‹ Le bachelier de SalamanqueChapitre 45 sur 86 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Don Chérubin de -^la Rondai , quinie moU apr^s son mariage , devient la plus malheureux des époux. Don Gabriel enlève sa femme ; il poursuit inutilement le ravisseur. Son entretien avec son valet : il cesse de chercher celle qui le fuit f et se résout d^aller au Mexique.

jAous yivîons donc de dette sorte ayec nos

ëpouses , mes beaux frèjçes et moi. Don Gr^-

gorio et don JMLan^el me- donnaient chaque

jour quelque nouvelle marque d'araidë, comme de mon côte' j'avais pour eux les déférences les plus attentives. Ce qu'il y a d'admirable , c'est que nos dames n'étaient pas moins unies entre elles que nous l'étions entre nous. Quoique nous ne fissions, pour ainsi dire, qu'un ménage des trois, elles s'accordaient merveilleusement bien ensemble. Elles ne se contredisaient presque jamais, et lorsque cela arrivait, c'était sans aigreur. Leurs disputes finissaient toujours par des ris.

Pour comble de bonheur, le ciel nous fît bientôt connaître qu'il bénissait nos mariagea. Isménie, au bout de dix mois, accoucha d'un garçon, dona Paula d'une fille, et dona Francisca ma sœur en mit au monde deux à la fois, comme pour réparer par ce double enfantement une longue stérilité , ou , si vous voulez , pour faire voir à Clévillente que luî seul avait le privilège de la rendre féconde.

Notre société , ravie de ces heureux ao-

cottchemens , les célébra par des fêtes qui furent pour toute la Tille autant de jours de réjouissances. Enfin nous n'ayions plus de vœux à faire. Dans quelque endroit que nousfussionsy la joie régnait toujours parmi nous j et quoique nos plaisirs eussent dans notre seule fanaille une source inépuisable, nous avions encore un grand nombre d'amis qui Tenaient les augmenter en les partageant. Ëtioos-nous au château de GléTillente , les hidalgos des enTirons nous y tenaient bonne compagnie^ et quand nous faisions notre séjour à Alcaraz, la maison de don Manuel deTenait le rendez-Tous de la noblesse de la Tille , ainsi que des illustres étrangers qui s'y IrouTaient.

Kous goûtions les douceurs de la félicité la plus parfaite , et en mon particulier j'étais fort satisfait dç mon sort ; je trouTais dans les bras de dona Paula la source de plaisirs purs et inexprimables. Je l'aimais , quoique marié, encore plus que jamais : trojp heureux si le bonheur dont je joui»-

sais eût duré plus long-temps. Je croyai avoir atteint le terme de mes infortunes; mais je n^ayais point subi ma destinée, elle me reservait des malheurs encore plus grands que ceux que j^ai déjà essuyés.

Entre plusieurs cavaliers qui venaient prendre part à nos plaisirs , il y en avait un qui se faisait appeler don Gabriel de Monchique. 21 se disait du royaume des Algarves , et se donnait pour un parent du comte de Villa-Nova. En voyageant en Espagne par curiosité , il sVtait arrêté à Alcaraz^ et nous avions fait connaissance avec lui. Outre quMl avait une suite de seigneurs, il était fait de façon , et il avait des manières si nobles, qu^on ne pouvait le soupçonner d^étre un homme du commun.

On Faurait plutôt pris pour un jeune prince qui parcourait incognito les provinces de la monarchie espagnole que pour un simple gentilhomme. Je n^ai jamais vu de cavalier qui eût un meilleur air ni une figure plus gracieuse. D'ailleurs son esprit

répondait à sabonnémine. Il nous charma, mes beaux-frères et moi , dés la première Yue , et nous n^épargnâmes rien pour de- Tenir de ses amis. ]Nous nous fîmes un plaisir de le présenter a nos dames , qui , peut'-étre en elles-mêmes, nous taxèrent dUra prudence de leur faire Toir un objet si dangereux. Pour nous autres maiîs, au lieu d^en craindre les conséquences , nous en usâmes avec lui comme de Trais Français en Tadmettant bonnement dans notre société à nos risques , périls et fortunes.

Il nous fît bientôt connaître que nous avions introduit le loup dans la bergerie; et , malheureusement pour moi , ma femme fut la brebis qu^il eut envie de dévorer.

Je m'aperçus bien qu'elle ne lui déplaisait pas; mais cette remarque ne m'alarma point j je n'en fis que rire. Je félicitais même quelquefois en badinant dona Paula d'avoir fait la conquête d'un si joli homms : et elle me répondaitsur le même ton qu'elle était bien aise d'avoir un sacrifice si flatteur

â me faire. Je dirai plus, je me faisais, pour ainsi dire, un jeu de Famour de Monchique. Bien loin d^en avoir quelque inquiétude, je ^^applaudissais eu secret de Toir un amant si aimable soupirer inutilement. J'en sentais ma yanitë flattée : en un mot, je croyais la sœur de don Manuel trop sage pour s'ëcarter de son deToir; mais je comptais trop sur sa sagesse. Le galant qui avait formé le dessein de la séduire nY réussit que trop par le ministère d'une vieille soubrette qui avait un grand pouvoir sur Tesprit de ma femme, et dont il trouva moyen de corrompre la fidélité.

ile qu'il y eut de plus singulier dans cette séduction, c''est qu'elle fut ménagée si secrètement , que je n'en eus pas le moindre soupçon. Ma femme était même déjà loin d' Alcaraz quand j'appris qu'elle avait dis- I>aru avec Antonia sa suivante , aussi-bien que don Gabriel, et que vraisemblablement ce cavalier les avait enlevées.

Je n'ajoutai aucune foi au premier rap-

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port qu'on me fit de ce rayissement. Je n^y. trouyaîs pas de yraisemblancev IVon, non, dbais-je, il nVst pas possible qae mon ëpouse , dont la yertiijusqu'icine s'est point démentie , commence par se porter à cette extrémité. Ce serait un coup d'essai bien extraordinaire. Je serais moins surpris de cette ayenture si les femmes de mes beauxfrères en étaient les héroïnes. Cela leur conyiendrait mieux en effet qu'à dona Paula , dont la conduite a toujours été irréprochable. Cependant c'est elle qui, malgré l'excellente éducation qu'elle a reçue , yieo t de se couvrir d'infamie. Comment cela s'est-il pu faire? Il faut que don Gabriel ait employé la force pour l'enlever. Mais' par quelle adresse a-t-il pu l'arracher du sein de sa famille et des bras d'un époux? Par quel enchantement a>t-il pu commettre ce crime sans en laisser la moindre trace? Cet événement me confond.

Clévillente et Pédrilla , ne sachant que penser de ce rapt , n'en étaient pas moins

étonnes qae moi. Noas nVn demenrâmes pas aux réflexions que nousftmes là-dessas. "Nous nous donnâmes tous trois de grand» mouTemens pour découvrir la route que le ravisseur pouvait avoir prise avec sa proie. Hous fîmes , tant du côté de Murcie que da coté de Valence, les plus exactes perquisitions, qui furent toutes infructueuses.

ISousjugeâmesqueMonchique avait gagné lacôfe de Garthagéne, et qu'il s^était embarqué là sur un bâtiment préparé par son ordre pour le transporter eu Portugal avec son Hélène. Je m'arrêtai a cette conjecture; et, prenant la résolution de suivre ce nouveau Paris , je me disposai à l'allerchercher dans le royaume des Algarves, où je me flattais de le trouver.

Don Manuel ne se croyant pas moins intéressé que moi à tirer raison du procédé de don Gabriel, voulait absolument m'accorapagner, quelque chose que je pusse lui dire pour le détourner de son dessein , ne demandant pas mieux que de me prouver

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qu'un frère tel que lui n'hélait pas moins sensible qu'un époux à Tafiront fait à la famille. Je n'eus pas peu de peine a obtenir de lui qu'il me laissât le soin de notre commune Tengeance. Il se rendit pourtant aux opiniâtres instances que je lui en fis, et qui furent appuyées des pleurs de son e'pouse. Je me disposai donc â courir après Mouchiqne : mais ayant mon départ je priai don Manuel de se charger de l'éducation de ma fille , sa nièce , et de l'administration de mes revenus. Puis, m'étant bien muni d'or et de pierreries , comme un homme qui pressentait qu'il allait s'éloigner d'Aïcaraz pour long-temps, je pris congé de mes beaux-frères et de leurs femmes , que je ne quittaipoint sans exciter leurs larmes, ni sans en répandre aussi abondamment.

Les dames surtout s'attendrirent fort dans nos adieux, soit qu'elles fussent véritablement affligées de mon départ, soit qu'elles fussent encore bonnes comédiennes.

Je me rendis au port de Véra , où je

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m'cmbarqaai arec un Talet, dont je connaissais le courage et la fidélité, sur un yaisseau fre'te' pour Lagos, ville qui fait la pointe du royaume des Algarves sur le bord de la mer. Je n'y fus pas sitôt arrivé, que je mUnforipai de don Gabriel de Monchique : et comme on me dk qu^on ne le connaissait point à Lagos , j^allai de ville en ville en demander des nouvelles. Je parcourus Tavira, Faro, Sagres, en un mot, tout le royaume des Algarves , sans recueillir d'autre fruit de mes rechei^ches que le chagrin de les avoir faites inutilement. J'étais au désespoir de ne pas rencontrer mon ennemi. Je ne respirais que vengeance.

Quelle rodomontade! pourront s'écrier en cet endroit les lecteurs qui se rappelleront Tafiaire de don Ambroise de Lorca, •et la peine que j'eus à me résoudre a un combat de deux [contre deux. Cependant il est certain que j'aurais voulu déterrer don Gabriel pour me couper la gorge avec

lui. n fallait que je fusse efiectiTement de- Tenu brave depuis ce temps-la, ou que mon honneur oflensë m'inspirât un esprit de vengeance qui suppléait à la valeur.

Quoi quUlen soit, Toston, mon valet, commençant à se lasses de tant de courses vaines^ me dit un jour : Monsieur , nous nous fatiguons tous deux infructueusement. Cessons de courir en Portugal après un homme qui peut avoir pris le chemin de Flandre ou la route d^Italie. D'ailleurs savez-vous si la dame enlevée mérite que vqus exposiez pour elle votre vie ? Pour moi, si vous me permettez de dire ce que je pense, je doute qu'elle voyage a regret avec son don Gabriel, ou, pour parler plus juste, avec un aventurier; car je me trompe fort si ce galant n'est pas un nou- Yeau Gusman d'Alfarache, ou quelque chose d'approchant. Si cela ëtait ainsi , ajouta-t-il, ne feriez-vous pas mieux d'abandonner une infidèle ëpouse à son mauvais destin que de vouloir vivre encore

avec elle? Assiirëment , lui rëpondis-je. "Ne tHmagine pas que je pense autrement que toi. Si je savais que son enléyement fût Tolontaire, le mépris que je concevrais pour elle m'empêcherait de la chercher plus long-temps. QUe dis-je? au lieu d'en continuer la recherche, je la regarderais comme une infâme dont je croirais ne pouvoir assez m'ëloigner. Mais je ne puis la croire si coupable.

Quelle prévention! reprit mon confident.

Est-il possible, monsieur, que vous vous imaginiez, avec le bon esprit que vous avez, qu'une femme vertueuse ne puisse pas cesser de Tétre c^and elle est vivement poursuivie par un joli homme? Quelle erreur! Je juge moins favorablement que TOUS de dona Paula; et j'ai particulièrement raison de douter de sa vertu. Il faut que je vous l'avoue. J'ai vu don Gabriel un jour et la vieille Antonia qui s'entretenaient d''un air mystérieux en particulier. Je suis sûr que vous étiez intéressé dans leur con-

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versatioii, ou plutât quMls concertaient ensemble Fexecution da projet qu'ils méditaient , et qu^enfin madame ëtait d'accord arec eux. ,

Ce zelë serviteur me dit encore tant d'autres choses, et revint si souvent à la charge, qu'il vint à bout de me persuader que j'avais été trompé par une épouse hypocrite. Je n'en doutai plus, et passant aussitôt d'une extrémité a l'autre : Toston , m'écriai-je, tu me dessilles les y eux J Oui, j'ai ^té la dupe d'une fausse vertu. Certaines circonstances que tu m'as dites ne me le font que trop connaître. O ciel! quel aveuglement a été le mien! Dona Paula est une perfide dont je ne veux plus me souvenir que pour la détester. Je suis ravi, me dit Toston , de vous voir dans ces sentimens. JLe ciel en soit loué! Allons, mon cher maitre, ne courons plus après une personne qui s'estrendue digne de votre haine. Retournons à Alcaraz , où les seigneurs don Manuel et don Gregorio vos beaus-

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frères, et, qui plus est, tos amis, vous aideront à la banuir de votre mémoire.

Ah! Toston, luirëpondis-je, qu'oses-tu me proposer! Tu devrais plutôt me conseiller de passer les colonnes d'Hercule , et d'aller au fond de T Afrique cacher ma honte et mon nom. Je sens une répugnance invincible à revoir le séjour d'Alcaraz après le coup mortel que mon honneur y a reçu. J'aime mieux m'en écarter pour jamais, ou du mpins pour quelques années. Hé bien, reprit-il, puisque vous vous faites une si grande peine d^aller retrouver vos amis, prenons donc un autre parti. Faisons le voyage des Indes occidentales. Après toutes les merveilles que j'ai ouï raconter du Mexique, je serais bien aise que vous voulussiez voir ce pays charmant , qui mérite qu^on lui donne la préférence sur tous les climats du monde ^ un pays où règne, à ce qu'on dit, un éternel printemps, où Ton ne voit presque point de malades , où les entrailles de la terre sont d'argent, et

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OÙ dans mille endroits les ri'vières roulent leurs eaux snr un sable d'or. G'es^t là , mon cher patron , c'est là que tous devez aller. Tu m'en inspires l'euTie, lui repartis-je, mon enfant. Je le veux bien , partons pour la Nouvelle-Rspagne. Cen est fait, je me de'lermine à faire ce voyage. Peut-être me fera-t-il oublier plus facilement l'indigne soeur de don Manuel.

Je n'eus pas plus tôt formé cette résolution , qui yéritablement était préférable à celle de m'obstiner à chercher une femme qui me fuyait, que je me rendis à Cadix , où je n'attendis pas huit jours l'occasion de m' embarquer pour le Mexique. Je trouvai un navire marchand qui se préparait à mettre à la voile pour Véra-Cruz , et je me hâtai de profiter de cette commodité.

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