‹ Le bachelier de SalamanqueChapitre 19 sur 86 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Des nonyelles conquêtes que dona Francisca fit k Cordoue; elle devient infidèle à son premier amant pour suivre un prétendu valet du comluandeur, et part pour Grenade.

Comme nous ne pouvions faire à Cordon e qu^une figure très - modeste , étant aussi mal dans nos afiaircs que nous l'étions, nous nous mtmes en chambre garnie , et nous commençâmes à Tivre ayec beaucoup de circonspection. Nous sortions le matin pour aller à Te'glise, et nous passions au logis le reste de la journée , sans chercher à faire des connaissances. Damiana sUraaginait qu^une vie si retirée se ferait remarquer et nous attirerait quelque visite utile. LVvénement justifia sa conjecture.

Une yieille femme , nommée la dame

Camille , proprement habillée , nous Tint Toir un jour : Mesdames , nous dit-elle , vous voulez bien qu'une voisine , qui juge â votre air que vous êtes de trés-honnétes gens, vienne vous témoigner Fenvie qu'elle a de lier avec vous un petit commerce d'amitié'. Nous lui répondîmes poliment qu'elle nous faisait honneur et plaisir. Ensuite nous eûmes une conversation qui roula sur les mœurs de Cdrdoue. Il n'y a pas de ville au monde y nous dit cette dame^ où la galanterie soit plus a la mode. Les hommes y sont galans jusque dans leur vieillesse ^ avec cela , galans et généreux jusqu'à la prod.igalité^'Là-dessus elle nous raconta maintes histoires de filles étrangères qui y avaient fait fortune : ce que nous écoutâmes avec une attention qui lui fît assez voir que nous trouvions ses récits intéressaûs. Mais si elle s'aperçut que nous mordions à la grappe , nous remarquâmes de notre côté que la voisine avait toute la mine d'être une intrigante.

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Nous n'avions pas tort de porter d'elle ce jugement. C'était une faiseuse de mariages clandestins , et qui surtout savait unir des barbons avec des mineures , et des veuves surannées avec des adolescens : c'était là son fort. Des la première fois que nous la revtmes, elle offrit ses talens et ses services à ma tante , en lui disant en particulier qu'elle avait en main un parti trèsavantageux pour moi. C'est , ajouta-t-elle , le commandeur de Monteréal de la maison de Fonséca. Il n'est pas jeune , à la vérité ; mais à cela près il n'y a point de seigneur plus aimable : il n'y en a pas du moins qui sache mieux aimer. D'ailleurs je vous le donne pour un homme magnifique et qui a un revenu considérable, puisque , sans parler de ses autres biens , sa commanderie lui rapporte dix mille écus de rente.

Cette ouverture de cœur ne déplut point à ma tante , qui, ne demandant pas mieux que d'aider à plumer un oiseau d'un si riche plumage , entra sans façon dans les

Tues de la dame Camille ; et ces deux bonnes pièces se chargèrent , Tune de yanter mes charmes au commandeur , et Fautre de me disposer à le regarder d'un œil favorable.

La première fois que je yis ce yieux seigneur, ce fut a Fëglise , où j'e'tais avec Damiana, qui, considérant foVt attentivement tous les cavaliers qui nous environnaient , en démêla un qu'elle jugea devoir être le commandeur. Elle me le fit rcmar-qner , et je crus comme elle que cVtait lui au soin qu'il prenait de me lancer de tendres œillades , dont je ne perdais pas une, quoique j'afiectasse de les éviter toutes. J'examinai à la dérobée ce galant, qui, sVtant adonisé , me parut jeune encore , bien qu'il eût plus de soixante ans.

Que vous semble de notre commandeur?

me dit ma tante quand nous fûmes retournées au logis. Pour moi , je ne le trouve pas trop vieux pour mériter les regards d'une dame. Outre qu'il est bien fait en-

core , il a un air de propreté qui doit tenir lieu de jeunesse. Qu'en dites-Tous , belle Francisca? Ne vous paratt-il pas digne de quelque complaisance ? Oui , Traiment , lui rëpondis-je; il me semble encore de mise; mais nous ne savons pas si Fhomme dont nous parlons est le commandeur de Mon« tere'al. C'est ce que nous apprendi^ons bientôt, répliqua ma tante. IVotre vieille voisine viendra nous voir aujourd'hui; elle nous dira si nous avons pris le change.

Véritablement, dés le même jour la dame Camille vint au logiâ. Elle nous dit que le commandeur en question avait été à réglise , qu'il m'y avait vue ; et nous reconnûmes au portrait qu'elle nous fit de lui que nous ne nous étions point trom-> pées. Ce seigneur , ajouta-t-elle , est déjà fort épris de dona Francisca . Qu'elle a l'air noble ! m'a-t-il dit ; que son air est majestueux ! Si la beauté de son visage répond à cela , voilà une personne que j'aimerai toute ma vie. Là-dessus il m'a

fait les plus vires instances pour lui procurer le plaisir d^avoir arec elle un moment d^entretien. Je le lui ai promis, et je dois ce soir vous Tamener ici.

A ces derniers mots, Damiana, sMmaginant être déjà en possession des reyenus de la commanderie de M onteréal , ne put s'*empécher de laisser e'clater sa joie ; et , pour ne« tous rien celer, je la partageai avec elle : ce qui mVtait d^autant plus l^ardonnable que nous commencions à tomber dans la misère j ou , pour mieux dire , ëtant sans cesse exhortée par ma fausse tante à mettre mes appas â profit , il raVtait impossible àa ne pas devenir coquette.

Je me préparai donc à recevoir la visite du commandeur. Je passai quelques heures à ma toilette , à consulter mon miroir , et encore plus Damiana, qui prétendait, ayant autrefois été galante , avoir dëcou- "Vert des airs de visage victorieux. Mais je puis TOUS assurer que je prenais des

soins bien inutiles, puisque , pour faire la conquête que jei méditais , ou plutôt pour la conserver , je n^ayais besoin que de me montrer telle que j'ëtais naturellement.

Ma jeunesse suffisait pour enflammer un homme du caractère de ce vieux seigneur. D'abord qu'il me vit sans voile , il crut voirie ciel entr'ouvert. 11 fît paraître une extrême surprise ; on eût dit qu'il n'avait jamais rien vu de si beau. Ah ! Camille , s'écria-t-il comme par enthousiasme en s'adressant à sa conductrice , vous ne m'avez point surfait ! Que dis-je ? Vous m'avez rabaissé les attraits de la divine Francisca , bien loin de les avoir exagérés. Qu'elle est aimable ! Quel bonheur peut égaler celui de la posséder ?

Comme j'avais déjà les oreilles rebattues de discours flatteurs , j'écoutai de sangfroid monsieur le commandeur , qui , jugeant bien qu'il fallait en tenir de plus intéressans pour arriver à son but , poursuivit dans ces termes , en apostrophant

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Damiana ; Madame , j'implore Totre protection. Employez de grâce tout le pouvoir que vous ayez sur votre nièce pour rengager à souffrir mes soins. Je yeux m'attacher â elle, et changer la face de sa fortune , qui ne me parait pas conyenable à son m(^rite.

Il s'arrêta dans cet endroit pour attendre ma réponse; mais je laissai ma tante répondre pour moi. Je ne me contentai pas même de garder le silence; j'affectai de me montrer honteuse et troublée, ce qui ne fit pas mauvais effet. Damiana porta donc la parole , et s'en acquitta en femme d'esprit. Si elle remercia le commandeur des bons sentimens qu'il témoignait avoir pour moi, elle lui fit connaître en même temps que je les méritais. Elle lui vanta mon éducation , mes talens , et lui fit un si beau roman de la conduite que j'avais toujours tenue, que ce vienx seigneur me regarda comme la meilleure connaissance quHl pût jamais faire.

Pour la commencer sous iiii heureux auspice , il nous fit quitter notre chambre garnie pour aller occuper un appartement qu^il lit louer et bien meubler dans un hôtel. Il nous donna des domestiques de sa main, et se chargea du soin de faire la dépense. Outre cela , il nous accabla de presens j de manière que nous nous yimes bientôt sur un bon pied. Vous vous imaginez bien que je ne payai pasd^ingratitude un procède si galant et si génère Ux ; mais TOUS ne devineriez jamais quelle fut ntfi reconnaissance.

Dès le premier entretien particulier que j^eus avec ce seigneur , je sus à quoi m^ea tenir avec lui. Chai'mante Francisca, me dit-il , je nHgnore pas que ce s^ait une folie à un homme de mon âge de prétendre vous inspirer de Tamour. Je me fais justice^ je n^attends de vous que de Testime et de Tamitié. Cependant, vous le dirai-je? telle est la passion que j^ai pour vous , que je

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rocurrais de jalousie si je me Toyais ua rirai aime.

Je TOUS découvre le fond de mon cœur, ajouta-t-il , et le vôtre peut-être va se ré- Tolter contre le sacrifice que j^ai à vous demander , et qui pourra vous paraître une tyrannie.

Quel estdoiic ce sacrifice ? lui dis-je. Il faudra qu^il soit impossible , si je ne vous raccorde pas. De qiioi s^agit-îl ? parles hardiment. Il s^agit, répondit le vieux commandeur , de borner vos conquêtes à la mienne , et , pour vous accommoder à ma délicatesse , de nVcouter aucun amant que moi. Vous sentez-vous capable d'une si grande complaisance pour un homme qui n'a que de tendres sentimens pour la mériter ?

J'affectai de rire à ce discours , quoique dans le fond ce que ce vieux seigneur exigeait de moi ne fût pas de mon goût; ensuite faisant la réservée : Gomment donc ! «décriai -je, monsieur le commandeur.

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est-ce la cet effort pe'nible que tous attendez de ma recoanaissance pour prix des bontés que vous avez pour moi ? Ah f comptez que j'aurais peu de peine à tous sacrifier tous les hommes ensemble , tant ils me sont indifierens. Mon vieux seigneur pensa mourir de plaisir en entendant prononcer ces paroles. Il me baisa les mains avec transport , en me disant que j'e'tais née pour faire le bonheur de sa vie.

Je lui promis donc de n'écouter personne que lui; et je fis cette promesse de bonne foi. Je résolus de lui tenir parole autant que cela me serait possible ; et , pour preuve de ce que je dis , c'est que depuis notre conversation je m'attachai à ne lui donner aucun ombrage. Étais-je à l'église , au lieu de promener ma vue comme auparavant sur les cavaliers qui étaient autour de moi , j'apportais une attention toute particulière a me couvrir le visage, de façon que je mettais leurs yeux en défaut. Si le patron de la case , ce qui lui

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arrivait qaclquefob , amenait au logis quelques - uns de ses amis pour èouper, bien loin de les agacer par des œillades coquettes , je détournais d'eux mes regards avec un soin dont le commandeur ne me savait pas peu de grë. JMtais sûre de recevoir de lui le lendemain quelque beau présent.

Je faisais donc à peu de frais la fâicitë de mop vieil amant , qui de son côté n'épargnait rien pour rendre la mienne par* faite , lorsque Tamour vint troubler notre innocente union. Le commandeur s'avisa de prendre à son service un Jeune et grand garçon nommé Poropeïo, dont il lit bientôt son laqaais favori. Ce jeune bomme était bien fait , et il avait tout Pair d'un enfant de famille. Son esprit répondait à sa bonne raine , et il parlait avec une élégance qui marquait qu'il avait été bien élevé. Il venait tous les matins m'apporter un billet de la part de son mattre , et je m'amusais le plus souvent à m'entretenir avec lui.

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