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L’ANCIEN HOTEL DES TOURNELLES

On voyait autrefois, me du Grand-Cloitre-Saint-Pierre, à Troyes, un bas-relief représentant un berger, abattant avec sa houlette les glands d’un chêne, que dévoraient avidement une laie et ses petits. Le chien du berger dormait derrière lui. Cette sculpture , taillée dans une pierre d’un seul morceau, ayant la forme d’un arc surbaissé, avait dû surmonter une porte. Elle était encastrée à hauteur d’appui dans le mur de clôture d’une vaste maison , qui s’appelait en 1471 l’hôtel des Tournelles, à cause de deux tourelles (I) qui l’ornaient sur la rue à laquelle elles avaient donné un nom. Cet hôtel était depuis longtemps canonial. Il avait été bâti sur une partie de l’emplacement du monastère dans lequel les chanoines vivaient en commun dès le vie siècle , sous la conduite de leur évêque, qui était le premier des Frères de l’église de Saint-Pierre (2).

(1) Corrard de Breban. Les Rues de Troyes, p. 120.

(2) Courtalon. Topographie du diocèse de Troyes, t. II, p. 111.

Les chapitres, ou colleges de chanoines, dans ces temps éloignés, avaient des dortoirs, des réfectoires communs, des cloîtres bien fermés. Ils chantaient leurs matines à minuit et ne sortaient guère plus le jour que la nuit, car le cloitre formait une dépendance immédiate de leur église. Plus tard, la rigueur de la règle s’étant relâchée, surtout après les dévastations des Normands, qui avaient dispersé et ruiné les chanoines de Saint-Pierre et les avaient obligé à travailler de leurs mains pour vivre : « Pour lors et après » ces grands incendies et ruines, » dit Des Guerrois, « que » firent à Troyes les Normans, le chapitre des cinq cha- » noines de Saint-Pierre n’estoit pas trop accommodé de » moyens, tellement que chacun d’eux estoit eontrainct de » faire quelque trafic pour la sustentation de sa vie et, par » ce moyen, le chœur et le service divin n’estoit pas si bien » fréquenté comme il estoit convenable (1); Manassès, quarante-sixième évêque de Troyes, entreprit, par les conseils et avec 1 aide de Saint- Adérald, son archidiacre , de rétablir l’ancienne communauté des chanoines « qui avait été, » connue il le disait lui-même, « faite, défaite, refaite et n’avait pas été » de durée (2). » Manassès réussit, car il était « libéral, au- » mosnier et avoit des rentes telles que pouvoit avoir un » homme nay de l’une des plus nobles maisons de Champab gne, des comtes d’Arcyes, seigneurs de Rameru, Pougy et » autres domaines (3). «Et il n’enrichit pas seulement ses chanoines, il fit encore « du bien à foison à son épouse et b église de Saint-Pierre (4). » Or ceci se passait en l’année 983, et la fin du XIe siècle n’était pas encore arrivée, que les chanoines se séparaient de nouveau, après avoir partagé les biens qu’ils tenaient de la munificence de Manassès, et distrait pour toujours leur manse de celle de l’évêque. Il faut

(1) Des Guerrois. La Saincteté chrestienne, p. 242 v».

(2) Binet. Sainte hiérarchie de l’Eglise, p. 181.

(3) Des Guerrois. Sainct. chrest., p. 243 r°.

(4) Ibid., p. 243 v».

bien croire, eomrae le disait leur bienfaiteur, lorsqu’il hésitait à restaurer leur communauté , qu’on « trouve des gens qui » sont sans reproche, quand ils font ce qu’ils veulent; si tost » que vous leur voulez faire quelque chose contre leur vo- » lonté, tout est perdu, toute leur vertu s’évapore en passion, » et ils aimeraient mieux, aller en purgatoire, vivant en li- » berté, que tout droit en Paradis, estant dans quelque con- » traincte (1). »

Toujours est-il qu’à partir du xu9 siècle la communauté des Frères de Saint-Pierre ne fut plus qu’un souvenir. L’ancien monastère fut transformé en habitations séparées, voisines les unes des autres, auxquelles une rue donnait accès et qu’on fermait aux extrémités à de certaines heures. Les chanoines vivaient là dans un quartier spécial, à l’abri de tout contact compromettant, et l’on n’y admettait que les personnes nécessaires à leur service. Toute contravention était poursuivie par le prévôt ou le promoteur, ainsi que nous en rencontrons plusieurs exemples dans les mémoires historiques de Grosley. Cet état de choses se perpétua longtemps, puisque nous voyons qu’en 1304, « le 19e jour de novembre, fut ordonné au cha- » pitre de Saint-Pierre de Troves, qu’on diroit les matines à » minuit, comme autrefois on avoit accoustumé; car elles » avoient été transférées à dire au matin ainsi qu’on fait » maintenant, ce qui est un tesmoignage tant de la piété des » chanoines, qui ne craignoient pas de se lever de nuict, que » de ce qu ils demeuraient dans un cloîstre fermé comme » 1 on voit celuy de Nostre-Dame de Paris : c’est pourquoy » encore pour le jourd’huy les rues où sont les maisons canos niales on les appelle le Cloîstre, mesme dans Saint-Pierre y » a un officier nommé le cloistrier, qui a charge d’appeller » les chanoines au chapitre ou à d’autres besoins (2). »

Mais revenons à notre bas-relief. Depuis quelle époque avait-il été placé dans le mur de l’hôtel des Tournelles?

(t) Binet. Vie de Saint -Adérald , p. 183.

(2) Des Guerrois. Sainct. chrest.. p. 378 r°.

Etait-ce en '1652, époque de la reconstruction de cette demeure canoniale, ainsi qu’il résulte de l’inscription répétée sur les bandeaux des lucarnes qui ornent le toit? Qui saurait le dire aujourdhui. Puis, quelle était sa provenance? Autre point d’interrogation, auquel il n’est pas plus facile de répondre, à moins que son explication ne suffise à écarter les incertitudes.

Ce qu’on peut dire en toute sûreté, c’est que notre bas-relief n’avait guère été respecté depuis son déplacement, et bien qu’il eût eu l’honneur de donner un nom assez étrange à la portion de la rue du Grand-Cloître-Saint-Pierre, qui s’étend de la rue des Tournclles au quai de Nervaux, les animaux qu’on y voyait sculptés avaient appelé sur lui les pierres et les outrages des nombreux enfants qui sillonnaient soir et matin le quartier , depuis que le successeur de Jean-Baptiste de la Salle y avait établi une école (1). La maison des Tournelles après avoir abrité, au sortir de la Révolution, une communauté religieuse, était devenue la propriété d’un respectable chanoine, qui était l’implacable ennemi de toutes les singularités et des gaillardises de la sculpture du moyen-âge. C’était un marteau à la main qu’il prétendait venger le passé des critiques et des satires que les artistes s’étaient permis contre les abus ou les vices de leur époque. Aussi ne fût-ce qu’en fronçant le sourcil, qu’il se décida à venir habiter une maison que ses titres lui disaient située rue du Grand-Cloître-Saint- Pierre, et que le public s’obstinait, malgré lui, à placer rue des Co lions. Lors donc, qu’en 1859, il lut obligé de reconstruire le mur qui soutenait le malencontreux bas-relief, il ne voulut pas manquer une si belle occasion de le faire à jamais disparaître.

Nous avions cependant, sur les indications de M. Corrard de Breban, espéré le retrouver à peu près dans son dernier état. Nous le fîmes rechercher dans le mur de 1839, afin

(t) L’école de Saint-Pierre fut ouverte en 1741. (Voir notre Histoire des Ecoles chrétiennes à Troijes, p. 21.)

d’en enrichir le musée. Malheureusement , nous n’avons plus trouvé que la pierre qui le portait. Elle était encore intacte et paraissait avoir été seulement retournée , mais lorsqu’elle fut entièrement dégagée, nous eûmes le chagrin de constater, qu’avant de la faire sceller dans la muraille, l’inexorable chanoine 1 avait fait effacer à coups de marteau, en sorte qu il ne restait plus même une silhouette de l’ancienne sculpture.

Ce qui restera pourtant de ce curieux bas-relief, c’est le joli dessin que nous publions et qui est dû au crayon si exact et si fin de M. Charles Fichot. Exécuté vers 1838, en face du bas-relief lui-même, nous avons eu la bonne fortune de le recueillir de la collection de M. Fortin, complété par l’inscription suivant? qui est de sa propre main : « Copie d’une sculp- * ture qui se trouve sur une pierre antique à Troyes, dans la » rue des Cochons, cloître Saint-Pierre, au coin de la petite d rue Saint-Loup (1). «

Après ce préambule qui nous a paru nécessaire, arrivons à notre bas-relief, que ses malheurs rendent peut-être aussi intéressant que son interprétation, encore qu’elle soit depuis longtemps en possession d’exercer la sagacité des savants.

M. Paillot de Montabert s’en était beaucoup occupé et il s’autorisait de la rudesse du travail et des détails du costume de l’unique personnage qu’on y voyait, pour le faire remonter

(1) Outre le dessin de M. Fichot, il existe encore trois dessins du bas-relief de la maison des Tournelles : le premier, exécuté en 1823, par M. Eugène Lami, mort conseiller à la Cour d'appel de Paris; le second, par M. Arnaud, l’auteur du Voyage archéologique dans l’ancien diocèse de Troyes ; il a été publié dans le tome X des Mémoires de la Société Académique de l’Aube; enfin, le troisième, exécuté par M. Pourvoyeur, vers 1760, fait partie d’un recueil d'estampes, cartes et plans, intitulé : Antiquités et pièces relatives à l'histoire de Champagne , recueillies par Michel Tremet, prêtre et chanoine du Trésor de l'église de Troyes en 1764. — Ce Recueil, en trois volumes in-folio, après avoir passé dans la collection de M. Patris- Dubreuil, appartient aujourd'hui à M. l’abbé Coffinet , membre de la Société Académique de l'Aube.

Le dessin de M. Pourvoyeur est le plus exact des trois; on y voit très-distinctement la cuiller de la houlette dont nous aurons à parler.

à l’époque gallo-romaine. Il croyait découvrir dans cette scène champêtre un des mythes du culte de Cérès, à laquelle le cochon était particulièrement consacré. Il pensait au prieuré de Saint-Quentin, il fiinaginait construit sur les ruines d un temple de Cérès, dont notre bas-relief aurait fait partie. Toutefois, se déliant de son jugement, il dessina le bas-relief, pour avoir l’opinion de Viseonti. L’illustre savant l’examina sans doute sommairement, il compléta ou relit dans sa pensée le dessin qu'il avait sous les yeux, et répondit à Paillot de Montabert que son explication était bonne, qu’incontestablement cette scène avait trait au culte de Cér's et qu’elle décélait un ciseau celtique (1). Puis, n’avait-on pas trouvé, engagées dans la maçonnerie qui soutenait le bas-relief, deux têtes antiques représentant Jupiter et Cérès, avec les attributs distinctifs de leur divinité (2). Il n’v avait donc plus d incertitude, on était en présence d’un véritable monument de l’art romain. Examinons donc quelle peut être la valeur de cette opinion.

Commençons par dégager notre bas-relief de 1 entourage de fantaisie qu on lui avait donné Des deux têtes de Jupiter et de Cérès, l’une existe encore et n’a jamais ressemblé au dieu de l'Olympe. C’est une sculpture médiocre, sans caractère, datant vraisemblablement du xve siècle et représentant soit un apôtre, soit m me le Christ. Les injures du temps et les lapidations des enfants l’ont tellement altérée, qu’à peine peut-on déterminer son iconologie. Seulement nous pouvons conclure du Jupiter à la Cérès et attribuer sans crainte cette seconde tête à quelque sainte locale dont la statue n’avait pas été plus respectée que lui.

Quant au prieuré de Saint-Quentin, il avait été fondé vers la lin du vu0 siècle II abritait une communauté de religieuses auxquelles saint Frobert, l’illustre fondateur et premier abbé de Montier-la-Celle, avait donné une règle (3), et rien dans

(1) Mém. de la Soc. Académ. de l’Aube, lom. X, p. 202.

(2) Ibid.

(3) Camuzat. Vit a Sancti Frodoberti, Promptuarium antiq. Tricass. diœcesis, p. 7 et suiv.

nos annales ne laisse supposer qu’un temple de Gérés eût été remplacé par une église en l’honneur de saint Quentin, lorsque surtout l’on songe que saint Potentien et saint Sérotin avaient été envoyés par Savinien, 1 apôtre du pays Sénonais, dès le 11e ou le 111e siè< le, afin de prêcher 1 évangile dans la ville de Troves, qui était encore païenne (1). La prcmi're église construite par eux. sr l’on peut l’appeler ainsi, fut un petit oratoire qu ils dédièrent au Sauveur, et qui était situé sur I emplacement de la chapelle du Sacré-Cœur, à la cathédrale (2). Ct'rès, et ses fêtes étranges, n’aurait certainement pas conservé un temple à si peu de distance de l’église du Sauveur, et cela durant quatre ou cinq siècles depuis la fondation de ce sanctuaire.

Puisque notre bas-relief n’était ni entouré de têtes antiques, ni un dernier vestige d’un temple de Cérès qu’aucun historien ne signale avoir jamais existé à Troves, voyons donc s’il est lui même antique; aussi bien nous aurions peut-être dû commencer par là.

Je remarque d’abord qu’il est habilement composé et sculpté avec beaucoup de précision et de justesse, en sorte que sa perfection doit le faire remonter à une très-haute époque , si elle ne le rapproche singulièrement de la nôtre. L’arbre qui se dresse au milieu du bas-relief est bien dessiné; c’est un chêne , son tronc est noueux , ses branches sont exactement disposées; il y a de la vérité dans son feuillage; et si les glands sont quelque peu développés et plus gros que nature, c’est parce que l’artiste a voulu qu’on 11e pût pas se méprendre sur l’essence de l’arbre. Puis les animaux sont attentivement étudiés; ils ont le caractère et la tournure qui leur appartiennent : le chien est fidèlement retracé, il est au repos, il dort, et cela dans la pose habituelle au sommeil du ebien. L’attitude du personnage est excellente; son action est clairement exprimée : il veut abattre des glands pour ses pourceaux.

(1) Defer. Vie des Saints du diocèse de Troyes, p. 9.

(2) Ibid.

Quant à son costume, je n’y rencontre rien qui rappelle celui des Romains. M. Paillot de Montabert le croyait vêtu du sagum (1); or, le sagum était un manteau de laine grossière, ou plutôt une pièce d’étolfe carrée ou tout au moins rectangulaire qui, détachée du corps, pouvait être étendue comme un drap. Pour s’en servir, les Romains la pliaient en deux, et l’attachaient sur l’épaule au moyen d’une libule ou broche (2). Mais le sagum c’avait pas de manches, il tombait sur la poitrine et sur le dos. C’était surtout un vêtement militaire qui jamais n’était serré autour de la taille au moyen d'une ceinture.

Est-ce donc là le vêtement de notre personnage? Je ne lui vois qu’une blouse ou cotte en usage chez les paysans, plus longue ou plus courte, avec des manches plus étroites ou plus larges, suivant que c’était une cotte ou un rocliet. Ainsi, on trouve dans les peintures de la voûte de l’église abbatiale de Saint-Savin, en Poitou, des personnages revêtus de la cotte descendant aux genoux, avec ceinture à la taille, recouverte par les plis de. l’étoffe, comme dans notre bas-relief. C était le costume des paysans au milieu du xv0 siècle, il était peu coûteux et ne gênait aucun de leurs mouvements, lorsqu’ils se livraient aux travaux des champs (3). Les jambes sont couvertes par des chausses qui étaient le vêtement des jambes et des pieds au moyen-âge. Quelquefois elles étaient assez longues, comme dans notre bas-relief, pour ne former qu’un avec les braies, on les nommait alors braies à pied ou braies chaussées; elles étaient maintenues non pas seulement par des jarretières, mais par des lanières qui, partant de la cheville, s’enroulaient autour de la jambe pour venir s’attacher au-dessous du genou (4). Les gens du peuple et les paysans avaient conservé ces anciennes chausses, qui leur étaient venues des populations de la Gaule. Les manus-

(1) Mém. de la Soc. Académ. de l’Aube, tom. X, p. 201.

(2) liicn. Antiq. rom., p. 548.

(3) Viollet-Leduc. Dict. du Mobilier, t. III, p. 281, et t. IV, p. 312.

(4) Ibid, t. III, p. 151.

crits du moyeu-âge sont remplis de miniatures qui représentent les gens de la campagne dans cet accoutrement.

Enfin, il est un détail plus significatif encore, c’est que notre personnage tient à la main pour abattre les glands de l’arbre, non pas comme l’avait dessiné Paillot de Montabert, pour son ami Yisconti, un pedum ou houlette antique (1), qui était un bâton recourbé, dont se servaient les bergers afin d’attraper ou de saisir par la patte les chevreaux et les moutons récalcitrants, mais une véritable boulette moderne avec sa cuiller de fer, permettant de lancer des mottes de terre aux brebis lorsqu’elles s’écartent du troupeau. Or, la boulette à cuiller de fer ne date que du xv° siècle (2), ce qui précise l’époque de notre bas-relief et détermine sûrement le hmps auquel il appartient.

Nous nous en doutions bien à la finesse d’observation que ce travail dénote; car, dans les siècles antérieurs, les artistes dédaignaient de s’astreindre aux détails, et il leur suffisait de l’absolu de quelques types pour exprimer leur pensée, l’individualité pour eux s’effaçant toujours devant l’espèce.

Puisqu'il n’est pas antiqu • arrivons actuellement à l’explication de notre bas-relief , sans nous égarer dans des recherches lointaines, disons q; e ceux qui croyaient y voir l’enfant prodigue dans une des phases de son histoire, étaient plus près de la vérité que les savants qui voyaient en lui un des prêtres de Gérés; car c’est bien un pâtre au milieu de son immonde troupeau, que nous avons sous les yeux.

Toutefois, est-ce bien ainsi que le Moyen-âge s’est plu à représenter la scène de l’Enfant prodigue, amené par la détresse à la dure condition d’un gardeur de pourceaux? L’enfant prodigue a dissipé toute sa fortune. Comment? Il suffit d’un mot à l’Ecriture pour l’exprimer, vivendo luxuriose (3). Et ce mot, pour ceux qui imitent l’enfant prodigne, est tou-

(1) Mém. de la Soc. Académ. de l’Aube, t X. (Voir la planche, p. 201.)

(2) Viollet-Leduc. Dict. du Mobilier, t. II, p. 483.

(3) Luc, XV, 13.

jours profondément vrai. La famine ravage le pays et ferme tous les coeurs à la pitié. Loin que l'on songe à 1 aumône envers les inconnus, les services domestiques même sont au rabais. Aussi, quand le prodigue sollicite l’humanité d’un riche propriétaire, on lui propose de vendre sa liberté et d’accepter l’emploi de porcher, s’il veut obtenir quelque subsistance. 11 n’y a pas à balancer, et pourtant cette abjection même ne le sauve pas du besoin. Exténué de faim, accablé de remords, c est la débilité qui l’affaisse autant que le souvenir du passé comparé à l’horreur du présent. Près de lui paissent, insouciants, ses pourceaux dont il envie la paisible curée (1). C est ainsi que les artistes du moyen-âge ont constamment représenté cette scène dont ils tenaient à faire ressortir, en traits saillants, la haute moralité.

Ainsi, dans l’admirable verrière de la cathédrale de Bourges, on voit l’Enfant prodigue à demi-nu, et seulement enveloppé de quelques haillons, assis à terre, appuyé sur son bâton, et la tête dans la main, en proie aux plus amères réflexions (2).

Dans le même sujet, à la cathédrale de Sens, le prodigue est debout, vêtu d’un pauvre hoqueton ; il s’appuie également sur un bâton ; et la tête inclinée, il regarde paître ses pourceaux, visiblement livré à de tristes pensées (3).

A Chartres, d’après le manuscrit descriptif des anciennes verrières de la cathédrale, le verrier avait peint l’enfant prodigue agenouillé près de ses pourceaux (4). Si donc il avait dépassé le but, il n’en était pas moins resté fidèle à la tradition et à l’Ecriture; puisque dans cette scène l’enfant prodigue est au désespoir, que le repentir commence à s’élever dans son âme, qu’il se souvient qu’il a un père, et que sous le toit qui a abrité son enfance il y a des mercenaires dont le sort a de quoi lui faire envie, il ira implorer de ce père délaissé

(1) Luc, XV, 14, 15 et 16.

(2) Cahier et Martin. Monogr. de Bourges, pl. IV.

(3) Ibid., Etude XI.

(4) Ibid. Texte, p. 180.

par lui, le pain qu’il ne refuse pas au dernier de ses serviteurs (1).

Or, nous le demandons, qu’y a-t-il de commun entre la scène de l’enfant prodigue, que nous venons d’esquisser, et notre bas-relief? Ici, c’est un berger chaudement vêtu, dont les jambes sont soigneusement défendues contre les intempéries; sa gibecière est bien garnie, on le voit à la tension de la courroie qui la soutient. 11 lève sa boulette et abat, en se jouant, les glands qui doivent engraisser ses pourceaux. C’est sa fonction, il en connaît l’importance; il sait la remplir, et dans son attitude on ne voit ni pensées douloureuses, ni regrets, ni repentir. C’est donc un pâtre avec son troupeau, ce n’est pas l’enfant prodigue.

Serait-ce par hasard une scène de symbolisme chrétien : l’homme se défendant contre les passions basses et sensuelles exprimées pur les pourceaux, comme on peut le voir dans un des chapiteaux de Yézelay; ou bien est-ce l’homme en butte aux esprits de l’abîme, quelquefois figurés par les pourceaux ou par les sauterelles de l’Apocalypse, ces grandes enchanteresses qui perdent les âmes (2)? Nous aurions regret de demander à d'aussi hautes pensées l’explication de notre bas-relief. N’oublions pas, d’ailleurs, que nous sommes au xve siècle, et que l’art, d’hiératique qu’il était aux siècles antérieurs, était devenu plus accessible et qu’il parlait alors le langage de tous.

Peut-être est-on allé chercher bien loin une solution qu’on avait sous la main. Car si le bas-relief provenait du prieuré de Saint-Quentin, il ne surmontait sans doute pas une porte conduisant à l’église? Il fallait vivre au prieuré de Saint- Quentin ; il s’y trouvait non-seulement des jardins, mais aussi des étables. Et si le bas-relief venait d’un monastère des Antonins ? Qu’y aurait-il d’étonnant qu’il eût indiqué leurs privilèges spéciaux et la principale source de leurs revenus?

Est-ce que la rue Saint-Abraham, à Troyes, ne possédait

(1) Luc, XV, 17, 20.

(2) Auber. Hist. du Symbolisme, t. III , p. 336.

pas dès le commencement du xive siècle un monastère des Antonins (1)? Est-ce que ce monastère, connu sous le nom de commanderie ou de préceptorerie de Saint-Antoine, n’avait pas été détruit en 1590 par le comte de Saint-Pol, gouverneur de Troyes, pour la construction du Fort-Clievreuse (2)? Or, c’était le privilège spécial de l’ordre des Antonins, confirmé par diverses bulles des papes de 1329, 1350, 1353 et 1398, ainsi que nous l’a appris notre savant collègue, M. l’abbé Coflinet, de laisser paître dans la campagne, et errer librement dans les villes, des pourceaux, pourvu qu'ils portassent au cou la sonnette de Monseigneur Sainct- Antoine (3). Or, à ce compte, ils devaient être nombreux; et, lorsqu’ils rentraient, il leur fallait des étables. Je soupçonne donc notre bas-relief d’avoir tout simplement surmonté une entrée conduisant à ces étables. Quand elles eurent été détruites, personne ne se soucia plus du pauvre bas-relief, la mal-chance commença à s’attacher à lui; et s’il fut recueilli, ce fut pour être mis à la porte.

Au surplus, les déplacements, joints à l’esprit aiguisé des savants, ont souvent grandi les monuments anciens, et les lointaines perspectives leur ont toujours été favorables. On est si heureux de poser des problèmes, lorsqu’on a commencé par imaginer les réponses.

Peut-être que notre explication trop simple ne contentera personne. Toutefois, nous nous estimerons heureux si notre tentative en provoque de plus satisfaisantes. Le champ reste ouvert; car on n’aura jamais fini de débarrasser l’histoire du passé, des broussailles qui l’obscurcissent et le rendent méconnaissable !

Troyes, le 17 Janvier 1873, Fête de Saint-Antoine.

(1) Courtalon. Topog. histor. de Troyes, t. III, p. 70.

(2) Ibid., p. 67.

(3) Coffinet. Recherch. sur les attributs de saint Antoine. ( Mém . de la Soc. Académ. de l’Aube, tom. XXVIII, p. 155.

(Êstrait l’Ttntvuairf bf l’3ube. — 4 873.

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