DERNIER CHAPITRE
Les dernières lignes de ce livre étaient écrites lorsque les journaux de Nouvelle-Calédonie, par des récits navrants, vinrent nous démontrer que le gâchis pénitentiaire ne faisait que s'accentuer et prendre des proportions désastreuses. Toujours le même procédé de clémence à outrance à l'égard des plus dangereux et des plus vils scélérats ; des condamnés à mort et éternellement commués sont laissés en pleine liberté au milieu des brousses calédoniennes ; ils y pillent, assassinent et forment des bandes qui terrorisent la Colonie ! Et les malheureux surveillants militaires se débattent comme des héros, au milieu de cette tourbe à laquelle on livre le pays par suite de considérations humanitaires insensées et qui aboutissent finalement à des tueries abominables. Ces récits, qui sont l'histoire actuelle de la transportation aux Colonies, auront-ils assez d'éloquence pour convaincre enfin nos députés, nos sénateurs, notre gouvernement ?
Quant à nous, nous ne saurions mieux terminer la tâche que nous nous sommes imposée qu'en plaçant sous les yeux de ceux qui s'intéressent à ces graves
questions de sécurité publique : i^ le récit d'un drame qui vient encore de jeter l'épouvante et le découragement parmi nos braves colons calédoniens et dans lequel un forçat, déjà condamné à mort, joue le premier rôle ; 2° la lettre d'un surveillant militaire à l'un des journaux de Nouméa, lettre qui dépeint exactement et en termes convaincus une situation déplorable. Ces lignes sont comme le râle de la surveillance agonisante en face du parti pris de l'Administration pénitentiaire de tout sacrifier au système de régénération qu'elle exploite si étrangement aujourd'hui.
Ces documents établissent une fois de plus la nécessité de réformer le bagne, de prendre rigoureusement à l'égard des forçats les mesures qu'impose réellement le danger qu'ils font courir à la société.
Tentative d'assassinat sur le surveillant Olivieri (mars 1886).
Une tentative d'assassinat a été commise à Ouégoa sur la personne du surveillant Olivieri. L'enquête ouverte sur cette affaire a amené des découvertes d'une gravité particulière que nous sommes en mesure de faire connaître à nos lecteurs d'une fiiçon assez complète.
La mine de laMérétrice avait reçu un effectif de 50 condamnés qui devaient travailler à son exploitation.
La garde de ces condamnés avait été confiée à deux surveillants choisis parmi les meilleurs agents delatransportation, le surveillant de i'*^ classe Olivieri et le surveillant de 2*" classe Villenet. Le premier remplissait les fonctions de chef de camp.
Le 3 février le surveillant Olivieri, se rendant à son gourbi, remarqua que le cheval qui servait au transport des vivres pour le camp n'était plus à la place où il était habituellement attaché.
— Il se mit à sa recherche et le retrouva attaché à dix mètres environ de son gourbi. Il remarqua que la corde avait été coupée avec un instrument tranchant; la chose avait donc été faite avec intention.
Il entra ensuite dans son gourbi et se baissa pour ramasser un poulet qui était mort devant la porte et qu'il voulait jeter dans la brousse. Il reçut alors sur Tépaule un coup violent qu'il attribua à la chute d'un arbre. Au moment où il relevait la tête, il reçut (in deuxième coup. Il vit alors qu'il avait affaire à un condamné armé d'une hache; les coups n'avaient pas été fort heureusement assez violents pour le terrasser ; mais il allait en recevoir un troisième, lorsqu'il se jeta instinctivement sur l'assassin et parvint à lui arracher son arme.
L'assassin, une fois désarmé, n'eut qu'à se laisser glisser dans la pente et il échappa ainsi aux regards du surveillant Olivieri.
Sur ces entrefaites, arrive le surveillant Villenet qui voit son collègue blessé et qui aperçoit l'assassin se dissimulant dans la brousse.
Villenet prend le fusil d'Olivieri et fait feu, mais les arbres Tempêchent d'atteindre le fuyard.
Nous croyons devoir dire tout de suite que le surveillant Olivieri ne voulut pas quitter son service pour se remettre de ses blessures et qu'il fut soigné sur place par M. Raymond, médecin de i""* classe, qui vint le voir avec M. Peignet, surveillant principal, chef du camp de Ouégoa.
Le surveillant Villenet était venu trouver son collègue Olivieri pour lui annoncer de son côté une grande nouvelle. Trois condamnés de son chantier venaient de s'évader. C'étaient les nommés GodebertjGousset et Courtin. Ce dernier n'était autre que l'auteur de la tentative d'assassinat commise au même instant sur la personne du surveillant Olivieri. Courtin s'était évadé en emportant une hache qui devait lui servir à commettre son crime.
La veille, une première évasion s'était produite, celle de
Quionvar, n° 16,348; on retrouvera cet individu plus loin; il
y avait donc quatre évadés de ce camp qui battaient la campagne.
Ces évasions ne tardèrent pas à prendre des proportions encore plus sérieuses. Le 11 février, à cinq heures du matin, huit condamnés, les nommés Gééner, Mandé, Gobert, Gesselin, Grasse, Mathieu, Cordueil et Pelaud s'évadèrent après avoir volé les vivres de la Cambuse, ainsi que les armes et les mun tions du surveillant Villenet. Bref, en quelques jours, le camp de la Mérétrice, composé de cinquante hommes, n^en avait plus que vingt-cinq ; tous les autres étaient partis.
Une battue fut aussitôt organisée par les indigènes de la tribu de Boudé que l'Administration pénitentiaire prit à sa solde pour la circonstance.
Les évadés, quoique nouveaux, avaient réussi à gagner les montagnes, et il fallut leur faire la chasse dans toutes les règles.
Le surveillant Villenet, indigné du vol dont il avait été victime, ne prit aucun repos avant d'avoir remis la main sur son voleur. Il le rencontra dans une gorge, muni encore de toutes ses armes dont il fut menacé. Il n'hésita pas alors à faire usage des siennes et tua raide le brigand.
Tous les évadés furent repris dans cette battue, à l'exception de Quionvar qui avait été arrêté précédemment près du camp par le surveillant Olivieri.
C'est par Quionvar, que l'on a connu la cause de ces évasions et le véritable projet des condamnés.
Ces individus n'avaient comploté rien moins que de tuer leurs gardiens et de gagner ensuite la montagne après avoir dévalisé le camp.
On devait se débarrasser d'abord du surveillant Olivieri, comme étant le plus expérimenté et par conséquent le plus difficile à surprendre .
Quant au surveillant Villenet, il devait être tué sur le chantier.
L'exécution du premier acte de ce drame avait été confiée au condamné Courtin. C'est ainsi que s'explique sa tentative sur le 'surveillant Olivieri.
Courtin devait se trouver dans le gourbi lorsque le surveillant s'est présenté. Celui-ci s'étant baissé à l'entrée, l'occasion était
bonne pour frapper; l'assassin ne Ta pas manquée. Quant au cheval, il avait été détaché et rapproché du gourbi, parce qu'il devait servir à transporter le butin dans la brousse.
Courtin a été arrêté le 5 février à la Roche-Mauprat, par M. Equoy, propriétaire.
Ces malfaiteurs, au nombre de vingt-quatre, sont arrivés à Nouméa samedi soir, sur YOcean-Queen. Ils étaient escortés par les surveillants Olivieri, Villenet et Chevalier. Le premier peut à peine se servir de son bras gauche.
Toute la police indigène du chef-lieu avait été mise sous les armes pour recevoir ce convoi, qui a été conduit aussitôt au pénitencier-dépôt.
Tous les surveillants militaires du chef-lieu qui n'étaient pas de service étaient également venus au quai pour témoigner de leurs sympathies au surveillant Olivieri.
Voici les états de service de M. Olivieri, qui a failli devenir la victime de ces misérables :
Olivieri (Jacques-Antoine), né le 21 mai 1845, ex-sergent au 12' de ligne, 21 ans de service dont 12 dans le corps des surveillants militaires.
Sujet d*élite, proposé pour le grade de surveillant-chef, inscrit le troisième au tableau d'avancement, proposé pour la médaille militaire.
En voilà assez pour faire ressortir toute la gravité de ces attentats contre les surveillants militaires. Les meilleurs agents ne sont pas à l'abri des crimes tramés par les forçats. C'est au contraire contre eux que se dirigent d'abord les coups. Il faut aussi remarquer que l'individu choisi pour frapper le surveillant Olivieri avait été déjà condamné à la peine de mort; on l'avait pris exprès.
Voici maintenant la lettre du surveillant militaire J. L. aux journaux de Nouméa, à la suite des faits cidessus et de l'assassinat du surveillant Lavergne commis quelques jours avant.
Monsieur le Rédacteur,
En donnant les détails de l'horrible assassinat dont le surveillant Lavergne a été victime, vous parlez d'une rumeur qui ferait supposer que la vie de cet^gent aurait été jouée à l'écarté.
Vous ajoutez qu'il n'y aurait absolument rien d'invraisemblable à cela, et je suis de votre avis. Je suis moi-même surveillant militaire et j'ai plusieurs fois acquis la preuve que les forçats tiennent notre existence sur le tapis. Pour ce qui concerne le surveillant Lavergne, je puis vous assurer que mon malheureux camarade avait la conviction que sa vie avait été jouée.
Lorsque Lavergne revint de la brousse, j'étais à Nouméa. Le jour de son arrivée, il vint avec sa femme m'entretenir des raisons qui les obligeaient à rentrer. Je me rappelle parfaitement qu'il me dit alors : « Je sais que les forçats out joué ma vie à l'écarté; j'ai besoin de me tenir sur mes gardes. » Ce sont ses paroles textuelles. Il n'y a donc plus de doute aujourd'hui; le malheureux n'avait que trop bien compris.
C'est un fait que Vinstruction jera peut-être bien de mettre en lumière.
Vous faites suivre aussi les détails navrants de ce drame de quelques lignes à l'adresse des prétendus philanthropes qui s^obstinent à s'apitoyer sur le sort des pires scélérats, lorsque le bon sens indique qu'il faudrait au contraire les traiter avec la dernière rigueur.
C'est un triste signe des temps que nous traversons .
Les assassins se font un jeu aujourd'hui de verser le sang de leurs semblables. Ils n'ont plus rien à craindre de la justice humaine, ils sont assurés de trouver protection auprès du Chef de l'État, dans le cas où la loi viendrait à les frapper.
A l'heure actuelle, les conseils de guerre paraissent ne plus compter en Nouvelle-Calédonie. La Justice, devenue un simulacre, n'a plus d'action. Les magistrats rendent leurs jugements par acquit de conscience, mais ils ne se font aucune illusion sur
le sort qui leur est réservé. On exécute à Paris, dans toute la France, dans toutes les Colonies françaises, excepté en Nouvelle- Calédonie où il y a plus de criminels que partout ailleurs.
Ce système d'absoudre invariablement les assassins n'est pas autre chose que la glorificarion de l'assassinat. Un condamné a tué un de ses co-détenus ou son gardien. Voyez-le comparaître devant le conseil de guerre ; il est sûr d'avance de ce qui Tattend; il en aura à perpette, comme ils disent.
Ne vous rappelez-vous pas l'attitude de Dintroux, un des assassins de l'indigène Pedro ? En entendant la sentence : condamné à mort y il ne trouve rien de mieux à dire que ceci: « Nous avons eu cependant un défenseur bien éloquent! » Et le défenseur n'avait pas ouvert la bouche.
Voilà un condamné à perpétuité qui tue de nouveau. On le remet à perpétuité ; n'est-ce pas avilir la loi et ridiculiser la Justice ?
Et six mois après son nouveau crime, Tasssassin revient tranquillement au milieu de ses camarades, les mains dans les poches. • Toujours à perpette ! voilà comment on se tire d'affaire. Quel effet désastreux cette impunité ne produira-t-elle pas sur les autres ? On le regarde comme un triomphateur.
Et nous, qui avons vu couler le sang de nos camarades, seronsnous réduits à courber la tête devant nos assassins ? Voilà, en quelques jours, le surveillant Lavergne lardé de coups de couteau et Olivieri frappé de deux coups de hache. ^Si, en présence de ces faits, quelques-uns d'entre nous sont partisans du laisser-aller, d'autres sentent le sang leur monter au visage; et alors, si le revolver est quelquefois un peu prompt à parler, à qui la faute ?
Qui doit avoir raison le dernier ? La bête féroce ou le dompteur ?
Nous sommes victimes d'un mal particulier que les savants appellent, je crois, la névrose. C'est la névrose du meurtre qui sévit aujourd'hui. Ce mal est si grand que la presse entière s'en est alarmée. En France, on l'attribue à une crise morale. Mais cette crise, à qui la devons-nous, si ce n'est aux agissements de
certains humanitaires qui prétendent voir dans les assassins des malheureux qu'il faut plaindre et non condamner ?
Nous avons vu, sous l'administration de ce bon M. Fallu, les effets de ce système: le bagne, livré à lui-même, sans discipline, les plus mauvaises passions surexcitées par Talcool, les surveillants menacés, frappés e't, chose plus honteuse encore, dénoncés dans des lettres calomnieuses que les forçats écrivaient au Chef de la colonie, sous enveloppes cachetées.
La multiplicité des crimes, voilà l'héritage que la Colonie a recueilli de l'Administration de ce grand réformateur! Aussi TAdministration actuelle, malgré toute sa bonne volonté, n'a-t-elle pas encore pu rétablir la discipline du bagne, et elle n'y arrivera pas, tant que notre système pénitentiaire n'aura pas été radicalement réformé.
Au nom de la justice, au nom même de l'humanité, il est temps de revenir à l'application sévère des lois. Que ceux qui attentent à la vie d'autrui sachent bien qu'on prendra la leur en échange, et alors les assassins s'arrêteront dans leurs sinistres exploits, ou du moins ils regarderont à deux fois avant de les commettre.
Surveillant-militaire.
Nous ne sommes point, répétons-le même après les lignes qui précédent, partisan de la peine capitale; elle nous paraît non seulement immorale, mais inutile. Nous sommes convaincu, d'autre part, que le surveillant J. L. n'invoque cette extrémité que parce qu'il sait mieux que personne combien la pénalité au bagne est dérisoire. Si, à un moment donné, la cellule rigoureuse et la fliim menaçaient sérieusement les endurcis auxquels l'Administration de la transpor-
tation semble vouloir sacrifier la Colonie, M. J. L. n'aurait pas à songer à la peine capitale... Car il n y a pas de nature perverse et de malfaiteur endurci que ne parviennent à dompter ces deux ennemis de la race humaine: l'isolement et l'insuffisance de nourriture! Et, avant de crier à la torture, au martyre, que l'on songe à la société entière menacée, aux innombrables victimes qui, de tous côtés, crient vengeance; que Ton songe bien que c'est en reculant devant la sévérité de la peine que l'on réduit le surveillant à tuer le forçat et que l'on arrive à rendre la guillotine nécessaire !