CHAPITRE V
Comment, après six mois de noviciat, la ferreur de don Chérubin se trouve ralentie. De sa sortie du couvent et du nouveau parti qu^U prend. Il rencontre par hasard le licencia Carambola. Sa conversation avec lui. Il prend le parti de se mettre encore gouverneur de quelque enfant. Ce qui Ten détourne.
Je portai pendant six mois Thabit de novice avec plaisir y m'acquittant arec ardeur de tous mes devoirs , et comptant bien que je passerais le reste de mes jours dans ce monastère. Malheureusement pour moi, le père Théodore fut obligé de quitter Bar* celonne , et de se rendre à Madrid pour y remplir la place de supérieur dans le grand couvent des carmes déchaussés. Pour surcroît de mortification, je perdis en même
sSo LE BACHELIER.
temps le père Sëraphin , qui mourut d^an« pleurésie qu^il avait gagnée à force de s^échaufler , en exhortant un alguazil malade à faire une bonne fin.
Je fus Tiyement affligé de la perte de ces deux religieux. Priyé de ces guides qui me conduisaient sûrement dans la voie du salut , je demeurai livre à moi-même. Je ne tardai guère à ressentir la tyrannie des passions dont je m^ëtais cru délivré. Elles portèrent de si vives atteintes à ma vocation qu^elLe n'y put toujours résister. Néanmoins, avant qu'elle y succombât, je fis tous mes eflbrls pour la soutenir. Je cherchai du secours contre ma faiblesse ^ et , m'imaginant que j'en trouverais dans les conversations de quelques novices qui me paraissaient bien appelés, je dis nn jour â Fun d'entre eux : Mon cher frère , que vous êtes heureux d'avoir oublié le monde et de fournir votre carrière avec tant de courage! Que ne puis -je vous ressembler I
Le novice me réj[K)ndit : Si vous Ibiez
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dans mon cœur, voas n^enyieriez point ma situation. Ma famille m^a forcé de me rendre carme , et je suis réduit à faire de n^ cessité yertu : jugez si je puis être aussi cx>ntent de mon état que vous le pensez. Un autre novice me dit que , s^étant fait moine de regret d^avoir perdu une dame qu'il aimait, il sentait bien qu'il était consolé de sa perte , mais qu'il y avait des momens où il se repentait de ne s'être pas servi d'un autre moyen de l'oublier. Je crois que , si j'eusse interrogé tous les novices , j'en aurais encore trouvé plus d'un peu satisfait de sa condition.
Quoi qu'il en soit, je me dégoûtai de la vie monacale ; et , reprenant mon babit séculier, je sortis du couvent comme d'une prison , ravi de me revoir en liberté , quoique sans argent j car j'avais donné tout le mien à ces bons religieux, et c'était à quoi il ne fallait plus penser. Je ne pouvais me résoudre à retourner à Alcaraz, ignorant de quel œil dona Paula me regarderait. J'ai-
mais mieux renoncer au plaisir de la voir que de courir le risque d*en être mal reçu ; outre que je n'étais pas trop assuré de retrouver mon ami dans don Manuel marié.
Je ne savais donc ce que je devais faire , lorsque le licencié Carambola, que je ne m'attendais plus à revoir de ma vie , s'oflrit tout à coup à mes yeux dans la rue. Nous fûmes également étonnés de nous rencontrer tous deux dans la capitale de la Catalogne. Vous à Barcelonne ! lui dis-je en Fembrassant. Vous y êtes bien vous-même ! me répondit-il j qu'est-ce que vous y êtes venu faire ? une sottise , lui repartis^je. En même temps je lui appris ma dernière équipée. Après m'avoir écouté jusqu'au bout , il me dit que j'avais été bien pronypt à me défaire de mon argent, et que je n'aurais dû le livrer qu'à condition qu'il me serait rendu si je n'achevais pas mon noviciat. La faute est faite , inteiTompisje , mon ami ; n'en parlons plus. Ce qu'il y a de consolant pour moi, c'est que ces
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bons pères , en me disant adieu , m^ont assuré que j^aurai part aux prières qu'ils feront pour les bienfaiteurs de leur couvent.
Pour obliger le licencie à me raconter à son tour ce qu'il ayait fait depuis notre séparation : Pourquoi, lui dis-je, avez-yous abandonné le séjour de Madrid et le petit bâtard confié à y os soins ? Le conseiller du conseil des Indes, son père putatif, yous aurait -il congédié par caprice? non, me répondit-il j c'est moi qui l'ai quitté par raison. Je yais yous en apprendre le sujet.
Monsieur le licencié , me dit un jour ce magistrat, je suis dans l'habitude de me faire lirependantla nuit quelquelivre pour m'endormir ; sans cela je ne pourrais fermer l'œil. Mon lecteur ordinaire est tombé malade. Voulez-yous bien prendre sa place jusqu'à ce que sa santé soit rétablie ? yous me ferez plaisir. Très-yolontiers , monsieur f lui répondis-jo , ne sachant pas à
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•qaelle peine je m'exposais; et dés le soir même , sitôt qu'il fut au lit , je m'assis à son cheyet , ayant devant moi une petite table sur laquelle il y avait un vieux bonquin espagnol , qu^on appelait par excellence au logis, le pavot du patron, avec une tranche de jambon, du pain , un verre et une bouteille de vin pour rafraîchir le lecteur.
Je pris le livre, et j'en eus à peine lu quelques pages, que mon conseiller s'assoupit. Quand je le crus bien endormis y je suspendis ma lecture pour reprendre haleine, ou plutôt pour boire un coup; mais il se réveilla dans le moment , ce qui fut «ause que je me remis promptement à lire. O prodige étonnant ! dix lignes de ce livre admirable replongèrent le magistrat dans le sommeil. Alors saisissant d'ane main le verre , et de 1'au.tre la bouteille , je sablai un bon coup de vin de Lucéne. Je voulus ensuite manger un morceau de jambon, m'imaginant que le juge m'en donnerait I9
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temps , mais je me trompai. Il se réveilla siTÎte, que je ne pus me satisfaire.
Je reprends aussitôt ma lecture , j'endors mon homme pour la troisième fois: et, pour rendre son sommeil plus profond , je lis jusqu'à trois pages mortelles. Apres lui avoir fait avaler une si forte dose d'opium , je crois mon conseiller endormi pour longtemps. Pardonnez-moi, le bourreau se réveille à l'instant ] et remarquant que j'ai le Terre à la bouche, il s'e'cria d'un air brusque : Hé, que diable, monsieur le licencie , vous ne faites que boire ! et vous monsieur , lui rëpondis-je , vous ne faites que TOUS endormir et vous réveiller ! Vous n'avez , s'il vous platt , qu'à vous pourvoir dès demain d'un autre lecteur. Je ne veux plus prêter si désagréablement mes poumons, quand vous doubleriez mes honoraires. C'est pourtant , reprit le magistrat, à quoi vous devez tous résoudre , si vous «ouhaitez de continuer l'éducation de mon fils. Voyant qu'il me mettait ainsi le mar-
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ché à la main , vous connaissez la TÎyacitë hiscaïenne , je lai répondis fièrement. IVoim nousbrouillâmes là-dessus , et le lendemain nous nous séparâmes.
Quelques jours après , poursuivit le licencié, un de mes amis me proposa d^éle- Ter le fils d'un gentilhomme catalan. J'acceptai la proposition. Il me présenta au père , qui m'arrêta , et m'amena de Madrid à Barcelonne , où je suis depuis six mois. Ëtes-Tous, lui dis-je, satisfait de votive poste? Très-satisfait, me répondit-il. Les parens de mon disciple sont de bonnes gens. J'ai bien la mine de demeurer longtemps chez eux. L'enfant, qui ne fait que d'entrer dans sa huitième année, est un enfant que le père et la mère idolâtrent et gâtent par l'aveugle complaisance qu'ils ont pour lui. Quelque espièglerie qu**!! fasse, on n'en fait que rire ; on kii passe tout. Il m'est défendu non-seulement d'en venir avec lui aux voies de fait , mais même de le gronder , de peur de le rendre malade
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en le chagrinant. Aussi bien loin de le corriger quand il le mérite , j'applaudis à. ses actions. En un mot, j'encense Fidole^ et je m'en trouve bien. Par-là je me fais aimer de mon ëléye et de ses parens , qui ont pour moi des considérations infinies.
Je félicitai Carambola sur son heureuse situation ; après quoi, nous e'tant embrasses réciproquement, nous nous séparâmes tous deux avec promesse de nous revoir. Lorsque je Veus quitté, je me replongeai dans les réflexions. Quel parti vais- je prendre, dbais-je , pour me tirer de Tindigence où je me trouvé? Si j'avais mon habit de bachelier, je me remettrais dans le préceptorat. Mais ne puis-je, sous celui dont je suis revêtu , faire à peu prés le même métier? Pourquoi non ? Je n'ai qu'à chercher quelque grande maison où l'on ait besoin d'un gouverneur pour conduire un jeune homme qu'on veut mettre dans le monde.
Je ferai ce personnage aussi bien que celui de précepteur.
Je m^arrêtoi à cet emploi , que je me proposai d'exercer dès que Toccasion s'en prf^senterait. Cependant le ciel , qui araiC d'autres Yues sur moi, en ordonna autrement , et changea tout à coup la face de ma fortune par un événement auquel je ne me serais jamais attendu , et qui fut prcTcédé d'un songe trop singulier pour n'être pas l'acontë^