‹ Le bachelier de SalamanqueChapitre 83 sur 86 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Don Juan de SaUëdo part de Madrid avec sa fille et don Chérubin. De leur arrivée à Alcans. 0e la réception qu^on leur fît. Fin de llmtoire da LacUelier de Salamanque.

Don Juan 3e Salzeclo, après avoir été remercier le premier ministre, et prêter entre les mains du roi serment pour sa charge de corrégidor, ordonna les apprêts de son départ, qui furent faits en peu de temps. Notre sortie de Madrid ne fut pas si fastueuse que rentrée du duc d'Ossone ; mais elle ne laissait pas d'avoir un petit air d^opulence qui nous faisait honneur. Trois litières, dont Tune clait remplie de monsieur le corrégidor, p/ena ipso, Pantre de mon épouse et de moi , et la troisième , de deux iemmcs de chambre j suivaient douze mu-

Icts charges cle notre bagage , et pare's de bruyantes sonnettes. Ajoutez à cela cinq ou six domestiques montés sur de trés' beaux chevaux dont le grand-ëcuyer nous avait fait pre'sent. En ve'rite', notre e'quipage ressemblait un peu a celui d'un viceroi qui va prendre possession de son gouvernement.

Nous nous rendîmes à petites journe'cs à Cuença, ou qous trouvâmes don Manuel qui nous attendait depuis deux jours.

Après mille embrassades de part et d'autre , ce cavalier nous apprit qu'aussitôt ma lettre reçue il était parti pour venir au-devant de nous jusqu'à Cuença , d'où il se proposait de nous conduire au village de Bonillo, dans une ferme à lui appartenante , et dans laquelle il avait laissé son ëpouse avec ma sœur, et don Grégorio.

Pour arriver plus tgt à cette ferme, nous nous hâtâmes de continuer notre chemin, et nous y trouvâmes effectivement Clévillente et ces deux dames , qui n'avaient pas moins

d'impatience de me revoir que j'en avais de les embrasser. C'est là que les accolades et les compUmens furent prodigues. Seigneur don Juan, dit ma sœur à Salzédu, quelle joie pour moi de voir un cavalière qui mon frère a tant d'obligation! Mais, de tous les biens que vous lui avez faits , celui dont je vous tiens le plus de compte, c'est d'avoir lie sa destinée à celle de cette aimable enfant. A ces mots elle jeta ses bras au cou de Blanche , qu'elle avait déjà plus d'uae fois embrassée. Isménie fit aussi bien des caresses à mon épouse , qui, ponr ne pas demeurer en<reste arec ces deux da* mes , leur rendit baiser pour baiser.

D'une autre part, don Grégorio, don Manuel, Salzédo et moi, nous fîmes a peu prés la même scène. Nous n'eûmes tous quatre pendant une heure qu'un entretien confus et entremêlé d'émbrassemens.

Après cela nous reprîmes notre gravité , et le nouveau corrégidor eut tout lieu u être satisfait des discours obligeans qui

lui furent adressés tant par les dames que ))ar les cavaliers. Aussi me dit-il plus d'aune fois en particulier quUl était charmé de mes beaux-frères et encore plus de leurs femmes, qui lui paraissaient, disait -il, avoir des manières de princesses. Je ris en moi-même de sa pensée , ou , pour mieux dire, de celle qui me vint là-deâsus ; car je songeai dans le moment aux sources où elles avaient puisé leurs grands airs. Nous^ nous reposâmes quelques jours dans la ferme, où, par la prévoyance de don Manuel, rien ne nous manqua , et nous nous rendîmes enfin à la ville d^Alcaraz, qui n^en est éloignée que de cinq à six lieues.

Notre équipage jeta d^abord de la poudre aux yeux des bourgeois d'Alcaraz. Ce n'est point là , disait Fun , notre pauvre défunt corrégidor, don Martin Chincilla, qui n'avait pour tout équipage que deux vieilles mules dans son écurie. Non , ma foi , disait l'autre , ce n'est pas un corrégidor ordinaire , c'est un vice-roi qu'on nous

envoie. Le peaple, qui sVtait rois mus \n armes pour recevoir plus honora bleiqenE son nouveau magistrat , fit une triple decharge de moussue terie. Nous allâmes descendre à rhôtel de Pëdrilla , où nous nr fûmes pas si tôt entrés que tous les »G)>é* rieurs des ordres religieux vinrent haranguer en latin mon beau-pére , qui , poar leur faire voir à qui ils s^adressaient, leur fit à chacun une réponse dans la même Un* gue ] ce qui donna aux auditeurs une hante opinion de lui. Après les moines, la noblesse lui fit son compliment, et il y répondit ert homme de cour.

Pour dire le reste en pen de mots, il prit possession de sa charge , et bientôt par sa prudence, ses soins, vigilans, son intégrité, son désintéressement , par sesjugeroens équitables, et par Tétendoe de ses lumières, il fît connaître aux habitans d'Alcaraz qu^ils avaient pour corrégîdor un homme capable de gouverner un état.

Comme il joignait au mérite d'un juge lott-

PART. VI. CHAP. xvr. 36g

tes les qualités irun galant homme, il gagna sans peine Testirae et Familié de tout le monde.

C'est avec un semblable beau-ptVe que j^ai le bonheur de vivre actuellement, tantôt à Alcaraz chez dont Manuel, tantôt au château d'Elche, qui n'est qu'à trois petites lieues de la ville, et duquel nous avons fait acquisition des deniers des Mexicains^ ou bien au chilteau de don Grëgorio de Cle'^ villente , dont l'épouse s"* accorde à merveille avec la mienne , quoiqu'elles soient toutes deux belles-sœurs.

Page 1