CHAPITRE IX
Con^enatioB curieuse êe ^n Chérubin avec nn précepteur bûcoyea dé set amit. Fruit quHl tire de cette couversation. Il entre an service d^une marquise. Caprice et goût singulier de cette dame pour les romans. Don Chérubin devient éperdument amoureux de sa maîtresse. Efiet que produit son amour. Il la quitte cependant. Ses raisons.
J'avais iailt eooisaî«aiice aree tm petit Uceoci^ bÏBcajen , qui faisait comme- moi le mëtier de précepteur y et qui ëtaii alors aussi sur le pavé. Il se noumait Caram» bola. II n'avait pas la figure désagréable ; mat» il elait si petit, qu'on l'aHrak pu prendre pour un nain. U avait en réeom* pense beaucoup d'esprit et l'humeur fort enjouée. Il pensait plaisam^ment , s'exprimait de même, et ses expressions' étaient encore releve'es par l'accent de son paye. 1. 5
J'aimais surtout à Feutendre lorsqu'il se mettait en colère; et il ne fallait pour Yy mettre que parler devant lui des pères et des mères. Cette matière ne manquait pas de réchaufTer. Les parens , disait-il avec emportement , sont presque tous des ingrats. Écoutez un père de famille : Je suis très-content, dira-t-il, du précepteur de mon fils : aussi je prétends lui procurer un établissement solide ; mais rien ne presse : il sera temps d'y penser après que j'aurai retiré mon fils d'entre ses maius. N'est-ce pas, ajoutait Carambola, de même que s'il disait : Je ne yeux pas encore faire du bien a un honnête homme qui me rend service actuellement, qui a déjà mérité mes bienfaits : je penserai à sa fortune quand je ne l'^iuFai plus devant mes yeux, quand je ne songerai plus à lui?
Telles étaient les tirades réjouissantes dont 1^ Biscayen me régalait de temps en 1)emps, et dont je ne laissais pas de profiter. Je le rencontrai un soir a la promenade. Il
Tint m'aborder d'un air riant. Qu'avez- Tous, lui dis-je; mon ami? A votre air joyeux, on dirait que tous avez déterré quelque poate admirable. Il y a quelque chose de cela , me répondit-il : j'ai décou- Tert en effet une place qui me convenait fort 9 mais par malheur pour moi, on ne m'a pas trou Té convenable à la place. Je ne TOUS entends point, lui répliquai-je; parlez-moi plus clairement. Vous saurez donc, reprit-il, qu'ayant appris hier par la Toix publique qu'une dame cherchait un précepteur pour commencer son fils qui n'a que cinq ans, j'ai ce matin été chez elle pour lui oilHr mes sei^Tices , qui ont été rejetés. On m'a dit que j'étais trop petit* Comment donc, interrompis'je en riant, pour entrer chez cette dame, faut-il aToir six pieds de haut? Oui, répartit Carambola ; la dame Teut un garçon de belle taille : encore demande-t-elle aTec cela qu'il soit fort jeune; car, quoique je n'aie que trentetrois ans , on m'a trouTé trop Tieux.
Je redouUai mes ris à ces paroles > et j Ufgeai que la dame en question devait être une extravagante. Je le dis au licencié, qui me répondit d'un air sérieux : Non, non , cVst une femme de très-bon sens, une prude qui sait concilier le goAt des plaisirs avec le soin de sa réputation , et veut se faire un amant du précepteur de son fils. Comment la nommes>vous ? dis-je an Biscayen. Elle se fait, dit-il , appekr madame la marquise* Son mari est un capitaine qui sert en Lombardie : c'est tout ce que j'en sais. Au reste, je puis vous assurer que c'est une belle dame, et qui paraît avoir de l'esprit. !N'étes-vous paa curieux de la voir ? Vous •m'en inspirez l'envie , lui répliquai-je , et je suis d'avis d'aller demain me présenter à cette marquise. Je vous y exliorte, s'écria-t-il , et je suis persuadé que vous êtes le précepteur qu'il lui faut.
Je ne manquai pas de me rendre le jour suivant chez la femme du capitaine , où je me fis. annoncer sous le titre de bachelier
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àe Salamanque. Une vieille isaiyante , qui ressemblait un peu à Rodriguez , mHutrodluisit dans un caimet où sa maîtresse s'ocfiupait a lire. La marquise suspendit sa lecfture en me yoyant, et me demanda ce que je lui Tonlais : Madame, lui dis-je, j^ai appris que tous cherchieK un prëcepteur pour monsieur votre fils , et je prends la liberté de m^ofirir à remplir ce poste , si mes services vous sont agréables. La dame, à ces paroles attacha ses yeux sur moi. Je ne fus pas moins attentivement considère de la soubrette , et je m^aperçus que ma personne avait en elles deux juges favorables. Je leur parus un tout autre homme que Carambola.
Monsieur le bachelier , me dit la dame , quel âge avez-vons ? Comme je me ressou- TÎns qu^elle avait trouvé le petit licencié trop vieux à trente-trois ans , je repondis effrontément que je n'en avais pas encore vingt-deux , quoique j'en eusse déjà vingtsix. Tant mieux , reprit la marquise 5 je
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▼eux tin précepteur qui soit jeune : j'ai cette fantaisie-là. Mais ne mentez point, poursuivit^elle ^ étes-Tous un garçon bien rangé ? car je tous déclare que je ne m'accommoderais point du tout d'un libertin qui sortirait de chez moi tous les jonrs pour aller se dirertir en Tille. Je veux un homme sédentaire , et qui élève mon fils sous mes yeux.
Je suis donc votre fait , madame ! m'écriai-jc. Quoique je sois à Tâge où les passions sont en fougue , ma raison , aidée des bonnes études que j'ai faites , les tient en bride , de façon que je crains p'eu leurs saillies. Outre cela , je ne connais personne à Tolède, et surtout aucune femme. Ainsr, bornant mes plaisirs à l'éducation de monsieur votre fils, je ne m'attacherai qu'à cultiver cette jeune plante , si vous me faites rhonneur de m'en confier le soin.
Je serai bien contente de vous , reprit la femme du capitaine , si vous tenez une conduite si sage. Je vous choisis donc pour
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instruire et gimyerner mon fiJs. A Tëgard de vos appointemens , ajouta-t-elle , n'en «oyez point en peine : je les réglerai sur votre zèle et sur y os services. Elle accompagna ces paroles d'un air^si modeste-etsi réservé , que , malgré ma vanité' , je ne me laissai point prévenir contre sa vertu, ni ne me flattai pas de l'espérance de m'attii*er son attention.
Pour raconter les choses en fidèle histo^ rien, je fus frappé des appas delà marquise, qui n'avait pas encore trente-cinq ans : sa heauté me pafut ravissante. Je sentis,. sans savoir pourquoi , une secrète joie de me voir arrêté dans cette maison , d'où je sortis avec empressement pour y faire apporter mes hardes. Je rencontrai dans la rue le petit licencié , qui m'y attendait par curiosité. Eh hien ! mon ami , me dit-il*, comment ayez-vous été reçu de la-mar- ' quise ? On ne peut pas mieux , lui répondis-je , et je vous apprends que je suis précepteur de son ûU.
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que vous ayez pour ma maîtresse une complaisance aveugle et des attentions infinies. C'est son faible : je veux bien vous le dire 5 profitez-en , et surtout accommodez-vous^, si vous pouvez, au de'faut qu'elle a d'aimer les romans de chevalerie à la fureur. Vous sentez-vous capable d'entrer dans ses sentimens ? Sans doute , lui rëpondis-je , il ne me sera pas difficile de flatter son entêtement, puisque j'aime beaucoup moi- * même ces sortes de livres. Cela dtaut, reprit la soubrette., vous la charmerez : c'est sur quoi vous pouvez compter.
Ve'ritablement, dès la première conversation que j'eus avec la marquise , je m'aperçus que c'était une personne qui avait la mdmoire farcie de lambeaux romanesques. Elle ne me parla que de Roland VamonreuT, du Chevalier du Soleil, d'^madis de Gaule, à^u4madis de Grèce y et surtout de l'incomparable don Quichotte de la Manche , et de bien d'autres ouvrages semblables dont elle faisait set dé-
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lices , et qui composaient seuls sa bibliothèque. Quoique je ne fusse pas de sou sentiment sur ces productions extravagantes, je feignis d'en être, et je mis ces romans au-dessus de tous les livres du monde.
Peut-être aussi que j'en fus la dope, et que la dame n'afléctait de paraître folle de ces sortes d'écrits que pour parvenir à ses fins. Quoi qu'il en soit, si elle eût borné sa folie au plaisir de lire ces impertinences, j'aurais toujours été assez complaisant pour les louer en dépit du bon sens; mais elle la poussa plus loin.
Monsieur le bachelier, me dit-elle un jour que j'entrai dans son appartement, dans le temps qu'elle lisait dùti Bélianis de Grèce ^ vous voyez une femme enchantée d'un entretien qu'elle vient de lire. Que don Bélianis et Florisbelle savent bien filer le parfait amour î Qu'il y a de délicatesse dans leurs sentimens ! que leurs expressions sont touchantes ! J'en suis encore tout émue.
Je le crois bien , madame , lui répontlisje ; rien n'est plus propre à remuer les passions. Je suis comme vous : je me sens transporté déplaisir lorsque je lis certaines conrersations dans certains libres àe cheyalerie. Elles jettent mon Âme dans un désordre, dans un ravissement... Qu'entends-je ? interrompit la marquise d'un air agité. Est-il possible que je rencontre un bomme aussi sensible que moi â la lecture des romans , et que cet bomme-là soit vous ? J'en ai d^autant plus de joie , que je soubaite d'avoir un amant qui me rende des soins et me serre en chevalier errant. Je fais choix de vous , mon cher bachelier. Métamorphosons-nous tous deux, vous en héros , et moi en héroïne de chevalerie. Prenez-moi pour votre amante, et je vous aimerai cfèmme mon chevalier. Soupirons l'un pour l'autre. Brûlons tous deux d'une flamme aussi vive que celle qui consumait le prince de Grèce et sa maîtresse.
Elle accompagna ce discours de démons-
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trations si agaçantes , que le panrre don Chémlnn , qai ne trotiTait déjà la dame qne trop aimable, en devint éperdu ment amoureux. Au Heu de ftrir cette fc^mme insensëe , j'eus la faîUesse de me prêter à. tontes ses folies. Adieu ma raison. Voilà monsieur le bachelier de Salamanque changé en chevalier errant. Nous commençâmes, la n»arqnise et ntoi, à nous parler en héros romanesques. J'emprnntai le style du chevalier du Soleil , et elle celui de la princesse Lindabrides. Nous avions tous les jours des entretiens sur le haut ton j mais il arrivait quelquefois par malheur que Théroïne devenait un peu trop tendre , et le héros trop passionné.
Tandis que je vivais chez la marquise , comme Renaud dans le palais d'Armide , j'appris une nouvelle qui détruisit mon enchantement. On me dit. que le capitaine Torbellino, époux de ma princesse, était sur le point d^arriver de Lombardie, et Ton m'avertit en même temi>s qne c^était
un homme violent et jaloux. Pour dvi ter toute discussion , et u'airoant point les combats singuliers , quoique chevalier errant , je pris la sage re'solution de mVloigner de Tolède , ce <(ue je fis avec d*autant plus de raison , qu'il y avait iiu logis nn vieux domestique tout dévoué à son maître, et qui, par les rapports qu'il pouvait lui faire , m'aurait expose' à devenir la victime du ressentiment du mari , après avoir été le martyr du tempérament delà femme .