HISTORIQUE
C’est en 1906 que MorGan [44] fit connaître la découverte, dans les selles de nourrissons atteints de diarrhée estivale, d’un bacille non décrit jusqu'alors. Les recherches sur ce nouveau germe furent activement menées de 1905 à 1908. A cette date, MORGAN publia, avec LEDINGHAM [45|, un travail d'ensemble sur la question.
La connaissance de la diarrhée saisonnière des nourrissons à fait bien des progrès depuis lors, sans que l’on soit parvenu à une compréhension totale de la maladie. Une explication purement bactériologique nous paraît aujourd’hui insuffisante. À cette époque, au contraire, le problème infectieux était le centre de la question. La découverte des bacilles dysentériques par SHiGA [55], KRuSE [38], FLEx- NER [26] devait conduire à la recherche de ces germes chez les enfants atteints de diarrhée saisonnière. Dès l’abord, les conclusions de cette étude paraissent discordantes. DuvaLz et BASSETT [25] trouvent effectivement les bacilles dysentériques dans les selles. Par contre, CHARLTON et JEHLE [15] considèrent que la maladie peut être causée par des microorganismes très divers et pas uniquement par des bacilles dysentériques. MorGAN, enfin, au cours des épidémies de 1905 à 1908, à Londres, met en évidence des germes nombreux, mais surtout, avec une particulière fréquence, le bacille qui porte son nom.
Au cours de l’été 1905, 58 cas de diarrhée sont étudiés, 28 cas sont étiquetés cliniquement diarrhée infectieuse aigué. Les malades ont des selles vertes, liquides, mais non sanglantes. 30 cas correspondent à la diarrhée catar-
rhale. Les selles ont un aspect voisin; dans 4 cas elles contiennent du sang. À partir de ces selles, MorGAN isole dix-huit types de germes. La plupart sont semblables ou identiques à des bacilles déjà connus. Mais l’un d'eux. n° 1, a une importance toute particulière puisqu'il se rencontre dans 28 cas sur 58, et qu’il présente des caractères bactériologiques spéciaux. Il s’agit d’un bâtonnet mobile, flagellé, plus petit que le bacille d'ÉBERTH. Ses propriétés biochimiques sont bien particulières. Il est pathogène pour le Rat et le Lapin chez qui il détermine un syndrome diarrhéique. Enfin, on ne le retrouve pas chez des enfants normaux pris comme témoins. Il est, par contre, découvert chez une infirmière s’occupant des enfants atteints de diarrhée et ayant contracté la maladie.
Au cours de l’été 1906, le bacille de MorGan n° 1 est de nouveau isolé quinze fois sur trente-quatre cas de diarrhée infantile étudiés. Les caractères culturaux sont les mêmes. MorGAN signale cependant leur variabilité en ce qui concerne le petit lait et le glucose. Il montre que le germe est aussi pathogène pour le Singe, et précise les caractères antigéniques. L’isolement du même bacille dans un pourcentage important de cas au cours des années qui suivirent pouvait faire croire à son individualisation définitive.
En réalité, les discussions autour du bacille de MoRrGaAN n’ont pas cessé depuis 1906. Le rôle pathogène, la position systématique du germe, la légitimité de son individualité ont été tour à tour débattus. Déjà, en 1908, dans la discussion qui suit la communication à la Royal Society of Medecine, TWorT [61] conteste avec àpreté la nécessité d'isoler une nouvelle espèce de bacille dysentérique sur des caractères culturaux minimes qui traduisent peut-être les mutations d’une même espèce. Dans ces conditions, il n°y a pas de raison, étant donné les diverses possibilités de comportement d’un même germe, de ne pas multiplier à l'infini les classifications.
C’est dailleurs de la labilité des caractères du bacille+
PSE TRES
de MorGan qu'est née l’extrême indécision des bactériologistes vis-à-vis de sa position systématique. Jusqu’en 1936, ce point particulier fit l’objet de discussions nombreuses, et l’on peut dire, avec Brisou [11], que le bacille de MorGan a fait le tour des classifications. Pour MoraGan et LEDINGHAM, les caractères du type n° 1 semblent nécessiter la création d’une nouvelle espèce. Par contre, la plupart des auteurs suivants cherchent à le faire entrer dans un cadre déjà connu : les auteurs danois BAHR et THom- SEN [3], THJOTTA [57], puis JoRDAN, CRAWFORD et Mac BrooM [36] le rangent dans le genre Escherichia. BESSON et DE LAVERGNE {5}, DOPTER [20], MAGHERU [43] le classent parmi les Salmonellas. TRIBONDEAU et FICHET [60], DELILLE et collaborateurs [18], d'HERELLE [33], SELIGMANN [53], NÈGRE [47], LOYGuE et HAGUENEAU [41], Doucras [21), GLYNN [29], DupGEoN [22] décrivent des types voisins du bacille de MorGan et les considèrent comme des pseudoou para-dysentériques.
Beaucoup d’auteurs insistent sur Le fait que ses caractères morphologiques et culturaux sont inconstants (CASTEL- LANI [13], BAHR, TRIBONDEAU et FICHET, THJOTTA). Il n’est pas certain, par conséquent, qu’il s'agisse d’une seule espèce plutôt que d’un groupe hétérogène ayant le même comportement cultural.
Certains, au contraire, ont proposé de créer un groupe spécial. Fuzron [28], étudiant, en 1943, diverses souches de Salmonella columbensis, souligne les caractères communs avec le bacille de MorGaN et demande que lon crée un genre spécial, Morganella pour ces deux variétés.
L'opinion actuelle, avec cependant quelques restrictions, est de ranger le bacille de MorGax dans le genre Proteus. Ce point de vue date du travail de Rauss, en 1936 [491]. Il fut adopté dans la suite par les principaux auteurs qui ont étudié le germe : SEVIN et BUTTIAUX [54], RusTIGIAN et STUART [52], BERGEY [10], RiBeïRo [51]. Cette opinion est basée sur les caractères culturaux, d’une part, et, d’autre
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part, sur certaines communautés antigéniques. Nous verrons que la clinique nous offre aussi des arguments dans ce sens. 18
A ce point de vue, d’ailleurs, la littérature médicale n’est pas aussi riche que dans le domaine bactériologique. Si la position systématique, les caractères biologiques du bacille de MorGAN paraissent définitivement établis à lheure actuelle, son rôle pathogène, sa sensibilité à la thérapeutique, son épidémiologie constituent des problèmes insuflisamment élucidés. Peu de travaux ont été faits dans ce sens. L'analyse de l’origine des souches étudiées par les divers bactériologistes que nous avons cités permet cependant de se faire une idée du rôle pathogène du bacille. En particulier, RIBEIRO a insisté récemment sur les cas de septicémies et de méningo-encéphalites, ce qui montre que P. Morganii n’est pas uniquement responsable d'infections focales digestives.
ÉTUDE BACTÉRIOLOGIQUE
En faisant l'historique de nos connaissances sur le bacille de MORGAN, nous venons d’insister sur les discussions relatives à sa position systématique. Nous ne reprendrons pas les arguments développés par les auteurs en faveur des différentes solutions qui ont été proposées. En effet, depuis Rauss, la plupart des bactériologistes qui se sont intéressés à ce germe s'accordent pour le ranger dans le genre Proteus. En particulier, c’est cette opinion qui est adoptée dans le Bergeys’ manual of determinative bacteriology. Nous allons voir, en rapportant les caractères bactériologiques, que la dénomination Proteus morganii est tout à fait justifiée. Selon le schéma classique, nous étudierons successivement : la morphologie, les caractères culturaux, les propriétés biochimiques, la structure et les propriétés antigéniques. Nous dirons aussi quelques mots de la résistance in vitro aux antibiotiques.