‹ Le bachelier de SalamanqueChapitre 33 sur 86 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Da songe que fit don Chérubin, et du cliangement subit qui arriva dans sa fortune. Mécontentement qu^il reçoit des religieux. Il devient un riche héritier. Son inclination pour ICarciMi.

Je réyai que j'ëtais dans la ville de Mexique dans un superbe appartement, ou je voyais mon irère don Cësar en robe de chambre, assis dana un fauteuil, et

dictant les articles de son testament à un notaire qui les ëcriTait. Il j avait auprès de lui un cofTre-fort , d'où tirant des sacs remplis de pièces d'or, il me les montrait, en me disant : Tiens , don Chérubin, mon cher frère , voilà le fruit de mon voyage et des mouvemens que je me suis donnes dans les Indes pour m'enriohir. Je te laisse en mourant tous ces biens, ils sont à toi. Ensuite il me faisait manier des doublons, que j'ëtais si aise de toucher, que je me réveillai de plaiiir croyant en tenir une poignée. '.

Ce songe fit une si forte impression sur moi, que j'en fus tout ému â mon réveil. Au lieu de le regarder comme une chimère , je pensai sérieusement que c'était nn secret avis que mon bon génie me donnait de quelque bonheur prochain. Cela se peut, disais-je^ après toutes les histoires que j'ai ouï conter lâ-dessus, je crois qu'il y a des songes mystérieux; et si cela est, le mien en doit dtre un certainement. Mon

frère est peut-être mort , et laisse après lui des richesses qui m'appartiennent. Je fus surtout si frappa de cette idée, que, si j'eusse été bien en argent, j'aurais, je crois , été assez fou pour aller recueillir sa succession dans la Nouvelle-Espagne. Enfin , sur la foi de ce songe , je me levai plein de joie, et, pressentant une bonne fortune, j'allai me promener dans la ville. Comme je traversai le marche de Notre- Dame-del-Mar , j'aperçus à la porte de l'église du même nom plusieurs personnes qui Ibaient attentivement une pancarte qu'on y venait d'afficher. Curieux delà lire aussi, je fendis la presse pour m'en approcher, et je ne fus pas peu surpris de la trouver conçue dansces termes : Le puhUo est averti qu'un particulier nommé don César de la Jtonda, venu des Indes occi" dentales twec de r argent et des marchant dises f a SéfHUe, y est mort deux jours tiprès son arrivée. Ceux ou celles qui sont <t$ drQtt de prétendre a sasuccession, n'ont

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qu'h se rendre a Séfille avec leur» titres , et on leur délivrera ses effets, suivant Vinventaire qui en a été fait par ordre do nosseigneurs les juges du commerce.

Je lus jusqu^à quatre fois cette affiche, n'^osant me fier tout-à-fait au rapport de mes yeux; néanmoins, ne pouvant plus douter de mon bonheur, j'entrai dans Fëglise pour en remercier Dieu. Je n'oubliai pas don César dans ma prière. Je pleurai sa mort , mais de manière qu'on n'aurait pu distinguer si mes pleurs étaient des marques de douleur ou de joie. Il ne tiendrait qu'à moi, pour faire honneur à mon naturel, de dire que je ne fus sensible qu'an trépas de mon frère; mais, outre qu'on pourrait douter de ma sincérité, je suis ennemi du mensonge, et j'avouerai franchement que je pleurai don César comme vn bon cadet pleure un atnAai l'enrichit. • Tout ce qui me faisait de la peine , c'est qu'il me fallait des espèces pour m'aller mettre en possession des biens que le ciel

m'envoyait si à propos , et je n'en avais point. J'étais, sorti da couvent les poches vides; et, me voyant sans ressource , je me trouvais fort sot, tout riche héritier que jVtais. A force pourtant de rêver, il me vint dans l'esprit un moyen qui me parut sûr pour avoir de quoi faire le voyage de Se ville. Les pères Carmes, dis-je en moimême, me prêteront volontiers une cinquantaine de pistoles. Ce sont de bons -religieux, qui ne demanderont pas mieux que d'obliger un homme qui leur a fait un don assez conside'rable.

Dans cette confiance je m'adressai au supérieur qui avait succëdé au père Thëodore ; je lui exposai ma situation , et le pliai de me faire donner cinquante pistoles, lui promettant de les lui rendre avec usure aussitôt que j'aurais recueilli la succession de ïsAi frère. Le bon religieux y après m'avoir ëooutë avec attention, me répondit froidement qu'il ne pouvait me faire ce plaisir saxu avoir auparavant tenu

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chapitre sur cela ^ et là-dessus il me remit à la quinzaine , c^cst-a-dire aux calendes grecques. Je ne m^attendais pas à ce refus après leur avoir fait la donation de ce que j^avais lorsque je voulais âtre des leurs. Ce qui me fait dire que tous ceux qui aiment qu'où les oblige n'aiment pas à obliger, et surtout les moines^ rien ne se fait chez eux qu'on ne tienne chapitre : paroles dont ils endorment la plupart de ceux qui leur demandent des grâces.

Peu satisfait de la reconnaissance mo- Bacale, je retournai tristement a Thètel' lerie où j'dtais logé. Mon hôte, qui se nommait Géronimo Moréno, remarquant que j'avais un air mécontent , m''en demanda le sujet. Je ne lui en fis pas un mystère, et il ne lui eu fallut pas davantage pour se déchaîner contre les moines , ce qu'il avait coutume de faire toutes les fois qu'il entendait parler d'eux, de quelque ordre qu'ils fussent. A cela près, c'ctait un bon homme, plein de franchise, obligeant el généreux

Seigneur don Chérubin, me ditril, consolez-tous de riugratitude de ces rëyërends pères. Vous n'avez pas besoin de leur bourse pour faire votre voyage j Geronimo Moreno nVst pas, Dieu merci , hord d'état de prêter de Fargent à un honnête homme. S'il ne vous faut que cinquante pistoles pour aller à Séville, je les ai à votre service. Vous me paraissez un gar^ çon d^honneur : je vous prêterais tout mon bien sur votre parole.

Je remerciai mon bote de l'ofire qu'il me faisait , et je le pris au mot. Il me compta cinquante pistoles. Je lui en fis mon billet, et deux jours après je m'embarquai sur un vaisseau génois qui allait à Séville. Il y avait à bord plusieurs passagers, et entre autres un vieux marchand de Tortose , que l'intérêt de son commerce appelait en Andalousie. Je liai connaissance avec ce Catalan j et la sympathie qui se trouva entre nous fit nattre une amitié qui devint si forte, qu'eu ai'rivaut à Séville, il me dit ;

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'Ne Hons séparons point. Je sait nne hâ^ tellerie où nous serons bien et chez de bonnes gens. J'y consentis, et nous allâmes tous deux dans la rue de Lonxa, logera renseigne du perroquet.

Le mattre de cette hôtellerie , sa femme et sa fille me parurent si joyeux de reyoir le marchand de Tortose, que je jugeai bien qu'ils se connaissaient de longue main.

Voici, leur dit-il, un caralier que je-you» amène, et que je yous prie de regarder comme on autre moirméme. Il suffit, lui répondit l'hôte fort poliment , que ce gentilhomme soit de yos amis pour mériter toutes nos attentions. L'hôtesse, qui pouvait avoir quarante ans , et qui ne démentait point la réputation que les femmes de Séville ont d'être flatteuses et coquettes y ne put s'empêcher d'ajouter à la réponse de son mari qu'un cayalier fait comme moi devait être assuré qu'on aurait pour lui tous les égards imaginables.

Le soir^ quand il fut temps de souper ,

'J2g6 LE BACHELIER.

Thôte, appelé maître< Gaspard, nous demanda si nous voulions être servis en particulier. Non,, non , lui répondit le vieux Catalan, nous mangerons avec vous et votre aimable famille ; nous aimons la compagnie. Nous nous mîmes donc à table avec rhôte , Tbôtesse et la jeune Narcisa leur fille, qui joignait au vif éclat de la jeunesse des traits réguliers , un air riant , et des yeux pleins de feu qui invitaient à la regarder. Aussi j^eus souvent la vue sur elle pendant le repas. De son côté , elle nd fut point avare d^œillades , et elle m'en lança quelques-unes qui me donnèrent fort à penser* Je crus y de'méler un désir de me plaire qui fit promptement son effet. Je mQ troublai. Je me sentis agité de tendres mou* vemens^ et mon cœur, que le séjour du couvent n'avait fait que rendre plus combustible, s'enflamma tout à coup pour la belle Narcisa.

Le marchand de Tortose , qui peut-4tre s'en aperçut, et voulut servir ma tendresse

naissante , en jiSe faisant passer pour un homme opulent, parla de Tafiaire qui m^ameaait à Séyille. U éblouit par là le père et la mère , et multiplia les regards favorables que je reçus de la fille. Mattre Gaspard m'ofirit ses serrices. U me proposa de me mener le lendemain chez un jurisconsulte de sa connaissance, dont la principale occupation était de faire rendre justice aux étrangers qui Tenaient à Séville pour des ^ affaires de commerce. Cet homme-U, pour* ^ suivit-il , vous apprendra de quelle façon vous devez vous conduire pour n'être pas friponne par les officiers dont vous serez obligé d'employer le ministère ^ ou plutôt, si vous voulez, il se chargera de tous les soins qu'il faut prendre pour cela, et vous en serez quitte pour une petite marque de reconnaissance , car c'est un homme fort désintéressé.

Le vieux marchand me conseilla d'accepter la proposition de l'hôte , ce que je fis sans hésiter. Après quoi, l'heure de nous

coucher étamt renne, nous nous retirâmes, le Catalan et moi , dans les chambres qui nous avaient été préparées , et qui étaient assez propres pour des chambres d'hôtellerie. Je me mis au lit, où je m'occupai d'abord des charmes de Narcisa , prëférablementà la fortune brillante dont pétais sur le point de jouir; mais, limage de la fille de Gaspard cédant â son tour à Tidée des richesses, je m'endormb sur For et sur Targent.

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