CHAPITRE XV
Mais nous avons dit que, contrairement à bien des auteurs, à certains économistes qui, d'après les résultats acquis, prétendent que cette colonisation est une utopie, nous avons dit que nous croyions jusqu'à un certain point à la possibilité d'une colonisation pénale.
Cest le second acte du drame de la transportation. Avec les procédés actuels, nous avons démontré qu'il n'y a pas de colonisation possible; nous avons dit que l'on sacrifiait la Colonie à une utopie ; nous avons montré l'Administration centrale criant continuellement à l'Administration locale : Mais que faites-vous donc ? Pourquoi temporisez-vous ? Pourquoi ne mettezvous pas, selon nos recommandations expresses, le plus de condamnés possible en concessions déterre?... Comme si ce gâchis par ordre pouvait aboutir à quelque chose d'utile et de bon; comme s'il suffisait, pour coloniser, de placer un assassin devant une charrue! Nous trouvons dans un journal de Nouméa, en date du 14 janvier 1886, les réflexions qui suivent et qui dépeignent parfaitement la situation actuelle de la colonisation pénale à la Nouvelle-Calédonie :
... Et d'ailleurs, supposons que rAdminiscranon pénitentiaire établisse en concessions le plus grand nombre possible de condamnés. La colonisation sera-t-elle faite pour cela?
Non; la colonisation ne sera pas faite. Il suffit, pour en être convaincu, d'examiner ce qui s'est passé jusqu'ici dans les centres pénitentiaires.
Prenons Bourail, par exemple, le plus avancé de tous. Il serait curieux de rechercher combien de fois ces concessions ont changé de mains, avant de rencontrer un possesseur définitif. Il faudrait avoir !a liste de tous les concessionnaires qui ont abandonné les terrains ou que l'Administration a dû déposséder au bout de quelque temps à cause de leur paresse, de leur inconduite ou mênie de leurs crimes. Il faudrait enfin pouvoir calculer le chiffre énorme des dépenses occasionnées par la création de de ce centre : avances de vivres pendant trente-deux mois, soinsmédicaux,entretiendesroutes, transport des récoltes, etc. etc. L'Administration a eu beau prodiguer ses secours, le centre de Bourail n'est pas fait. Elle n'aurait qu'à en retirer sa main trop généreuse, tout cet échafaudage de colonisation factice s'écroulerait.
Nous savons qu'on a beaucoup médit en France de la colonination libre. On a prétendu notamment qu'elle avait toujours été à la remorque de la colonisation pénale. Il suffit, pour donner le plus formel démenti à celte allégation, de citer d'abord toutes les tentatives faites par les colons libres pour l'exploitation de la canne à sucre. Si ces exploitations n'ont pas réussi, il n'en est pas moins vrai que la tranporcation ne fait que glaner aujourd'hui dans les terres défrichées et mises en valeur par l'élément libre.
Et Moindou? et Canala? Nous serions curieux de savoir quelle part revient à l'Administration pénitentiaire dans leur développement. Ce sont des colons libres, ceux-là, ils n'ont pas eu besoin de se faire nourrir et héberger par l'Etat, pendant trente-deux mois; ils se sont tirés d'affaire tout seuls, en dépit
des déboires et des vexations de toutes sortes que leur imposait le voisinage de la transportation.
Eh bien, qu'on mette en comparaison ces deux centres avec tous ceux de la transportation. Qu'on cherche dans toutes lesconcessions des hommes comme MM. Laurie et Evain, de Canala, comme M. Boyer, de Moindou!
Et quand ils existeraient, ils sont d'avance réduits à l'impuissance, parce qu'ils manquent de l'élément nécessaire à toute entreprise, le crédit, la confiance. Tel est, en effet, le vice radical de la colonisation pénale. Elle ne peut rien par ellemême.
Dites, par exemple, à la transportation de monter une compagnie par actions, de recruter des capitaux à l'étranger pour une grande exploitation industrielle ; cela lui est interdit.
La colonisation mixte, telle que la comprenait M. Michaux, est une utopie si l'on veut, mais elle a du moins un côté réalisable, car elle fait olace à l'élément libre.
La colonisation exclusivement pénale ne sera jamais que le bagne, le bagne infâme, paresseux et ruineux.
{Indépendant.)
Nous sommes de cet avis, en le modifiant, cependant. Nous considérons comme possible la colonisation mixte à condition qu'il n'y entrera que l'élément pénal qui aura fait ses preuves dans les conditions développées dans notre travail, qui aura, par ses habitudes de travail, des moyens assurés d'existence et pourra, de ce fait, reconquérir sa situation de citoyen français, sa réhabilitation parfaite. (Nous ne parlons que du libéré bien entendu.)
Aussi la présence du libéré mauvais, fainéant, incorrigible, n'est pas possible sur le territoire consacré à la
colonisation mixte; ce mauvais exemple, ce danger permanent doit être forcément relégué sur une terre à part.
Quant aux condamnés en cours de peine, quels qu'ils soient, nous n'en voulons à aucune condition comme colons, nous avons dit pourquoi, et nous n'avons plus à revenir sur ce sujet; nous ajouterons seulement que si l'on persistait dans cette voie Ton perdrait les condamnés eux-mêmes, la Colonie et peu à peu aussi la Métropole par l'affluence des bandits qui la ravageraient avec perspective d'une propriété pour punition!...
Après les travaux forcés, après la peine, le condamné arrivé à sa libération ou gracié, et qui aura des notes suffisantes, est le seul colon pénitentiaire que Ton puisse accepter. Alors il peut s'établir, se marier, appeler sa famille, et l'État a le devoir de lui prêter son aide et son concours ; puis liberté entière sur le sol pénitentiaire et application de la loi commune.
Nous touchons à la fin de notre tâche.
Il nous était pénible de connaître la situation étrange que nous venons de dévoiler sans prévenir nos concitoyens du danger que laisse planer sur notre société entière la mollesse de l'Administration pénitentiaire dans la répression. A^ow5 n avons rien dit de trop^ reste à savoir si nous en aurons dit asse\ pour émouvoir Vopinion publique et appeler l'attention de nos gouvernants sur l'opportunité de mesures sérieuses contre une situation pleine de périls.
A LA NOUVELLÉ-CALÉOOKIE 235
Le danger est imminent, certes, puisque le plus infâme scélérat a motif pour rire lorsqu'il entend sa condamnation à mort ou aux travaux à perpétuité; nous avons dit déjà que l'on a saisi des lettres de Calédonie dans lesquelles des forçats de Bourail disaient à leurs copains de Paris : — Mais que faites-vous là-bas ? si vous saviez comme l'on est bien ici, vous viendriez tout de suite!
Un ancien Gouverneur qui connaît Cayenne et Nouméa disait dernièrement devant nous : — due l'on invente toutes les turpitudes possibles et l'on restera encore au-dessous de la vérité à Tégard de ce qui se passe dans l'Administration de la transportation!
Nous terminerons par la copie d une lettre datée de novembre 1885, c'est-à-dire toute récente, qui nous est parvenue de Bourail, dont on peut contrôler les citations, qui nous montre que rien n'est changé et qui sera une dernière preuve de la nécessité absolue d'un changement radical dans la transportation.
Il s'agit du forçat Fréret, ancien caissier, condamné à vingt ans de bagne, croyons-nous, pour l'affaire de la Compagnie du Nord ; voici cette lettre :
« Vous vous souvenez qu'il fut fort question, il y a quelques années d*un établissement thermal très important qui devait se fonder à la baie de Prony. On annonçait, en effet, la prochaine édification d'un vaste hôtel contenant salons, bibliothèque, salles de bains et de jeux, d'un établissement en un mot où devait se trouver réuni tout le confortable imaginable. Cette vaste entreprise était due à l'initiative de M. Fréret, qui cherchait déjà, à cette époque, le placement rémunérateur d'une partie
236 LA COLONISATION PÉî^ALE
des millions de la Compagnie du Nord. L*oeuvre fut abandonnée à la suite de l'assassinat du condamné Charpentier, architecte et ami de Fréret.
« Quelque temps après, Tarrivée de ce dernier était annoncée à Bourail par les condamnés Cameigts (i) et Chiron, mis en liberté provisoire. Us s'abouchèrent avec divers commerçants de la place pour l'acquisition d'un fonds de commerce ; mais rien n'aboutit, le bailleur de fonds Fréret étant resté à l'île Nou. Il est bon de dire que le nommé Chiron a été condamné en même temps que Fréret et pour les mêmes motifs.
<c Le maintien prolongé de Fréret à Tîle Nou avait une raison : il y avait eu des projets d'évasion ; les préparatifs avaient été faits par un jeune homme venu d'Europe et qu'on disait être le fils de Fréret. La mèche fut éventée à temps. Ce jeune homme crut devoir se mettre prudemment à l'abri, et il est, depuis cette époque, en Australie, d'où il doit revenir incessamment.
« Fréret a été mis récemment en liberté provisoire et est nrrivé à Bourail avec le sieur Lamy. Il s'est rendu directement et librement chez ce dernier où, depuis, il n'a cessé d'habiter. Ses occupations consistent à boire, manger^ dormir^ se promener à cheval ou en voiture^ et faire grand bruit d'une fortune colossale quil se dispose à faire fructifier à BouraiL II est mis comme un parfait gentleman et on le prendrait bien plutôt pour le commandant du pénitencier g' w^/)^Mr/'w«J<î 5^5 «^mm/5/m. 11 promet d'acheter à peu près toutes les propriétés qu'on lui offre, mais il ne termine rien jusqu'à V arrivée de M""^ Fréret, qui est attendue prochainement avec le magot considérable annoncé. (C'est la réunion de la famille au condamné, prêchée par l'Administration.) Le fils Fréret attend en Australie le passage de sa mère pour revenir à Nouméa.
« Ce qui est positif, c'est qu'il y a une promesse formelle d'achat des concession et station du bétail du sieur Lamy (celui qui loge Fréret), moyennant la bagatelle de cent vingt-cinq mille
(i) Ancien chanoine, celui qui promenait son surveillant dans les cafés de Nouméa.
francs . Cette transaction doit se faire au nom et pour compte de j^me Préret, dès l'arrivée de cette dernière à Bourail. Il faut, en vérité, que M. Frère t soit bien riche ou que l'argent lui coûte bien peu pour mettre pareille somme à des propriétés qui représentent à peine le tiers de la valeur qu'il consacre à leur acquisition.
« En attendant, M. Fréret, qui possède évidemment de hautes protections, échappe à la loi commune. D'habitude, les condamnés qui sont dans le même cas, attendent au camp le débarquement de leurs épouses, ou ils sont mis en concessions pour procéder à un commencement d'installation. P(?wr M, Fréret, rien de pareil : il fait partie des condamnés du camp de Bourail, mais il est autorisé, par r Administration supérieure s. v. p,, à résider che:^ M. Lamy en altendant la réalisation des projets de vente dont les bases ont étéconvenues entre les parties intéressas et approuvas par M. le Directeur de l'Administration pénitentiaire.
« Dans ces conditions, un homme quel qu'il soit est vite et solidement posé dans un pays. L'arrivée d'un correspondant ou d'un neveu de Rothschild n'aurait pas produit plus de sensation. On oublie promptement, surtout par le temps qui court, que ce Monsieur, fatigué des coups de chapeau qu'il reçoit, sort tout fraîchement de Vile Nou (le bagne central) et quil y serait encore pour longtemps si une scandaleuse protection ne Ven avait pas fait sortir.
« Mais que dirait donc M. le Directeur de l'Administration pénitentiaire si les projets d'évasion qui ont avorté naguère à l'île Nou venaient à réussir du côté de Bourail où une tentative de ce genre a mille chances de succès... Eh ! eh! eh! Qui vivra verra !
« M'est avis que Fréret, qui me fait l'effet d'être un malin, n'a pas encore servi à l'Administration pénitentiaire la dernière farce qu'il lui réserve. I
(( Et ce sera bien fait ! Agréez. .. etc. »
Voilà ce que Ton fait des forçats dans les colonies pénitentiaires.
Avis au Parlement, au Gouvernement, à la France entière.