UN BOUCHER
Nous avons nos défauts et nos vices; Parmi les plus mauvais nous sommes les meilleurs!... Mais Athènes ne va jamais chez des voleurs S'asseoir et banqueter!
VODC DANS LA FOULE
Bien! Très bien! Qu'il .descende !
{Tumulte.)
HYPÉRIDE
Athéniens!
LA FOULE hurle. Ces cris dominent le vacarme
Non! Non! Phocion! A l'amende!
Au barathre! Au barathre! A mort!
{Le tumulte va croissant, Hype'ride, après avoir un
instant essayé de se faire entendre , se drape
dans son manteau et descend de la tribune par
un escalier, tandis que Phocion monte par
l'autre^
PHOCION
Athéniens!
LA FOULE, satisfaite Ahl
PHOCION
On a toujours dit que les Ioniens, Partout, sous tous les deux où brilla leur génie. Eurent pour les guider cette fille bénie De leur sol: la Pitié. Que leur cœur indompté Eut pour loi la douceur, pour moyen la bonté! Tous ceux qu'un fort opprime, ou persécute, ou blesse. Rien qu'à voir leur malheur, rien qu'à voir leur faiblesse, Athènes leur disait: «Venez! Je suis le port!» Le Sort ayant voulu que, toujours, le plus fort Eût raison, l'emportât, l'altière République Disait au Sort: «Vos lois n'ont pas cours en Attique! «Les plus forts, devant moi, n'ont pas toujours raison, «Et tout infortuné qui voit, sur l'horizon, «Resplendir la blancheur sublime de mon temple, «Peut se dire sauvé!» Qu'on me cite l'exemple, D'un malheureux, d'un seul! trahi par la Cité! D'un seul oubli des lois de l'hospitalité, De la part des aïeux, et l'on pourra me battre De verges, l'on pourra me jeter au barathre, Laisser mon corps sans sépulture et sans linceul! Hé bien! J, attends! Citez un seul exemple! un seul!...
VOIX parmi les modérés Très bien!
PHOCION
Et vous allez, — c'est presque un sacrilège ! ^ Abolir de plein gré l'auguste privilège, Vous allez l'abolir, simplement par effroi. Par crainte, de déplaire à je ne sais quel roi! Ah! je suis étonné que vous osiez entendre Un discours qui pourrait irriter Alexandre, Qui pourrait l'offenser et faire que de vous Il ne dise: «Ces bons Athéniens sont fous!...» Mais songez qu'il est loin, ce terrible grand homme... Si loin, qu'il faut trois mois pour qu'il revienne! En
somme.
Vous n'avez rien à craindre!... il faut trois mois!... au
moins!
Grands aïeux immortels! Si vous êtes témoins De tant de lâcheté, de tant de crainte vile. Vos ombres ont déjà fui, loin de cette ville. Qui méprise à présent les leçons de l'honneur, Et qui préfère à sa liberté le bonheur D'entendre un roi crier: «Bien! Peuple noble et
digne!
«Bien, il n'a pas fallu que je vous fisse signe Pour vous humilier!»
(Approbations des Modérés et des Eupatrides) Donc, sans être «vendu», On peut trouver que l'intérêt bien entendu Du peuple et l'intérêt supérieur d'Athènes, Est d'offrir «au rebut des nations lointaines...»
{Le ton sarcastique sur lequel cette citation est faite soulève des rumeurs au sein de la partie populaire de l'Assetnblée. On entend ces cris:) C'est un sarcasme! Quoi? Comment? Qu'est-ce qu'il dit?
DÉMOS, avec indignation H a parodié Démosthènes!
(Cl? cri de Démos provoque une tempête. Des poings menaçants se lèvent de tous côtés. Les injures se croisent^
VOIX DANS LA FOULE
— Bandit!
— Monstre! — Vendu! — Voleur! — Traître!
PHOCION
Il faudrait dix têtes!
Pour porter dignement ce beau choix d'épithètes!...
VOIX DANS LA FOULE {le tumulte croît)
— Il brave l'Assemblée! — Il nous insulte! — A mort!
PHOCION
Athéniens!
LA FOULE
Non! Non!...
PHOCION
Un mot!...
LA FOULE
— Non! — C'est trop fort!
— Démosthènes!...
{Tumulte. Clameurs}^
l'epistate D'abord que l'orateur termine
Sa harangue!...
LA foule — Non! non! — Qu'il finisse! — D s'obstine ! •
A nous braver! — A mort!
{Tumulte. Hurlements.)
l'epistate
Ce tumulte indécent...
la foule Hou!
PHOCION
Athéniens!...
LA FOULE
Hou!...
PHOCION
Je...
LA FOULE
Hou!!!
{Phocion semble vouloir un instant re'sister à l'orage, mais, devant la colère croissante du peuple, il se drape avec dignité' dans son manteau et descend de la tribune!)
LA FOULE
Ah! il descend!
{/oie générale, sauf de la part des Modérés et des Eupatrides. Colloques animés^
DÉMOSTHÈNES, à part, avec angoisse J'ai promis!... J'ai promis!...
GLAUCOS, bas à Molon montrant Deniosthènes
Voyez comme il est blême...
Traître !
MOLON
Il va retourner d'un mot le peuple, même S'il ne lui reste plus qu'arguments sans valeur, Dédaignés par nos deux amis!
DÉMOS, à Démosthènes, mojitrant haineusement le groupe des Eupatrides
Répondez-leur!
{Démosthène se dirige vers la tribune.)
lo Le Baiser
LE PEUPLE, Facclamant Péan!
{Démosthène monte à la tribune suivi par les acclamations du peuple^
PHOCION, à Hype'ride, avec rage On ne peut plus toucher à leur idole!...
LE PEUPLE, quand De'mosthène à pris place Silence!...
DÉMOSTHÈNES
Athéniens! J'étais sur l'Acropole Ce matin, méditant au pied du Parthénon, Songeant à ce débat et me répétant: Non! Cet homme ne peut point s'abriter sous ton aile, Noble cité, toujours clémente et maternelle, Pour la faiblesse, l'innocence et le malheur! Cet homme est justement proscrit C'est un voleur. Il est venu vers nous les mains pleines des preuves De ses crimes, les mains pleines de l'or des veuves, De l'or des orphelins et des pauvres. Il fut Comme un chacal sinistre et hideux, à l'affût Du mourant, du blessé qu'il achève dans l'ombre; Il fut comme une bête abominable et sombre, Tuant, broyant, pour assouvir ses appétits. Tout un peuple éperdu de faibles, de petits!
La Ville, peu sévère aux forfaits héroïques, A parfois abrité des criminels épiques, Mais une lâcheté vulgaire lui déplaît!
Mais elle n'a jamais souffert que l'on fût laid! Son peuple, j'en suis sûr, étonnerait le monde En cachant son dégoût devant cet être immonde! Et, pesant bien ces arguments, j'avais conclu: Chassons vite cet homme et puis n'en parlons plus!
{Mouvement d'approbation que Démosthènes interrompt du geste, et en continuant sans laisser au peuple le temps de manifester ses sentiments^ Alors, pour oublier cette pensée amère, Je "voulus contempler Athènes, notre mère, La ville de la Grèce et de l'Humanité... Et devant la suave et sublime cité J'oubliai cette brute obscure et criminelle, Poiu- ne plus regarder et pour ne plus voir qu'ElIe! Ses jardins, ses palais, ses temples, ses autels. Tous les trésors sacrés que l'Art fit immortels: Ce Pœcile éclatant où, sous la colonnade, Zeuxis a peint les compagnons de Miltiade; Ce Théâtre, où, par l'art des Poètes, revit Tout ce qu'on vit de grand, de beau, tout ce qu'on vit De plus majestueux dans les vertus antiques; Ces temples, entourés de leurs nobles portiques
Qui, rangés dans l'azur, s'alignent autour d'eux
Comme les vierges d'un cortège lumineux;
Cet Agora, rempli d'un peuple de statues:
Rhapsodes et Penseurs dont les voix se sont tues,
Mais dont tous nos échos répètent les accents.
Invincibles guerriers. Philosophes puissants,
Foule qu'un grand éclat surhumain environne,
Si bien que l'étranger en la voyant s'étonne.
Et dit: «Quels sont ces fronts, tous ces fronts radieux?
Ces héros, qui sont-ils... Vos pères, ou vos dieux?
Cette Acropole enfin, l'ineffable merveille,
Dont la vue éblouit, dont la présence éveille
Dans l'esprit le plus lent des rêves d'idéal;
Piédestal modelé par les dieux! Piédestal
Sur lequel la Beauté, l'Immortelle sereine.
Se tient debout, trois fois déesse et trois fois reine,
Tandis que vers le mont splendide et divin, vers
Elle! monte le chant d'amour de l'Univers!
Alors, dans la lumière éclatante et sublime,
Sur l'auguste sommet, sur l'éternelle cime.
Une voix me cria: Dites au peuple, à tous,
Cette ville est au monde, elle n'est plus à vous.
Car le rayonnement qui descend de son Temple
Rachète et rend meilleur quiconque le contemple!
On est meilleur, rien qu'à respirer l'air pur, l'air
Où semble résonner, à jamais, le chant clair
d'Eschyle et de Sophocle, où, vers le ciel, s'élève
Le marbre que Scopas anima de son rêve!
On est meilleur, rien qu'à marcher sous les rameaux
Des chênes qui, jadis, entendirent les mots
Que Socrate disait à Platon, sous les chênes
d'Aristote, d'Académos, de Diogènes!
On est meilleur, rien qu'à regarder ce décor
Des monts et de coteaux qui, sur l'horizon d'or,
Ont de telles splendeurs de couleur et de forme,
Qu'ils semblent les joyaux d'un diadème énorme!
On est meilleur, rien qu'à prêter l'oreille aux voix
De cette mer propice, et qui vit, autrefois,
— Ce que n'ont jamais pu ses plus folles colères! —
Un souffle de l'Hellas couler mille galères!
On est meilleur, rien qu'à suivre des yeux les pas
Des vierges qui, le soir, leurs amphores au bras.
Descendent, foule blanche et douce sous les arbres.
Vers l'endroit où, chantant par neuf bouches de marbre,
Du sein de l'ombre bleue enveloppant le bois,
Callirhoé répond au chant des jeunes voix!
Oui! rien qu'à voir la Ville harmonieuse et belle.
L'être le plus maudit sent une âme nouvelle.
Entrer en lui, passer en lui, renaître en lui!
Dans sa morne pensée une lumière a lui,
La bête immonde ici n'est plus la bête immonde, La Beauté régénère et rachète le monde!
PLUSIEURS VOIX
Très bien!
Qu'ils viennent tous, qu'ils viennent de partout, Du fond de tous les coins de la terre, du bout De ces pays obscurs et funèbres qui plongent Dans l'ombre, dans la nuit immense, où se prolongent Et la mer Océane et les palus Indous!
Qu'ils viennent vers la Ville et vers la Beauté! Tous!... Les fourbes, les méchants, les lâches et les traîtres, Tous les êtres qui sont des monstres! Tous les êtres Qui sont pétris de nuit et vêtus de laideur! Qu'ils viennent adorer ta grâce et ta splendeur, Athènes! Car tu dois guérir ces pauvres âmes, Relever les abjects, racheter les infâmes, Eclairer d'idéal leurs chemins ténébreux, Être un guide, un soutien, une mère pour eux. Et les mener à la Bonté par ton génie, O ma Ville, ma Ville éternelle et bénie! Ne chassons donc jamais, ô mes amis, jamais, Le misérable qui, vers ces divins sommets. Tourne pour un instant son obscure prunelle. Ce serait une chose impie et criminelle,
Que de le condamner à rentrer dans la nuit Du mal, de la laideur, nous, pour qui, toujours, luit, Ce flamboîment sacré dont les vivantes flammes Montent vers ce beau ciel, de tant de belles âmes! Condamnons s'il le faut, sans crainte et sans remord. Aux tourments du carcer, au barathre, à la mort, Mais ne chassons jamais un homme loin d'Athènes!... {Acclamations. Les Eupatrides eux-mêmes applaudissent^
PLUSIEURS VOIX
Bien! Bien!
{A la faveur du mouvement qui se produit et de l'attention prêtée à l'orateur, un homme dont le visage est dissimulé sous une espèce de capuchon de laine est arrivé au premier rang de la foule. Au moment où. Démosthènes se dispose à descendre de la tribune, il rejette en arrière son capuchon, et ses voisins reconnaissent jEschine. Ils s'écartent de lui avec stupéfaction^
^SCHINE, d'une voix tonnante A quoi faut-il condamner Démosthènes?
{Stupeur^
VOIX DANS LA FOULE
— ^schine? — ^schine! A mort! — Que veut-il? — Que dit-il?
— A mort!
^S CHINE
Je suis ici malgré la loi d'exil, Car il est un forfait que vous devez connaître,
{Montrant Démosthènes) Car je puis vous prouver que cet homme est un traître, Car je puis vous prouver que, toujours, il est prêt A vous sacrifier à son propre intérêt, Votre orateur chéri!
LA FOULE
— C'est inouï d'audace!
— Que veut-il dire? — Il faut le tuer sur la place!
— Il est fou!
iESCHlNE
Tuez-moi! C'est la loi! Mais d'abord, Laissez-moi vous prouver ce que j'avance...