‹ Le bactériophage; son rôle dans l'immunitéChapitre 8 sur 78 · EXPÉRIENCE FONDAMENTALE · texte numérisé non relu

EXPÉRIENCE FONDAMENTALE

Voici l'expérience qui a servi de point de départ aux recherches qui vont être exposées.

Un sujet adulte, atteint de dysenterie grave à Bacille de Shiga, était en traitement à l'hôpital Pasteur. Je prélevais journellement une dizaine de gouttes de ses déjections que j'introduisais dans un tube de bouillon. Après une nuit à l'étuve, l'émulsion était filtrée sur bougie Chamberland. A un nouveau tube de bouillon, préalablement ensemencé avec le Bacille dysentérique de Shiga, j'ajoutais une dizaine de gouttes du filtrat, puis je le plaçais à l'étuve. Tant que dura la maladie, tous les tubes préparés chaque jour de la même manière, donnèrent une culture normale de bacilles dysentériques. Un jour, le tube préparé la veille resta stérile : renseigne-

fflenis pris, le malade présentait une amélioration notable, rapidement suivie d'une franche convalescence.

Au bouillon ensemencé et additionné de filtrat, resté en apparence stérile, j'ajoutai une émulsion de bacilles de Shiga, provenant d'une culture jeune sur gélose, de manière à obtenir un louche franc. Le tube fut placé à l'étuye : après une douzaine d'heures il était limpide.

Les déjections ayant servi à préparer le filtrat contenaient donc un principe qui dissolvait le Bacille dysentérique.

J'ajoutai alors une goutte de la culture lysée, à une culture récente en bouillon de bacilles de Shiga : une quinzaine d'heures plus tard la culture était lysée à son tour. J'effectuai de même plusieurs passages successifs, introduisant chaque fois une goutte de la culture précédemment lysée dans une nouvelle culture de bacilles de Shiga : Faction, loin de diminuer d'intensité, s'exaltait à chaque passage ; la lyse s'obtenant de plus en plus rapidement.

Le principe lytique provenant des déjections était donc cultivable en série.

Additionnant une culture jeune de bacilles de Shiga en bouillon d'une quantité très faible d'une de ces cultures lysées, soit un cent millième de centimètre cube, et étalant de suite, puis après une, deux, trois heures d'étuve, une goutte de cette culture sur des tubes de gélose inclinée, j'obtins, après incubation, des cultures présentant des particularités intéressantes. Dans le premier tube, la surface de la gélose était recouverte d'une couche normale de bacilles dysentériques, mais avec deux plages circulaires, d'environ 2 mm. de diamètre, nues, sans trace de culture apparente. Le second tube de gélose, ensemencé i h. après le début de l'action, présentait six de ces plages ; dans le troisième il y en avait une centaine, enfin la gélose du quatrième ne portait aucune culture apparente.

J'avais donc une nouvelle preuve que le principe lytique se multipliait réellement et de plus que ce principe était condensé sous forme de particules actives. L'élément, origine du phénomène de la lyse, étant constitué par des masses qui se déposent sur la gélose en des points définis, chaque masse étant susceptible de se multiplier (puisque, indépendamment de l'action en série, elle donne naissance à une colonie), ne pouvait être autre chose qu'un ferment figuré, un être vivant, parasite des bactéries ; on ne peut en effet se représenter un ferment soluble, une diastase, se multipliant sous forme de granulations concentrant leur action sur des points définis.

Comme on le verra au cours de cet ouvrage, toutes les expériences, sans une exception, concordent pour montrer qu'il s'agit d'un microbe, et même d'un microbe qui présente toutes les caractéristiques principales des microbes, y compris la fixation du complément sous l'influence d'un sérum anti.

En employant le mot « microbe », ou mieux « ultramicrobe », suivant l'heureuse expression de Calmettb, je donne à ce mot son sens réel de « petit être vivant », sans aucune présomption sur le règne auquel il peut être rattaché. Est ce une bactérie, un protozoaire, un champignon? Je l'ignore, ses dimensions sont trop réduites pour qu'on puisse espérer résoudre la question par Tobservation directe au moyen des instruments optiques actuels. Serait-ce même une cellule infiniment petite, un organite, provenant d'un organisme supérieur, cellule indéfiniment cultivable en série in vitro aux dépens des bactéries et se comportant dès lors comme un être autonom-c? C'est peu probable, mais nous n'avons toutefois pas le droit de rejeter a priori aucune conception s'accordant avec le fait, démontré par l'expérience, que le principe lytique, que j'ai dénommé Bacteriophagum intestinale ou Bactériophage, est une particule qui se multiplie aux dépens de la substance des bactéries, capable par conséquent d'assimilation, et qui est indéfiniment cultivable en série, in vitro, sous sa forme filtrante. Je dis qu'il s'agit d'un être vivant parce que l'assimilation et la reproduction sont précisément les caractéristiques de la vie.

Je terminerai cette entrée en matière par un mot au sujet du terme « Bactériophage » qui a été critiqué. Je n'ai évidemment pas pris le suffixe « phage » dans son sens strict de manger, mais dans <;elui de « se développer aux dépens de », sens qu'il a d'ailleurs fréquemment dans la terminologie scientifique. Certains protozoaires, par exemple, sont parasités par lu chitridinée « nucleophaga », qui se développe à l'intérieur du noyau. C'est exactement le même sens qu'il faut donner au terme « phage » dans le mot « Bactériophage ».

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