CHAPITRE PREMIER
Don Manuel de Péârtlla , se voyant dans la nëcessittf de retourner dans sou pays , engage don Chérubin son ami à raccompagner. De leur arrivée i Àlcarai.
Comme on oublie plus facilement une sœur qu^une maîtresse , je ne pensai plus à dona Francisca yingt-quatre heures après que je m'eii fus sépare, au lieu que don Manuel eut besoin de huit jours pour chasser de son souvenir sa chère Ismenie. Enfin nous ne songions plus à ces dames , lorsque mon ami reçut une lettre d^ Alcaraz , par laquelle don Joseph son pèi*e lui mandait
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que , se sentant frappé d'une maladie dont il ne pouvait revenir, il souhaitait de mourir dans ses bras. Don Manuel, fort affligé de cette nouvelle , se disposa dans le moment à obéir à son p«re ; mais , voulant en même temps accorder avec son devoir Famitié qu'il avait pour moi, il me pria de raccompagner, et je ne pus m'en défendre.
Nous partîmes ile Madrid suivis d'un valet, tous trois montés sur de bonnes mules , etnousprfmes le chemin d'Alcaraz, où nous arrivâmes en moins de six jours. Nous trouvâmes le bonhomme don- Joseph prêt à faire le trajet de ce monde^ci â Fautre. Il y avait dans sa chambre deux médecins qui saluèrent don Manuel en lui disant d'un air gai : Il y a trois jours que votre père devrait être mort; mais grâce à la vertu de nos remèdes et aux soins que nous avons eus de lui, nous avonsprolongé sa vi& jusqu'à votre retour; il désirait la satisfao^ tion de vous embrasser , nous la lui avons
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procurée. Qa»«d ces docteurs auraient guëri leur malade , ib «^eussent pas paru plus ooatens. Cependant le vieillard , qui tirait à sa un , n?eut pas «it4t tu son cher fils quHl expira, et remplit de deuil sa maison.
Il laissait apr«8 lai une vieille sœur, une jeune fille et don Manuel» Ces trois personnes pleurèrent amèrement son tr^as, et lui firent desfuuéi'ailles dignes d'un gentilhomme qui avait ëté olBcier-gën^ral dans les armées du roi sous le règne précédent. Lorsqu'ils eurent essuyë leur» pleurs, et que dou Manuel se fat mis en possession des biens de son père , il reparut dans le monde , et ne se refusa plus aux plaisirs de la société. Il fit son premier soin de me présenter Ami. plus honnêtes gens de la ville comme un gentillKMnme de ses amis. Voilà le personnage que j'eus à jouer, et dont j'ose dire que je ne m'acquittai point mal. J'étais trt>p bien en habits et en argent pour faire une triste figure. Je donnais des
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fêtes aux dames , et , sans yanitë je ne m^attirais pas moinslenr attention que mon ami.
On ne peut pas long-temps fréquenter de jolies femmes sans pay w le tribut qu'en leur doit : don Maanel derint amoureux. Dona Clara de Palomar, jeune beauté d'Alcaraz, pritdanssoncœurla placequ'Ismënie y avait occupée , et même y alluma une flamme plus TÎTe. Pour moi , je faisais ma cour aux dames en général, sans m'at' tacher à aucune en particulier; ce qui étonnait fort mon ami. Don Chérubin , me disait-il, toutesles de mes d'Alcaraz aurontelles le honteux malheur d'avoir inutilement essayé sur vous leurs regards? Quelqu'une ne Teagera*t-elle pas les autres de votre injurieuse indifférence ?
Je riais des reproches de don Manuel; mais, hélas ! il ne me les aurait pas faits s'il eût pu lire au fond de mon Ame. Bien loin d'être insensible , je brûlais des feux les plus ardens pour sa sœur dona Paula. Je Tadorats secrètement, comme ou adore
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une divinité. Je n^arais garde de faire confidence à son frère d'^ine passion si audacieuse. Quelque amitië qu'il me témoignât, je mHmaginais que y si je me déclarais , ilse rëyolterait contre ma témérité.
Je cachais donc bien soigneusement mon amour. Je pris même la yigourense résolution de le vaincre y et ce triomphe ne me parut pas impossible j car, malgré ma préoccupation, je convenais que dona Paula n'était pas une beauté parfaite, et qu'il y avait lieu d'espérer qu'en ro'éloignant d'elle je viendrais a bout de m'en détacher. Ayant donc formé le dessein de tenter le secours de l'absence, pour suivre le conseil d'Ovide, je dis à PédriUa que je le priais de me permettre de retournera Madrid; mais il s'opposa fortement à mon départ.
Est-ce là , me dit-il, cet ami qui mp protestait qu'il voulait passer sa vie avec moi? Don Chérubin , ajouta-t-il, vous vous ennuyez dans ce séjour, ou bien je vous ai peut-être , sans y penser , donné quelque
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sujet de mëcontentemeiit. Non , lui rëpondis-je, moncber don Manuel, je n'ai jamais été plus content de vous que je le suis. Pourquoi donc, répliqua-t-il , ayez-Tous envie de m^abandonner ? Là-dessus il nie fit de si pressantes instances pour savoir mon secret, que je le lui rëvelai. Voilà , lui dis-je ensuite , ce qui m'oblige à m'ëloigner d'Alcaraz , et vous devez approuver ma résolution.
Don Manuel , après m'avoir attentivement ëcoutë , prit un air sombre et chagrin. Je crus que, malgré Tamitië qui nousunis' sait, la fierté de ce gentilhomme se révol* tait contre un téméraire qui élevait trop haut sa pensée; et, dans cette erreur, j'ajoutai qu'il ne devait pas s'offenser de l'aveu d'une passion que j'avais condamnée au silence, et qu'il aurait toujours ignorée s'il ne m'eût pas forcé de la lui découvrir. En jugeant ainsi de don Manuel , je ne lui rendais pas justice : Don Chérubin , me dit-il, je suis au désespoir que vous ne
m^ayez pas plus tôt fait connattre vos sen-» timens pour ma sœur. Je Vài promise il y a huit jours à doD Ambroise de Lorca. Que ne ravez^Tous preVenu ? je n^aurais point donnd ma parole à ce gentilhomme , quoi*» que ce soit peutrétre le parti le plus avantageux qui puisse se présenter pour raft sœur.
Je fus accablé de cette nouvelle , et don Manuel parut fort touche du saisissement qu'elle me causa. Mais changeant tout à coup de visage : Mon ami , me d2l-il d'un air consolant, le mal nVst pas sans remède. •Je me souviens qu'il y a dans mon enga*^ gement avec Lorca une circonstance qui peut le rendre nul. Je ne lui ai promis ma «œur qu'à condition qu'elle souscrirait sans répugnance à ma promesse. Réglez -vous là - dessus. Faites bien votre cour à dont Paula. Je vous fournirai de fréquentes oo» casions de la voir et de l'entretenir en particulier. Tâchez de lui plaire, et si vous en venez à bout je me charge du re^te. Ces
paroles me rappelèrent, pour ainsi dire, à la TÎe. Je commençai à me flatter que jepourrais bien devenir- IVpoux de dona Paula. Je ne craignais qu'une chose : j^a/vais peur que cette dame ne fût pre'venue en faveur de mon rival j et c'ëtait en effet de là que mon sort dépendait. Heureusement dés la première conversation que j'eus avec elle je perdb ma frayeur. Je remarquai même que don Ambroise était liaïj ce que j'eus la vanité de regarder comme un présage d'amour pour moi.
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vièret ponr punir son audace et son insolence. Ce bourgeois, lui dit Pédrilla, porte une épée, et je vous apprends que ses ennemis, sont les miens. Cela étant, reprît Lorca , trouyez-rous demain tous deux au lever du soleil à Ventrée des montagnes de Bogarra ; tous y Terrez un homme disposé, a TOUS faire connaître qu^on ne lui manque pas de parole impunément.
En prononçant ces mots d*un air ménageant y il se retira plein dUmpatienee d'être au lendemain. Mon ami vint me rendre compte de cette conversation , et ne me fit pas grand plaisir en m'annonçant qu'il fallait nous préparer a nous battre. H avait beau se montrer courageux jusqu'à se faire un jeu de cet appel , je ne m'jn faisais qu'une image très-désagréable. Néanmoins quoique je sentisse frémir la nature , je ne laissai pas d'affecter par honneur de pa* rattre résolu. Je pris même un air d'intrépidité , dont je suis sûr que mon ami fut la dupe, ^lais tout cela ne me rendait pas
plus raillant , et dans le fond de Fâme j'aurais voulu la partie rompue. .
Je dirai plus , pour accommoder les choses , je fis la nuit un plan de pacification par lequel je cédais de bonne grâce ma maîtresse a mon rival. Véritablement je rejetai ensuite une pensée si lâche. Je me représentai le mépris dans lequel je* tomberais si je ne marquais pas de la fermeté dans cette occasion , et qu'enfin je perdrais avec mon honneur Testime de mon ami et Tobjet de mon amour. Ces réflexions m'échauffôrent peu à peu, et m'inspirèrent tant de courage que je ne respirai plus que le combat.
Je me levai dans cet accès de braroure pour voler au rendez-yous arec don Manuel , qui , sans le secours de l'amour , était dans la même disposition que moi. Nous montâmes sur nos deux meilleurs chevaux , et nous piquâmes vers Bogarra. Don Ambroise j était déjà avec un autre cavalier. Nous nous joignîmes tous quatre , et nous I. 17
étant salues de part è% d^autre , Lorca dît à don Manuel : Êtes-Tous toujours dans la résolution de me refuser TOtre sœur après me FaToir promise ? Oui , lui répondit Pëdrilla , et yos menaces m^ont confirmé dans ce dessein au lieu de m^en détourner. Vous n'avez donc , répliqua don Ambroise , qu'à descendre yotre Chérubin et tous. n ne fut point obligé de nous le dire deux fois : nous mîmes pied à terre dans le moment. Nos ennemis firent la même chose. Nous attachâmes nos cheyauz à des arbres qui bordaient le grand chemin , et nous nous présentâmes fièrement les uns devant les autres. Don Ambroise attaqua don Manuel , et j'eus affaire à l'autre cavalier , qui joignait à l'avantage d'être bon escrimeur , celui d'avoir à se battre contre un homme qui ne savait seulement pas manier une épée. Cependant je ne sais par quel hasard je fis sentir à ce spadassin la pointe de ma lame si rudement , que je l'ë^ tandis sur le carreau. Dans le temps que
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mon homme tomba sous mes coups , don Manuel eut aussi le bonheur d^ezpëdier le sien ; de sorte que nous demeurâmes maîtres du champ de bataille.