‹ Le bachelier de SalamanqueChapitre 46 sur 86 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Don GlicruLin de la Ronda part de Cadix , et arrive à la Vcra-Cru* , où il loue des mules pour aller par terre au Mexique. Du curiei}x entretien quHl eut la première journée aur la route avec son muletier. Histoires singulières raconte'es par Tobie. Ce quUl apprend du Mexique lui donne beaucoup d'espe'rance.

Pour épargner au lecteur un journal ennuyeux de mon passage aux Indes, je me contenterai de dire qu'après avoir couru quelque përil sur la mer, j'arriyai heureusement à Sain t^ Jean de Ulhua, autrement appelé' la Vëra-Cruz. Comme on Ta , sur des mules de cette ville à Mexique, je priai le inattre de Thôtellerie oi^ j'e'tais logé de me donner un muletier de sa main. Il m^en fit venir un , et me le présentant :

Seigneur gentilhomme, me dit-il, tous Toyez le meilleur muletier de ce pay»-ci sans contredit. Il tous fournira de trèsbonnes mules, et aura un soin tout parti-^ culier de tos bardes. Outre, cela, c^est un garçon d'esprit et de belle humeur, qui TOUS réjouira par ses chansons, et par le rdcit de cent petites histoires dont il a la roëmoire farcie, ^'est-il pas Trai, mattre Tobie, ajouta-t-il, en lui adressant la parole ?

t)ui , seigneur GnttiereZ) lui répondit le muletier. J'ai, grâces à Dieu, dans mon sac une si copieuse quantité de ces denréeslà , que monsieur n'en manquera pas d'ici à Mexique , bien que nous ayons quatre- TÎngts bonnes lieues à faire. Il y a deux mois , poursuiTit-il, que je menais un gros moine de la Merci. Je lui contai sur la route des historiettes qui le firent tant rire, qu'il en pensa crever.

Je jugeai par cette réponse que ma)tre Tobie était un babillard , et je n'en fus pas 2. 2

fâche. Il pourra, disais- je , m'étourdir souvent les oreilles de ses chansons et de ses récits ; mais quelquefois en récompense il me divertira. Je suis même persuadé qu^il m'apprendra des choses que je serai bien aise de savoir. Pour ïoston , il en eut d'autant plus de joie, qu'il espéra qu'un homme de ce caractère l'aiderait à me tirer d'une noire mélancolie , dans laquelle je tombais de temps en temps malgré moi, l'image de dona Paula au pouvoir de Monchique me revenant sans cesse dans l'esprit.

Le lendemain , dès la pointe du jour , maître ïobie , suivant l'accord fait entre nous, entra dans la cour de rhôtellerie avec quatre mules , dont il y en avait une pour moi , une autre pour lui , la troisième pour mon valet, et la dernière était destinée à porter un coffre et une valise qui contenaient tous mes effets. Nous nous mîmes en chemin , et nous eûmes à peine fait un quart de lieue, que voilà maître Tobie qui fait entendre une grosse voix qui aurait

pu faire honneur à un chantre de cathddrale. Il entonna des couplets composés du temps de Charles-Quint sur la conquête du Mexique. J'aimais trop la gloire de ma nation pour écouter sans plaisir les exploits héroïques du Taillant Cortez et de ses compagnons : mais, outre que j'avais entendu raconter mille fois Thistoiï'e incroyable de cette conquête , les Ters que chantait maître Tobie n'en rendaient pas le récit fort agréable à l'oreille. La poésie n'était pas mesurée a la dignité du sujet.

Après avoir essuyé une vingtaine de coul^lets sur le même air, j'interrompis le chan< leur qui m'ennuyait , quoique ses couplets fussent assez ridicules pour devoir me réjouir. Je m'avisai , pour mes péchés , de lui adresser la parole : Maître Tobie, vous chantez a merveille j mais en voilà assez pour cette fois, mon ami. Le seigneur Guittierez, mon hôte, m'a dit, comme vous savez, que tous avez la mémoire drnée d'une iniiuité d'histoires divertissantes ,

Toulcz-Tous bien nous en conter quelquesunes ? Très-volontiers , rëpondit-il , et plutôt dix qu'une , pour vous faire voir que Guttierez vous a dit la véritd. Je yeux même , ajouta-t-il en souriant d'un air malin , puisqu'il vous a fait fête des histoires que je sais, commencer par la sienne, qui TOUS parattra peut- être assez plaisante. En même temps il m'en fit le récit a peu près dans ces termes :

Le seigneur Guttierez , natif de Zamora, étant allë faire un voyage en Portugal , y épouto la fille d'un bourgeois de Santarem, jeune et jolie. Un mois après son mariage , il s'embarqua dans le port de Lisbonne avec elle pour la Vëra-Cmz , dans le dessein de s'y établir. Se flattant d'y faire fortune, il loua la maison qu'il occupe aujourd'hui , et se mit à tenir hôtellerie. Il s'aperçut bientôt qu'il avait fait une très-bonne affaire d'être venu à la Véra-Cruz. Sa taverne était toujours remplie de monde que la gentillesse de sa femme y attirait. On ne

parlait dans la ville que de la belle Portugaise j (car elle fut ainsi nommëe, et l'on peut dire qu'elle faisait a a tant de conquêtes qu^il allait de jeunes gens dans sa maison). Guttierez, naturellement jaloux, ne put voir sans effroi ce concours de galans j et pour soustraire sa femme aux yeux des hommes, il Fa renferma dans une chambre , où il lui faisait porter à manger par un esclave nègre qui possédait sa conûance. Vous jugez bien qu'un ëpoux qui traitait ainsi sa femme sans avoir sujet de se plaindre d'elle , et seulement par jalousie , ne manqua pas de se rendre odieux à tous ceux qui savaient sa tyrannie, c'est-à-dire à toute la ville , puisqu'il n'y avait pei'sonnc qui l'ignorât. Chacun , s'intëressant pour la beUe Portugaise , faisait des vœux au ciel pour qu'elle fût promx)tement délivrée de son tyran : et ces voeux furent exaucés. Le nègre, a qui seul il était permis d'entrer dans la chambre de cette dame, l'entendant tous les

jours gémir et se plaindre , fat touché de ses lamentations; de soi^te qu^une belle nuit il la tira d^esclavage, et disparut ayec elle de la Vcra-Cruz : on ne les a pas tus depuis Tun et Fautre, ni même appris de leurs nouvelles.

Le muletier s'étant arrêté dans cet endroit, se mit à faire des éclats de rire aux dépens de Guttierez. Comme jetais assez sérieux, Tobie crut que cette hifttoire ne m^avait pas plu ; et pour me donner une humeur plus gaie que celle qu'il me voyait, il commença â nous faire le récit d'un songe qu'avait fait dernièrement un bon bourgeois de la Véra-Cruz, dont la femme était extrêmement économe. Elle menait son mari , et était la mattresse de la maison. Il est vrai qu'elle avait raison , dit le muletier, cet homme était un joueur de profession , qui , n'ayant pas plus tôt de l'argent, allait le jouer et le perdre : lorsqu'il revenait â la maison, ce n'était plus un homme, mais un diable : ce qui avait fait prendre à

sa femme le parti de maîtriser et de se mettre à la tête des affaires de son commerce, où elle re'ussissait fort bien. Si toutes les femmes suivaient ce modèle, que de ménages heureux il y aurait ! Mais il y en a beaucoup où lorsque le mari ne fait rien, la femme de son côté en fait de même. Et quelles sont les raisons de la plupart des femmes? cVst qu^ elles ne prennent un mari que pour s^ssurer de quoi vivre ^ elles ont même la sotte gloire de le dire tout haut. On reconnaît bien les femmes à ce portrait ; mais je m'égare , continua le muletier, et il reprit ainsi : Une des qualités que possédait encore cette femme était la propreté qui régnait dans sa maison depuis la cave jusqu'au grenier.

Un certain jour son mari revint fort tard de Tacadémie, où il avait coutume d'aller jouer ^ et, n'ayant pas un sou, il demanda a sa femme de L'argent pour le lendemain, disant qu'il le devait, et qu'il avait donné sa parole d'honneur a celui

qai ravait gagné : mais on le refusa selon la contume. Sa colëre fut extrême j il prit les chaires et les jeta les unes sur les autres. Il accabla sa femme d'injures, et ne cessa de renvoyer au diable : je crois que , si le diable fût venu dans ce moment , il lui aurait laissé emporter sa femme, tant sa fureur était grande. Il roulait quitter la maison , se promettant bien de ne plus revenir. La femme, accoutumée à cette sorte de vie, se contentait de préparer son souper , et laissait marmotter monsieur son mari tant qu'il roulait. Le courert mis, il soupaavec sa femme ; soit quUl oubliât sa colère , ou que le vin dissipât sa fureur, il resta tranquille et mangea comme quatre : ensuite il a}^ se coucher, ruminant toujours dans sa tête comment il aurait de l'argent. Il s'endormit avec tous les projets qu'il faisait. Sa femme l'entendant ronfler en fit autant que son mari , et se coucha auprès de lui le plus doucement qu'elle put, dans la crainte qu'elle avait de le réveiller. Mais notre

komme, le cerveau échauffe de Tavidité du ^io et de la perte de Pargent qu'il Tenait de faire , fit le souge le plus plaisant que j^aie jamais entendu , continua Tobie. Le Toici, et Yous en jugerez Tous^méme. 11 rêva qu'il sortait de grand matin de sa maison , et que , ne sachant quel parti prendre pour avoir de Targent, il se résolutd'en aller emprunter sous le nom de sa femme. Dans son chemin, il rencontra un petit homme mal fait, bossu, et ayant trois jambes, dont une naturelle et deux de bois, qui Tarrétant : Zador ( c'e'tait son nom ) , lui dit-il , où Tas-tu si matin ? Je viens de chez toi, et ne trayant pas trouve', je suis bien aise de te rencontrer , pour savoir si tu es dans la même intention où tu étais hier. Comment ! répondit Zador; et qui êtes.- vous? Je ne vous connais pas, et je ne vous ai jamais vu. Il est vrai, dit Fautre, que je ne te suis pas connu j mais tu peux avoir entendu parler de moi, ayant déjà fait assez de bruit dans r£spagne et dans bieu des cours étran-

gères où je brille encore. Je suis le Diable boiteux , mon nom est u4smodée. Quoi !

reprit Zador c^est tous qui ayez rendu tant de services au jeune Cléophas? Moi-même,' repartit le Diable ; et comme je veux t^en rendre aussi de fort importans , dis-moi si ta veux me donner ta femme , ainsi que tu l'as fait hier en l'envoyant au diable. Je mc^rite bien la préférence; et, si tu me la donnes , je te ferai présent d'un tre'sor inépuisable qui est hors de cette ville, et où tu puiseras tout l'or et tout l'argent dont tu pourras avoir besoin pour assouvir ta passion dominante du jeu. Je crois que tu ne peux balancer au change que je te propose ; et comme je suis un bon diable , ta femme ne peut-être en meilleures mains que les miennes. Quoi ! répondit Zador, ëtonnë de ce qu'il venait d'entendre , vous me donneriez un pareil trésor pour ma femme ? Mais la connaissez-vous bien pour faire une telle proposition? Si je la connais! sans doute y reprit le Diahie ; mets ta main

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dans la mienne pour assurance de ta pa*> rôle ; mon trésor est à toi comme ta femme est à moi. Je le veux, dit Zador, ma femme est à toi, et je te la donne pour ce prix, on ne peut avoir un trésor à meilleur marché, et peut-être bien je t^aurais donné ma femme pour rien. Avec le trésor qne tu me donnes , j'en trouverai plus d'une. Je suis persuadé de ta générosité, reprit le Diable. Mais fais-moi voir le trésor, reprit Zador ^ et rends-m'en à cette heure l'unique possesseur. Cela est juste; suis-moi, dit As*modée. Il conduisit Zador par-delà les portes delà ville , j usque dans un pré charmant, dont la yerdure enchantait les yeux, et dont l'étendue était immense. Lorsqu'il fut au milieu de ce pré, le Diable lit arrêter Zador, qui regardait de toutcôtés'Une verrait pas son trésor. C'est là , dit Asmodée, où est le trésor que je te donne : tout ce que tu vois couvert de cette verdure est rempli d'or et d'argent; mais il n'y a que par ce seul endroit où tu puisses eu puiser.

Regarde bien, continua le Diable, ce que je yais faire. Il se baissa, et après aToir arrache plusieurs poignées d'herbes , il découvrit la terre , aidé de Zador, qui ne cessait de regarder le Diable. Il lui fît voir de l'or et de l'argent en toutes sortes de monnaies. Ce que tu vois, dit Asmodée, est à toi , et je t'en fais présent. Adieu , je n'ai plus besoin icij maintenant je vais te débarrasser de ta femme. Tu feras bien, dit Zador, que je ne la trouve pas quand je rentrerai chez moi^ car elle s'emparerait encore de ce trésor. Cela suffit, dit Asmodée, je vais te satisfaire. Si par hasard tn as besoin de moi , tu n'as qu'à m'appeler trois fois , le ventre a terre , par ces mots : yismodécy le meilleur des diables , viens a moi, tu me verras parât tre. Aussitôtildisparut. 2jador, à la vue de son trésor, ne se possédait pas de joie j il remplit ses poches d'or et d'argent, et se chargea comme un mulet. Dès qn'il eutfait, de peur qu'un autre ne s'aperçût du trésor qu^'il possédait , il boucha le

trou que le Diable arait fait, et remit les poignées d'herbes par-dessus la terre, afin qu'on ne s'aperçût de rien; il s'en alla. Lorsqu'il fit réflexion que, s'ilrerenait, il aurait bien de la peine à retrourer l'ouTcrture du trésor, cela l'inquiéta beaucoup ; il se retourna même, et il ne reconnaissait déjà plus la place que le Diable lui ayait indiquée; il fit beaucoup de chemin dans cette prairie pour retrouver son trésor, sans qu'il le pût jamais. Il se ressouvint de ce que le Diable lui avait dit avant que de le quitter; il se coucha le ventre a terre, et appela par trois fois : jismodécj le meilleur des diables , viens a moi : )e Diable apparut tout d'un coup à lui, et lui demanda ce qu'il voulait. Ah ! reprit Zador, je suis dans un grand embarras; le pré est si vaste, que je ne pourrai jamais trouver le trésor que tu viens de me donner, ù cause delà verdure qui le couvre; je l'ai même déjà perdu. Le Diable le conduisit à l'endroit où était le trésor : Zador le reconnut, et exprimait sa joie au Diable

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par des sauts qu'il faisait. Mais co n'est pas encore assez, dit Zador, il faut que tu m'oins truises delà façon que je m'y prendrai pour reconnaître mon trésor. S'il n'y a que cela qui t'embarrasse, dit Asmodée, je Tais te donner le moyen le plus sûr pour retrouver cette place. Mon avis est que tu fasses ton cas dessus l'ouverture même. Ton conseil est fort bon, répondit Zador, et personne n'osera par ce moyen y mettre la main, encore moins le nez. Asmodée lui dit : Tu n'as plus besoin de moi; adieu. Zador, se voyant seul, se mit en devoir d'exécuter l'avis du Diable, et, après quelques efforts , il fit un cas assez oonside'rable pour reconnaître son trésor. Il s'applaudissait déjà de sa fortune présente , lorsqu'il se sentit poussé avec tant de force, qu'il tomba : la frayeur qu'il en eut l'éveilla en sursaut, et sa surprise fut bien grande d'entendre sa femme qui lui disait : Que vienstu de faire , misérable que tu es? tu m'empestes, et je ne puis y résister. Comment,

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dit Zador, à demi -éveille; est-ce que je suis dans mon lit? Où veux-tu donc être ? reprit sa femme. Je suis bien malheureux , dit Zjador j j^ai fait le plus beau songe quVn puisse jamais faire j c'est bien-le plus puant, répondit sa femme. Mais, tiens , dit Zador à sa femme , regarde dans mes poches tout Pargent que je possède, et que j'ai pris dans mon trésor. Va , va , dit-elle , Icvetoi, et regarde dans ton lit. Sa surprise fut extrême en voyant que ce qu'il avait fait dans un pré pour reconnaître son trésor , il venait de le faire dans son lit.

On ne m'a pas dit la suite, continua le muletier, qui, ne pouvant s'empêcher de rire avec tant d'éclat, me fit croii^e qu'il «ïtouiferait et qu'il crèverait comme le gros moine de la Merci qu'il conduisait avant nous, Pour moi, dans la disposition d'esprit où j'étais , je ne fus pas tenté d'en faire autant^ l'histoire d'une femme enlevée et un songe n'étant guère propres alors à me divertir. Toston , devinant bien pourquoi je

ne riais pas, remarquant même que j'aurais voulu au diable Tobie et ses histoires , dit à ce muletier pour changer de discours: Ce que tous venez de nous raconter e^ assez plaisant; mais voulez -vous bien que nous parlions un peu de Mexique? Vous qui connaissez parfaitement cette grande ville, vous êtes en ëtat de nous en dire des particularités intéressantes. Qu^y trouvezvous de plus beau à voir? Cinq choses, rë^ pondit Tobie : les femmes , les habits , les rlievaux, les rues et les carrosses de la noblesse , qui surpassent en magnificence et en beauté ceux de toutes les cours de TEurope, sans exception. Il est vrai que pour les orner on n'épargne ni l'or ni Fargent. On y emploie même les pierres précieuses avec les plus belles soies de la Chine. Les chevaux portent des brides enrichies de perles fines; ils ont des fersdWgent, et Ton dirait , à leur allure fiére , qu^ils sentent l'avantage qu'ils ont d'être les plus parfaits animaux de leur espèce.

Venons aux ru68, pourëuiyit - il : elles sont presque toutes d'une largeur prodigieuse, ce qui est nécessaire à une -ville où quinze mille carrosses roulent |x>us les jours. Mais il faut admirer en même temps leur propreté : car il n^ a pas do ville ai| reste du monde où les rues soient §i nettes ; et ce serait dommage qu'elles ne 1^ fussent pas ^ à cause des boutiques qui ofij-ent aux yeux des passans un air d'opulence qu'on ne ▼oit point ailleurs. Celles entre autres de la rue des OrfèTres sont remplies de richesses immenses et d'ouyrages merveilleux.

J'attends roattre Tobie aux femmes , interrompit Toston. Votre impatience est juste, reprit le muletier. Ce que j'ai a vous dire des femmes mérite assurément d'ôtre entendu. Les dames espagnoles de Mexique sont belles en général , et elles s'habillent d'une manière qui relève encore leur beauté. Elles ont une si prodigieuse quaiititéde pi erreries , qu''elles paraiàseqt plus brillanr 2. 3

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tes que les étoiles. Quel luxe ! quelle magnificence! Il faut les aller yoir sur la fin du jour au champ de la Alomeda , qui est la promenade des gentilshommes et des principaux bourgeois. GVst là que tous pourrez juger de la dépense excessive (}u'elles Â)nt en habits. Mais elles ont beau être aimables naturellement , et richement vêtues , elles ne font tout au plus que partager les regards de»i hommes avec les filles indiennes de leur suite , quVUes font marcher aux portières de leurs carrosses. Ces négresses sont si jolies et si mignonnes, que souvent on les préfère à leurs mattresses.'

Fi donc! mattre Tobie, s^ëcria mon yalet en faisant la grimace, ne badinons point. Ces faces basanées peuvent-elles être regardées avec quelque plaisir ? Avec quelque plaisir! lui repartit le muletier fort sérieusement; ah ! que vous parlez bien en homme qui vient d'Espagne , et qui h'a jamais TQ ces brunettei ! Allez , allez ^ quand Tooi

les aurez bien considérées , tous ne les trouyerez pas si dégoûtantes. Les gentilshommes , ajouta-t-il , et les officiers de la chancellerie lear rendent pins de justice. Le Tice-roi lai-méme leur fait fête, et son excellence prend tant de goût à leur conversation , que les railleurs disent que le noir est deyenu sa couleur favorite.

Je ne pas me défendre de rire k ces paroles de mattre Tobie ^ et pour rengager à me dire tout ce qu^il sayait du comte de Gelyes, qui était alors yice^roi de la ^onyelle-Espagne, jelui fis plusieurs questions sur ce seigneur, auxquelles il répondit d^une façon qui me fît connaître que les vices et les vertus des hommes en place n'échappent point au public. Le comte de Gel ves, nous dit le muletier, aime un peu trop Fargent , et ces négresses dont je viens de parler. Quoiqu'il ait tous les ans cent mille ducats à prendre dans l'épargne du roi , et qn'il tire un million, pour le moins, tant des présens qu'il reçoit du pays que du

commerce qu^il fait en Espagne et aux Philippines, tout cet argent ne peut rassasier son appétit pour les richesses. A c«la près, c'est un vice-roi parfait. Il sait mieux que ses pre'décesseurs faire respecter les lois et li'autorité royale. Il est si sévère, qu'on rappelle par excellence le boucher des brigands.

n mérite bien en effet ce surnom , continua Tobie , par le soin qu'il a pris et qu'il prend encore tous les jours de nettoyer de voleurs les grands chemins; car depuis qu'il est vice-roi , il a fait exécuter plus d» malfaiteurs et d'assassins qu'on n'en a vu punir depuis que les états du grand Montezume ont changé de mattre. Mais il faut tout dire : si le gouvernement de Mexique fait tant d'honneur au comte de Gelves, je crois , entre nous , qu'il en est un peu redevable au seign^r don Juan de Salzédo , son premier secrétaire , qui est un homme de mérite , et sur lequel il a raison de se

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reposer des plus pénibles soins de la viceroyautë.

J'interrompis Tobie pour lui demander si don Juan de Salzëdo dont il parlait n'avait pas été employé dans les bureaux du , ducd'Uzède.Oui, vraiment, merëponditil, et il y serait encore si, depuis la mort de notre bon roi Philippe III, le duc d'Uzède n'eût point été exile; mais , immédiatement après la disgrâce de ce ministre, don Juan a quitté la cour pour venir trouver à Mexique le comte de Gelves, qui est de ses anciens amis , et dont il est plutôt le collègue que le secrétaire.

Je fus ravi d'apprendre par cette nou* velle que je serais a Mexique en pays de connaissance; car don Juan de Salzédo était ce même secrétaire qui m'*avait fait choisir pour aller porter à Naples des dépêches importantes au duc d'Ossone , et qui avait la mauvaise habitude de citer a tout propos des passages d'auteurs latins. Je dis au muletier que je connaissais ce don Juan

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de Salzëdo, et même que je pouvais me yanter d'avoir autrefois ëte'de ses amis. Ahî seigneur gentilhomme, s'écria là -dessus mattre Tobie avec beaucoup de vivacité , que vous êtes heureux d'avoir un ami de cette importance! J'ignore ce qui vous amène à Mexique; mais, dans quelque dessein que vous j puissiez venir, sojrezsûr que vous re'ussirez , puisque vous connais^ sez un homme qui dispose de .tous les emplois que le vice-roi peut donner, et qui , pour ainsi dire, est la cheville ouvrière du gouvernement.

Lorsque le muletier Tobie eut parle de cette sorte du comte de Gelves et de son secrétaire , il se remit sur les agrémens de Mexique. Quand vous aurez vu , nous dit-il, cette ville et ses environs, tous conviendrez que, s'il y a quelque pays sur la terre qui soit comparable au paradis terrestre, c'est celui-là : l'Andalousie et la Lombardie , si vantées par les voyageurs , n'en approchent point* Et sur cela mettre

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Tobie nous en fît une description assez intéressante, mais si longue, qu'elle notait pas encore finie quand nous arrivâmes à Xalapa , première bourgade qu'on trouve sur le chemin I et dans laquelle il y a une liôtellerie ordinairement bien pourvue de toutes sortes de provisions.

\ CHAPITRE in.

De la rencontre que don Clitfrubin fit d^an religieux de Tordre de Saint-François en entrant dans Xalapa. Suite de cette rencontre. Il soupo avec le gardien du monastère ; portraits des r«^■ ligtenx qui so trouvent avec lui. Après le repas, il joue, gagne , et se retire à minuit du couvent.

CoMMB nous descendions à la porte de cette hôtellerie , il passa prés de nous un religieux de Tordre de Saint-François, que

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nous regardâmes , mon valet et moi , arec toute Tattention qu'il nous parut mériter. 11 ëtait monte sur un bon cheval , et accompagne de deux esclaves maures qai marchaient à ses ^triers. Il portait une robe de laine brune retroussée et attachée à sa ceinture de soie blanche cordonnée, laissant voir des caleçons de toile de Hollande brodés par le haut, des bas de soie bleue , avec des souliers de maroquin à talons rouges, n avait sur son froc un chapeau de castor du Canada , dont la coifile était de satin incarnat. Une si grande propreté dans un religieux mendiant me parut un peu scandaleuse^ mais, ayant appris que dans ce pays-là les yeux y étaient tout accoutumés , je me préparai à voir d'autres choses qui me surprendraient.

On me dit que ce cordelier était le gar* dieu du couvent de Xalapa , qui probablement allait faire quelque visite à, l'extrémité de la bourgade. Je le saluai d*un air respectueux) et il me rendit le salut avec

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beaucoup de cirilité. Je ne Feus pas si tôt perdu de Toe, que je ne pensai plus à lui; et j'étais fort éloigné de deviser que nous souperions ensemble ce soir -là, quand, trois beures après, il entra dans rhôtellerie un petit moine qui demanda le muletier Tobie. Ils se parlèrent un moment en particulier, après quoi ils vinrent me trouver. Seigneur , me dit le muletier en me présentant le moine, voilà nn petit frère qui vient ici pour s'acquitter d'une commission que son supérieur lui a donnée. Oqi , seî^ gneur cavalier, me dit le moine, notre révérendissime père gardien vous prie de ▼ouloir bien lui faire l'bonqeur de venir souper avec sa révérence. Je répondis poliment au petit frère que la proposition était trop agréable pour ne la pas accepter avec plaisir j qu'il pouvait assurer son révérendissime'supérieur que je m'allais disposer à me rendre à son monastère : ce que je fis efiectivement) laissant Tostoa et le muletier a l'hôtellerie.

Je trouvai à la porte du couvent le père gardien qui m'attendait pour me conduire lui-même à son appartement. Seigneur cavalier, me dit -il en me saluant d'un air aisé , pardonnez à un de vos compatriotes d'avoir pris la liberté de vous inviter à souper } mais j'di coutume d'en user de la sorte avec tous les cavaliers espagnols qui passent par cette bourgade pour aller à Mexique. Je me fais un extrême plaisir de les recevoir , et d'apprendre d'eux des nouvelles de ma patrie j car je suis natif de Bilbao, capitale de lalBiscaye, ce que mon accent vous fait assez connaître. Je descends des anciens comtes de Durango , qui se sont tant signala dans les guerres de Ferdinand contre les Maures, et dans celles de Charles-Quint dans les Pays-Bas.

Je jugeai par ce début que le moine, malgré les voeux qu'il avait faits , conservait toujours le caractère biscayen. Aussi lui répondis-je, pour flatter sa vanité, qu'à son air noble et majestueux, je m'étais d'à-

bord bien doute qu'il devait être un homme de condition ^ Iquc cela sautait aux yeux, et qu'enfin je me trouvais bien honoré de l'invitation qu'il m'avait faite.

Ijà-dessus ce religieux, qui paraissait un bomme de quarante et quelques années , m'introduisit dans une grande salle décorée de tableaux qui représentaient divers saints de son ordre. De là , m'ayant fait trayerser une vaste cour remplie de palmiers et d'orangera, il me mena dans un corps de logi^ isolé où il logeait. Pour me montrer toutes les pièces de son appartement , il me fit passer par plusieurs chambres tapissées de tapisseries de coton, et parées de buffets garnis de vases de porcelaine. Ce bon père m'ouvrit ensuite un cabinet où il couchait sur une simple mante de laine étendue sur une natte. Comment donc! mon révérend père, m'écriai -je, est-ce là-dessus que repose votre révérence ? Je vous croyais un lit plus mollet. Que vous êtes bon ! me répondit-U avec un sou-

rire. Ne mé trouvez-Tous pas bien à plaindre ? Apprenez que je dors sur cette natte d^un sommeil plus profond que celui des inquisiteurs qui couchent sur du duvet.

Admirez la force de l'habitude. Je n'ai plus, poursuivit-il, que ma bibliothèque â TOUS faire yoir. En même temps il me fit entrer dans une chambre toute nue, et dans laquelle j'aperçus une vingtaine de Tieox bouquins par terre, entasses les uns sur les autres , mal relies , couverts de poudre et de toile d'araignées , et sur lesquels il y avait une guitare, quelques papiers de musique avec quantité de bottes de con« serves. A cette vue, qui me parut avoir quelque chose de ridicule, je n'eus pas peu de peine à garder mon sërieux. Je résistai pourtant à la tentation de rire, et je fis bien ; car le révérend père y allait de la meilleure foi du monde.

Lorsqu'il fut temps de se mettre à ^ble, nous passâmes dans une salle où il y avait trois jeunes religieux qui devaient souper

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arec nons , et qu'il me présenta en faisant leur éloge. Il me vanta leura talens : Fun, à ce qu'il me dit, avait la voix belle ^ l'autre faisait bien des vers , et le troisième savait jouer de toutes sortes d'instrumens. Citaient ses courtisans et ses convives or~ dinaires quand il régalait des étrangers. Ces jeunes moines, ce que j'aurais tort d'oublier, étaient vêtus dans le goût de leur supérieur. Ils laissaient apercevoir sous leurs larges manches des pourpoints piqués de satin blanc , et les poignet» de leurs chemises de toile de Hollande étaient garnis de dentelles. Ce qu'il y a de plus remarquable , c'est qu'à l'exemple de leur gardien , ils se disaient tous gentilshommes , soit qu'ils le fussent véritablement, soit que, ne se connaissant pas les uns les autres, chacun crût pouvoir impunément s'aggréger à la noblesse. Au reste , ils avaient de l'esprit, et leurs manières étaient plus militaires que monacales.

Je fus étonné de T^ibondancc des mets

qui nous furent servis. Il y en aurait eu assez pour rassasier un chapitre gënëral. Toutes sortes de grosse viande , Je volaille et de gibier composèrent le premier service , et le second ne me surprit pas moins parla diversité des fruits et des confitures, tant sèches , que liquides , dont la table fut couverte. Je me souviens, entre autres choses , que , trouvant quelques conserves d''un goût exquis, je dis au gardien : Voilà des conserves admirables! Que vous êtes heureux, mon père, d'avoir de si habiles Confiseurs dans votre couvent! Ces conserves, me rëpondit-il, n'ont point i^té faites dans notre maison. (Test Touvrage de quelques bonnes religieuses dont le monastère est dans notre voisinage, et qui se donnent la peine de les faire pour nous. Pendant le souper, tous ces moines no cessèrent de me faire des questions sur la cour d'Espagne. Les uns me demandaient de quel caractère ^tait le roij les autres si le nouveau mîoislre , le comte duc d'O-

PART. IV. CBAP. îll. 4?

lÎTarés, remplaçait dignement les ducs de Lerme et d^Uzéde ; et le gardien surtout , tranchant de Thorome d'importance , sUnformait successÎTement de tous les grands , se disant de leurs maisons. D se vanta d^étre <x>u8in du duc d'Ossone, nereu des ducs de Friaset d'Albuquerque, allie des marquis de Pegnafiel et d'Avila-Fuente. En un mot, il fît sa généalogie, dans laquelle il comprit modestement les plus grands noms de la monarchie d'Espagne.

Après le repas, quelques-uns proposèrent de jouer à la prime , et cette proposition fut gënëralement acceptëe. On apporta des cartes. Le premier qui les prit pour les mêler s'en acquitta de bonne grâce et d'un air qui marquait bien qu'il était dans l'habitude d'en manier. Nous ToiU donc engagés au jeu. D'abord la fortune sembla ne vouloir favoriser personne. Tantôt elle flattait ses compagnons; mais enfin elle se déclara contre deux moines, qui, perdant leur sang-froid avec leur argent , apostro^

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phérent cette diTioitë dans des termes pea mesurés pour des religienx , et plus convenables à un tripot qu^à un monastère.

Le petit corps de logis du rëvérend père gardien retentissait encore de leurs apos* trophes quand j^entendis sonner minuit.

Alors, m'adressant à ce supérienr, je le priai de me permettre de me retirer, lui reprësentantque j'avais une grande journée â faire , et que je devais avant Taurore me remettre en chemin. Il eut la politesse de ne vouloir pas m'arréter plus long-temps. Je pris congé de sa noble révérence , après ravoir remerciée de sa gracieuse réception, et je regagnai mon hôtellerie au grand regret des autres moines , qui m'auraient volontiers retenu toute la nuit dans Fespé^ rance de rattraper quelques pistoles que je leur emportais malgré leur savoir-faire.

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