop embarrassant.
Toutefois, puisqu’il venait de Rome, faudrait-il en conclure que ce Baccbus était parti d’un ciseau romain ? Nous ne le croyons pas. En effet, les premières statues dressées à Home avaient été d’argile, à l imitation des statues étrusques, puis de marbre et d’airain, qu’on dorait quelquefois, afin de dissimuler sous une richesse apparente la faiblesse de l’exécution. Mais, dès qu 'après les conquêtes de Mummius, de Pompée et de Lucullus, les Romains avaient pu voir les admirables statues grecques, chefs-d’œuvre de Phidias, de Myron, de Scopas, de Lysippe et de Praxitèle, ils avaient pris en dédain leurs propres artistes et fait venir de Grèce des sculpteurs pour les remplacer. Leur succès avait été immense , universel , si bien que dans certains quartiers de Rome le nombre des statues dépassait de beaucoup celui des habitants, et qu’au siècle d’Auguste on ne comptait pas dans la ville moins de 70,000 statues (1). Ce n’est pas que s’ils l’eussent voulu, les Romains, avec de pareils modèles, n’eussent pu réussir dans les arts; mais ils les délaissaient par fierté, et leur poète national n’avait fait qu’exprimer leurs propres sentiments lorsqu’il avait dit :
Tu regere imperio populos, Romane memento ;
Hæ tihi erunt artes, pacisque imponere morem (2).
Ils pensaient que c’était bon pour des Grecs de promener le pinceau sur le bois, l’ivoire, les murs de leurs temples et de leurs portiques, ou de façonner l’argile, le marbre on l’airain, mais que pour eux c’était une occupation indigne
(1) Académ. des inscript. XXVIII, p. 592.
(2) Virgil. Æneid. VI, v. 852, 853.
de leur grandeur, sordidum sludium (1); n’avaient-ils pas à gouverner le monde et à soumettre, d’un bout de la terre à l’autre, ceux qui avaient l’audace de leur résister (2)? Les artistes, d’ailleurs, étaient leurs affranchis ou leurs esclaves, qu’avaient-ils besoin de rivaliser avec eux; les rois ne font pas de l’art : ils commandent aux artistes, et ils les paient, et les Romains étaient un peuple de rois.
11 s’en suit donc de tout ce que nous venons de dire que ce charmant buste a dû être exécuté, à Rome, par un artiste grec. Et s’il nous était nécessaire de corroborer cette opinion, nous ajouterions que ce qui prouve indubitablement son origine c’est la vie qui y brille, la vie, cette flamme d’en haut que l’art grec a su fixer dans ses statues, en sorte que l’on peut dire avec M. Vitet que « toute œuvre d’où la vie est absente, quels que soient d’ailleurs sa structure, sa forme et ses traits, n’est grecque que de nom. »
11 n’y avait que les (irecs, en effet, ces poètes et ces artistes dont la riante imagination eût gardé intact sous les Césars romains le culte de Bacchus, le dieu du vin et l’amant de la blonde déesse des blés. Cérès et Bacchus n’avaient pas cessé d’être pour eux le couple sacré par excellence. Car l’agriculture est incomplète lorsque Bacchus vient à lui manquer; et le carré de vigne a toujours été Yangulus ridei du domaine, sur lequel le laboureur jette plus souvent que sur un autre un regard d’espérance et de plaisir. Le repas est attristé quand le vin ne l’accompagne, et le progrès s’arrête dès que les hommes éprouvent du malaise; on ne court qu’aux heureux. Cérès c’est donc ce qui soutient et ce qui donne de la force, Bacchus c’est ce qui anime et ce qui donne de la gaîté; le bon sens marche avec les céréales, mais l’enthousiasme arrive avec le vin; Cérès et Bacchus c’est la vie complète, et c’est aussi la civilisation.
(1) Val. Max. VIII, xiv, 6.
(2) Parcere subjectis et debellare superbos. (Virgil. ib., v. 854.
Voilà pourquoi , chez les Grecs , Bacchus était regardé comme accompagnant toujours Cérès dans ses courses à travers le monde. C’était donc là un dieu très-bon à faire connaître aux Gaulois, afin de leur inspirer le goût de la vigne. Ils pouvaient ne rien comprendre à Jupiter et à Junon, à Apollon et à Minerve; mais la déesse des moissons, mais le dieu des vendanges, ils devaient être trèsdisposés à leur élever des temples et à honorer leurs autels.
Il nous semble qu’en voilà assez sur ce charmant petit Bacchus, qui valait bien d’être célébré comme il le mérite, et si nous ne demandons pas à relever ses autels, nous ne pouvions pas glisser sur un monument de l’histoire de notre ville, si intéressant, si exceptionnel et si parfait.
Troyes, le 21 octobre 1864.
Extrait ôfs JUnnoirea ôe la Satiété 3tcaî>c inique lie l’aube Tome XXX, 186G.
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1). Royer à après un dessin de Ch Fichot Deroyhbh Tropes lilh Dufour -Bovqvot