Le bachelier de Salamanque
De la famille et de rëdacation de don Ch^rulin ; k la mort de son père un de ses parens le reçoit chez lui. Ses progrès dans Pétude. Il part pour Madrid , et fait connaissance avec un cure. £n- Irelien de ce cure sur Temploi que don Ch'tfru-bin veut exercer.
Je dois le jour à don Roberto de la Ronda, qui des environs de Malaga, où il était n^, alla sVtablir dans la province de Léon. Il y devint secrétaire de don Sébastien de I. ï
Cespedez, corrëgidor de Salamanquc, q\ù le fit alcade de Molorido , gros bourg -voisin de cette TilIe.
Mon père, en vertu de sa charge, prit de sa propre autorité le tilre de don , et , par bonheur pour lui, personne ne le chicana là-dessus. Comme il avait tdujoura été homme de plaisir et fort dësinte'resse, il sNnassa si peu de bien, que, lorsqu'une mort pre'raaturée le ravit à sa famille , à peine laissa- t-il de quoi vivre à sa veuve et à trois cnfans dont elle demeurait charge'e. J'ëtudiais alors avec don César, mon frère aîné' , à Tunivéi-site' de Salamanque j et je ne sais comment nous aurions pu faire pour continuer nos ëtudes, sans le se- •cours du corrégidor j mais ce gënëreux seigneur eut soin de nous. Il n'épargna rien pour nous bien entretenir. Il nous aimait j et toutes les fois que nous allions lui faire notre cour, il nous disait qu'il nous regardait comme ses enfans. Peut-être Tétionsnou5 en eflTetj ce que je ne crois pourtant
pas, quoiqne ma mère ait en la réputation d'être un peu coquette.
Malheureusement pour nous, notre protecteur mourut ayant que nous fussions hoi's du collège j de manière que , nous voyant réduits à vivre de notre patrimoine , qui ne pouvait suffire â tous nos besoins, nons fûmes obligés de nous abandonner à la Providence. Don César , se sentant de Findination pour les armes , prit parti dans un régiment de cavalerie que la cour envoyait à Milan. De mon côté, profitant de Tamitié qu'un vieux parent, docteur de Funiversité, avait pour moi, j'acceptai un logement qu'il m'ofirît gratuitement chez lui avec sa table. Par ce moyen , ma mère , n'ayant sur les bras que dona Francisca , ma sœur, qui n^avait qae sept ans, se vit en état de subsister doucement avec elle.
Je fis de si grands progrès au collège, qu'on n'y parlait plus que de don Chérubio de la Ronda. Je brillai , surtout en
. philosophie , par le talent extraordinaire quW vit en moi pour la dispute. Enfin je travaillai tant, que je parvins à Fhonneur d^étre bachelier.
Alors mon vieux docteur, qui commençait peut-être à se lasser de m'avoir pour commensal, car le bonhomme ëtait un peu avare , me tint ce discours : Ami , doa Chérubin , vous êtes présentement en âge de penser à un établissement , et en état de vous soutenir par vous-même en vous faisant précepteur j c^est le meilleur parti que vous puissiez prendre. Vous n^avez qu^a vous rendre à Madrid : vous y trouverez facilement ^quelque bonne tnaison , d^où , après avoir élevé Tenfant , vous sortirez avec une pension pour toute votre vie , ou du moins avec un bénéfice. Vous êtes un habile garçon , et vous avez Pair sage : vous êtes né pour exercer le préceptorat.
Comme je voyais à Salamanque deux ou trois précepteur qui me paraissaient cou-
tens de leur condition, je nie mis dans l'esprit que leur poste devait être plein d^agremens. Ainsi le vieux docteur eut peu de peine à me persuader. Je lui dis que jVtais prêta partir; et, après l'avoir remercié de ses bontés, je me rendis effec^ tiyement à Madrid par la voie des muletiers, avec un cofire qui contenait tous mes effets, c'est-à-dire un peu de linge, mon babit de bachelier, et quelques pistoles que le vieillard m'avait lâchées malgi'é son avarice.
Etant arrivé à Madrid, j'allai descendre à un hôtel garni où l'on donnait à manger proprement, et où plusieurs honnêtes gens étaient logés. Je fis connaissance avec eux, et je liai entre autres un commerce d'amitié avec le curé de Léganez, qu'une affaire importante avait amené à Madrid. Il me fit confidence du sujet de son voyage, et je loi appris le motif du mien.
Je ne lui eus pas sitôt dit que j'avais en- ^ie d'être précepteur , qu'il fit une gri-
mace dont je ris eDCore toutes les fois que je m^en souviens : Je vous plains, seigneur bachelier, s'écria - t - il j que voulez - tous faire? Quel genre de fie allez -tous embrasser? Savez-Tous bien à quoi il vous engage ? à sacrifier votre liberté , vos plaisirs et vos plus belles années à des occupations pénibles, obscures et ennuyeuses. Vous vous chargerez d'un enfant qui , quelque bien né qu'il puisse être, aura toujours des défauts, n faudra vous appliquer sans relllcbe à former son esprit aux sciences , et son cœur à la vertu. Vous aurez ses caprices a dompter, sa paresse à vaincre , et son humeur à corriger.
Vous n'en serez pas quitte, poursuivit-il, pour les peines que votre élève vous fera «oufTrir. Vous serez obligé d'essuyer de la part de ses parens de mauvais procédés, et de dévorer même quelquefois les mortifications les plus humiliantes. Ne pensez donc pas que le préceptorat soit une condition pleine de douceur. Cest plutôt une
servitude à laquelle, pour se réduire, il faut, comme pour se faire moine, être quelque chose de plus ou de moins qu^ua bomme.
Vous pottTez, ajouta le curé de Léganez, TOUS en rapporter à moi là-dessus. J^ai fait le métier que tous avez envie de faire. Après celui d'un aumônier d'évêque , c'est le plus misérable que je connaisse^ je sais ce que c'est. J'ai élevé le fils d'éin alcade de cour; je n'ai pas yéritablement toutrùfait perdu mes peines, puisque ma cure eu est le fruit; mais je tous proteste qu'elle me coûte bien cher. J'ai passé huit années (laDs un esclavage plus rude que celui des chrétiens en Barbarie. Mon élève, qui, de tous les enfans du monde ^ était peut-être le moins propre à recevoir une excellente •éducation, joignait à une stupidité naturelle une aversion parfaite pour tout ce ((ui s'appelle ordre et devoir; de manière quc; pour l'endoctriner , j'avais beau suer &aQg et eau, je ne faisais que semer sur le
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sable. Encore aurais -je pris patience, si Falcade, moins aveugle par Famour paternel, eût rendu justice à son fils; mais^ ne pouTant le croire aussi stnpide qu'il ëtait, il s'en prenait à moi. Il me reprochait l'inutilité' de mes leçons, et, ce qui ne m'était pas moins sensible que l'injustice de ses reproches , il me les faisait sans ménager les termes.
J'ayais donc , 'continua le curé , à sou^ frir également du père et du fîls d'une manière différente j j'arais encore dans les domestiques des tyrans de mon repos , des espions vigilans, et des inférieurs toujours prêts à me manquer de respect. La vilaine maison! dis-je au curé; je tous trouve encore bien heureux de n'en être pas sorti sans récompense. Vous avez raison, me répondit -il; encore observerezvous, s'il vous platt, qu'il m'est dû près de mille écus d'appointemens dont l'alcade ne songe point à me tenir compte , ou plutôt qu'il croit m'avoir bien payés en me fai-
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sant obtenir une cure de campagne. £t Totre disciple, rcpris-je , n'esl-il pas reconnaissant des peines qu^il vous a données? INe TOUS fait-il pas bien des amitiés lorsque Yoas TOUS rencontrez tous deux? Je ne. le Tois point, repartit le curéj à peine a-t-il été' dans le monde , qu'il a oublié son latin et son précepteur.
Tels furent les discours que me tint le curé de Léganez pour m'ôter l'envie d'être précepteur j néanmoins , tout sensés qu'ils étaient, ils ne firent pas plus d'impression sar moi qu'en font sur une fille tendre ceux qu'on lui tient pour la dégoûter du mariage. U s'en aperçut; et , jugeant bien qa'Q perdrait le temps à vouloir me détourner de mon dessein , il poursuivit de cette sorte : Je vois bien qu'il est inutile de combattre Totre résolution. Vous voulez donc absolument tâter du préceptorat? à la bonne heure. Mais puisque je n'ai point >ssez d'éloquence pour tous faire changer de sentiment, du moins souvenez-TOUS d'un
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avis que j'ai a vous donner : soyez extrdhiement sur vos gardes lorsque tous demeurerez dans une maison où il y aura des femmes j le diable aime à tenter les précepteui^, et pour peu que Tinstrument qu'il met en œuvre soit joli, ils ne manquent guère de succomber à la tentation. Je promis au cure de Lëganez de suivre exactement son conseil, le beau sexe e'tant en effet un çcueil redoutable pourmoi j car je ne sentais déjà que trop que j'avais reçu de la nature un tempe'rament contre lequel ma vertu aurait bien à lutter.