‹ Le bachelier de SalamanqueChapitre 2 sur 86 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

De la première maison où don Ciiérubin fut précepteur. Quels étaient les enfans qWil avait à élever. Imprudence d'un père.

Le cnrë de Léganez, me voyant déterminé à remplir une place de pédagogue ,

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me donna la connaîssaDce du révérend ])ère Thomas de Yiliaréal, rcligiei^ de ]a Merci, qui avait un talent tout particulier pour de'couvrir les maisons où il fallait des pre'cepteurs. Ce bon père m^en eut bientôt enseigné une , ou plutôt il me mena luimême chez le seigneur Isidore Montanos, riche bourgeois de Madrid, qui , sur le bien que sa re'vérence lui dit de moi , m'arrêta sur le pied de cinquante pistoles p^r an. Montanos ayait été marchand, et sMtait retiré du commerce, tant pour se décrasser que ponr Tivre plus tranquillement. Il avait deux, fils, l'un de seize ans, et dont Fay* ne me prévint pas en leur faveur : Tainé était bègue, et le cadet bossu. Je leur fis quelques questions pour tâter leur esprit, et X^eus lieu de juger par leurs réponses qu'il ne tiendrait qu'à eux de profiter de mes leçons.

Mon premier soin dans cette maison^ fut d'observer tout le monde , depuis le chef jusqu'au dernier laquais , et je me

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proposai de m'y conduire de façon que je ne fisse paraître aucun défaut, ce qui n^ëtait guère plus facile que de n^en avoir point du tout. Je connus en peu de temps les caractères, et cette connaissance m'affligea. Le seigneur Isidore ëtait un petit génie qui faisait le plaisant, et qui avait toujours quelque fade quolibet à vous débiter. Fier de la possession de dix mille ducats de rente, il marchait les joues enfle'es d'orgueil, et faisait le gros dos. Au reste , il était grossier, bourru, brutal et capricieux. De leur .côté, ses fils avaient de fort mauvaises in« clinations. Quoique le temps ne les eût pas encore faits hommes , ils l'étaient âjéjà par leurs passions : la nature leur avait donné, pour ainsi dire , une dispense d'âge pour ^tre vicieux. Ils avaient un laquais favori , une espèce de valet de chambre qui possédait leur confiance , et leur rendait les mêmes services que s'ils eussent été dans leur majorité. Je mel'imaginai du moins ^ et les raisons que j'eus de le croire me sem-

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hlèrent si fortes, que je ne pus m'eropâcher d^en avertir leur père.

Je m^attendais , en lui donnant cet avis, qa^il en sentirait l'importance, et prendrait feu , comme tout autre père eût fait à sa place. Cependant je me trompai ^ au lieu dVn paraître ému , il me rit au nez en rae disant : Allez, allez, monsieur le bachelier, laissez-les faire j il s'en lasseront comme moi. J'étais, ajouta-t^il, un égrillard dans ma jeunesse j je faisais trembler les pères et les maris de mon Tobinage. Je ne prétends pas que mes enfans vivent autrement que moi. Je ne vous donne pas cinquante pistoles par an pour m'en faire des saints. Enseignezleur la langue latine et l'histoire , avec cela inspire^leur l'esprit du monde : c'est tout ce que je vous demande.

Quand je vis que Montanos n'avait aucune délicatesse sur les mœurs de ses jfUs ; je cessai de me donner la peine de veiller snr leurs actions , et me renfermant dans les bornes prescrites, je me contentai de

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remplir les autres devoin. Je faisais traduire à mes disciples les auteurs latins en castillan, et mettre en latin de bons auteurs espagnols. Je leur lisais les guerres de Grenade ou d^autres histoires , et j^accompaguais ma lecture de réflexions instructives. Outre cela, quand il leur échappait de dire ou de faire quelque chose contre la bienséance ou contre la charité, je ne manquais pas de les reprendre. Mais je leur faisais en vain des remontrances j leur père les rendait infructueuses par ses discours imprudens et dangereux. Était-il en belle humeur , il se vantait devant eux d'avoir été libertin dans sa jeunesse. On eût dit , en vérité , qu'il leur racontait expresses débauches pour les porter à suivre son exemple. Il y a comme cela des pères qui ne s*observ«nt point devant leurs enfans , et qui les détournent eux-mêmes du chemin delà vertu.

Après tout , si le seigneur Isidore n'eût eu que ce défaut hi , nous aurions pu vivi*c

long-temps ensemble. J'en aurais mémo souflert beaucoup d'autres qu'il avait , à Texception de sa mauTaise buraeur. Il était insupportable quand il s'y mettait, ce qui n'arrivait que trop souvent. Alors les discours les plus durs et les plus desobligeans ne lui coûtaient rien. Il ëtait même assez injuste* pour me reprocher Jus* qu'aux défauts de ses fils. Pourquoi , me disait-il , n'apprenez-vous pas à mon fils atné ( c'e'tait le bègue ) à parler distincte-^ ment ? D'où vient que le cadet ( c'e'tait le bossu ) se tient si mal ? Pourquoi l'un a-til le teint si pâle ? Pourquoi les habits de Vautre sont-ils pleins de taches et de poussière ?

Voilà ce qu'il me disait. Le moyen de s'entendre de sang -froid faire de pareils reproches ! Un matin , n'y pouvant tenir, je sortis de chez Montanos pour n'y plus îentrer, après lui avoir dit que je ne m'accommodais point d'un homme qui voulait «1«« le précepteur de ses enfans fût en

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même temps leur médecin, leur mattre â danser et leur valet de chambre.

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