‹ Le bachelier de SalamanqueChapitre 30 sur 86 · CHAPITRE in · texte numérisé non relu

CHAPITRE in

Ce que firent don Manuel et don Ghtfruliin aprè» cette aventure. Ils sont poursuivis par la famille de don Ambroise de Lorca , et sont obligés de se retirer dans un monastère. Rare portrait d^un supérieur de couvent.

La première chose que nous jugeâmes à propos de faire après ce triste événement , fut de penser à notre sûreté. Don Ambroise était parent du gouverneur d'Alcaraz , et nous pouvions compter que ce gouverneur mettrait la sainte hermandadà nos trousses dés qu'il serait informé de notre combat. U faut ajouter à cela que le cavalier, qui

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avait eule malheur d'étrenner ma rapière, ëtait d'une famille qui avait aussi beaucoup de crëdit. D'un autre côte , dans quelque endroit dq monde qu'il nous prît envie de nous retirer , il nous fallaitde Tar^ gent. Tout cela bien considère, nous résolûmes de regagner Alcaraz avant qu'on y sût la mort de Lorca , de nous munir d'or et de pierreries , et de nous sauver à Barcelonne, pour nous y embarquer sur le premier vaisseau qui mettrait à la voile pour l'Italie.

Sitôt que nous eûmes formé ce dessein , nous retournâmes en toute diligente au logis, où, sans perdre de temps, nous nous chargeâmes de tout ce que nous pûmes emporter de pistoles et de bijoux. Ensuite nous dîmes adieu à dona Paula et à sa tante , après être convenus avec elles des moyens d'avoir secrètement ensemble un commerce de lettres. Nous partîmes pour Barcelonne, suivis d'un seul valet ^ mais, ne trouvant point en arrivant dans cette ville

roocasion de passer en Italie, nous fûmes obliges, en l'y attendant , de nous y arrêter quelques jours.

On ne saurait s'imaginer ce que je souffris pendant ce temps-là. Il faut avoir fait un mauvais coup pour concevoir les alarmes et les inquiétudes qui troublèrent mon repos. Quoique j'eusse tué mon cavalier en galant homme, je n'avais pas moins de peur que si j'eusse commis un assassinat. Je croyais voir sans cesse des archers qui venaient fondre sur moi. Quand j'apercevais quelqu'un qui m' envisageait, je le prenais pour un espion payé pour me suivre. Enfin j'avais le jour mille frayeurs , et la nuit je faisais des songes funestes.

Outre les craintes continuelles dont j'étais la proie, je ne me souvenais pas sans remords de ce que j'avais fait. Je me repentais d'avoir donné la mort a un cavalier au lieu d'avoir suivi le plan de pacification qui m'était venu dans l'esprit la veille du jour de notre combat. J'en avais d'autant

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plus de regret , qa^l me semblait que je n'aimais plus tant dona Paula ; ce qu'il fallait attribuer à Thorrible situation où j'^ tais , Famour se plaisant à régner seul dans un cœur, et n'y pouyant- souffrir que les craintes et les inquiétudes qu'il cause luimême aux amans.

Tandis que nous étions agit^, don Manuel et moi , de toutes les terreurs qui accompagnent un homme que poursuit la justice, Milëno notre Talet les augmenta un soir en nous disant qu'il venait de yotr descendre à la porte d'une hôtellerie des gens qui lui étaient suspects, et qu'il crojait même ayoir reconnu parmi eux un alguazil d'Alcaraz ; mais , ajouta-t-il , je puis m'étre trompé. Pour sayoir la yërit^ , je yais me glisser subtilement dans cette hôtellerie.

fi ous laissâmes faire ce garoon, dont nous connai3sions l'adresse, et qui, reyenantnous joindre deux heures après , nous dit : L'ayia que je yous ai donné n'est que trop yrai. Un alguazil et des archers sont à yos trous-

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ses ; ils vont vous chercher d^hôtdilerie en hôtellerie, et vous ne devez pas douter qu^ils ne Tiennent dans celle-ci. Vous n^arez point de temps à perdre ^ si tous Toulez leur échapper. Allez vite demander un asile dans quelque monastère : c'est le seul endroit où trous puissiez être en sûreté.

IVons j ugeâmes que Miléno avait raison . Nous nous réfugiâmes chez les carmes déchaussés , dont le supérieur nous reçut à bras ouverts lorsque nous eûmes dit que nous étions deux gentilshommes qu'une affaire d'honneur obligeait à se cacher. Il est vrai que, pour mieux l'engagera nous faire l'hospitalité, nous lui laissâmes entrevoir dans nos discours que nous étions en état de la bien payer. Il voulut avant toutes choses être informé de l'aven tare qui nous réduisait à la nécessité de chercher une retraite. Nous ne lui celâmes rien; et, lorsque nous lui eûmes tout conté , il nous dit : Votre affaire peut s'accommoder ; ks ca-

Yaliers qui ont succombe soug vos coups se sont eux-mêmes attire leur malheur. "Nn songez plus à TOUS embarquer pour Fltalie. Il n'est pas besoin que tous fassiez c« voyage pour vous mettre en sûretdj demeurez tranquilles dans ce couveut, vous y serez à couvert du ressentiment de vos ennemis , et j'espère que par le crédit de mes amis je vous tirerai de TembaiTas où vous êtes.

Nous remerciâmes sa rëvërence de la bontë qu'elle avait d'entrer ainsi dans nos intérêts ; et c'e'tait en effet un grand bonheur pour nous. Ce supérieur avait sous sa direction les premières personnes de la ville, et entre autres le gouverneur don Guttière de Terrassa , dont il était fort considéré. Le nom du père Théodore emportait dans Barcelonne une idée d'homme de bien , ou plutôt d'homme de Dieu. Ce carme joignait â cela beaucoup d'esprit} mais ce qu'il avait de plus admirable, c'était une humeur gaie , qu'il savait concilier

avec une yie dure et mortifiée. Il passait les trois quarts de la nuit à prier et à méditer ; il employait la matinée à prêter l'oreille aux pécheurs qài voulaient se convertir par son ministère ; et Taprès-dîner , dans ses heures de récréation , il avait avec les honnêtes gens qui le venaient voir des entretiens dans lesquels il faisait paraître l'esprit et toute la gatté d'un homme dti monde. De tels religieux sont aujourd'hui

bien rares.

Le père Théodore , tel que je viens de le peindre, nous fit donner deux cellules, où il y avait deux grabats, composés cliacun d'une paillasse et d'un matelas fort mince , et qui pourtant, tout durs qu'ils étaient, pouvaient passer pour des lits mollets, en comparaison de ceux des religieux de ce couvent. Seigneurs cavaliers , nous dit ce saint supérieur , ne vous attendez point à trouver dans cet asile toutes les commodités que vous auriez dans le monde. Outre que vous serez ici fort mal couchés, on ne

TOUS y servira que notre pitance', qui n'est propre qu^à ôter la faim sans piquer la sensualité. Mais, ajouta-tril en souriant, je crois que vous voudrez bien souffrir cette petite mortification pour apaiser le ciel que TOUS ayez irrité contre vous par votre combat. Nous nous soumîmes volontiers à cette légère pénitence. Je dirai même qu^en peu de jours nous nous accoutumâmes à la dureté de nos lits et à la frugale portion des moines, comme si nous n'eussions jamais été couchés plus mollement ni mieux nourris.

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