POUR DEUX APPRENTIS
Minimum 1 Maximum ofr.2o I ofr,3o
Quant aux apprentis, ils reçoivent un minimum de o fr et un maximum de o &. i ; .
Ainsi, comme on vient de le voir, pendant lapérii obligatoire des travaux forcés, pendant ce minimun quatre années dont le forçat doit justifier avant pouvoir aspirer à la mise en concession, il existe enc des accommodements avec la mansuétude de l'Adm stration pénitentiaire; le condamné un peu roubl qui sait ne pas trop taquiner ses surveillants et fa à point opportun, l'obséquieux avec ses chefs, an à se créer une petite situation assez confortable, a une paye et des gratifications. Même, s'il est agréj et habile dans son service, les fonctionnaires et employés se disputent cet oiseau rare, ils le tri forment bien vite en cuisinier, en jardinier, en lar quelconque, et nous en avons vu, à Nouméa, assassinaient la maîtresse de la maison où ils étai employés comme garçons de famille, parce que, disait ils à l'audience: « Madame n'avait plus pour nous mêmes prévenances et, depuis quelque temps, n avions remarqué que les heejsteaks laissaient à désirer »(s.
Beaucoup sont placés comme garçons de bureaux, comme écrivains, comme dessinateurs ; on en a vu qui faisaient marcher des bureaux entiers et jouissaient à un tel point de la confiance de leurs chefs qu'ils ont trouvé le moyen de délivrer des permis de mise en concession, etc., sans qu'on ait pu tout d'abord s'apercevoir de la fraude.
Nous avons sous les yeux une lettre d'un commissaire central de Nouméa établissant que certains condamnés, placés comme écrivains dans les bureaux (secrétaire de chef de camp), faisaient donner — moyennant rétribution — des emplois de garçons de famille à des forçats, de la pire espèce, mais qui parvenaient, à l'aide de leur concours, à obtenir du chef de camp des notes qu'ils ne méritaient point.
La notice ministérielle porte trace des efforts tentés par Tautorité centrale pour mettre un terme à de pareils abus; mais le ton des dépêches établit suffisamment qu'il n'est pas assez tenu compte de ces observations par l'Administration pénitentiaire :
Page 402, dépêche du 24. novembre 1882, au sujet de la tentative d'assassinat sur la fille du commandant du pénitencier de V\le Nou. — Page 42a, nouvelle dépêche du 9 mars 1883, constatant qu'il existe toujours des condamnés écrivains et les interdisant à nouveau .
Les forçats en cours de peine peuvent être placés chez les colons de l'intérieur pour y être employés aux travaux agricoles, au jardinage, à la garde du
bétail, et nous avons rencontré, dans ces conditions, des condamnéîs aux travaux forcés à perpétuité pour homicide volontaire ; ces hommes sont en pleine liberté au milieu de la population honnête; ils vont et viennent à cheval comme à pied et Ton en rencontre même en voiture, faisant le service des fermes dans les environs de Nouméa. C'est pour cette raison, et pour bien d'autres, qu'en i88i,par exemple, le Ministre se plaint que, sur un effectif de sept mille homtnes^ sans compter les libérés, trois cent soixante condamnés seulement ont été employés aux travaux des routes I C'est aussi avec cette singulière facilité laissée aux forçats dans l'exécution de leur peine qu*on est arrivé, en i8So, à constater six cent quarante-sept cas d'évasion sur les différents points de l'île ! Chez les colons, le forçat est nourri et payé comme un engagé ordinaire, l'indemnité fixée officiellement par l'Administration pénitentiaire n'est que de six francs par mois, il est vrai, mais l'engagiste sait parfaitement qu'il devra payer son engagé vingt, trente, et jusqu'à cinquante francs s'il ne veut avoir promptement des refus de travail, des simulacres de maladies, des observations désagréables, une existence intolérable qui doit amener une séparation à bref délai.
Des forçats en cours de peine sont souvent, aussi, attachés aux différents fonctionnaires qui circulent dans la colonie, lés géomètres, les conducteurs des ponts et chaussées, les officiers employés au cadastre, etc. Il n'est pas rare de rencontrer deux ou trois forçats, détachés de ces escouades, allant seuls à de longues
distances faire le service de pourvoyeurs et transportant à petites journées, dans la liberté la plus absolue, des dames-jeannes de vin ou de tafia!
Et si Ton veut bien examiner avec nous ce qui se passe dans l'intérieur du bagne même, on sera frappé bien plus encore de Y état actuel du travail forcé, de la façon dont il est effectué, de la situation du forçat par rapport au malheureux sous-officier qui le surveille, et par rapport au règlement qui le dirige.
Jadis, le fouet, la corde étaient la terreur du condamné ; il travaillait sous la terreur de leur menace; notre civilisation a dû abolir cette torture ignoble et aujourd'hui le forçat se rit des moyens coërcitifs que l'on oppose à sa force d'inertie et à son insolence. A chaque page le volume des notices porte trace de l'impuissance des surveillants et de l'innocuité des instruments de répression qui leur sont tolérés, et, partout où le surveillant poussé à bout essaye de prononcer la peine la plus effective, partout l'Administration centrale le rappelle immédiatement au règlement, si la punition n'est pas exactement celle qui doit s'appliquer au délit prévu par ce règlement :
Page 342: D... (n° 657), s^ classe, puni d'un mois de cellule pour refus de travail, ne devait être puni que de prison de nuit et de boucle double. H... (n® 2748), puni de quinze nuits de prison et de boucle double pour ivresse (récidive), n'aurait dû être puni que de la privation de salaire. B... (n° 2837), puni de huit mois de fer pour paresse au travail (récidive), ne devait être puni que de la privation de salaire, etc.
On voit par ces exemples qu'un forçat qui persiste à ne rien vouloir faire ne peut être puni que de la privation de salaire, et il n'est pas besoin d'insister sur l'efficacité que doit avoir cette punition sur un criminel endurci qui sait, d'autre part, que l'État est tenu de l'entretenir et de le nourrir quand bien même il s'obstine à ne rien faire, pourvu toutefois qu'il ait la prudence de ne pas proférer un refus positif et formel de travail, car alors on pourrait lui couper les vivres ! — Un forçat insoumis, puni d'une privation de salaire... Que Ton réfléchisse bien à cette énormité !
Il suit aussi, très évidemment, de ce qui précède que le condamné aux travaux forcés peut exécuter sa peine en faisant tout simplement un simulacre perpétuel de travail. Et, de fait, c'est exactement ce qui a lieu pour tous les forçats de Nouvelle-Calédonie ; il est avéré que le travail de dix condamnés ne vaut pas à beaucoup prés celui d'un homme libre.
Il est absolument écœurant, en passant prés des chantiers pénitentiaires, de voir ces centaines d'hommes s'étudiant à tromper la vigilance de leurs gardiens, se bornant à changer leurs outils de place lorsque passe le surveillant, et haussant les épaules d'un air de profond mépris lorsque celui-ci se permet une observation quelconque. Un jour, à la butte Conneau, prés du port de Nouméa, un condamné feignait de travailler en s'appuyant surson pic, le surveillant le rappela à l'ordre et le forçat, partant d'un éclat de rire, se retourna vivement et le perça de part en part d'un coup subit et violent de son terrible outil!
On dira évidemment que l'on peut s'attendre à tout de misérables déjà condamnés pour les crimes les plus horribles; mais c'est précisément la raison pour laquelle on doit constamment être sur la défensive, pour laquelle la plus petite infraction doit être punie de la peine la plus grave, pour laquelle enfin certaines catégories de malfaiteurs doivent être isolées du reste des humains. Comment! le législateur a voulu aggraver la peine des travaux forcés en la compliquant de celle de la transportation, et voilà que ces peines combinées restent inférieures à celle de la réclusion ordinaire ? Et voilà que l'on rencontre sur des chantiers ouverts, sur des routes au milieu des champs et des bois, des malfaiteurs condamnés plusieurs fois à mort, à raison de trente à cinquante pour un seul surveillant ?
« Le 2 février 1883, soixante-quinze (75) condamnés de la cinquième r/ûf5j^ arrivaient à Bouloupari, localité de la côte ouest, et étaient dirigés immédiatement, sous la conduite d*un seul surveillant, près de la rivière Oua-Tchoué, où ils allaient construire leur propre camp ; ils allaient commencer par occuper de simples abris en branchage l »
« Tout le long des routes, ce sont des condamnés qui servent de cantonniers. »
Veut-on connaître plus particulièrement les individus que le gouvernement local, avec une obstination d'autant plus coupable que les malheurs ont été plus nombreux, persiste à laisser sur les routes sous une surveillance insuffisante, dans une liberté à peu prés
absolue? Eh bien! nous pouvons offrir trois types épouvantables : les forçats, assassins, récidivistes Jugeaux, Ravaud et Dintroux. Le plus âgé n'a pas trente ans; l'un d'eux a été deux fois déjà condamné à mort, un autre n'a échappé à la guillotine que par raison d'âge, le troisième est un fanfaron du crime, il a dixneuf ans, il a déjà tué le maître et la maîtresse d'une maison où il avait reçu l'hospitalité, et, aussitôt arrêté, il demandait une cigarette à son gardien et criait au fils de ses victimes :
« Tu as été bien heureux de ne pas être là, tu y aurais passé comme les autres ! »
Depuis leur arrivée à la colonie, ces trois personnages sinistres ont continué leurs traditions; Ravaud a toujours le couteau à la main, et quand il frappe il voit rouge et frappe avec rage ; il a commis sur ses compagnons de bagne plusieurs tentatives de meurtre; néanmoins l'Administration pénitentiaire n'hésite pas à les envoyer au milieu de la brousse, au pied du mont d'Or, dans une contrée où vivent disséminées dans un véritable désert plusieurs familles de colons; là, ces trois braves ouvriers de la transportation et nombre de leurs compagnons sont placés dans un campement ouvert, sous la surveillance d'un ou deux sous-officiers, et chaque nuit des incursions et des vols font trembler le voisinage. Enfin le trio prend définitivement la clef des champs; pourvus d'armes dangereuses, ils se mettent en campagne à la recherche d'une embarcation qui
leur permettra de filer en Australie... Malheur au brave colon, malheur à toute honnête créature qui se trouvera sur le passage de ces monstres!... Soudain un surveillant militaire, escorté d'un condamné et d'un indigène, leur barre le sentier; il fait nuit et il les distingue à peine à la lueur de la lanterne dont il est muni; il leur ordonne de faire demi-tour et de remettre les cassetêtes dont ils sont munis au canaque Pedro qui va les cacher dans les brousses et revient ensuite se mettre à la tête de la colonne pour la guider à travers l'obscurité et le désert; mais tout à coup Dintroux et Ravaud s'élancent et ouvrent le ventre au pauvre indigène avant qu'il ait pu pousser un cri, avant que le surveillant ait pu voler à son secours. Les deux assassins disparaissent dans la brousse, et le troisième, frappé d'une balle à Tépaule, joint les mains et demande grâce. Ravaud et Dintroux furent repris par le surveillant Rossi, et Ravaud disait qu'ayant été deux fois condamné à mort, il se faisait fort de prendre tout sur lui... Ces malheureux ont été recondamnés encore une fois à la peine capitale... Ont-ils été exécutés? Nous n'avons pas eu le courage de chercher à nous en assurer! S'ils ont été encore une fois graciés, nous les retrouverons en campagne! duelle pitié! Mais enfin nous constatons la bénignité des travaux forcés à la Nouvelle-Calédonie, et comme les faits constituent des preuves incontestables, nous croyons devoir citer des faits qui suffisent à établir à eux seuls tous les inconvénients du système déplorable que peut autoriser la loi de 1854 mise en action par l'Administration pénitentiaire actuelle.
A LA. KOUVELLE-CALÉDONIE 53
Nous lisons dans le numéro du 24 décembre 1883 d'un journal de Nouméa :
Le fameux Carteron, le misérable qui a tu6 l'année deniïÈre, sur la route, un canaque de M. Gaertner, s'est évadé dernièrement du camp disciplinaire de Tomo. Cette nouvelle avail répandu la terreur sur les stations voisines. Carteron avait manifesté des projets de meurtre. Il a été heureusement arrêté à h Font-Wari quelques jours après, et nous croyons savoir que l'Administration pénitentiaire est résolue cette fois i ne plus envoyer ce malfaiteur sur les routes.
Les punitions n'existent plus, les faits les plus graves n' entraînent que des pénalités dérisoires. Nous avons vu dernièrement l'illustre Frollet, dît Mérac, que le conseil de guerre venait de condamner pour évasion, et qui était immédiatement renvoyé sur les chantiers d'où il s'évadait encore au bout de huit jours.
Et voici encore ce Carteron, condamné à mort pour assassinat, commué et renvoyé sur les routes d'où il s'évade avec l'intention avouée de recommencer !
Et, dans la même colonne, nous trouvons ceci :
Nous apprenons qu'un canaque au service de M^'B..., dont il gardait le bétail à la Dumbéa, vient d'être éventré par deux évadés; le Procureur de la République procède aune enquête, (!)
Partout, et à toute date, des faits monstrueux, dus à la mauvaise application de la loi sur la transportation, dus à la négligence des fonctionnaires de l'Administration pénitentiaire, au système déplorable recommandé avec instance par l'autorité centrale.
En date du lundi 1 1 août 1884, on écrit de Bourail :
Le condamné Fenayrou, dont vous avez parlé dernièrement dans V Indépendant, est toujours employé à la pharmacie ; Fenayrou continue malgré tout à faire sa peine sans pane; on se demande où est Yexpiation, où est la réparation due à la société, pour les criminels que TAdministration traite d'une façon si privilégiée dès leur arrivée au bagne ?
Fenayrou a été mis depuis aux écritures à l'île Nou ! C'est ainsi qu'il fait son bagne.
En date du 5 septembre 1885, un autre journal de Nouméa nous apporte la preuve que les condamnés sont toujours employés dans les bureaux où ils expient leurs crimes de la façon la plus encourageante; voici ce que dit ce journal :
M. Cahen (directeur par intérim), obéissant aux ordres du Ministre, qui a défiindu l'emploi des condamnés dans les bureaux, a fort... habilement... tourné la difficulté, tout en paraissant la subir. A l'avenir, aucun condamné ne devra plus être employé dans les bureaux de la Direction, à Nouméa..., mais on les réunira tous dans un local ad hoc et qui prendra la dénomination de chambre d'écritures! ...
Mais, c'est à partir de 1882 surtout que l'Administration pénitentiaire, cédant aux instances et obéissant iux ordres du Gouverneur, livre absolument la colonie ï ses pensionnaires, et, chose inouïe, sous prétexte d'exécution d'un programme merveilleusement séducteur, M. Fallu de la Barrière se laisse entraîner aux manœuvres les plus dangereuses : il ouvre à deux battants les portes du bagne à l'indiscipline.
N'ayant pas en main les moyens pécuniaires néces-
saires, l'outillage suffisant, la force militaire et répressive indispensable , ce gouverneur imprévoyant voulut quand même inonder des bandes pénitentiaires la colonie tout entière et procéder à l'exécution d'un plan de campagne formidable. Tout d'abord, la colonie, en présence de l'aplomb avec lequel son Gouverneur entreprenait la mise en œuvre de la force pénitentiaire, crut sincèrement qu'il en avait les moyens, et un hourrah d'encouragement fut lancé de toute part par la population des centres et de l'intérieur, par la presse locale de toute nuance... Mais bientôt les résultats vinrent donner des démentis formels aux promesses engagées. Manquant de fonds et de force, M. Fallu avait compté remplacer ces facteurs indispensables parles promesses les plus séduisantes pour l'élément pénal : Travaillez aux routes, disait-il aux forçats, et vous recevrez concessions déterre, remises de peine, réhabilitation; j'irai jusqu'à changer votre nom pour faire oublier jusqu'à votre origine !...
ORDRE DU GOUVERNEUR AUX CONDAMNÉS j décembre 1BB2
Qjie ceux qui aspirent à obtenir des avancements en classe, une nourriture plus abondante, l'autorisation d'aller trav.iiller chez les colons, des concessions de terre et des demandes en grâce, cherchent à se faire inscrire sur les listes des travaux de route auxquels je donne la première place pour l'expiation et l'acheminement à une vie que se chercheraient d'honnêtes paysans de France. J'irai jusqu'à faciliter les changements de noms pour
les hommes qui voudront se faire oublier dans le coin de terre que je leur aurai concédé. Le condamné le plus chargé de punitions peut, au prix d'une vie nouvelle, aspirer à la condition de concessionnaire... etc.. Et pour donner à ces exhortations, à ces promesses, une consécration solennelle, je prends une grande mesure de clémence; j'use du pouvoir que je possède, je lève les punitions que j'ai le droit d'infliger en dehors de l'action de la Justice, je dispense des punitions qui m'étaient soumises et j*ouvre les portes des cellules.
Signé, le Gouverneur : FALLU.
Sous l'égide puissante de la promesse d'un avenir si séduisant, et avec la perspective plus rapprochée de suppléments sérieux à la ration de vivres, le bon Gouverneur s'imaginait opérer des miracles ; cette confiance partait ou d'Un grand cœur ou d'un cerveau illuminé ; mais M. Fallu ne connaissait pas son bagne, sans quoi il eût laissé moins de place à ses illusions; plus sage, c'est-à-dire meilleur appréciateur de la valeur des sentiments humains chez la population des bagnes, il aurait compris combien était simple et facile, pour ces hommes rompus à toutes les hypocrisies, la dissimulation qui devait suffire pour leur assurer la jouissance des félicités promises... On allait conquérir des faveurs inespérées au prix d'une véritable partie de plaisir; les abonnés des cellules, les incorrigibles des dernières classes, les condamnés et recondamnés à mort allaient être lancés en pleine campagne, par bandes de quarante à cinquante, sous un surveillant... Pouvait-on hésiter? On s'embrassait au bagne. L'allégresse régnait dans
A LA KOUVELLE-CALÊDONIE 57
tous les pénitenciers... Partout on criait: Vive Fallu! Et certains condamnés adressèrent au Gouverneur, apôtre de la régénération, des pièces de vers qui furent fort goûtées et valurent à leurs auteurs une extrême considération. Sur les bras et sur les estomacs velus des forçats on apercevait le portrait du Gouverneur accompagné d'exergues de haut goût. C'était du délire, et, trois mois après, on lisait dans les journaux de la' colonie:
... Oui cènes, la situation est grave, mais pour rétablir la discipline, pour que tout marche avec règle, ordre et mesure, il faut non seulement de bons revolvers, non seulement un personnel de choix, mais aussi quelques bonnes et sérieuses prisons à la clef, avec des cellules et des cachots pour de bon, d'où les punis ne doivent pas sortir à discrétion sous prétexte d'aller à la pêche ou à la chasse aux abeilles (sic) ; et du pain et de l'eau, pas même un haricot, pour tes incorrigibles et les insoumis..., car, pour régénérer, il faut des mains de fer, beaucoup de justice, beaucoup de tact, de dévouement et d'intelligence !
C'est que, en effet, pendant cette période de régénération facile qu'avait rêvée et inaugurée M. Fallu de la Barrière, on avait assisté à d'étranges expériences, on avait été témoin d'étranges faiblesses :
... Les condamnés maraudeurs ou évadés ont carte blanche. On ne rencontre partout, dans le jour, que coupeurs d'herbe, coupeurs de bois, charbonniers, pêcheurs, chasseurs d'abeilles, etc. Ces individus pénétrent sur les propriétés pour toutes sottes de prétextes, préparent ainsi le plan de leurs expéditions nocturnes,
et, ce qu^il y a de plus fort, c'est qu'ils sont tous munis d'un laisser-passer. . . Il n'y a rien à leur dire!
C'est que, pendant cette période, la licence avait été poussée si loin, l'appui de l'autorité supérieure avait été si effectif pour le forçat, au détriment de ses supérieurs directs, qu'en pleine séance du conseil de guerre, à Nouméa, en date du 25 mai 1883, le défenseur d'un surveillant militaire, prévenu d'avoir blessé un condamné, pouvait formuler les deux appréciations suivantes :
Il s'agit une bonne fois de déclarer hautement si, oui ou non, le surveillant a droit au respect et à la soumission du condamné, si, oui ou non, il doit y avoir une discipline au bagne et si le forçat a désormais le droit de menacer Phomme préposé à sa garde , d'insulter l'homme chargé de sa moralisation ! En vérité, Messieurs, je m'étonne de la mansuétude dont on fait preuve vis-à-vis de réprouvés qui, pour la grande majorité, tournent en ridicule, s^'en moquant hautement, les mesures humanitaires que l'on prend à leur égard.
Ces hommes, condamnés par les lois, doivent obéir à ces lois, dures, impérieuses, implacables ; c'est du moins, je crois, ce qu'a dû penser le Jury qui les a envo3^és ici; et, pas du tout, voilà qu'après avoir supprimé le boulet, supprimé la garcette, la bastonnade et tous les moyens de répression en vigueur, on arrive à leur laisser une telle liberté qu'à la première observation d'un de leurs surveillants ces êtres dégradés, ces assassins et ces voleurs, ces bandit:» de grande route et ces crocheteurs de caisses se redressent fièrement et lui répondent :
— Eh ! dites- donc, vous^ est-ce que vous nous prene'^ pour des soldats ?...
Alors voilà donc comme ces messieurs du bonnet vert ont la
prétention d'être traités, c'est-i-dire avec infiniment plus de considération que l'homme de cœur qui paye la detie du sang à son pays !
Messieurs, jamais peut-être la situation de la transportation n'a été si critique qu'à l'heure actuelle; il importe que votre verdict vienne rendre au corps des surveillants un peu de son autorité qui est par trop méconnue.
Le surveillant est en contact continuel, incessant, avec le condamné ; il faut qu'il soit respecté de lui. Il faut qu'il en soit obéi sans murmure et sans réplique et que les infractions aux règles soient sévèrement punies; car, il n'y a pas il se le dissimuler, pour vingt forçats dociles et soumis à l'autorité de leur surveillant, il reste une proportion de quatre-vingts pour cent qui ont la haine du surveillant et qui ne l'abordent que la menace et l'insulte à la bouche. J'ai maintes fois eu l'occasion d'assister au spectacle de ces misérables refusant le travail, insultant celui qui les conduisait, dépassant toutes limites, sûrs qu'ils étaient de l'impunité!
- Comment voulez-vous qu'après cela les surveillants puissent se faire obéir ?
De tout point, malheureusement, le défenseur disait vrai; la mollesse dans la répression,la tolérance du Chef de la colonie, l'insuffisance de la direction de la transportation sont autant de causes qui devaient fatalement amener le déplorable résultat que constate en termes si précis et si frappants l'honorable orateur.
Depuis la suppression des peines corporelles, remplacées par rien d'effectif, le surveillant militaire est absolument impuissant, s'il ne se trouve être par hasard un homme supérieur et capable d'en imposer aux misérables par son seul prestige personnel. Le forçat n'a
6o LA COLONISATION PENALE
plus rien à redouter, puisque Ton est arrivé à faire du bagne une peine relativement si douce que la réclusion a pu être infligée au forçat récalcitrant ou récidiviste comme une aggravation à sa situation. Il est curieux de consulter à cet égard le gros livre bleu des notices de la marine: année 1882-83; page 3 13, dépêche ministérielle au sujet de la discipline des condamnés, en date du 18 février 1881 :
..•Dans la pensée que la peine des travaux forcés — telle qu'elle est subie habituellement — est moins répressive que celle de V emprisonnement ou de la réclusion, j'avais songé à proposer de déroger aux principes du droit pénal et d'interrompre la peine des travaux forcés pour faire subir l'emprisonnement ou les peines de la réclusion qui seraient prononcées par les tribunaux de la colonie pour de nouveaux méfaits.
N'oublions pas que c'est le Ministre qui parle et qui reconnaît officiellement que la peine des travaux forcés est moins répressive que celle de l'emprisonnement^ d'où il conclut naturellement qu'il faut mettre en prison les plus mauvais condamnés, recondamnés pendant le cours de leur peine!
Il ajoute :
M. le Garde des sceaux ayant exprimé des scrupules sur la légalité de cet expédient, j'ai porté devant le conseil des ministres la question de savoir si nous n'avons pas au moins le droit d'imposer le régime de l'incarcération d'une manière permanente aux individus condamnés aux travaux forcés, principalement à ceux dont la conduite et les dispositions menacent la sécurité publique. Le conseil a reconnu, sans hésitation, que la peine
A LA NÛUVEI-LE-CALÈDOSIE él
des travaux forcés étant la plus élevée parmi les peines privatives de liberté, impliquait naturellement le droit absc retirer toute liberté à celui qui en était frappé... J'entends p de cette décision le plus promptematt et le plus energiquetnent pi
Puis l'amiral Cloué parle de la construction pénitencier fermé, où les prisonnieis seraient so au régime et à la discipline des maisons centrales de E avec la vie et le travail en commun.
Et c'est ainsi, comme on le voit si clairement, q maison centrale allait être substituée au bagne de peine trop légère!... Et l'on commença immédiate) les importants travaux de construction d'une m: de réclusion à l'île Nou... Mais, quelques mois tard, en date du i6 janvier 1882, le Gouverneur colonie recevait de M. Rouvier, le nouveau min une dépêche ainsi conçue (page 328) :
Vous considérerez comme non avenues les instruction vous avaient été données précédemment par les dépèche 18 février et 10 août 1S81. Je considère rimernement pi nent des condamnés aux travaux forcés comme étant en oppo avec la lettre comme avec l'esprit de la loi du 30 mai Il faut demander à d'autres moyens, notamment à un redc ment de surveillance, les garanties de sécurité que la color en droit d'attendre de l'Administration pénitentiaire ; vo devrez donc, dans aucun cas, autoriser l'emploi de mesures citives autres que celles prévues par !e décret du 18 juin
Le nouveau Ministre avait assurément raison ; voulait point donner une nouvelle sanction offi( à une décision qui était l'aveu formel de l'impuisî
de TAdministration pénitentiaire ; mais en renvoyant le Gouverneur au décret du i8 juin 1880 sans donner au directeur de l'Administration pénitentiaire l'ordre formel d'appliquer ce décret dans toute sa rigueur, en ne prescrivant pas la mise en cellule immédiate (et en cellule sérieuse) de tout condamné insoumis, M. Rouvier rentrait ou plutôt restait dans les vieilles traditions, et tout était encore compromis comme devant.
Et nous voyons les conseils de guerre condamner et recondamner éternellement des misérables qui les narguent et se font un jeu de la Justice qui n'est plus pour eux qu'un vain simulacre.
Nous pouvons citer des individus ayant à subir plus de cent cinquante années de travaux forcés qui ont encore été très sérieusement condamnés à vingt et quarante nouvelles années de la même peine par les impassibles conseils de guerre de Nouméa ! Nous voyons tous les jours des condamnés à perpétuité, condamnés à mort pour un forfait nouveau, être graciés et retourner tout simplement à une peine à laquelle ils avaient été préalablement condamnés. Bien plus, on a connu, en Nouvelle-Calédonie, des individus trois fois condamnés à mort, trois fois graciés et toujours remis en liberté sur les routes!
Parmi les récidivistes de la peine de mort, on peut citer des exemples épouvantables :
Une femme qui fait horreur aux fauves eux-mêmes, la femme Macé, qui avait déjà tué deux de ses enfants est graciée et expédiée à Nouméa. On la marie et on l'établit en concession... Elle tue son troisième enfant t
Dans ces conditions, la loi est impuissante et la société reste absolument à la disposition des n rables dont elle semble autoriser les méfaits..., e pauvres sous-officiers chargés de surveiller cette te éhontée, encouragée encore par des règlements irr voyants, que peuvent-ils chacun, en face de quaj à cinquante forcenés?... Que disons-nous? Cesor hommes que l'on oblige à transmettre au directeu plaintes écrites que le condamné, qu'ils surveil formule contre eux! Ce sont ces hommes que oblige à plaider les circonstances atténuantes de les tribunaux, lorsqu'ils ont dû pour défendre existence, faire usage de leurs armes contre les 1 féroces prêtes à les dévorer! Ce sont ces homme; le Gouverneur Fallu sacrifiait sans pitié dans la sonne du surveillant Lescure, alors que ce bra' énergique sous-officier appelait l'attention pub. sur les calamités qu'un régime de clémence à outi allait attirer sur la colonie.
Le surveillant Lescure avait été chargé de la déf devant le conseil de guerre, de son collègue Bc qui avait tiré sur un forçat en défendant sa vie. Et les éloquentes paroles qui eurent pourtant le mal de blesser le Chef de la colonie :
Il serait à désirer que tous les surveillants suivissent l'exi de Boulet et sévissent énergiquement, rigoureusement d: semblables occasions; on éviterait ainsi quelquefois des heurs que l'on ne peut que déplorer, mais toujours des scai commis par ces êtres infects qui ne méritent aucune con: ration.
64 LA CCLOXISATION PENALE
La philanthropie, Messieurs, est certainement une chose sublime, mais rien n'indique que Tamour pour son prochain doive s'étendre jusqu'aux criminels les plus endurcis et les plus indignes, aux ennemis de la société tout entière. Vouloir pousser la philanthropie jusqu'à couvrir et atténuer les fautes les plus graves commises par des forçats, c'est déjà aller bien loin. Mais sévir contre d'honorables soldats qui bravent continuellement le danger, pour le plaisir de donner satisfaction à l'œuvre de la régénération, serait de la folie, de la folie qui pourrait nous conduire à une catastrophe.
Je ne veux pas dire pour cela, Messieurs, que l'on ne doit avoir aucune pitié et que le pardon reste inconnu. Certes, il faut pardonner, mais il faut que ce pardon soit mérité par un repentir sincère, une conduite exemplaire et Tamour du travail.
Il faut que je vous dise. Messieurs, comment la philanthropie est comprise dans le bagne : Quelques-uns prétendent que la pitié qu'on leur témoigne est une politique déguisée pour les astreindre au travail. D'autres, et ceux-là sont nombreux, disent hautement que le règne des surveillants est bien fini et que le leur commence, parce que, ajoutent-ils, ils ont trouvé un protecteur !
Voilà, Messieurs, voilà comment des misérables abusent de la pitié qu'on a pour eux et comment ils entendent la philanthropie. Le système régénérateur introduit dans le bagne a produit ses effets. Messieurs, j'aurai l'occasion de vous en signaler quelques-uns dans un instant, mais je puis vous dire de suite que, par suite du relâchement de la discipline, de l'autorité du surveillant constamment affaiblie, les forçats tentent d'intimider la surveillance par la menace d'en référer à qui de droit, aux moindres observations qui leur sont faites.
Il faudrait être bien aveugle pour nier qu'il soit suffisamment démontré que les transportés, en grande partie, sont indignes de clémence au point de vue de leur conduite dans le bagne. Les évasions sont pour un grand nombre une routine, un passe-
temps. Vous en avez pour preuves les réponses qu'ils donnent lorsqu'on les interroge :
Les uns sont embêtés par les surveillants; d'autres sont fatigués de rester dans un camp ; enfin, il y en a qui éprouvent tout simplement le besoin de changer d'air... Changer d'air? Les condamnés Roubeaux et Marie-Louise changeaient d'air précisément quand le revolver du surveillant Boulet est intervenu fort à propos... etc.
Le surveillant militaire devrait jouir généralement de la considération que nous accorderions indiscutablement au soldat qui resterait constamment au feu ; or, accuser de tentative d'homicide, inculper de prévention de crime un surveillant militaire qui, en face d'un forçat incorrigible, se trouve constamment en cas de légitime défense, c'est diminuer incontestablement le prestige et l'influence de ce gardien aux yeux des misérables qu'il commande... et le Gouverneur qui n'a pas craint, dans les intérêts d'une politique de clémence exagérée, de traduire deyaçt une commission spéciale le surveillant qui constatait en justice les conséquences et les effets de ce système, a introduit définitivement Vindiscipline dans le bagne. Il importe qu'on se rende bien compte que faire passer le surveillant en jugement n'est pas prévenir l'arbitraire dans l'avenir... c'est surtout apprendre au. forçat qu'à un moment donné, s'il est habile, il pourra se procurer facilement la satisfaction de faire asseoir à son tour le chef que la loi lui a donné sur ce banc des assises ou du conseil où il a dû passer lui-même.
Écoutons le surveillant chef Bonnieux (très connu
et très estimé à la Colonie) dans les considérations qu'il développe devant le Conseil de guerre, dans la défense de M. Rolland, surveillant militaire :
Il faut considérer qu'un surveillant, en face d'un condamné surexcité, est en présence d'un ennemi dangereux, et qu'avec un adversaire aussi lâche il est difficile de préciser le moment où le cas de légitime défense se produit, parce que quand il frappe on meurt I
Que de morts! Que de terribles exemples à vous citer! Voyez le courageux et énergique surveillant Antomarchi, n'a-t-il pas été égorgé pendant son sommeil ? Ht les autres : Taillandier, Salvadori, CoUin, Poggi, Gaillemaille, sa femme et ses enfants, n'ont-ils pas été poignardés tous par derrière ? Et ce malheureux Gerbe que nous conduisions hier à sa dernière demeure, dans un cercueil ruisselant de sang, a-t-il pu prévoir? Vous le voyez. Messieurs, il est difficile de préciser le moment où le cas de légitime défense se présente. Écoutez ce que disait à ce sujet M. le Général de division de Vassoigne dans un ordre laissé au corps après une inspection générale :
« La confiance ne doit jamais exister de surveillants à transportés ; les premiers doivent toujours se tenir sur leurs gardes et ne point hésiter à se servir de leurs armes dans le cas de violences, de quelque nature que ce soit, accomplies par les derniers. »
Eh bien! en faisant feu, le surveillant n'a pas dépassé les limites de son droit, il s'est conformé aux instructions du général. Oh! je sais bien que cette théorie n'est pas goûtée par tous les hommes d'aujourd'hui; mais à ceux qui prêchent des sentiments ultrahumanitaires en faveur des condamnés et qui ne craignent pas de nous traduire, nous, devant les conseils de guerre et ailleurs, à ceux enfin qui emploient toute leur science pour rechercher les coups d'épingle que nous avons donnés et n'aperçoivent pas les coups de poignards que nous avons reçus, nous leur disons :
A LA KOUVËLLB-CALéDONlE 67
Nous aussi, nous sommes sensibles au malheur ; comme vous nous avons des sentiments humains que nous voulons pratiquer; mais, en leur montrant nos cadavres, nous répétons avec Alphonse Karr :
Que messieurs les assassins commencent les premiers.
On ne saurait se figurer, en France, ce qu'est le martyre de ces malheureux surveillants militaires, et, certes, ils sont bien excusables si, parfois, certains d'entre eux se laissent aller à quelque défaillance.
Dans le livre (^es notices, nous voyons le ministère lui-même s'alarmer des conséquences incalculables que peut avoir cette mise en jugement d'un surveillant qui s'est légitimement défendu contre la tourbe du bagne, et ajouter cependant que le jugement çst nécessaire aussi bien à la réhabilitation du surveillant qu'à la la confusion des condamnés ! On nous permettra de ne pas être complètement de cet avis tant que le système cellulaire dans toute sa rigueur ne sera pas appliqué de la façon la plus stricte à tout condamné insoumis, et pour un temps qui ne serait pas inférieur à un mois, en punition de Tinsubordination la plus légère. Si Ton veut être clément, il faut être armé.
Mais, ce n'est pas assez que le Procureur de la République traduise en conseil de guerre les surveillants qui onttué ou blessé des condamnés..., on va jusqu'à reconnaître à certains condamnés et libérés le droit de se constituer en syndicat, à certains concessionnaires pénitentiaires le pouvoir d'actionner en justice leurs chefs directs! En date de décembre 1883, sur les poteaux
réservés aux communications officielles dans la commune de Bourail, on lisait lavis suivant :
Comité syndical. — Dépêche télégraphique
Le 4 décembre 1883, Directeur Administration pénitentiaire à commandant Bourail. Faites connaître aux membres du comité syndical que le Gouverneur a entièrement approuvé leurs statuts. Vous enverrai cent exemplaires autographiés.
Directeur
Pour copie conforme,
Signé : E. CHEVALIER.
Or, ce M. E. Chevalier, qui contresigne le Directeur et atteste pour copie conforme, ce personnage nest autre qiinn condamné aux travaux forcés à perpétuité !
(( Il n'a pas encore été jugé digne d'une commutation de peine, ce qui ne l'empêche pas d'être le commandant effectif de Bourail; » et cette appréciation est bien justifiée par l'apposition d'un document signé de son nom à la place réservée aux publications officielles!
— C'EST UN RENVERSEMENT COMPLET DE LA NOTION DU JUSTE ET DU BIEN, disait un témoin du fait qui nous a également procuré laffiche suivante, émanant du même forçat Chevalier :
Le comité syndical fait savoir aux intéressés qu'il a obtenu de l'Administration sa fourniture de cent mille kilogrammes de maïs (?) pour Tannée 1884, à 17 francs les cent kilos, livraisons faites au magasin de Bourail. — Paiement au comptant.
— Charrois à o fr. 50 le sac ; liberté entière est laissée à tous ceux qui voudront en faire à ce prix.
Le Président du Comité, Signé: E. CHEVALIER.
Ainsi, pour répondre aux plaintes de la colonisation libre contre une concurrence aussi désastreuse, le condamné à perpétuité Chevalier affiche, sous la responsabilité de sa signature, et comme interprète de l'Administration, que le maïs sera payé 17 francs au comptant et que les charrois seront faits par les voitures de l'Administration, etc. etc.. Ajoutons que ce singulier syndicat envoyait dernièrement ses représentants vendre ses maïs sur la place de Nouméa à des prix dérisoires !
Eh bien! voilà comme l'aimable condamné aux bagnes E. Chevalier faisait ses travaux forcés, en présidant des comités, en organisant des syndicats, en placardant des affiches officielles ; oh ! ce nest vraiment pas la peine de souffrir pour rester honnête homme !
Mais nous ne devons pas laisser le plus petit doute sur le parti pris bien apparent de l'Administration pénitentiaire de sacrifier l'élément libre à l'élément pénal, et nous devons signaler cet acte odieux que l'on connaît en Nouvelle-Calédonie sous le nom de <c PROCÈS DE BOURAIL ».
Pour laisser à cette affaire un cachet tout particulier de couleur locale, nous ne saurions mieux faire que de citer textuellement les lignes énergiques que publiait
à ce sujet un journal de Nouméa en date du 13 août
Trois surveillants militaires, MM. Peigné, surveillant principal, Meyer, surveillant de première classe, et Matteï, surveillant de deuxième classe, ayant à leur tète M. Bascans, ancien capitaine d'infanterie de marine, chevalier de la Légion d'honneur, inspecteur de la transportation, exerçant les fonctions de commandant du pénitencier de Bourail, étaient déférés à la justice sous l'inculpation de séquestration arbitraire, de violences et d'abus de toutes sortes envers des personnes libres et libérées de leur arrondissement.
Les accusés étaient connus par leur passé, par leurs longs et excellents services, pour être Thonneur et la probité mêmes. M. Bascans était, en outre, un des fonctionnaires les plus estimés et les plus sympathiques de l'Administration pénitentiaire; quant à leurs accusateurs, il est bon de rappeler aussi ce qu'ils étaient : des repris de justice, des bandits de la pire espèce, des misérables vivant du vice et de la prostitution, tout ce qu'il y a de plus vil et de plus abject dans le bagne. Un Gonzalès, un Forgue et consorts, qui avaient comploté la perte de ces fonctionnaires parce que M. Bascans, aidé. de ses trois subordonnés, avait énergiquement rétabli l'ordre dans Bourail, aux dépens des coquins de l'endroit.
Pendant neuf jours, les accusés ont été publiquement abreuvés de toutes les calomnies, qu'ils démentaient froidement, avec leur impassibilité de vieux soldats ; pendant neuf jours, toutes les turpitudes ont été vomies comme une écume fangeuse aux pieds de la justice. Et tout Bourail était là, et toute la lie de la libération s'était fait une joie d'accourir, comme pour une curée, à ce lamentable procès que ces misérables regardaient déjà comme leur revanche. Aussi, le public honnête qui assistait écœuré à ce spectacle a-t-il couvert d'applaudissements le verdict du tribunal qui acquittait les prévenus.
Et c'était quelque chose sans doute, comme exemple aux yeux de la population du bagne, que cette justice rendue à des hommes dont rien ne motivait la mise en accusation par le pouvoir judiciaire local ; mais, pour cette raison même, cela n'était pas assez. L'Administration pénitentiaire et le Gouverneur auraient dû comprendre combien il importait, dans l'intérêt du principe d'autorité lui-même, en face d'une population dégradée et indisciplinée, de rétablir immédiatement les anciens accusés dans leurs fonctions ordinaires et de les y maintenir fermement après avoir forcé leurs accusateurs à leur faire amende honorable !
Mais, hélas! nous traversions alors la grande période humanitaire qui devait consommer la perte de la discipline au bagne; le Gouverneur parut mécontent d'un acquittement qui pouvait compromettre cette politique de tolérance quand même à l'aide de laquelle (faute d'autres moyens) il espérait pouvoir réaliser un programme grandiose et susceptible de l'élever au-dessus de ses prédécesseurs; il trouva dans la conduite des acquittés des abus au point de vue administratif et il frappa disciplinairement ceux dont le public de Nouméa avait applaudi à outrance la mise en liberté L.. Le tribunal
AVAIT DONNÉ UN DÉMENTI A LA TOURBE DE BoURAIL,
M. LE Gouverneur trouva le moyen de lui donner