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Le Bal de l'Opéra. [Clara. Suzanne Daunon.] Par Alfred de Bréhat

C’était au foyer de l’Opéra, en plein carnaval, un samedi soir, ou plutôt un dimanche matin.

Trois heures venaient de sonner à l’horloge près de laquelle ont lieu tant de rendez-vous. La foule était nombreuse. On se marchait sur les pieds : c’est un des plaisirs du bai masqué... Plus d’un petit domino bleu, rose ou noir, vagabond jusque-là, se fixait au bras de quelque habit noir. Mainte vertu de circonstance, rebelle depuis minuit aux sollicitations les plus pressantes, commençait à s’attendrir. Sous la barbe complaisante du masque, on apercevait des lèvres roses et de jolies dents blanches qui semblaient pro-

mettre de joyeux appétits et de voluptueux baisers.Les étrangers surtout étaient en butte à mille agaceries. Le domino de l’Opéra manque absolument de patriotisme, et les Français ont peu de vogue auprès des Françaises de ce canton. Aussi était-ce plaisir de voir la désolation de tous ces jouvenceaux, tellement pareils les uns aux autres qu’ils semblaient avoir été rasés, coiffés, cravatés et habillés par la même mécanique.

En quête d’une intrigue, ils arpentaient depuis minuit la lougueur du foyer. Leur lorgnon mélancolique dardait un regard suppliant sur chaque domino. Trop heureux celui d’entre eux qui trouvait à réaliser ses rêves d’écolier, en rencontrant quelque femme sur le retour qui lui racontait ses chagrins en dégustant sa huitième douzaine d’huitres et son sixième verre de chablis ! Mais la plupart rentraient tristement au logis paternel, en supputant ce que leur avait coûté leur inutile voyage au bai de l’Opéra.

Assis au fond du foyer, tout près de l’horloge,

un jeune homme nommé Fernand de Varelles bâillait de tout son cœur..., c’est-à-dire de toutes ses mâchoires. Vingt-six à vingt-sept ans, une figure- spirituelle, de fines moustaches noires, le teint mat et chaud d’un créole, de grands yeux, des gants frais, un habit comme celui de tout le monde, — ce qui est le seul vêtement distingué, — dix louis dans sa poche, un bon appétit, pas de maîtresse, beaucoup de nonchalance, un peu d'ennui et pas mal de mauvaise humeur : voilà quel était au physique et au moral le signalement de notre héros.

Au bout de quelques minutes, un monsieur tout couvert de bijoux, évidemment Moldave, Italien, courtier marron ou marchand de contremarques, quitta la place qu’il occupait près de Fernand pour s’élancer sur les traces de quelque sylphide de sa connaissance. Il fut aussitôt remplacé sur le divan par une petite femme blonde, vêtue d’un simple domino noir. Elle poussa un soupir de soulagement en ramenant

vers elle les plis de sa crinoline, qui n’avaient pas manqué de s’étaler à droite comme à gauche sur les genoux de ses deux voisins. L’un de ces voisins était un volumineux Allemand, à tous crins, qui étouffait dans son habit bleu et dans sa cravate blanche. Il paraissait singulièrement préoccupé de sa voisine de droite, forte femme dont le domino gonflé laissait deviner des charmes rebondissants, dignes d’une statue de la Santé. Comme la petite blonde avait un peu empiété, en s’asseyant, sur la place de l’Allemand, il daigna cependant faire attention à elle, et la repoussa en grommelant afin de conserver lui-même toutes ses aises. Quant à Fernand de Varelles, qui retardait un peu sur son siècle, il se serra poliment afin de laisser le plus de place possible à la nouvelle venue. Puis il se remit à bâiller de plus belle.

La voisine attendait sans doute quelqu’un, car elle regardait attentivement chaque cavalier qui passait. Elle semblait inquiète et contrariée.

Bientôt l’impatience la prit : ses petits pieds, de fort jolis pieds, vraiment, commencèrent à battre une sorte de polka sur le parquet.

On sait quel effet agaçant produisent, sur des gens déjà impatientés, les bâillements spasmodiques d’un voisin. L’exercice auquel se livrait Fernand ne tarda pas à exaspérer le petit domino.

— En vérité, dit-elle au jeune homme avec le laisser aller en usage au bal masqué, en vérité, voisin, tu bâilles d’une manière insupportable.

— Dis donc, beau masque , tu m’as l’air d’assez mauvaise humeur ?

— Oh oui ! oh oui!

— Un infidèle?...

— Je le crains.

— Que tu aimes?

Le domino haussa les épaules.

C’est un coulissier.

— Et c’est sur moi, innocent, que tu te venges des crimes de ce volage !

— Cela t’étonne encore, pauvre petit ami?

Comme tu connais les femmes, bon Dieu ! On ne t’a donc pas appris à l'École de droit comme quoi c’est le premier article de leur code pénal que l’innocent paye pour le coupable.

— Allons, je ne discute plus ; épanche sur moi ta colère. Mais seulement, dis-moi : si tu n’aimes pas cet absent, pourquoi tiens-tu tant à sa fidélité?

— Mon cher, c’est le seul bien que je possède au soleil. Bois, champs, prairies, il est tout pour moi. Tu dois comprendre alors que je n’ai pas envie d’en partager l’amour et les revenus?

— Une idée!

— Spirituelle?

— Éternellement spirituelle, ma chère, et comique de père en fils !... Venge-toi de lui avec moi ?...

— Oui-da !

— Ce serait juste et moral. Une fois, au moins, le coupable aurait payé pour l’innocent.

Le domino sa mit à rire.

— Est-ce que tu vas me faire une déclaration ? reprit la jeune femme.

— Qui sait? Pourquoi cette question ?

— Afin de me recueillir et de t’écouter avec toute la gravité convenable.

— Ne te recueille pas, mais écoute-moi. Je t’offre trois choses : Primo, mon bras pour faire un tour de promenade...

— Secundo?

— Un souper au café Anglais ou chez Bignon.

— Ah! ah! ah!... Et... tertio?...

— Tertio... Je te le dirai en soupant, le tertio.

— Non, je veux d’avance un menu complet.

Est-ce ton cœur qui fait le tertio?

— Quand je vieils au bal masqué, je laisse mon cœur à la maison.

LE UAL DE L’OPÉHA

— Très-bien ! Tu dis cela pour que j’aille l’y chercher.

— Tiens, je n’y pensais pas. Quel plaisir de causer avec une femme d’esprit.: on dit de jolis mots sans le s'avoir.

— Voyons, achève ton raisonnement, car il se peut que je te quitte d’un instant à l’autre.

— Eh bien, ma chère, tu as de jolis pieds, de jolies mains, des beaux yeux, des dents éblouissantes, des cheveux charmants et , de plus, beaucoup d'esprit.

— Je ne crois pas un mot de ce que tu me dis là, mais, n’importe, cela me fait plaisir de l’entendre.

— Faut-il recommencer ?

— Inutile, tu aurais l’air d’un orgue de Barbarie ou d’un avocat payé à l’heure. Continue plutôt.

— Toutes ces qualités, que ton masque me laisse deviner, ne suffisent pas pour que je

donne ainsi mon cœur à un domino inconnu, quelque aimable qu’il puisse être.

— Tu le regardes donc comme un bien grand trésor, ce pauvre cœur ?

— Pour moi, oui ; pour les autres, non. Vois ce monsieur qui passe à côté de nous avec des yeux d’albinos : ces yeux-là n’ont rien d’attrayant, et cependant ils sont fort précieux pour leur propriétaire.

— Mon cher, la comparaison n’est pas juste : si cet albinos prête ses yeux, il ne lui en restera plus. Toi, tu peux donner ton cœur sans le perdre.

— Si je le place mal ?

— Tu perdras les intérêts, voilà tout.

— C’est déjà quelque chose.

— Juif!... Ainsi tu ne m’aimes pas? repritelle en riant.

— Comment veux-tu que je le sache ? Ote ton masque et je te répondrai peut-être. Tout ce que j’ai vu de ta personne me séduit. Je te

trouve plus de grâce et d’esprit qu’il ne t'en faudra pour me faire tourner la tête, si le reste est à l’avenant. Tu me plais beaucoup, mais j’ignore si je t’aimerai.

— On le dit tout de même! Avec de pareils scrupules, tu ne dois pas être Parisien ?

— Non ! che chuis Auvergnat !

— Menteur ! tu dois être créole ou Breton.

— C’est vrai, je suis de l’ile Bourbon ; mais comment l’as-tu deviné ?

— A ton teint et à tes scrupules. Au reste, tu as raison ; ta réserve me donne bonne opinion de ton cœur. Adieu.

— Quelle conclusion!... C’est ainsi que tu récompenses la franchise que tu prétends estimer.

— Je te jure que, loin de me faire partir, ta sincérité m’aurait plutôt décidée à rester; mais je viens d’apercevoir mon gros infidèle qui promène un petit domino rose...

— El tu veux lui faire une scène ?

— Peut-être. Cependant, non ; cela flatterait trop son amour-propre. Donne-moi le bras.

— Volontiers.

— Attends, dit la jeune femme. Monsieur, continua-t-elle en s’inclinant devant son voisin allemand, laissez-moi vous remercier de la gracieuse obligeance avec laquelle vous m’avez fait place sur ce divan. La première fois que j’aurai l’honneur de me rencontrer avec votre fiancée, je la féliciterai sur son bonheur de posséder un époux si galant et si occupé d’elle, qu’il vient lui chercher une cuisinière jusqu’au bal de l’Opéra.

L’étranger ébahi répondit par un demi-salut à l’adieu railleur de la jeune femme. Sa volumineuse compagne grommela quelques mots trop peu parlementaires pour que nous puissions les rapporter ici. Fernand et la petite blonde étaient déjà arrivés à l’autre extrémité du foyer, lorsque le digne Allemand commença à compren-

dre que décidément le domino s’était moqué de

lui.

Pendant ce temps, Varelles et son inconnue suivaient le coulissier à cinq ou six pas de distance.

— Tu connais donc ce gros Allemand? demanda Fernand.

— Pas le moins du monde. J’ai parlé au hasard. Tous les célibataires allemands qu’on rencontre à l’étranger sont fiancés dans leur pays; c’est leur position sociale. Tu vois, du reste, que cela ne les empêche pas de se distraire. Le voyage, entre les fiançaillés et le mariage, est pour eux ce qu’est l’école de peloton pour les recrues. Ils doivent y compléter leur éducation avant de passer dans le régiment des maris.

Marchons plus vite, continua-t-elle, et parlemoi bien tendrement.

— De quoi ?

— Peu importe.

— De mes trois propositions ?

— Si tu veux ; mais ce sera du temps perdu .

Tu vois si je suis franche.

. — Hélas!...

— Hélas!... dit-elle en le contrefaisant.

Voyons, sois donc plus tendre. Tu vois bien que M. Mouchonnier m’a reconnue et qu’il se détourne pour nous regarder.

— Mouchonnier? qu’est-ce que c’est que ça?

— C'est mon coulissier.

Fernand s’empressa de prendre un air pathétique.

— Je t’en prie, mon ange, donne-moi ton adresse.

Le petit domino se mit à rire.

— Ce n’est pas délicat, ce que tu fais, de réclamer le payement de tes services. Fi donc !

— Dans le département de l’amour, la mendicité n’est pas interdite. Les femmes ne donnent rien aux pauvres honteux.

— C’est profond, ce que tu dis là, réponditelle d’un ton distrait.

En ce moment, M. Mouchonnier était sur les charbons. Sa grosse tête aux joues rebondies se tournait sur son col empesé comme la tète d'un Chinois sur la cangue, afin de suivre des yeux Fernand et la petite blonde. Celle-ci, tout entière au coulissier, semblait avoir complètement oublié son complaisant cavalier. Enfin Mouchonnier ne put y résister davantage. Avec cette exquise galanterie qui caractérise la jeune France de la Bourse, il lâcha le bras du domino rose, fit un demi-tour et planta lestement sa compagne au beau milieu du salon.

— Adieu, maintenant, et merci, dit la petite blonde en quittant à son tour le bras de Fernand.

— Et l’adresse?

— Non.

— Je t’en prie !

— Rue de Lancry, 18.

Fernand crut deviner un sourire sous les . barbes du masque.

D igitized by Goofll'

— Tout à l’heure, dit-il, je vous ai vue ouvrir votre porte-monnaie sur le divan. J’y ai aperçu des cartes de visite... Donnez-m’en une.

— Tu crois que je t'ai donné une fausse adresse?

— Ma foi, je le crains.

Elle se mit à rire de bon cœur.

— Décidément, tu es un homme d’esprit, ditelle; bonsoir.

— De plus en plu3 illogique ! Mais je suis entêté : je ne te rendrai ta liberté que si tu me donnes ta carte.

— Il nous voit.

— Tant mieux ; cela excitera sa jalousie.

— Au fait ! Allons, tenez.

Elle ouvrit son porte-monnaie. Au moment d’y prendre une carte, elle eut un instant d’hésitation.

— Le Mouchonnier regarde, répéta Fernand, voilà le vrai moment.

— Eh bien, tenez, dit-elle en lui tendant une

ir.

carte qu'il s’empressa de serrer dans la poche de son gilet. Et maintenant, adieu, ajouta-t-elle en serrant la main de son compagnon. Ne me suivez pas.

— Adieu et merci, répondit Varelles en pressant tendrement la petite main qu’on lui retirait.

Le coulissier accosta aussitôt la jeune femme. Fernand, qui les observait de loin, put suivre à son aise toutes les phases de leur explication. Bientôt réduit du rôle d’accusateur à celui d’accusé , le volage Mouchonnier semblait avoir beaucoup de peine à obtenir sôn pardon. La réconciliation n’arriva qu’au boutd’une demi-heure d’instances. Enfin , les deux parties belligérantes conclurent un traité de paix qu’elles allèrent signer au café Anglais. Giroux etTahan auraient pu dire le surlendemain ce que cette réconciliation coûta au digne coulissier.

Voyant que 31. 3Iouchonnier gagnait l’escalier de sortie avec la petite blonde, Fernand vint sè

mettre près de la porte. Le domino se pencha vers son cavalier et lui dit quelques mots à l’oreille. Mouchonnier se mit à rire en regardant Fernand d’un air assez moqueur. Quant à la petite blonde, elle fit un salut de la main au jeune homme; mais celui-ci crut remarquer une nuance de raillerie dans les jolis yeux bleus qu’il voyait scintiller à travers les deux trous du masque.

— Se serait-elle encore moquée de moi? se dit-il. Bah! nous verrons bien demain.

La carte qu’il avait reçue portait ceci : « Madame Emilia Walstein, 8, cité Trévise. »

Le lendemain, à trois heures de l’après-midi, Fernand entrait au numéro 8.

— Madame Emilia Walstein ? demanda-t-il à la concierge.

Celle-ci leva les yeux de dessus son tricot et regarda M. de Varelles avec une sorte d’étonnement.

— Madame Emilia? répéta-t-elle en enfon-

çant sous son bonnet une de ses longues ai-

guilles.

— Oui : Madame Emilia...

— Au second, la porte en face.

— Merci, madame, répondit Fernand, qui songeait déjà à se concilier les bonnes grâces de la concierge.

Deux minutes après, il sonnait au second. On le fit attendre assez longtemps. Enfin, la porte s’ouvrit. Une jeune et jolie femme, encore en peignoir du matin, parut sur le seuil. Elle était évidemment plus grande que le petit domino de la veille. Puis, ses magnifiques cheveux noirs aux reflets bleuâtres, ses yeux noirs et veloutés, ses traits réguliers et son profil de statue révélaient une origine étrangère. En apercevant M. de Varelles, elle rougit.

— Qui demandez-vous, monsieur? dit-elle avec un accent italien fortement prononcé.

— Madame Emilia Walstein?

— C’est moi, monsieur.

Fernand fit un mouvement pour entrer; mais la jeune femme ne semblait nullement disposée à lui livrer passage.

— Vous avez quelque commission pour moi ?

reprit-elle en baissant les yeux devant le regard ardent de M. de Varelles.

Du premier coup d’œil, celui-ci avait reconnu son erreur. Cette femme ne pouvait être le petit domino du bal masqué. Il la trouvait si belle, néanmoins, qu’il était décidé à tout mettre en usage pour causer quelques instants avec elle.

— N’est-ce pas une de vos cartes, madame?

répondit-il en montrant la carte que le petit domino noir lui avait remise.

— Oui, monsieur, mais comment se trouvet-elle entre vos mains?

— C’est toute une histoire, madame, et je ne puis vous la raconter sur le palier.

En disant cela, il entrait, et passait tout de suite de l’antichambre dans la première pièce

qu’il aperçut devant lui. Après un moment d’hésitation, madame Walstein prit le parti de suivre Fernand. Il la salua respectueusement, lui avança un fauteuil et en prit un autre pour lui-mème. Tout cela fut fait avec tant d’aisance, que la jeune femme, tout interdite, lui laissa faire les honneurs de son propre salon et s'assit par distraction, ne sachant comment couper court à cette visite, qui lui semblait si étrange et que son visiteur paraissait trouver si naturelle.

— Madame, j’étais cette nuit au bal de l’Opéra, dit enfin Fernand qui, tout en parlant, jetait autour de lui un regard observateur et cherchait à deviner la position sociale de la jeune femme.

— Mais je... je ne vois pas...

— Veuillez me laisser achever, madame; vous comprendrez tout à l’heure en quoi cela vous concerne.

Varelles ne manquait ni d’esprit ni d’entrain. Un sourire spirituel animait ses lèvres. Les longs cils de ses yeux noirs n’en masquaient nullement

LE BAL DE L’OPÉRA 2t

le regard vif et expressif. Il raconta gaiement son histoire de la veille, et mit à se moquer de lui-même et des autres avec tant de verve et de maligne bonhomie, que madame Walstein finit par l’écouter avec un certain plaisir. Souvent elle ne pouvait s’empêcher de sourire. Bientôt même, et sans trop comprendre comment cela s’était fait, elle se trouva engagée dans une sorte de conversation.

Lorsque Fernand eut achevé son épopée, la jeune femme fit un mouvement pour se lever et pour congédier son visiteur, qui pourtant ne l’effrayait plus.

— Ah ! de grâce, madame, ne me renvoyez pas si promptement! s’écria-t-il; ce serait trop cruel. Songez à la déception que je viens d’ éprouver. Le plus doux privilège des femmes est de consoler les affligés. Laissez-moi au moins le temps de m’habituer à mon malheur.

— C’est un malheur que vous prenez fort gaiement, je crois, répondit la jeune femme, qui

restait debout la main appuyée sur le dossier du

fauteuil.

— Je vous en prie, madame, rasseyez- vous, reprit Fernand. L’empressement que vous mettez à me renvoyer achève de troubler ma pauvre cervelle, et me fait complètement oublier ce que j’ai à vous demander.

Toutes ces folies étaient débitées d’un ton moitié sérieux, moitié' plaisant, qui variait suivant l’expression de la physionomie de madame Walstein. Tout en engageant M. de Varelles à partir, Emilia se rassit presque sans s'en apercevoir. Au fond du cœur, peut-être n’était-elle pas fâchée d’avoir la main un peu forcée. Ce jeune homme l’intriguait et l’amusait.

Afin de se donner un prétexte pour rester quelque temps encore, Fernand insista pour obtenir de madame Walstein l’adresse de la jeune femme qu’il avait rencontrée à l’Opéra.

— En cherchant un peu dans le cercle de vos connaissances, vous devez deviner quelle est

celle de vos amies qui s’est moquée de moi, dit-il.

— Il m’est d’autant plus facile de le deviner, que je ne connais que deux ou trois personnes à Paris, répondit-elle.

— Eh bien, quel est le nom de mon perfide domino?

— Je ne vous le dirai pas. Mon amie n'a sans doute trouvé d’autre moyen que celui-là pour se débarrasser de vous. Ce n’est pas à moi de la trahir.

— Alors, demandez-lui la permission de me dire son adresse, et permettez-moi de revenir ici chercher la réponse.

— Cela est impossible. Je ne sors pas et ne puis recevoir personne.

— Pourquoi ?

— En vérité, monsieur, je vous trouve d’une singulière indiscrétion...

— Décidément, madame, vous découvrez en moi tous les défauts possibles. Je ne puis ce-

pendant pas vous quitter en vous laissant une pareille opinion de ma personne. Il faut que je me justifie.

— Je vous en prie, monsieur, cessons cette plaisanterie. Allez-vous-en. Si mon mari revenait, vous vous exposeriez, vous m’exposeriez moi-même à quelque scène désagréable.

— J’espère que non, répliqua Varelles, qui ne pouvait se décider à partir. Je raconterai à monsieur votre mari tout ce qui m’est arrivé. Si c’est un homme d’esprit, il en rira.

— Oui, mais. .

Elle s’arrêta brusquement et rougit.

— C’est un excellent homme, reprit-elle en rougissant davantage, mais il est très-jaloux... surtout des Français.

— Il est Italien comme vous, sans doute?

— Non, monsieur, c’est un Allemand. De grâce, partez.

— Alors, dites-moi quand je pourrai vous revoir.

— Vous demandez donc cela à toutes les femmes?

— A tous les dominos, oui; à toutes les femmes, non.

— Pourquoi cette différence ?

— Quand je demande à un domino de le revoir, j’obéis à un sentiment de curiosité : je veux savoir si sa figure et son caractère répondent à l’idée que je m’en suis formée d’après sa conversation. Mais, aujourd’hui, lorsque je vous supplie de m’accorder la permission de revenir, c’est que...

— Eh bien?...

— Eh bien ! c’est qu’au moment de m’éloigner de vous, je sens que mon cœur va rester ici. Permettez-moi de revenir pour l’y reprendre.

— Oh ! ces Français, s'écria la jeune femme, ils sont tous les mêmes ! On me l’avait bien dit.

— Vous n’avez pas encore eu le temps de les connaître.

— Je vous demande pardon ; il y en a beaucoup à Rome.

— Vous avez habité Rome?

— J’y suis née.

— Que je regrette de ne pas connaître ce beau pays' !

— Vous n ? avez jamais été en Italie ?

— Hélas ! non ; ce voyage est un de mes rêves, et, chaque année, quelque circonstance imprévue m’empêche de l’accomplir.

Entraînée par le charme des souvenirs, madame Walstein se mit à causer de l’Italie avec cette animation et cette chaleur particulières aux races du midi de l’Europe.

Elle était vraiment fort belle ainsi. Tandis

que les paroles se pressaient sur ses lèvres de

corail, ses pensées se reflétaient dans le velours

de ses grands yeux noirs.

Fernand regardait la jeune femme avec admiration. Elle s’en aperçut tout à coup et s’arrêta brusquement, confuse, et frappée au

cœur par le regard de feu du jeune créole. Une fois engagée, la conversation continua.

Depuis son arrivée en France, madame Walstein vivait dans un isolement absolu. A part son mari et l’amie que Fernand avait rencontrée à l’Opéra, Emilia ne voyait personne. Walstein passait une partie de ses journées dans les ateliers, dans les musées et surtout dans les cafés. En revanche, il n’aimait pas que sa femme sortit. Elle se résignait facilement à cette réclusion. Où eùl-elle été, en effet, dans ce Paris dont la foule et le bruit l’effrayaient? Au milieu de toutes ces figures étrangères, elle sentait son cœur se contracter et se replier sur lui-même, comme ses membres sous l'influence du climat.

En rencontrant le regard ardent et sympathique de Fernand, elle crut y voir briller un rayon de son beau soleil d’Italie. Au bout d’une heuie, ces deux jeunes gens, qui se connaissaient a peine, causaient comme deux vieux

amis. Fernand racontait à madame Walstein son enfance passée dans une plantation de l’ile Bourbon, son arrivée à Paris et les déceptions de son cœur, dont les chaleureux instincts et la naïve confiance étaient venus se briser contre la coquetterie parisienne. De son côté, Emilia parlait de Rome, des processions de la ville sainte, des fêtes de tout genre et des longues promenades du soir sur les bords du Tibre.

Elle lui raconta une partie de sa vie. Orpheline presque au sortir du berceau, Émilia demeurait à Rome chez un de ses oncles. Celui-ci possédait deux maisons meublées qu’il louait à des étrangers. M. Walstein avait habité pendant quelque temps le second étage de la plus petite de ces deux maisons. Il venait souvent passer la soirée chez son propriétaire. La tante et les cousines d’Emilia, jalouses de la pauvre orpheline, la tourmentaient à l’envi. Walstein avait pris sa défense. Il était devenu amoureux d’elle. La famille de Walstein s’opposant au mariage,

ainsi que les parents d’Emilia, l’Allemand avait enlevé la jeune fille.

— Et vous vous êtes mariés en France ? demanda Fernand.

— Oui, monsieur, répondit-elle en baissant les yeux.

— Si vous aviez un enfant, ce serait du moins une compagnie pour vous, dit M. de Varelles.

— J’en ai un, monsieur; un beau petit garçon de dix-huit mois. J’aurais bien voulu le nourrir, mais son père s’y est opposé. Il est vrai que j’étais fort malade. On l’a mis chez une nourrice à la campagne. Je vais le voir une fois par semaine.

En ce moment, on entendit ouvrir la porte extérieure.

— Mon mari! s’écria la jeune femme, qui se leva pâle et tremblante. Mon Dieu ! mon Dieu ! que va-t-il dire?

— Je lui expliquerai la cause de ma présence.

— Il ne vous croira pas : il est si jaloux! Si vous saviez... Mon Dieu, le voici !

— Dites-lui que vous m’avez connu à Rome, que j’ai demeuré avant lui dans une des maisons de votre oncle. Je me nomme Fernand de Varelles. J’ai su votre adresse par votre amie : Comment s’appelle-t-elle?

— J u lia Brady.

— Bien; laissez-moi faire et ne craignez rien.

Comme il achevait ces paroles, la porte s’ouvrit violemment. Un homme gros et robuste, aux longs cheveux en désordre, coiffé d’un chapeau à longs poils et vêtu d’une ample redingote à brandebourgs, s’arrêta sur le seuil en roulant des yeux courroucés. Emilia fit quelques pas au-devant de lui. L'émotion l’empêchait de parler. Soutenue cependant par sa frayeur même, la jeune femme faisait assez bonne contenance. Quant à Fernand, il s’était levé tranquillement et regardait d’un air calme

M. Walstein, dans lequel il venait de reconnaître son Allemand du bal de l’Opéra. Voyant que personne ne parlait et que la figure courroucée de M. Walstein s’empourprait de plus en plus, Fernand jugea à propos de ne pas prolonger davantage ce silence embarrassant.

— C’est sans doute M. Walstein? dit-il en s’adressant d’un ton respectueux à la jeune femme ; voulez-vous être assez bonne pour me présenter à lui?

— Hl. Fernand de Varelles, mon ami,, balbutia l’Italienne, obéissant instinctivement à l’impulsion de Fernand.

— Je ne connais pas ce nom, répondit d’un ton bourru M. Walstein, qui regardait tour à tour la figure pâle de sa femme et la physionomie souriante du créole.

— J’ai demeuré, à Rome, chez l’oncle de madame Emilia, dit Fernand, et j’ai eu l’honneur d’y rencontrer madame quelquefois.

— Est-ce lui qui vous a donné son adresse?

demanda l’Allemand.

Emilia tressaillit. Son oncle ignorait son adresse et n’avait pu, par conséquent, la donner. Heureusement, Fernand ne se laissa point prendre à cette ruse de Walstein.

— Non, monsieur, répondit-il, je la tiens de madame Julia Brady. J’ai conservé un trop bon souvenir de mes hôtes de Rome pour ne pas saisir avec empressement toutes les occasions de savoir de leurs nouvelles.

Malgré le naturel et l’aplomb de cette réponse, Walstein semblait encore hésiter. Sur un signe de Fernand, Emilia se rassit, plus morte que vive. Sans faire attention à la mauvaise humeur évidente de l’Allemand, M. de Varelles reprit tranquillement son fauteuil. Puis, se tournant vers Emilia, il se mit à lui parler de Home et de ses monuments, comme s’il continuait une conversation commencée avant l’arrivée de M. Walstein.

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LE BAL DE L'OPfiRA 33

La tranquille assurance de Fernand finit par réagir sur Emilia. Elle éprouvait déjà, près de lui, cette confiance qu’une femme ressent au bras de l’homme dont elle connaît la bravoure et l’énergie. Dans les circonstances difficiles, du moment où les nerfs des femmes ont résisté au premier choc, elles sont sauvées. L’énergie morale reprend bien vite le dessus et leur donne alors un courage, un sang-froid qui manqueraient en pareil cas à bien des hommes.

Ce qui rendait la situation fort difficile pour Varelles, c’est qu’il n’avait jamais mis les pieds à Rome. Par bonheur, il s’était beaucoup occupe de beaux-arts et sa mémoire le servait à merveille. Guidé par le souvenir de ses lectures, il fut à même de parler pertinemment des monuments et des tableaux les plus» célèbres de la ville sainte.

Toujours de mauvaise humeur, Walstein ne pouvait se décider à prendre un parti. Adossé à la chominée et les sourcils froncés, il écoutait

d’un air sombre la conversation d’Emilia et de Fernand. Surexcité par la situation et par une sorte de naïve admiration que trahissaient les yeux de la belle Italienne, Varelles naviguait avec beaucoup de hardiesse et d’habileté au milieu de tous les écueils qui l’entouraient. Quant à la jeune femme, elle éprouvait à la fois une sensation agréable et pénible. Elle souffrait, mais elle se sentait vivre. Il y a dans toutes les émotions du danger combattu une sorte de jouissance indéfinissable. Emilia se sentait entraînée par l’esprit et par la hardiesse avec lesquels Fernand trouvait moyen de lui dire une foule de choses gracieuses et presque tendres, à la barbe de Walstein. Ce dernier n’y comprenait rien. D’une phrase insignifiante, Varelles faisait un compliment, presque une déclaration. Il lui suffisait, pour cela, d’un regard ou d’un mot rappelant quelque souvenir de la conversation qu’il venait d’avoir avec la jeune femme.

— Mon Dieu, oui ! racontait Fernand, une plaisanterie d’une dame romaine m’a valu la découverte d’un admirable chef-d’œuvre. Cette dame m’avait invité à visiter, dans les environs de Rome, le château de Piazzaletta, qui appartenait aux vieux marquis de Guadalfi.

— Je connais de nom ce marquis, interrompit Walstein. C’est un vieux fou qui a des tableaux magnifiques et ne les laisse voir à personne.

— Précisément, reprit Fernand, qui mêlait le faux et le vrai. Ma belle dame n’eut garde de m’avertir de cette dernière circonstance, c Vous * trouverez à Piazzaletta, me dit-elle, un admi-. « rable tableau du Pérugin représentant une « femme blonde, un vrai chef-d’œuvre. » Dès le lendemain, j’arrivais à l’adresse qu’elle m’avait indiquée. Par bonheur le marquis était absent... On me laissa entrer, ou, pour mieux dire, je forçai l’entrée, ajouta-t-il en regardant sournoisement Emilia, qui ne put réprimer un sourire. En pénétrant dans le salon, j’aperçus

un admirable tableau, nouvellement arrivé sans doute, car il n’avait même pas de cadre. Je ne saurais vous dire l’impression que j’éprouvai. Figurez-vous une femme jeune et belle, non pas une blonde comme je m’y attendais, mais une brune avec des cheveux noirs et des yeux de velours. Quels beaux traits nobles et réguliers ! Un sourire enivrant, plein de grâce et de fierté, errait sur ses lèvres. Et puis, quelle richesse de tons et de couleur ! Sous sa peau blanche et transparente, nuancée d’une teinte à la fois rose et dorée, semblable au duvet d’un beau fruit, on sentait circuler un sang jeune et généreux. Mais si vous aviez vu ses yeux surtout ! Oh, ses yeux ! je les vois encore, moi !... Ce jour-là, j’ai compris tout ce que les poètes ont dit des yeux de leurs maîtresses. Celui qui a aimé cette femme, si elle a jamais existé, a dû trouver dans ses yeux l’enfer ou le paradis!... J’aurais volontiers passé toute la journée à contempler cette œuvre magnifique, mais on

craignait le retour du maître, il me fallut partir.

— Et vous n’avez jamais revu ce tableau ?

demanda Walstein, qui avait parfaitement donné dans le panneau et cru à la réalité de l’aventure.

— Oh ! si je retourne à Rome, je le reverrai, répondit Fernand en lançant à madame Walstein un regard qu’elle ne comprit que trop. Oui, je le reverrai, dussé-je entrer comme un voleur chez le marquis et m’exposer à recevoir quelque coup de fusil...

— C’est singulier, reprit l’Allemand, entraîné sans s’en apercevoir dans la conversation, je connais presque tous les beaux tableaux qui sont en Italie, et je n’ai aucun souvenir de celui-là. De qui diable pourrait bien être cette tète de femme?

Tandis que Walstein se creusait la tète pour deviner l’auteur d’un tableau qui n’avait jamais existé, Emilia réprimait avec peine un sourire. La singularité de la situation et le péril qui l’en-

tourait donnaient un charme étrange aux tendres paroles de M. de Varelles. Dès que Walstein détournait la tète, les yeux de Fernand parlaient à ceux d’Emilia un langage plus éloquent et plus brûlant encore que celui de ses lèvres.

Quant à l'Allemand, une fois sur le chapitre de la peinture, il ne tarissait plus. Fernand ayant critiqué de confiance un tableau de Van Dyck (qu’il ne connaissait que par un article de journal), Walstein prit chaudement la défense de l’élève de Rubens. Fernand tint bon, toujours de confiance. Au bout de dix minutes, la discussion marchait si bien, que les deux interlocuteurs se coupaient la parole et s’apostrophaient avec toute la véhémence à l’usage des gens qui soutiennent des opinions opposées.

Walstein y allait bon jeu, bon argent, comme on dit. Il se promenait à grands pas dans le salon, en accompagnant chaque argument de force gestes et souvent d’un coup de poing sur quelque meuble. Aussitôt que Walstein faisait demi-

tour, Fernand regardait Emilia en souriant, comme pour lui faire comprendre le peu de prix qu’il attachait au résultat de cette discussion.

Emilia baissait alors les yeux d’un air contrarié, mécontent même. Cependant, il faut bien l’avouer, lorsque le changement de position de Walstein empêchait Fernand de la regarder, elle levait bien vite les yeux sur le jeune créole.

Au beau milieu de la discussion, on entendit retentir la sonnette.

— Où diable est donc la domestique? demanda Walstein avec impatience.

— Vous savez bien qu’elle est malade, répondit sa femme avec douceur. Le médecin lui a défendu de se lever avant deux jours.

— La peste soit de la vieille sorcière ! murmura-t-il... Laissez, laissez, je vais ouvrir.

— Pourquoi n’êtes-vous pas parti ? dit préci-

pitamment la jeune femme en s’adressant à M. de Va relies.

— J’attendais que M. Walstein m’invitât à revenir, répondit-il avec une sorte de hardiesse respectueuse.

— N’y comptez pas : je m’y opposerais., d’ailleurs. De grâce, allez-vous-en; vous me mettez au supplice.

Avant qu’il eût le temps de répondre, une voix de femme se fit entendre.

— Julia!... dit madame Walstein d’un ton consterné. Oh ! monsieur, voyez à quoi vous m’exposez!

Fernand se leva brusquement et courut audevant de madame Brady, qui entrait dans le salon.

— Enfin, vous voilà ! dit-il en lui tendant la main comme à une amie intime. J’étais bien sûr qu’en attendant encore un peu, je vous verrais arriver.

La petite blonde, car c’était bien elle cette

fois, ne put réprimer un sourire en reconnaissant son cavalier de l’Opéra.

— Mais, monsieur , dit-elle en cherchant à prendre un air grave, vous vous trompez, sans doute.

— Non pas, non pas, reprit-il avec une vivacilé enjouée. Vous m’avez dit hier que vous viendriez à trois heures. Vous voyez bien qu'il est déjà trois heures et demie.

— Il y a une bonne raison pour que je n’aie pu vous dire cela, monsieur,. c’est que je ne...

— Ma chère Julia, dit Emilia qui se hâta d’intervenir, permets-moi de te présenter mon mari, M. Walstein. Nous sommes allés deux fois chez toi pour te trouver, mais inutilement.

Toute préoccupée de Fernand, Julia n’avait pas regardé le maître de la maison. Elle resta fort surprise en reconnaissant l’Allemand dont elle s’était moquée la veille. Elle rougit un peu et répondit par un salut embarrassé au cordial bonjour de Walstein.

En embrassant son amie, Emilia lui dit tout bas :

— Ton étourderie d’hier soir vient de me placer dans une situation fort difficile. Fais semblant de connaître beaucoup ce jeune homme, et dis que c’est toi qui lui as donné mon adresse. Je t’expliquerai tout plus tard.

Pendant ce dialogue, Fernand s’était hâté de recommencer la discussion, afin d’empêcher Walstein d’écouter ce que se disaient les deux jeunes femmes. Emilia aurait voulu emmener son amie dans une autre pièce pour causer plus librement; mais Julia ne se prêtait nullement à cette manœuvre. Les femmes ont un talent, un instinct tout particulier pour deviner un mystère et pour pressentir un amour naissant! Elle prit donc une chaise et se mêla à la conversation.

D’abord, tout marcha fort hier.. L’arrivée de Julia et son intimité apparente avec M, de Varelles avaient dissipé les soupçons de M. Walstein. Lancé à corps perdu dans la peinture, il

pérorait, sa pipe d’une main et son pot de bière de l’autre, absolument comme s’il eût été au café.

Julia se douta bientôt qu'il existait une sorte d’intelligence entre son amie et M. de Varelles. Quelques regards qu’elle saisit au vol lui firent deviner bien des choses. Il y avait un peu de tout dans ces regards-là. Bien b ibile aurait été l’observateur qui eût pu définir les lueurs qui, par moments, rayonnaient dans les noires prunelles de madame Walstein. Julia n’analysait pas, elle sentait. Une sorte de jalousie, une jalousie d’amour-propre plus encore que de cœur, doublait la pénétration, ou, pour mieux dire, l’intuition de la jeune femme.

Elle était venue pour voir son amie avec l’intention bien arrêtée de lui raconter son intrigue du bal de l’Opéra, et de la prier de ne donner aucun renseignement sur son compte à son aimable cavalier. Malheureusement, fatiguée du bal et de sa réconciliation avec M. Mouchonnier,

madame Brady avait fait la paresseuse, et s’était laissé prévenir par M. de Varelles. La veille déjà, ce dernier lui avait paru fort gai et .fort aimable. Maintenant, elle le trouvait d’autant mieux, qu’il semblait plaire davantage à une autre femme. Aussi regardait-elle comme un acte d’empiétement sur ses droits l’attention que Fernand témo’gnait à madame Walstein.

— C’est moi qu’il a vue la première, se disait-elle; c’est pour moi, et non pour Emilia, dont il ignorait l’existence, qu’il est venu ici aujourd’hui.

Cédant à un sentiment de jalousie inné chez les femmes de l’ordre de Julia, madame Brady fit son possible pour détourner de madame Walstein l’attention de Fernand et pour le captiver par son esprit. Elle était plus spirituelle qu’Emilia ; mais déjà, pour Fernand, tout l’esprit du monde ne valait pas un regard de la belle Italienne. Julia comprit bientôt son infériorité. Elle en conçut un petit sentiment d’irritation qui se traduisit

par quelques railleries. Puis elle s’amusa à taquiner les deux jeunes gens, toujours sous forme de plaisanterie et de manière qu’ils ne pussent s’en fâcher.

A chaque instant, elle lançait quelques malignes allusions qui, poussées un peu plus loin, auraient suffi pour mettre Walstein sur la voie. Julia s’arrêtait toujours à temps, mais c’était pour recommencer un instant après et plonger les deux jeunes gens dans de nouvelles transes. Tantôt elle racontait des histoires de maris et d’amants trompés , enjolivées d’allusions que Fernand ne comprenait que trop. Tantôt elle plaisantait M. de Varelles sur ses conquêtes du bal masqué, et lui reprochait une foule d’aventures qu’elle inventait. Désolé de se voir ainsi posé en don Juan de carnaval devant la belle Italienne, le pauvre Fernand n’osait même plus se justifier, car Julia lui disait aussitôt :

— Eh ! mon Dieu , monsieur de Varelles, qu’avez-vous besoin de vous en défendre? Vous

4(i LE BAL DE L’OPÉRA

êtes garçon et vous ne nous devez aucun compte

de vos bonnes fortunes ; n’est-ce pas, Emilia?

— Sans doule^ répondait 1’Italienrie, dont le regard commençait à fuir celui de Fernand.

Tout en devinant le jeu de son amie, Emilia s’y laissait prendre. Madame VValstein en voulait à Jdlia de ses malices, mais elle en voulait aussi -à Fernand des aventures qu’on lui attribuait, et que cependant elle devinait être de l’invention de Julia.

Le créole essaya d’abord de lutter contre madame Brady; malheureusement, celle-ci, fort spirituelle d’ailleurs, tirait un grand avantage de sa position; puis, Fernand craignait de piquer au jeu l’amour-propre de la jeune femme et de la pousser à quelque méchanceté. Chaque fois qu’il tentait une sortie, il était ramené par quelque mordante repartie de madame Brady.

Quoiqu’il tendit tous les ressorts de son intelligence, et qu’il tint les yeux ouverts comme un enfant devant la cabane de Polichinelle, Walstein

ne comprenait que le sens littéral des phrases échangées, et, par conséquent, que la moitié de la conversation. De temps en temps, cependant, l’accent et le sourire de Julia laissaient deviner à l’Allemand quelque railleuse intention.

— En vérité, dit-il à Fernand, près duquel il se trouvait assis, on ne sait jamais à quoi s’en tenir avec ces Françaises. Elles ont toujours l’air de se moquer de quelqu’un. Après qui cette dame en a-t-elle donc?

— Après vous, parbleu, répondit Fernand en baissant la voix. Ne l’avez-vous pas encore deviné?.

— Après moi ?

— Sans doute.

— Pourquoi?... Comment?... Je ne l’ai jamais vue.

— Pardon... Me promettez- vous de ne pas lui répéter ce que je vais vous dire?

— Je vous le promets.

— Vous rappelez- vous un certain peti t do-

mino noir qui, cette nuit , était assis près de

vous au foyer et qui vous a parlé de votre

fiancée?

— Oui, oui.! mais baissez la voix, je neveux pas que ma femme sache que j’étais à l’Opéra.

— Eh bien, ce petit domino n’était autre que Julia.

— Vraiment?

— C’est moi qui lui donnais le bras, lorsqu’elle vous a dit que vous cherchiez une cuisinière pour votre fiancée.

— Chut donc! 11 me semblait bien, en effet, que j’avais déjà entendu sa voix quelque part et que votre visage aussi ne m’était pas complètement inconnu. Maintenant je la reconnais. Mais pourquoi m’en veut-elle à cause de cela?

— Vous savez bien que les femmes se soutiennent toujours entre elles. Julia s’amuse à vous tourmenter, afin de vous punir de votre infidélité.

— Vous avez raison, dit Walstein, cnmpléle-

ment dupe de cette explication. Je comprends maintenant ses allusions et le double sens de ses paroles. Maudite petite femme ! Pourvu qu’elle ne raconte pas cette histoire à madame Walstein !

— Tant que je serai là, elle n’osera pas...

Vous comprenez..., devant un étranger !

— Oui, mais quand vous serez parti?...

— Dame, alors je ne réponds de rien.

- — Si vous pouviez l’emmener?

C’était justement là que Fernand voulait en venir.

— Ce sera difficile. Vous voyez qu’elle fait de son côté tout ce qu’elle peut pour me renvoyer.

— Tiens !... tiens !... tiens !...

— C’est pour cela qu’elle me lance tant de railleries.

— En effet, en effet... Comment diable faire? Voyons, monsieur, aidez-moi un peu. Entre hommes, il faut bien se soutenir aussi. Tâchez

LE BAL DE L’OPfiR A

de l’emmener; je vous serai très-reconnaissant de ce service.

Fernand s’aperçut que Julia les écoutait. Il se pencha pour dire quelques mots à l’oreille de Walstein, qui répondit par un signe d’assentiment.

— Savez-vous que vous n’ètes guère polis, messieurs, leur dit en riant la jolie blonde. 11 parait que notre conversation vous ennuie, puisque vous faites des aparté.

— Voyez comme vous êtes injuste, madame, répondit Fernand. M. Walstein me disait justement qu’il trouvait tant de plaisir à vous écouter, qu’il en avait oublié un rendez-vous important.

— Un joli rendez-vous d'amour? chantonna Julia, dont les yeux pétillaient de malice.

— Oh! non, se hâta de répondre Walstein; c’est un de mes amis et sa femme qui m’ont donné rendez-vous au Louvre, pour quatre heures.

— Il est grand temps d’y courir, alors, dit Julia en consultant sa montre; quatre heures ne tarderont pas à sonner.

— J’ai une voiture en bas, madame, fit M. de Varelles, se levant et s’adressant à Julia; voulez-vous me permettre de vous ramener . chez vous ?

— Merci ; je vais rester encore quelques instants avec mon amie, repartit Julia d’un ton légèrement moqueur.

— Je suis bien fâché de vous enlever Emilia, dit précipitamment M. Walstein; mais elle est aussi du rendez-vous. Ce sont des compatriotes qui nous ont invités à dîner depuis plusieurs jours. Je craindrais de les désobliger en manquant de parole.

— C’est différent alors, répliqua madame Brady, qui surprit le coup d’œil étonné qu’Emilia jeta sur son mari. Un autre jour, j’aurai le plaisir de causer plus longuement avec cette bonne Emilia. J'espère que désormais vous ne

prendrez de rendez-vous que pour vous seul .

Dans les ménages parisiens , c'est toujours ainsi ; chacun a ses rendez-vous à part.

— Je vous demande mille pardons, madame, balbutia l’Allemand , qui crut voir dans les paroles de Julia une allusion à sa conduite de la veille.

— Il n’y a pas de quoi , repartit madame Brady, un peu piquée de se voir ainsi forcée de battre en retraite. Un mari qui n’accepte de rendez-vous qu’à la condition d’y mener sa femme, c’est trop rare pour que nous n’applaudissions pas de tout notre pouvoir à cette fidélité de l’âge d’or. Adieu, Emilia ! adieu, époux modèle ! Que le dieu des amours fidèles vous récompense suivant vos mérites !

Walstein fit une énergique grimace en donnant — in petto — la jeune femme à tous les diables.

Pendant ce petit colloque, Fernand prenait congé de madame Walstein.

— Ne me sera-t-il pas permis de venir vous présenter mes hommages? demanda-t-il.

— Non, monsieur, répondit-elle, je ne vois personne.

— Je vous en conjure...

— Je ne puis, répondit-elle en baissant les yeux pour ne pas rencontrer le regard suppliant qu’il lui semblait sentir à travers ses paupières baissées.

L’arrivée de Julia ne permit pas à Fernand d’insister davantage.

— Il pleut à verse, madame, dit-il à madame Brady après avoir regardé à la fenêtre. Voulezvous me permettre de vous offrir l’abri de ma voiture?

Julia refusa d'abord, puis elle tinit par accepter, un peu pour rester plus longtemps avec M. de Varelles, et plus encore peut-être pour faire enrager son amie, dont les lèvres avaient eu une imperceptible contraction.

Jusqu’au dernier moment, Fernand avait

espéré que l’Allemand l’inviterait à revenir. Il n’en fut rien. Une vigoureuse poignée de main et un cordial remerciaient pour l’avoir débarrassé de Julia, voilà tout ce que le créole put tirer de Walstein. Quant à la belle Italienne, soit embarras, soit toute autre cause, elle répondit à peine au salut de M. de Varelles.

Madame Brady était la fille d’une pianiste française qui était allée mourir de la poitrine en Italie. La mère et la fille logeaient chez l’oncle d'Emilia. A peu près du même âge, les deux jeunes filles avaient fait promptement connaissance. Lorsque Julia était retournée à Paris, une correspondance s’était engagée entre elle et son amie de Rome. Cette correspondance avait eu le sort de beaucoup d’autres. On s’était écrit d’abord deux fois par semaine, puis tous les huit jours, puis tous les mois. Au bout de la troisième année, on ne s’écrivait plus qu’une fois par an. Julia avait donné l’exemple de la paresse. Emilia, moins oublieuse, s’était tou-

jours montrée la plus exacte. L’arrivée de la belle Italienne à Paris avait renoué les relations des deux jeunes filles.

— Comment ferai-je pour revoir madame Walstein ? se demandait Fernand de Varelles en descendant l’escalier. Chez elle, je ne dois plus y songer. Je ne puis désormais la rencontrer que chez madame Brady. Il faut absolument que j’obtienne l’autorisation de m’y présenter.

Le résultat de ces réflexions fut un redoublement d’amabilité envers Julia. Celle-ci n’y répondit d’abord que par un sourire moqueur et par des railleries. Elle devinait le motif de cet empressement et tenait à prouver à Fernand qu’elle n’était point sa dupe.

Celui-ci eut l’esprit de la laisser railler et de s’avouer vaincu. Cette petite satisfaction d’amour-propre adoucit un peu madame Brady.

Clémente dans la victoire, elle finit par accordera Fernand l’autorisation qu’il sollicitait. Sans qu’elle voulût se l’avouer, peut-être espérail-

elle effacer par son esprit l’impression que la beauté d'Emilia avait produite sur M. de Varelles.

On comprend que Fernand s'empressa de profiter de la permission. Il devint bientôt l’un des habitués les plus assidus du salon de madame Brady. Mais, à son grand désappointement, il n’y rencontrait jamais Emilia.M. Walstein n’aimait point à sortir le soir, et sa femme devait lui tenir compagnie. Puis, il détestait et Julia et les jeunes gens que sa femme aurait pu rencontrer chez la jolie blonde.

Voyant le mauvais effet qu’il produisait en parlant de madame Walstein , Varelles feignit de l’avoir complètement oubliée. Un jour, cependant, madame Brady céda à un petit mouvement d’orgueil féminin. A quoi servirait d’ailleurs une amie, si on ne pouvait s’accorder le plaisir de la faire enrager? Bien qu’Emilia ne parlât jamais de Fernand, Julia était trop fine pour ne pas deviner que la jeune femme pen-

sait à lui quelquefois. Elle résolut de les mettre tous deux en présence et de savourer un peu son triomphe : triomphe d’amour-propre, bien entendu, car, au fond, Julia n’aimait pas M. de Varelles. Il lui plaisait et la préoccupait un peu, voilà tout.

Une après-midi, Emilia et Fernand se rencontrèrent à l’improviste dans le salon de Julia. En apercevant le jeune homme, Emilia rougit et se mit aussitôt sur la défensive. Fernand n’eut garde de se heurter de front contre une résistance si bien préparée. Il continua à causer avec Julia. Celle-ci déployait toute sa coquetterie pour le retenir auprès d’elle. Un amant adoré n’eût pas été mieux traité que Fernand semblait l’être en ce moment par la jolie blonde.

Rien ne fatigue tant une garnison que de se tenir toujours sur pied pour repousser un ennemi dont l’attaque n’a jamais lieu. Rassurée par la contenance de Fernand, Emilia ne tarda pas à désarmer. Elle se départit peu à peu de sa

roideur glaciale. Bientôt, par un mouvement adroitement combiné, Fernand se trouva placé près de madame Walstein.

11 lui parla d’abord de choses indifférentes. Ses devoirs de maîtresse. de maison obligèrent Julia de s’occuper de quelques autres personnes. Pendant qu’elle causait d’assez mauvaise grâce à l’autre extrémité du salon, Fernand aborda tout à coup un sujet de conversation auquel Emilia n’était plus préparée. Il n’y eut pas d’explication entre eux. Au bout de dix minutes cependant, Fernand la suppliait déjà de lui accorder un rendez-vous. Emilia feignit d’abord de prendre la chose en plaisanterie. Il insista. Elle répondit alors , d’un ton froid et contraint, que cette insistance lui déplaisait. Au fond du cœur, ce qui la choquait, c’était moins l’obstination de Fernand que sa hardiesse d’oser lui demander un rendez-vous au moment même où, devant elle, il venait de faire la cour à une autre femme. Quelques mots échappés à

la vivacité méridionale d'Emilia trahirent à son insu les secrètes préoccupations de son cœur.

Fernand y répondit par un sourire si doux, si tendre et si franc, qu’elle sentit l’innocence du jeune homme avant même qu’il eût parlé.

— Je n’aime pas votre amie, dit-il à demivoix à madame Walstein ; mais ce n’est que chez elle qu’il me reste l’espérance de vous revoir. Indiquez-moi un autre moyen de me rencontrer avec vous, et je vous jure de ne jamais lui parler.

— Que penserait Julia de cet abandon soudain? répondit Emilia en feignant de sourire.

— Que m'importe! C’est vous seule que j’aime.

— Je ne crois pas un mot de ce que vous dites, répondit-elle en haussant les épaules.

Mais le sourire et le regard de la belle italienne démentaient un peu ses paroles.

liO LE BAL DE L’OPÉRA

Julia se douta de quelque chose. Un sentiment d’amour-propre l’empêcha de venir ellemême interrompre l’entretien. Elle ne voulait pas avoir l’air d’être jalouse. Sous le premier prétexte venu, elle envoya Walstein auprès des deux jeunes gens.

On se sépara.

En sortant du salon, Emilia répondit par un long regard au regard d’adieu de Fernand. Ce fut tout ce qu’il obtint ce soir-là de la belle Italienne! Mais, après tout ce que Fernand lui avait dit, ce regard était presque un aveu.

Quelques jours s’écoulèrent. Varelles passait sa vie à chercher les occasions de revoir madame Walstein. il la rencontra enfin chez Julia. Peu à peu, les visites de l’Italienne à son amie devinrent plus fréquentes. Julia ne larda pas à s’apercevoir que Fernand arrivait chez elle à peu près aux mêmes heures que madame Walstein. Rien n’était convenu entre eux, cependant. Seulement, Varelles avait remarqué les

jours et les heures qu’Emilia choisissait d’habitude pour aller voir madame Brady. De son côté, madame Walstein apportait à ses visites une certaine régularité à laquelle le plaisir de rencontrer Fernand n’était peut-être pas tout à fait étranger.

Madame Brady avait trop d’amour-propre et de coquetterie pour ne pas s’impatienter bien vite de ce manège. Par suite de la lutte, Fernand commençait d’ailleurs à lui plaire sérieusement. Elle plaisanta tellement Emilia sur la coïncidence de ses visites avec celles de Fernand, que la jeune femme n’osa plus se trouver avec M. de Varelles. Il en résulta que le créole passa plusieurs jours sans revoir madame Walstein. Décidément amoureux, le pauvre garçon en perdait la tête. Il aimait si passionné^ mert la belle Italienne, qu’il ne savait qu’inventer pour la revoir. Il lui écrivit plusieurs lettres. Elle ne répondit pas. Deux ou trois fois, cependant, touchée de l’amour et des sup-

plications de Fernand, la jeune femme avait pris la plume. Elle n’en était plus à se cacher son amour pour M. de Varelles : un petit sentiment d’amour-propre l’empêchait seul de céder à la voix de son cœur. Si les lettres de Fernand eussent été moins bien tournées, moins gracieuses et moins spirituelles, peut-être Emilia aurait-elle eu le courage d’y répondre ; mais la jeune femme, peu habituée à écrire le français, avait honte de son ignorance, qu’elle s’exagérait encore. Plus elle aimait Fernand, plus elle redoutait de paraître ridicule à ses yeux.

Comme on le voit, madame Walstein se ressentait déjà des mœurs parisiennes et de cette crainte du ridicule qui devient un ridicule chez bien des gens. Néanmoins, elle s’était fait une douce habitude de recevoir les lettres de Fernand. Elle les portait sur elle, et les relisait vingt fois par jour. Depuis qu’elle ne voyait plus M. de Varelles, toute la vie de la jeune femme s’était réfugiée dans ces petits carrés de

LE BAL DE L’OPERA b3

papier. Elle les étudiait mot par mot. A chaque lecture, il lui semblait découvrir une nouvelle pensée.

Un jour, cette correspondance, qui s’effectuait par l’entremise de la concierge de madame Walstein, s’interrompit brusquement. Emilia commença par s’étonner d’un silence que rien ne motivait. Puis, vinrent successivement l’inquiétude, la jalousie et les pleurs. Les journées de la pauvre femme s’écoulèrent désormais avec une lenteur désespérante. Quatre pages d'écriture de moins à lire par jour, et tout était changé dans la vie de madame Walstein. Tout l’ennuyait, la contrariait, lui était odieux. Elle allait tous les jours chez Julia. Le plus souvent, elle n’osait parler de Fernand. Quand elle en avait le courage, Julia semblait ne pas comprendre l’interrogation cachée dans les phrases maladroites de son amie. Elle répondait à côté, ou détournait la conversation. Enfin, madame Walstein ne put y résister davantage. La pre-

mière fois qu’elle avait rencontré Fernand chez madame Brady, Emilia portait à sa ceinture un petit bouquet de violettes. M. de Varelles l’avait demandé du regard; Emilia l’avait refusé. Ne sachant comment se rappeler au souvenir de Fernand sans lui écrire, madame Walstein eut une de ces inspirations qui ne naissent que dans le cœur d’une femme. Elle glissa trois violettes sous une enveloppe à l’adresse deM. de Varelles, et mit à la poste son épitre parfumée.

Deux jours s’écoulèrent encore. Pas de réponse. Emilia ne tenait plus en place. Dès qu’elle apercevait la concierge, elle lui jetait un regard dont cette femme comprenait fort bien la signification ; mais celle-ci ne pouvait répondre que par un signe négatif.

En désespoir de cause, madame Walstein retourna chez Julia.

— A propos, lui dit-elle au milieu de la conversation, que devient donc ce jeune homme que je rencontrais quelquefois chez toi ?

— De qui veux-lu parler? répliqua madame Brady, qui comprenait parfaitement.

— Un créole, dit Emilia, en ayant l’air de chercher... Monsieur..., monsieur... Ah! je m'en souviens!... Monsieur de Varelles.

— Il est très-malade, répondit Julia les yeux fixés sur le visage de sa rivale. A propos de je ne sais- quelle femme, il s’est pris de querelle avec un officier de dragons. Cela lui a valu un coup d’épée dont il a failli périr.

La fixité du regard de Julia et son sourire moqueur mirent heureusement madame Walstein sur ses gardes et lui donnèrent la force de dissimuler son émotion.

— L’affreuse chose que ces duels ! dit-elle en faisant un effort surhumain pour raffermir sa voix. M. Walstein me fait frémir lorsqu’il me raconte ceux qu’il a eus autrefois. Il parait qu’en Allemagne on se bat très-souvent.

Puis elle se mit à parler d’autres choses d’un air indifférent, trop indifférent même, car ce

fut la gaieté inaccoutumée de sa conversation qui révéla à madame Bradv tout ce que souffrait l’Italienne. Au bout de quelques minutes, Emilia prit congé de madame Brady. Toutes deux s’embrassèrent, le sourire sur les lèvres, ainsi qu’il convient entre deux amies qui se détestent.

Une' fois dehors, Emilia baissa son voile et prit une voiture. Il lui tardait d’être seule. Elle étouffait. Des larmes brûlantes oppressaient son cœur ; l’inquiétude la dévorait.

Pour retourner chez elle, il lui fallait traverser la rue de Fernand. Que d". fois, en passant, elle avait jeté un. rapide et furtif regard sur les croisées qu’elle savait dépendre de l’appartement de M. de Varelles! Il lui avait dit qu’il demeurait au troisième. Un peu avant d’arriver à cette rue, Emilia renvoya sa voiture. Elle prit le trottoir du côté opposé à la maison de Fernand : elle le suivit lentement, les yeux lixés sur l’appartement où se mourait

peut-être celui qu’elle aimait. Les passants la coudoyaient et la heurtaient sans qu’elle y prit garde.

Elle revint deux fois sur ses pas. Il lui semblait qu’un hasard quelconque devait la mettre au courant de ce qui se passait chez M. de Varelles. Comme elle revenait une troisième fois, en se disant que c’était la dernière, elle aperçut un prêtre qui entrait dans la maison do Fernand.

— Il est donc à la mort! se dit-elle. Je veux le revoir.

La conclusion était un peu forcée ; mais une femme inquiète pour celui qu’elle aime rapporte tout à l’objet de sa préoccupation.

Elle entra résolument. M. Walstein eût été sur le seuil que cela ne l’aurait pas arrêtée. Elle traversa le vestibule comme une flèche et gravit rapidement les trois étages. Rendue sur le palier, elle s’arrêta pour respirer. Elle n’osait plus entrer ni descendre. Enfin, la peur d’être sur-

prise fit qu'elle posa sa main tremblante sur le cordon de la sonnette. Personne ne vint. Elle s’aperçut alors que la clef était dans la serrure ; elle entra et frappa du doigt à une seconde porte qui se trouvait en face d’elle.

— Entrez, dit une voix faible.

Comme elle ouvrait la porte, un gros chien noir vint à elle et lui fit quelques caresses ; puis il retourna près du lit sur lequel reposait M. de Varelles.

Fernand était bien pâle. Un de ses bras, étendu sur le lit, était recouvert de bandages. Le jeune homme regardait Emilia d’un air étonné et ravi. Il n’osait encore croire à son bonheur.

— Emilia! murmura-l-il enfin, Emilia, est-ce bien vous?

Elle voulut répondre, mais les pleurs lui coupèrent la parole. Elle prit la main du blessé sur laquelle elle appuya ses lèvres. Le gros chien poussa un petit gémissement et lécha les

mains de la jeune femme, comme pour la remercier de l’affection qu’elle témoignait à son maître.

Emilia s’assit à côté du lit et se mit à causer avec Fernand.

Nous ne répéterons pas tout ce qu’ils se dirent d’abord.

En reproduisant ici les paroles des deux jeunes gens, nous ne serions encore qu’un infidèle narrateur. L’amour a une langue à part, une sorte de langage musical dont la mélodie vient du cœur.

— Que vous est-il donc arrivé? demanda enfin Emilia.

— Une sotte querelle avec un officier. En sortant brusquement d’un magasin, il a renversé une vieille femme. Au lieu de s’excuser, il s’est mis à rire. Je l’ai appelé brutal. 11 m’en a témoigné son mécontentement par un coup d’épée qui m’a traversé le bras et même entamé la poitrine.

— Je savais bien que Julia m’avait menti!

s’écria madame Walslein.

— Que vous a-t-elle dii ?

Emilia le lui raconta.

— Je vous jure..., s’écria-t-il.

— Ne jurez pas! interrompit-elle en posant sa jolie main sur la bouche de Fernand. J’étais certaine d’avance qu’elle me trompait.

— Vous saviez bien que je vous aimais, n’estce pas?

— Vous me l’avez écrit si souvent !

— Et désormais, vous me laisserez vous le dire?

Emilia ne répondit pas, mais sa téu st pencha si près de celle du blessé, que leurs lèvres se rencontrèrent.

— Adieu, lui dit-elle en se levant.

— Déjà !

— Il le faut bien : « on » doit s’étonner de mon absence.

— Déjà, mon Dieu ! répéta le pauvre garçon

avec une profonde tristesse. Vous me promettez de revenir, au moins!

— Pour que je le puisse, il ne faut pas qu’on remarque aujourd’hui mon absence.

— Que vous êtes bonne et que je vous aime!

Adieu !

Ils se dirent tant de fois adieu qu’au bout de vingt minutes, Emilia était encore là, sa main posée dans celle de Fernand.

— Pensez à moi et soignez-vous bien, dit-elle enfin çn refermant la porte.

Elle revint le lendemain, mais elle ne put rester qu’un quart d’heure.

— M. Walstein part demain pour l’Allemagne, dit-elle au blessé. On voulait m’emmener, mais j’ai répondu que j’étais souffrante; il restera quinze jours là-bas.

— Et je vous verrai tous les jours ! s’écria Fernand..., bien longtemps chaque fois?

— Oui; j’apporterai mon ouvrage et je tra-

vaillerai près de vous. Je serai votre garde-malade.

— Ah ! quel bonheur!

— Mais vous serez bien obéissant et bien sage?

— Oui, oui !

— Alors, commencez par ne pas agiter ainsi vos bras en frappant vos mains l’une contre l’autre, comme un petit enfant à qui l’on promet un jouet. Et maintenant, adieu. Demain, vous ne me verrez pas, mais je prierai Dieu pour votre guérison.

La journée du lendemain parut bien longue àM. de Varelles. C'est surtout quand on est seul et malade que le cœur sent son isolement et qu’on éprouve le besoin d’aimer et d’être aimé.

Le surlendemain, madame Walstein arriva dans la chambre du blessé avec toute une provision de broderies et de livres.

— Pourquoi tous ces livres, grand Dieu? demanda Fernand.

— Pour vous faire la lecture, mon amr.

— J’aime mieux causer avec vous.

— Cela vous fatiguerait.

— Mais...

— Silence, interrompit la jeune femme en le menaçant du doigt. Je suis fort despote et j’entends qu’on m’obéisse. Sinon, je pars.

Malgré cette profession de foi, quand madame Walstein se retira, vers six heures, elle n’avait pas fait un seul point, ni lu une seule page. Elle n’avait pas causé non plus, dans la crainte de fatiguer Fernand. Il parait, néanmoins, qu’elle ne s’était pas trop ennuyée, car le lendemain, elle arriva deux heures plus tôt et ne partit que plus tard.

Elle avait pourtant affaire à un malade bien exigeant. Il ne la quittait pas des yeux, et voulait toujours tenir ses mains dans les siennes. De temps en temps, comme elle le voyait fatigué par une attention soutenue, elle le forçait à se

reposer un peu. Il n’avait pas la moindre déli-

catesse : il se faisait payer son obéissance, et d’avance..., on devine en quelle monnaie; puis il niait effrontément le payement pour toucher encore le prix de sa docilité.

En dépit du médecin, qui doutait un peu de l’effet calmant de ce moyen, Fernand revint promptement à la santé, ^ientôt, il put se lever et déjeuner avec sa jolie garde-malade. On plaçait une petite table devant le feu. Emilia mettait le couvert. Le garçon du restaurant voisin apportait les plats; puis on fermait la porte à double tour. « Nous voilà chez nous, » disait Emilia, qui revenait s’asseoir près de son malade.

Le seul invité admis en tiers dans ces repas si joyeux, c’était Fox, le beau chien d’arrêt de Fernand.

Gourmand comme presque tous les convalescents, M. de Varelles éprouvait souvent la tentation d’enfreindre les prescriptions du médecin. Quand Emilia s’apercevait de ces velléités de désobéissance, elle saisissait de sa petite main le

morceau qui faisait l’objet du débat, et le jetait à Fox. Celui-ci tranchait immédiatement la question, tout en se livrant à une pantomime qui prouvait combien il goûtait la méthode employée par Emilia pour forcer son malade à suivre le régime ordonné parle médecin.

Comme Fox avait tenu fidèle compagnie au malade, si longtemps seul, Emilia comblait le gros chien de caresses. Quelquefois, Fox, cédant à l’attraction que le regard humain exerce sur tous les animaux, levait une de ses pattes et la posait doucement sur les genoux de madame Walstein.

— A bas, Fox! lui criait Fernand.

— Ne bouge pas, Fox! murmurait Emilia.

Fox regardait tour à tour son maître et la jeune femme; puis il finissait généralement par céder à la volonté de cette dernière, par l’excellente raison que cette volonté se trouvait d’accord avec la sienne.

Alors c’étaient des rires d’Emilia et des récriminations de Fernand. Il feignaitde bouder pour

qu’on l’apaisât par quelques tendres paroles ou quelquefois par un baiser. Durant cette réconciliation, le pauvre Fox, bientôt oublié, retirait tristement sa grosse patte, et se couchait philosophiquement sur le lapis, ou sur un coin de la robe d’Emilia.

En réalité, la tendresse d’Emilia était calme et sérieuse; mais elle cherchait à égayer son malade. Puis elle avait peur des longs silences durant lesquels les regards de Fernand brûlaient ses yeux. Un jour, ce silence se prolongea plus longtemps que d’habitude. Emilia et Fernand étaient assis l’un auprès de l’autre, sur un divan qu’ils avaient traîné vis-à-vis du feu... Emilia comprit le danger. Elle voulut se lever. Malgré sa blessure, Fernand jeta ses deux bras autour de la taille de l’Italienne, afin de la retenir près de lui. Tout à coup, une expression de vive souffrance passa sur le visage pâle encore du blessé.

— Mon Dieu, qu’avez-vous? s’écria la jeune femme.

— Rien, répondit-il en essayant de sourire.

— Mais si ; vous pâlissez, vous souffrez ! vous vous seriez fait mal?

— Un peu..., en levant les bras ; mais ce n'est rien.

Emilia se rassit tout inquiète. Elle gronda bien fort M. de Varelles de son imprudence.

— C’est votre fdute, lui dit-il tout bas ; pourquoi vous éloigner de moi ?

Emilia ne s’éloigna plus... Ce jour-là, elle ne retourna chez elle que bien tard. Lorsqu’elle revint le lendemain, Fernand courut lui ouvrir.

— Enfin, te voilà ! lui dit-il en refermant bien vite la porte.

— Je t’avais dit que je viendrais à onze heures, dit Emilia. Il n’est que onze heures et cinq minutes. Vois plutôt à ta pendule.

— Alors, mon cœur avance sur ma pendule, répliqua Fernand, qui aidait la jeune femme à se débarrasser de son mantelet et de son chapeau. Te plains-tu de cela?

Le brave Fox, auquel on ne faisait plus attention, tournait autour des deux jeunes gens et semblait se plaindre d’un tel manque d’égards.

— Pauvre bon chien ! s’écria l’Italienne en saisissant tout à coup la grosse tête de Fox entre ses deux petites mains. Viens, que je te dise bonjour !

Et tandis que Fernand, agenouillé devant la cheminée, ravivait le feu et plaçait un coussin sous les pieds de madame Walstein, celle-ci embrassait comme une folle maître Fox, qui se laissait faire avec beaucoup de dignité.

— Eh bien ! et moi ? s’écria Varelles en s’as- . seyant auprès d’Emilia.

Elle le regarda de côté en riant et continua à caresser Fox ; mais ce ne fut pas pour longtemps.

Comme d’habitude, les deux jeunes gens déjeunèrent ensemble. Leur table était si petite qu’il n’y n’avait place que pour une seule assiette et un seul verre.

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Quoique fort médiocre musicien, Varelles avait un piano. Douée de l’admirable organisation musicale commune à presque toutes ses compatriotes, Emilia chanta quelques romances. Sa voix de contralto, extrêmement sympathique et un peu voilée, avait ce charme particulier que la sourdine donne aux cordes du violon.

Assis près de son amie, ou le coude appuyé sur le piano et les yeux fixés sur l’expressive physionomie de l’Italienne, Fernand s’enivrait de la contemplation de cette belle personne. Ses yeux, ses oreilles et son cœur semblaient se dilater pour voir, pour entendre et pour aimer.

Quand la pendule sonna cinq heures, on trouva qu’elle avait marché si vite, qu’on aurait récusé son témoignage si celui des montres ne l’avait confirmé. Il fallut se quitter. Ce fut bien long! Lorsque Emilia était arrivée, Fernand n’avait pas mis deux minutes à la délivrer de son mantelet et de son chapeau. Il passa plus d’un grand quart d’heure à les lui rendre.

LE BAL DE L’OPÉItA

Puis il fallut encore un autre quart d’heure pour arriver du salon à la porte extérieure. De retard en retard, six heures sonnaient au moment où madame Walstein rentra chez elle. Fernand était venu la conduire jusqu’à l’angle de la rue. Il la suivit des yeux tant qu’il put la voir.

— Que vais-je faire maintenant? se dit-il.

Il ne devait revoir Emilia que le lendemain, à dix heures. Ce délai iui semblait interminable. Il parait que l’Italienne avait eu la même impression, car elle vint à neuf heures et demie.

Une semaine s’écoula ainsi. Les deux jeunes gens avaient oublié le monde entier, ou, pour mieux dire, ils vivaient dans un autre monde.

Un matin, cependant, Emilia n’arriva chez son ami qu’après deux heures. Elle était pâle. Des larmes avaient rougi ses beaux yeux.

— Mon mari est de retour ! dit-elle.

Les amants ont tous l’insouciance des enfants et un peu celle des sauvages. Ils oublient facilement le lendemain.

Le retour de M. Walstein était une chose inévitable et d’autant plus facile à prévoir, qu’il avait annoncé en partant que son absence ne .durerait que quinze jours. Il y en avait dixhuit de passés, et pourtant son arrivée surprit les deux jeunes gens comme un coup de foudre.

Emilia ne put donner que quelques minutes à son ami.

— Quand te reverrai- je ? lui demanda-t-il en la quittant.

— Je ne sais, dit-elle tristement. Je tâcherai de venir demain. Tu sais bien que je ferai mon possible, n’est-ce pas?... Aime-moi toujours.

Elle partit.

Quelques jours se passèrent. Emilia et Fernand ne se voyaient plus que bien rarement.

Jaloux et violent, Walstein ne laissait à sa femme que fort peu de liberté. De loin en loin, les deux jeunes gens se rencontraient chez Julia...

Madame Brady ne tarda pas à remarquer de nouveau la coïncidence de leurs visites. Elle ne

8ü" LE BAL DE L’OPÉRA

se fit pas faute d’en plaisanter. Varelles prit la chose en riant et ne répondit à ses railleries que par des plaisanteries. Il n’en fut pas de même de madame Walstein.

La contrainte qu’elle était obligée de s’imposer pesait à son caractère. Son amour et sa jalousie la rendaient très-imprudente.

Au début d’une passion, alors que la femme résiste encore au penchant de son cœur et fuit celui quelle aime déjà, c’est presque toujours l’homme qui trahit son secret aux yeux du public. Ses assiduités, ses regards, ses tristesses, ses démarches d’autant plus apparentes qu’une feinte indifférence les déjoue souvent et le force de les multiplier, tout cela attire l’attention. Plus tard, au contraire, dès que de tendres aveux ont réuni ces deux cœurs, dès que les amants sont d’accord pour se rencontrer et pour dépister les curieux, c’est presque toujours la femme qui fait tout découvrir. A partir du jour où elle s’est donnée, elle met

son amour sur un piédestal, au bas duquel s’arrêtent toutes les autres considérations. L’amour, qui remplit son cœur, envahit chaque jour une nouvelle partie de son existence. Dans certains moments de passion et de jalousie, une femme sacrifierait l’univers entier pour le regard d’un seul homme. Par une pente insensible, elle arrive chaque jour à négliger une nouvelle précaution. Et si son ami, plus prudent à cause d’elle, lui représente qu’elle a tort..., loin de le remercier de sa réserve, elle lui en veut presque toujours de sa prudence.

— Tu ne m’aimes plus ! lui dit-elle. .. ; ou bien encore: — Tu ne m’aimes pas autant que je t’aime !

Que répondre à cela?... Si la jalousie s’en mêle, c’est bien pis encore. Sous l’empire de cette passion, la femme la plus maîtresse d’ellemême porte à chaque instant les regards sur les deux personnes quelle soupçonne de la tromper. Elle répond en souriant à ceux qui lui

parlent, mais elle répond à tort et à travers. Quand elle ne peut parvenir à rompre le têteà-tête, sa seule consolation est de le faire remarquer aux autres et de dire un peu de mal de sa rivale. Sa gaieté apparente peut tromper des hommes, mais non d’autres femmes. Ses voisines ne tardent pas à échanger un de ces regards indéfinissables, qui contiennent un volume d’observations et de conjectures. Désormais, elles savent une partie de la vérité : elles auront bientôt deviné le reste.

Au fond, Julia n’était pas méchante, mais c’était une femme du demi-monde. Chez ces femmes, dont presque tous les instincts sont faussés, souvent par suite de leur éducation et toujours par suite des nécessités de leur existence, du moment où l'intérêt, c'est-à-dire les besoins matériels de la vie ne sont plus en jeu, c’est l’amour-propre qui règne en tyran.

Outre sa jolie figure, son esprit, et l’avantage d’étre aimé d’une autre femme, Fernand

offrait encore à Julia l’attrait de la curiosité, de l’inconnu. Il aimait Emilia d’un amour tendre, confiant, passionné, dévoué, que madame Brady n’avait jamais rencontré parmi ses adorateurs. Julia n’avait garde de s’avouer que la profondeur de cet amour tenait non-seulement à celui qui l’éprouvait, mais aussi à celle qui l’inspirait. L’orgueil était là pour empêcher Julia de faire cette réflexion.

Puis, il faut bien l’avouer, madame Walstein se montrait aussi maladroite que possible.

Exigeante et passionnée, elle sacrifiait tout à l’amour qui la dominait. Le monde entier se résumait pour elle en Fernand. Ne pouvant voir Varelles ailleurs que chez Julia, elle était heureuse de l’y rencontrer. En revanche, elle se fâchait tout rouge quand Fernand semblait s’occuper de madame Brady. A peine dans la rue, elle se repentait de sa folle jalousie; mais il était trop tard.

De son côté, autant pour forcer Emilia à la

mettre dans la confidence que pour se venger du rôle qu'on lui faisait jouer et de l’indifférence de Fernand, madame Brady prenait un malin plaisir à tourmenter son amie. Tantôt, elle accaparait Varelles dans un coin du salon et lui débitait mystérieusement, à l’oreille, avec force minauderies, toutes les balivernes qui lui passaient par la tète. Tantôt, elle harcelait les deux amants par des mots dont la double entente exaspérait Emilia.

Un beau jour, elle découvrit un nouveau moyen de taquiner son amie.

Sur la demande de Julia, qui aimait beaucoup les chiens, Fernand avait amené maître Fox chez madame Brady. Celle-ci s’aperçut bientôt que la jalouse Italienne paraissait contrariée chaque fois que son amie caressait le beau chien. C’était un enfantillage dé la part d’Emilia, mais tous ces enfantillages sont le cortège obligé des joies et des chagrins de l’amour. Madame Walstein se rappelait combien de douces paroles et

de tendres baisers Fernand et elle avaient échangés tandis que la grosse tête de Fox reposait sur leurs genoux. Chaque fois que la main de Julia passait sur la tète de Fox, cela froissait madame Walstein . Elle en voulait presque au pauvre chien de se laisser ainsi caresser par tout le monde.

— Je ne veux plus que tu lui amènes Fox, dit-elle à Fernand.

Mais Julia y tenait. A la première visite de Fernand, elle réclama maître Fox.

— Il est si turbulent, répondit Varelles. Je crains toujours qu’il ne brise quelque chose dans votre salon.

— Cela me regarde, répliqua vivement madame Brady. Je vais envoyer mon domestique le chercher.

— Un autre jour je vous l’amènerai , dit Fernand, qui vit un nuage passer sur le front d’Emilia.

— Non pas,.., aujourd’hui... ; à moins toute-

fois, ajouta-t-elle en enveloppant du même regard moqueur Emilia et Varelles, à moins qu’on ne vous ait défendu de l’amener, ce pauvre Fox.

— Quelle idée !

— Dame, il y a des personnes si singulières ! N’est-ee pas r monsieur Walstein?

— Hein? Quoi? répondit ce dernier, dont toute l’attention était concentrée sur une tartine de pain de seigle qu’il beurrait méthodiquement.

— Voici de quoi il s’agit, reprit madame Brady sans quitter des yeux Emilia...

Fernand comprit que Julia allait se laisser aller à quelque méchanceté s’il ne cédait pas à son caprice. Il s’empressa de sonner le domestique de la petite blonde et l’envoya chercher maître Fox.

Emilia fit un geste d’impatience. Des larmes de dépit vinrent humecter ses longs cils. Elle détourna la tête pour éviter le regard de Fernand, qui la suppliait de se calmer.

— Eh bien, de quoi s’agit-il donc? demanda Walstein après avoir consciencieusement achevé sa tartine.

Par bonheur pour les deux amants, la soumission de Fernand et la petite victoire que Julia venait de remporter avaient désarmé la maligne jeune femme. Elle ne put s’empêcher néanmoins de tarder un peu à répondre, pour faire bien sentir toute l’étendue de sa puissance et de sa miséricorde.

Elle aurait voulu que les yeux d'Emilia lui . demandassent grâce; mais l’Italienne affectait au contraire de la braver par une hautaine indifférence/Ce défi silencieux faillit encore tout brouiller. Julia finit cependant par répondre d’une manière évasive :

— Je parlais de Fox, dit-elle à Walstein.

N’est-il pas vrai que son maître le calomnie et qu’il se comporte fort bien en société?

— Hum..., oui, assez bien, murmura l’Allemand, qui n’aimait pas le chien de Fernand ;

seulement, il se met toujours devant le feu et. ne laisse de place à personne.

L’innocent objet de cette querelle arriva bientôt. Julia s’en empara la première. Mais, sur un signe d’Emilia, Fox courut à PItalienne. Une sorte de lutte s’engagea entre les deux femmes pour garder le bel animal. Madame Walstein eut d’abord l’avantage; mais un sucrier bien rempli fit pencher la balance en faveur de Julia. Quand il eut satisfait sa gourmandise, Fox revint faire l’aimable auprès de la belle Italienne. Celle-ci le repoussa du pied. Un peu plus, elle se fût mise à pleurer. Elle partit ce soir-là bien plus tôt que d’habitude.

Madame Walstein avait promis à Fernand d’aller le lendemain passer quelques instants avec lui.

— A quelle heure viendrez-vous? lui demanda-t-il tout bas en sortant. »

— Je n'irai pas ! répondit la jalouse Italienne.

Elle vint cependant, mais ce fut avec la ferme

intention de bouder tout le temps. Il va sans dire qu’aux premiers mots de Fernand, Emilia oublia toutes ses résolutions.

Leur situation, néanmoins, devenait de jour en jour plus difficile. A force de penser à M. de Varelles, madame Brady avait fini par l’aimer tout de bon.

Malheureusement, ce mot « aimer » justifie aux yeux d'une femme bien des méchancetés que sa conscience lui reprocherait sans cela. Aussi injustes l’une que l’autre, les deux amies en étaient arrivées à se haïr tout à fait. Prévoyant une querelle sérieuse au bout de toutes ces petites piques d’amour-propre, Fernand cherchait en vain à calmer les jeunes femmes. Ce qu’il y avait de pis, c’est que Walstein commençait à remarquer aussi l’hostilité des deux amies. La moindre circonstance pouvait désormais le mettre sur la voie. Favorisée par sa position et d’ailleurs naturellement moqueuse, Julia avait l’avantage dans les reparties mor-

dantes qu’elle échangeait avec son amie. Celle-ci s’en vengeait en faisant sentir à sa rivale que Fernand n’aimait qu'elle, et qu’il restait insensible aux avances de madame Brady.

Un jour, Fernand vint faire une visite à Julia. Il la trouva seule. Elle le plaisanta, comme d’habitude, sur ses amours avec Emilia; comme toujours aussi, il nia ce qui était.

— A propos, dit Julia, qui l’observait à la dérobée, vous savez qu’Emilia et VValstein ne sont pas mariés ?

— Je l’ignorais, répondit-il.

— Je l’ai appris l’autre jour, par hasard.

Walstein l’a enlevée. Il avait promis de l’épouser, mais il ne se hâte guère de tenir sa promesse. Après tout, il n’a peut-être pas tort, le pauvre homme, et vous le savez mieux que personne...

— On a toujours tort de ne pas tenir ses promesses, répliqua Fernand.

La confidence de Julia ne produisit pas l’effet

qu’elle en attendait. Elle ne diminua nullement l’amour de Fernand pour Emilia.

A leur première rencontre, et dès les premiers mots, celle-ci lui avoua que Julia avait dit la vérité. Walslein lui avait, en effet, juré de l’épouser. Le désir de légitimer sa faute et de donner un nom à son enfant avaient seuls pu décider Emilia à supporter les défauts et les violences de l’Allemand.

En entendant la pauvre femme raconter avec une touchante simplicité ce qu’elle avait souffert, Fernand sentit ses yeux se remplir de larmes.

— Maintenant, tout m’est égal, pourvu que tu m’aimes, répondit-elle.

Le lendemain, elle arriva tout essoufflée ; elle appuya sa belle tête sur la poitrine de Fernand et resta ainsi durant plusieurs minutes sans pouvoir parler.

— Il m’a suivie, dit-elle enlin. En tournant le coin de la rue Richer, je me suis retournée

par hasard et je l’ai aperçu sur l’autre trottoir. J’ai pris par le haut du faubourg Montmartre, puis je me suis jetée brusquement dans la rue Cadet. J’ai fait encore deux ou trois détours en marchant bien vite. 11 m’a perdue de vue. Je n’ai pas trouvé de voiture; alors j’ai couru pour arriver à temps chez toi. Vois comme mon pauvre cœur bat !

— C’est Julia qui nous vaut cela, reprit-elle au bout d’un instant de silence. Elle a excité les soupçons de Walstein par ses railleries et ses mots à double entente... Oh! la méchante femme, que je la hais!

— il faut la ménager davantage, dit Fernand avec douceur. Quelque jour, si tu la pousses à bout, elle dira tout à M. Walstein.

— Eh bien, tant pis ! Je la crois bien capable d’une pareille infamie; mais, quand je la vois faire la coquette avec toi et nV accabler de railleries, je nu suis plus maîtresse de moi.

— Si elle te raille un peu, tu le lui rends bien.

— Vas-tu prendre son parti ! Plus tu la défendras, plus je la détesterai !

— Vilaine jalouse ! ne sais-tu pas que je n’aime que toi ?

— Oui, oui, je te crois; mais, enfin, je ne veux pas que d’autres fassent semblant de t’aimer, surtout devant moi..., et surtout quand je n’y suis pas, ajouta-t-elle bien vite, pour prévenir l’observation que Varelles allait faire en riant.

— Je t’assure que Julia ne m’aime pas. Ce n'est chez elle qu’une affaire d’amour-propre, et tu devrais être assez raisonnable...

— Certes non, elle ne t’aime pas ! interrompit l’Italienne... Elle est incapable d’aimer quel-

qu’un. Mais elle est si coquette! Jure-moi que tu ne l’aimes pas.

— Tu le sais bien.

— N’importe. Cela me fait plaisir de le l’entendre dire. Voyons, répète : » Je n’aime pas cette coquette de Julia Brady. *

— ... « Cette coquette de Julia Brady. »

— « Et j’aime ma petite Emiiia, qui m’aime de tout son cœur. »

— « Et j’aime ma petite Emiiia, qui me tourmente de tout son cœur. »

— Ah ! vous faites des variantes ! c’est joli, Fernand. Eh bien, pour votre peine...

Il se hâta de demander grâce et de répéter tendrement les paroles de la fantasque Italienne. Son obéissance fut récompensée aussitôt d’une amnistie pleine et entière.

— Ce n’est pas pour moi que je crains, reprit-elle un instant après; c’est pour toi. Walstein est un duelliste redoutable. Il m’a raconté qu’il avait déjà tué deux hommes en duel. •

— Diable ! fit Varelles en riant.

— Et toi ?

— Moi, je me suis aussi battu deux fois.

— Eh bien ?

— Eh bien, j’ai été blessé les deux fois.

— Mon Dieu, mon Dieu! s’il allait te cher-

cher querelle !... S’il te tuait, je ne te survivrais pas!

— Folle ! murmura Fernand tout ému, en l’attirant sur son cœur.

Ils se revirent quelques jours après chez Julia. En dépit des recommandations de Fernand, la guerre recommença entre les deux femmes. Varelles remarqua avec inquiétude que Walstein semblait comprendre mieux que d’habitude les malignes insinuations de Julia. Pour comble de malheur, M. de Varelles fut obligé de partir à dix heures pour assister à la signature d’un contrat de mariage. Comme il s’agissait d’une de ses proches parentes, il ne pouvait se dispenser d’y figurer.

Il attendit jusqu’au dernier moment, car l’état d’animation des deux rivales lui faisait redouter quelque orage.

Ses craintes n’étaient que trop fondées.

Le lendemain, dans l’après-midi, Fernand lisait au coin du feu, ou, pour mieux dire, il te-

nait un livre, car sa pensée était bien loin de

l’ouvrage qu’il avait à la main. Un violent coup

de sonnette le fît tressaillir. Il courut ouvrir. Ce «

fut M. Walstein qui se présenta. Boutonné jusqu’au menton, le chapeau sur les yeux et les sourcils froncés, il tenait à la main une canne de colossale dimension.

Quoique pris à l’improviste, Fernand ne perdit pas trop la tète. Il salua Walstein d’un air assez naturel, et lui offrit un fauteuil près du feu.

L’Allemand le repoussa d’un geste superbe.

Il était rouge-écarlate et crevait de colère dans sa peau. Ses yeux roulaient comme ceux d’un chat dont on frotte le poil à rebours.

— Je sais tout, monsieur! dit-il d'une voix qui eût fait honneur à un traitre de mélodrame.

— Tout quoi? demanda Fernand, qui se sentit sur Walstein la supériorité qu’un homme bien élevé, calme en même temps qu’énergique,

conserve toujours sur un individu violent et de mauvaise compagnie.

— Julia m’a tout raconté, monsieur !

Fernand resta silencieux.

— D’abord, je veux les lettres de ma femme, reprit M. Walstein.

— Je n’en ai pas, répondit Fernand.

— Je les veux! cria l’Allemand. Donnez-lesmoi, monsieur, ou sinon...

Il éclata en menaces et en injures.

Varelles se rassit. Il comprenait qu’il ne pouvait empêcher cette explication, déjà si violente, d’arriver aux dernières extrémités que par beaucoup de calme et de sang-froid. Il s’aperçut bientôt, néanmoins, que plus il se montrait poli et conciliant, plus l’Allemand élevait la voix et prenait des airs de matamore.

Alors il changea de ton, sans rien perdre toutefois de son calme et de sa politesse.

— Ne criez pas tant, dit-il. Asseyez-vous et causons tranquillement. La porte est fermée.

Nous voilà parfaitement seuls. Si vous tenez à employer les voies de fait, il vous sera toujours temps d’y avoir recours. Maintenant, que voulez-vous ? • ,

— Monsieur, vous avez séduit ma femme. . .

— Avant tout, permettez-moi une observation : vous n’ètespas marié avec madame Emilia.

— Qui vous l’a dit?

— Je le sais. Ainsi, partons de là. Si vos soupçons étaient fondés...

— Mes soupçons, monsieur?... il s’agit de certitudes, entendez-vous! Julia m’a tout raconté, vous dis-je. De son côté, ma femme m’a tout avoué.

Il entra dans des détails qui ne prouvèrent que trop clairement à Fernand que madame Walslein était, en effet, parfaitement convenue de tout.

Comme l’Allemand s'échauffait progressivement dans son récit, Fernand jugea à propos de l’interrompre.

— Enfin, que voulez-vous? demanda-t-il encore.

— Les lettres d’Emilia, d’abord.

— Vous comprenez que, si j’en avais, ce n’est pas à vous que je les remettrais, répliqua Fernand. Je n’ai d’ordre à recevoir que de madame Emilia elle-même. Finissons-en. Vous avez séduit cette jeune fille en lui promettant le mariage. C’est une vilaine action, monsieur, une action indigne d’un homme d’honneur... Si elle vous avait trompé pour moi, vous n’auriez eu que ce que vous méritez. Maintenant, est-ce un duel que vous êtes venu me proposer?

— Oui, monsieur. Je le veux, je l’exige, et je saurai bien vous y forcer.

— Pourquoi ne pas le dire tout de sujte, au lieu de faire tourner cette grosse canne qui ne m’inquiète pas du tout! Je suis à vos ordres.

— Alors, ce soir ou demain matin, je compte recevoir la visite de vos témoins.

— C’est entendu.

L’Allemand se leva d’un air contrarié. La scène dramatique qu’il s’était arrangée en imagination, et dans laquelle il s’était vu remplissant le rôle de la Statue du Commandeur avait fait un tiasco complet. Sa fureur avortait. Appuyé contre la cheminée, il hésitait à partir. Il lui coulait de renoncer à son effet et de se retirer vaincu parle sang-froid de son adversaire. Puis, la vue de l’appartement lui rappelait sans doute les visites que Fernand y avait reçues d’Emilia.

— Depuis longtemps je me doutais de votre intrigue, reprit-il. L’autre jour, j’ai suivi Emilia. Je l'ai perdue de vue, je ne saiscomment, au détour d’une rue. C’est fort heureux pour elle et pour vous, monsieur. Si je l’avais trouvée ici, je l’aurais jetée par la fenêtre.

— Et moi ?

— Vous aussi. *

— Je ne crois pas, monsieur, répondit d’un ton sec et froid M. de Varelles, que les airs menaçants et les manières de bàtonniste de Walstein

commençaient à ennuyer. D’abord, je m’attendais à recevoir votre visite d’un jour à l’autre. Comme on m’avait averti que vous étiez fort violent et même fort brutal, j’avais pris mes précautions en conséquence. Vous voyez, ajoutat-il en ouvrant le tiroir d’une petite table et en montrant à Walstein deux pistolets armés. Si vous aviez eu le malheur de toucher Emilia, je vous aurais tué sur la place, je le jure, et avec autant de sang-froid que je vous le dis.

— On y regarde à deux fois avant de tuer un homme, dit Walstein, qui était devenu fort pâle, car il sentait que Fernand parlait sérieusement.

— On y regarde aussi à deux fois avant de jeter une femme par la fenêtre, répliqua Varelles. Mais brisons là : il serait de mauvaise grâce de poursuivre celte conversation, qui ne regarde désormais que nos témoins 1 . J’ai l’honneur de vous saluer.

Déconcerté par ce calme hautain, dont la froide

énergie glaçait sa colère, l'Allemand se retira en grommelant.

Arrivé à la porte, il éprouva pourtant le besoin de dire quelque chose pour « enlever sa sortie », comme on dit au théâtre.

— J’attends vos témoins, dit-il d’un ton emphatique ; vous savez mon adresse ?

— Parbleu ! répondit Varelles impatienté en lui tournant le dos.

Fernand courut se mettre à la fenêtre. Dès qu’il Vit M. Walstein déboucher sur le trottoir, il descendit l’escalier quatre à quatre et se jeta dans la première voiture qu’il aperçut.

— Cité Trévise, numéro huit. Dix francs de pourboire si vous marchez bon train, dit-il au cocher.

Cinq minutes après, le cocher arrêtait à l’endroit désigné son cheval haletant et couvert de sueur.

Fernand monta l’escalier en deux bonds et sonna chez madame Walstein. Ce fut Emilia qui

vint lui ouvrir. Elle était pâle et changée. Se? paupières rougies révélaient bien des larmes.

— Toi ! s’écria-t-elle, toi !

Elle se suspendit à son cou ; puis, elle le repoussa brusquement.

— Il va revenir, dit-elle; il le tuerait! Pars bien vite.

— Viens avec moi.

— Non, je ne puis... J’ai promis...

— Je t’en supplie ! je tremble de te laiser près de cet homme.

— Je te jure que je n’ai à redouter aucun mauvais traitement. Au nom du ciel, va-te,p... Je t’écrirai... Tu me fais mourir !... Aie pitié de moi! .. Va-t’en !... va-t’en !

Folle d’inquiétude, la pauvre femme tremblait de tous ses membres; ses dents claquaient.

Fernand la serra une dernière fois sur son cœur dans une étreinte passionnée, et s’enfuit.

Comme il arrivait au premier étage, il enten-

m LE BAL DE L’OPÉRA

dit les dalles du rez-de-chaussée résonner sous un pas lourd et saccadé. En se penchant sur la rampe, il aperçut un chapeau à longs poils qui lui fit reconnaître M. Walstein. Afin d’éviter une nouvlle scène, Fernand se jeta dans une cuisine dont la porte se trouvait ouverte. Puis, lorsque M. Walstein eut gravi les deux étages, Varelles descendit chez la concierge.

En sa qualité de femme, celle-ci fut touchée du désespoir et de l’inquiétude que trahissaient les paroles et la figure du jeune homme. Elle lui Dromil de veiller sur madame Walstein et de le tenir au courant de tout ce qui pourrait arrivetwi’imporlant dans le ménage.

Après être revenu dix fois sur ses pas pour faire quelque nouvelle recommandation, M. de Varelles se mit en devoir de trouver des témoins.

11 se rendit d’abord chez le baron de Sénan, un

de ses amis d’enfance et de collège. Tout en se montrant disposé à rendre le service, qu’on réclamait de son amitié, ce dernier prévint Fer-

nanti qu’il avait fort peu l’habitude des affaires d’honneur.

— Il serait à désirer, mon chor Fernand, lui dit-il, que tu choisisses pour ton second témoin un homme qui ait un peu d’expérience sous ce rapport, un militaire, par exemple.

— Tu as raison, répondit Fernand ; je vai:

écrire au commandant Vernon.

— Où est-il en garnison ?

— A Rambouillet.

— Alors, va le chercher, ce sera plus sur. lîn traite mieux ces affaires-là de vive voix que par lettre.

— Tu as encore raison. Je pars tout de suite.

— Comme il est fort probable que tu ne pourras pas ramener le commandant cette nuit, à cause de son service, tu feras bien de demander à ton adversaire un jour de délai.

Fernand serra la main de son ami et couru au chemin de fer. Il entra dans le premier café

venu, écrivit deux mots à Walstein et partit

pour Rambouillet.

Le lendemain soir, à cinq heures, il était de retour avec îe commandant Vernon.

Il trouva cnez lui une lettre assez grossière de Walstein. L’Allemand regardait évidemment le délai demandé par Fernand comme un signe de faiblesse. Sans relever les termes blessants de sa dettre, Varelles se contenta de le prévenir qu’il se mettait à sa disposition pour le lendemain.

« A cause de madame Walstein, ajoutait Fernand, je crois qu’il vaut mieux que nos témoins se rencontrent chez moi que chez vous. Si vos amis veulent bien prendre la peine de venir demain, de neuf à dix heures, ils trouveront mes deux témoins, le commandant Vernon et M. de Sénan. Tout pourrait alors se terminer le jour même. »

Lorsque Fernand rentra le soir avec le commandant, on lui remit une lettre deM. Walstein.

« Monsieur, écrivait l'Allemand, avant que nos témoins se rencontrent, je désire avoir avec vous un instant d’entretien. Trouvez-vous à neuf heures au café de Mulhouse ; je vous y attendrai. »

— Je vous accompagnerai, Fernand, dit le commandant après avoir pris connaissance de cette lettre.

— Je puis bien y aller seul...

— Non pas; une fois qu’une affaire de ce genre est engagée, il est important de la conduire suivant les règles! J’ai mauvaise opinion de votre adversaire. Si ce monsieur veut se battre, c’est l’affaire des témoins; s’il veut faire un accommodement, il faut qu’il soit bien prouvé que c’est lui qui a mis les pouces.

— Mais, commandant...

— Oh! pas de mais! Suis-je, oui ou non, votre témoin ? Avez-vous, oui ou non, confiance dans mon amitié et dans ma vieille expérience !

— Certes oui.

— Eli, bien, alors, suivez mes conseils et ne faites pas de fausses démarches. Quand il s’agit de son honneur, un homme ne saurait trop y regarder.

— Que diable peut-il me vouloir?

— Nous verrons cela demain. Et attendant, couchez-vous de bonne heure et dormez, si c’est possible. Pour un jour de duel, il faut avoir les nerfs calmes et, par conséquent, le corps reposé. Adieu.

Dès que le brave commandant eût tourné les talons, Fernand n’eut rien de plus pressé que de courir chez la concierge de la cité Trévise.

Cette femme lui donna de bonnes nouvelles d’Emilia.

— Je suis montée plusieurs fois chez eux sous divers prétextes, dit-elle à Fernand. La pauvre jeune femme avait les yeux bien rouges, mais elle ne paraissait pas malade. Il lui parle quasiment avec plus de douceur que d’habitude.

— Ne vous a-t-elle rien remis pour moi ?

LE BAL DE L’OPÉRA lit

— Non, monsieur. Du reste, elle n'aurait pas pu : il ne la quitte pas d’une minute.

Le lendemain, à neuf heures précises, Fernand, accompagné du commandant, arrivait au café de Mulhouse.

Il aperçut Walstein assis dans un coin devant une bouteille de bière. Fernand s’avança vers l’Allemand et lui présenta M. Yernon.

Walstein salua gauchement. 11 se sentait mal à l’aise sous le regard sévère et perçant du vieux militaire.

— Monsieur, dit-il à Fernand, je voudrais vous parler en particulier.

Le commandant s’éloigna un peu et s’assit à une table voisine.

A cette heure matinale, il n’y avait que trois ou quatre personnes dans le café.

Resté en tête-à-tête avec Fernand, Walstein semblait fort embarrassé : il regardait tour à tour le plafond, la table et la bouteille de bière.

Au rebours de Petit-Jean, ce qui lui faisait défaut, c’était le commencement.

— Monsieur, dit-il enfin, ma femme a su que nous allions nous battre; elle m’a juré que si ce duel avait lieu, elle se tuerait. Vous connaissez son caractère exalté : elle tiendrait son serment. Malgré sa faute, je ne puis m'empêcher de l’aimer. Moi aussi, j’ai eu des torts envers elle ; car je lui avais promis le mariage... Je sens qu’il me serait impossible de vivre sans Emilia. Pour l’empêcher de me quitter, je lui ai proposé de l’épouser, et de légitimer ainsi notre fils. Elle y a consenti, mais à une condition : c’est que notre duel n’aurait pas lieu. Maintenant, tout dépend de vous. Donnez-moi votre parole d’honneur de ne plus chercher à revoir Emilia... Voilà tout ce que je vous demande.

Le pauvre homme suait à grosses gouttes.

Sous l’empire d’une profonde émotion, il avait cessé d’ctre ridicule.

Fernand appuya ses deux coudes sur la table et laissa tomber sa tête dans ses mains.

Tout un monde de pensées tourbillonnaient dans son cerveau. Il ne pouvait se décider à renoncer à cet amour qui tenait une si grande place dans sa vie. C’était son bonheur qu’on lui demandait de sacrifier pour jamais.

En voyant l’attitude des deux rivaux, le commandant se douta de la vérité. Il vint s’asseoir à côté d’eux.

Après un moment d’hésitation, Walstein le mil au courant. Vernon prit Fernand par le bras et l’emmena un peu à l’écart.

— Mon cher ami, lui dit-il, il n’y a pas à hésiter : si vous aimez cette femme, vous devez vous sacrifier à son bonheur.

— Ne plus la revoir ! dit Fernand d’un ton désolé.

— Voyons, reprit le commandant, soyez homme et raisonnons. Avec votre famille, votre

nom et vos relations, voulez-vous, pouvez-vous épouser cette jeune femme et reconnaître le fils de ce Walstein ?... Pas de phrases, mon ami..., oui ou non?... Non, n’estrce pas?... Tôt ou tard, cette liaison aura son terme. Que deviendra cette pauvre femme ?... que deviendra son enfant? Vous sentez-vous le courage de prendre cette responsabilité ! Walstein est le seul qui puisse réhabiliter cette jeune fille et légitimer cet enfant. Vous lui reprochiez l’autre jour de ne pas l’avoir fait plus tôt. Maintenant tout dépend de vous. Les reproches que vous lui adressiez, voulez-vous les encourir?

Fernand se débattait en vain contre cette logique impitoyable d’un homme ferme et droit.

Sa conscience, d’accord avec M. Vernon, ne lui permettait pas de contredire le commandant.

Comme un enfant qui se sent dans son tort, il cherchait à éluder une réponse directe.

— Si j’accepte les conditions de ce monsieur, dit-il enfin, il va croire que j’ai peur de lui. Il

le dira à Emilia. Elle me prendra pour un lâche et me méprisera.

M. Vernon haussa les épaules.

— Mon cher ami, dit-il, un duel est toujours une chose grave. De plus, il s’agit ici de l'honneur d’une femme, de l’avenir d’un enfant. Il ne faut pas que de mesquines susceptibilités d’amour-propre vous servent de prétexte pour vous empêcher de faire votre devoir. Vous avez déjà eu deux duels, et votre maîtresse vous a vu blessé. Il est un courage aussi nécessaire à un homme de cœur que celui de se battre : c’est celui de remplir son devoir d’honnête homme, malgré l'entrainement de ses passions. Au surplus, je me charge de tout arranger. Venez.

Le commandant prit le bras de Fernand et le ramena près de Walstein.

— Monsieur, dit-il à l’Allemand, mon ami ■ consent à ce que cette querelle en reste là. Seulement, comme dans votre lettre d’hier vous vous êtes permis certaines expressions blés-

santés, vous voudrez bien lui écrire quelques

mots pour vous rétracter.

— Je le ferai, dit Walstein après un instant de silence; mais monsieur me promet-il de ne pas chercher à revoir E milia?

— A mon tour, j'y mets deux conditions, dit Varelles en coupant la parole au commandant, qui fit un geste d’impatience. Avant d’engager ma parole, je veux parler à Emilia, ne fùt-ce qu’un instant.

— Non, non, c’est impossible! s’écria Walstein.

— Alors, battons-nous!

— Un moment! reprit M. Vernon. Fernand, qu’avez-vous à demander à madame Emilia?

— Je veux être certain que monsieur ne l’a pas maltraitée, et qu'elle peut encore être heureuse avec lui. Qu’elle me rassure sur ces deux points, et je donne ma parole de ne plus chercher à la revoir.

Le commandant entraîna Fernand à cinq ou six pas.

— Êtes-vous fou ? lui ditril. Pourquoi ne pas demander à cet homme qu’il vous fasse ses excuses de ce que vous avez bien voulu séduire sa femme ! Si votre duel a lieu, et si cette pauvre tille se tue, comme elle a menacé de le faire... L’en croyez-vous capable d’abord?

— Oui.

— Et vous hésitez!... — Monsieur, dit le commandant en s’adressant à Walstein, voici l’arrangement que je vous propose : l’entrevue que demande mon ami aura lieu chez vous; je vous promets qu’elle sera aussi courte que possible. Dès que Fernand sera rassuré sur le sort de madame Emilia, il nous donnera sa parole.

— - Je ne veux pas qu’ils se revoient ! s’écria l’Allemand en s’arrachant les cheveux de désespoir.

M. Vernon le prit à part et parvint à lui faire

entendre raison. Les trois hommes montèrent dans la même voiture et se rendirent immédiatement chez M. Walstein.

Pas un mot ne fut prononcé durant le trajet.

Walstein monta le premier. Il revint bientôt chèrcher le commandant et Varelles, qui étaient restés sur le palier.

— Emilia est dans le salon, dit-il à ce dernier. Entrez.

Il fît un mouvement pour suivre Fernand. Le commandant le retint doucement et l'entraina dans une chambre voisine.

Emilia et Fernand s’étaient promis de rester maîtres d’eux-mêmes et de se parler avec calme. A peine se furent-ils aperçus, qu’ils se trouvèrent dans les bras l’un de l’autre. Tous deux pleuraient.

Lorsque Fernand put parler, il demanda à Emilia comment Walstein s’était comporté envers elle.

— Il ne m’a pas maltraitée, dit Emilia. Une

fois le premier moment de colère passé, il s’est même montré très-bon pour moi. Il m’a juré sur l’honneur que, si je consentais à l'épouser et à partir avec lui, jamais il ne me ferait le moindre reproche, la moindre allusion relative-, ment au passé.

— Que décidez-vous? demanda Fernand d’une voix tremblante.

— Je dois un nom à mon enfant, murmurat-elle en détournant la tête pour ne pas rencontrer le regard de Fernand.

Bientôt, cependant, par un mouvement plus fort que sa volonté, elle leva les yeux sur le jeune homme. Il était pâle comme un mort et tremblait. Leurs regards se croisèrent. Il la saisit dans ses bras...

La porte s’ouvrit brusquement. Le commandant entra dans le salon. Il portait l’enfant d’Emilia et le mit dans les bras de sa mère.

— Maintenant, dit-il, si vous voulez continuer

à vous embrasser, Fernand et vous, jetez cet enfant à terre. Cela vaudra tout autant, d’ailleurs, que de le condamner à rester toute sa vie un enfant illégitime...

Emilia tressaillit et serra la pauvre petite créature contre sa poitrine.

— Adieu, Fernand! dit-elle, adieu pour jamais !

Il saisit sa main. Elle la retira et sortit précipitamment du salon en se couvrant la figure avec son mouchoir. Fernand s’élança après elle. Le commandant le retint à bras-le-corps.

— Non, dit-il, non ! Cette femme remplit son devoir; à vous de remplir le vôtre.

Fernand suivit son ami dans la chambre où l’attendait Walstein. Ce dernier était dans un état d’agitation inexprimable.

Varelles lui donna sa parole d'honneur de ne plus chercher à revoir Emilia.

— A condition, bien entendu, ajouta le jeune

homme, que vous tiendrez aussi votre engagement de l’épouser.

— Je l’ai juré devant Dieu , répondit l’Allemand, et je ne manquerai pas à mon serment.

— Séparons-nous' maintenant , dit le commandant, qui craignait toujours quelque orage.

Au moment de sortir, il dit tout bas à M. Walstein :

— Partez le plus tôt possible.

— C'était mon intention, répondit l’Allemand. Demain j’aurai quitté Paris.

Le commandant prit le bras de Varelles et e ramena chez lui. Dans la nuit, Fernand tomba malade. Il fut obligé de garder le lit près d’un mois. Ün moment même, son état inspira de graves inquiétudes à ses amis.

Pendant sa convalescence, un étranger remit une lettre chez son concierge. Celte lettre était d’Emilia et ne contenait que ces mots :

« Je suis mariée depuis hier et mon enfant a

un nom. Walstein a tenu sa promesse. Tenez la

vôtre. Adieu, soyez heureux.

» Votre amie,

» Emilia Walstein. »

Deux violettes glissées dans l’enveloppe étaient restées collées contre le papier de la lettre. Fernand pressa sur ses lèvres ce dernier adieu d’un amour brisé.

Pendant la maladie de Fernand, Julia avait fait de fréquentes visites au jeune créole.

Elle s'était figuré, durant les premiers jours, que Fernand commençait à oublier pour elle l’Italienne absente; mais son amour-propre reçut un nouvel échec.

Un soir qu’elle s’était un peu moquée de sa rivale, elle ajouta en souriant;

— Convenez, Fernand, que vous y pensez moins souvent qu’autrefois, et que vous ne m’en voulez plus autant qu’il y a deux .mois?

— Qui vous fait supposer cela? demanda-t-il.

— Vous paraissez me recevoir avec plaisir.

— Vous êtes la seule personne avec qui je puisse causer d’elle, répondit Fernand d’un ton froid.

Julia comprit et ne se fit plus d’illusions à cet égard.

Elle demeure maintenant à Londres, où la retient l’amitié d’un des plus riches négociants de la Cité.

Quant à M. de Varelles, on m’a dit l’autre jour qu’il venait de quitter Paris pour retourner à l’ile Bourbon.

CLARA

Charles Baumier était le fils d’un ébéniste du faubourg Saint-Antoine. Le père Baumier travaillait beaucoup, dépensait peu et mettait de l’argent de côté. Son 61s travaillait peu, dépensait beaucoup et faisait des dettes. Ce système de balance déplaisait fort au vieil ébéniste. Un beau jour, ce dernier passa de vie à trépas.

Charles se trouva maître , à vingt-deux ans, d’une petite fortune.

C’était un assez beau garçon de cinq pieds six pouces, au teint coloré, à la barbe épaisse et

CLARA

aux poignets solides. Il buvait sec et frappait dur. En moins de trois ans, grâce aux parties de plaisir, aux soupers, aux maîtresses, aux cartes, la fortune de Baumier se trouva singulièrement réduite. Un ami intime de quinze jours lui conseilla de faire valoir le reste de son argent à la Bourse. Cet ami se chargea naturellement du maniement des fonds. Il les mania si bien, que Baumier fut forcé de songer à vivre de son travail, et de chercher une place. Ainsi que bien des gens, Baumier désirait beaucoup d’appointements et peu de travail. Généralement, on lui offrait le contraire. Il fit le difficile,/ et refusa des occasions qui ne se représentèrent .plus.

N’ayant rien à faire et manquant d’argent pour s’amuser comme autrefois, Charles passait une partie de ses journées à lire. Les récits de chasses et de voyages le charmaient par-dessus tout. Les expéditions deLevaillant lui montèrent la tète. Il n’eut bientôt plus qu’une seule idée :

CLARA

partir pour l’Afrique, s’enfoncer dans le désert, y vivre des produits de sa chasse, tuer force éléphants, en vendre les défenses et ramasser ainsi toute une fortune.

Le 8 juin 1845, il débarquait au cap de Bonne- Espérance avec tout un arsenal d’armes et une grande caisse de munitions. Deux mois après, un boër (colon hollandais) qui s’en retournait à son habitation, située sur les limites de la colonie , déposait au milieu d’une immense forêt notre Parisien, qu’accompagnait un domestique hottentot. Après avoir payé au Hollandais le prix du voyage, Baumier s’aperçut qu’il^ne lui restait plus que vingt francs pour toute fortune. En revanche, il possédait deux fusils, une paire de pistolets, un sabre et force munitions. Christophus, le Hottentot, qui portait ces munitions, trouvait même qu’il y en ayait beaucoup trop.

En quinze jours, notre héros tua huit serpents, un porc-épic, un steinbok et deux springboks (variétés d’antilopes). Trouvant que les

CLARA

serpents étaient beaucoup, trop nombreux relativement aux antilopes, et que la cuisine de son nouveau maître était mal servie, Christophus quitta furtivement Baumier endormi. Il emporta naturellement l’un des fusils, pour conserver sans doute un souvenir de son maître; mais il eut la délicatesse de laisser presque toutes les munitions.

Charles se trouva seul dans un pays inconnu.

A défaut d’autres qualités, il avait du courage. Il continua à chasser, en marchant tout droit devant lui.

Brisé de fatigue, mal nourri, et n’ayant pour abri que le feuillage des arbres, Baumier maigrissait et se désolait. Pour comble de malheur, il ne rencontrait pas un seul éléphant. En revanche, un keîtloa (rhinocéros noir à deux cornes), qu’il avait blessé, le renversa et faillit le tuer. Tous deux restèrent étendus côte à côte,

le rhinocéros mort et le chasseur évanoui. En

ouvrant les yeux, Baumier aperçut autour de

CLARA

lui une cinquantaine de petits êtres hideux, et presque nus, dont la courte chevelure crépue ressemblait à la laine d’un mouton. Ces affreuses créatures étaient armées d’arcs et de flèches de petite dimension. Cinq ou six portaient des assagaies ou javelots. C’étaient des Bushmen, sauvages vagabonds qui vivent de pillage. Ils commençèrent par dépouiller complètement le malheureux Français, qu’ils laissèrent nu comme un ver. Sachant que les flèches des Bushmen sont empoisonnées, Baumier n’eut garde de résister. Puis, ils commencèrent à dépecer le keitloa. Leur intention bien arrêtée était de tuer le chasseur; mais ils comptaient l’employer auparavant comme bête de somme, et lui faire porter les morceaux du rhinocéros jusqu’à la caverne qui servait de retraite à ces bandits à peau brune. Un détachement de boërs du voisinage était en ce moment à la recherche des Bushmen, qui leur avaient volé des bestiaux. Ils arrivèrent à l’improviste, surpri-

CLARA

rent les sauvages, et les fusillèrent sans pitié. Sept ou huit Bushmen, tout au plus, parvinrent à s'échapper.

On délivra Baumier. Il ne put retrouver ni ses vêtements, ni ses armes, ni son argent.

Faute de mieux, il dut s'affubler des habits d’un gigantesque boër thé dans le combat.

Le chef des boërs s’appelait Adam Roschoff.

C’était un propriétaire des environs. Il questionna Baumier, d’abord en hollandais, puis en anglais. Par bonheur pour le jeune homme, il comprenait un peu cette dernière langue. Il raconta au boër une partie de son histoire, et lui avoua qu’il ne savait que devenir. Roschoff

l’écouta tranquillement, lança vers le ciel cinq ou six bouffées de fumée, rechargea sa pipe, et finit par offrir à Charles de le prendre pour domestique. Baumier rougit d’indignation et refusa. Le boër alluma silencieusement son tabac et s’éloigna.

Resté seul, Baumier fit de tristes réflexions.

CLARA

— Que vais-je devenir? se demanda-t-il.

Au moment de se séparer des boërs, il se posa une dernière fois cette terrible question. Ne pouvant y répondre d’une manière satisfaisante, il fit un effort de courage et courut trouver Adam Roschoff pour lui déclarer qu’il acceptait sa proposition.

On arriva à Weizberg, l’habitation de Roschoff. Une grande jeune fille, au teint un peu hâlé, aux cheveux blonds et aux yeux bleus, vint au-devant des boërs. C’était Clara, la fille unique de Roschoff. Elle embrassa son père et jeta un regard étonné sur Baumier, toujours affublé de la défroque du gigantesque boër.

Clara était une enfant gâtée, fort mal élevée, comme les neuf dixièmes des filles de boërs, très-fantasque, et de manières un peu communes. En voyant le grotesque accoutrement de Baumier, elle se prit à rire aux éclats. Les boërs firent chorus. Par esprit d’imitation, les Hottentots se mirent de la partie. Charles rougit jus-

CLARA

qu’au blanc des yeux de honte et de colère. II crut qu’on insultait à sa triste situation. En cela, il avait tort. Les boërs riaient bêlement et comme des gens grossiers, mais sans aucune arrière-pensée de froisser leur hôte.

Un grand et beau garçon de vingt-trois à vingt-quatre ans, nommé Servâas Burgieter, se distinguait surtout par ses bruyants éclats de rire. Il causait avec Clara et lui montrait du doigt le pauvre Français. Si ce dernier n'avait pas été si faible et si épuisé, il serait tombé à coups de poing sur les rieurs. Il en voulait surtout à la jeune fille et à Burgieter. Il baissa la tête et les larmes lui vinrent aux yeux. Les boërs s’arrêtèrent, tout étonnés de cet excès de sensibilité, dont ils ne comprenaient pas le motif.

On servit bientôt le diner. Baumier fut placé entre deux boërs, qui lui versèrent force rasades avec une sorte de bienveillance à la fois brusque et cordiale.

Le soir même, les boërs étrangers quittèrent Weizberg. Servàas Burgieter, seul, y resta encore cinq ou six jours. Lejeune Hollandais faisait évidemment la cour à Clara Roschoff.

Baumier avait pris en grippe ce Patagon à la démarche pesante, aux joues blafardes et à la parole empâtée. Son gros rire produisait sur Charles l’impression désagréable que nous éprouvons lorsqu’une charrette chargée de longues barres de fer passe auprès de nous. De son côté, le Hollandais regardait notre compatriote de fort mauvais œil. Il ne perdait jamais une occasion de faire remarquer à Roschoff et à sa filfe les maladresses du jeune Français.

Il faut avouer, du reste, que Charles faisait un assez mauvais domestique. Aussi peu habitué au travail qu’à l’obéissance, il ne pouvait s’assujettir à sa nouvelle position. Puis, au lieu de profiter de son instruction pour se rendre utile, Baumier, froissé par l’accueil qu’on lui

avait fait à Weizberg, se drapait dans sa dignité,

CLARA

et se contentait de remplir mécaniquement les travaux qui lui étaient commandés. Il lui eût été très-facile de conquérir les bonnes grâces de Clara. Au lieu de cela, il lui gardait rancune de ses éclats de rire, et affectait de ne jamais lui adresser la parole.

Le hasard vint à son aide. Un jour que Charles écrivait en France, Roschoff remarqua que son domestique avait une fort belle écriture. U le chargea aussitôt de tenir les comptes de la maison, comptes fort simples, du reste, car ils se réduisaient au dénombrement des troupeaux, qui ne comprenaient pas moins de vingt-cinq mille têtes de bétail. Tout en flânant jadis dans les ateliers de son père, Baumier avait pris quelques notions du métier d’ébéniste. Il s’en servit pour raccommoder quelques meubles, et pour se fabriquer à lui-même un petit mobilier qui excita l’admiration et l’envie de Clara. C’était là une belle occasion de se concilier les bonnes grâces de la jeune fille; mais Baumier fit la

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sourde oreille. Il fallut qu’un ordre formel de Roschoff obligeât Charles à fabriquer pour Clara des meubles pareils aux siens.

Peu à peu, cependant, Baumier devint à Weizberg une sorte d’intendant et de contremaître. Roschoff ne pouvait se passer de lui, ce qui ne l’empêchait pas de le rudoyer à l’occasion et de lui faire sentir fort durement sa position de domestique. L’orgueil du boër se dédommageait ainsi d’une supériorité qu’il ne voulait pas s’avouer, mais qu’il reconnaissait instinctivement. Quant à Clara, comme tout le monde prévenait ses moindres désirs, elle était fort mécontente du peu d’égards que lui témoignait le nouveau serviteur de son père.

Un jour, Servâas Burgieter arriva à Weizberg. • Clara, assez nonchalante d’habitude, lui fît un accueil charmant. C’était toujours lorsque Baumier se trouvait présent que la jeune fille se montrait aimable envers le boër. Ce dernier recevait les prévenances de Clara avec la plus

CLARA

grande tranquillité et comme une chose toute naturelle. Quant à Baumier, il ne paraissait même pas s'en apercevoir.

Pendant que Servàas était encore à Weizberg, un colon anglais qui demeurait dans le voisinage, c’est-à-dire à une vingtaine de lieues tout au plus, vint inviter les Roschoff à la noce d’une de ses filles. Les hôtes de Weizberg se trouvaient naturellement compris dans l'invitation. Il en fut de même de Baumier, car celui-ci avait eu l’occasion de rendre divers petits services à des voisins, soit comme écrivain, soit surtout comme ébéniste, et chacun commençait à le rechercher.

Le premier jour de la semaine suivante, Roschoff et sa fille, Burgieter, Baumier et quelques autres boërs partirent ensemble pour New-Garden, où demeurait la jeune mariée. Les voyageurs étaient répartis, deux par deux, dans d’immenses chariots à quatre roues, traînés chacun par quatre chevaux que leurs drivers

(conducteurs) menaient à grandes guides et à toute vitesse dans les plus affreux chemins.

Grâce à l’adresse merveilleuse que déploient les Hollandais et les Hottentots à ce genre d’exercice, on arriva sans encombre à New-Garden.

En quittant le cap, Baumier y avait laissé une caisse contenant quelques vêtements qui lui eussent été fort inutiles dans ses expéditions au milieu des forêts. Un boër du voisinage avait eu la complaisance de rapporter cette caisse au jeune Français. Tout heureux de retrouver ces souvenirs d’un temps plus prospère, Baumier emporta la caisse à New-Garden . Il fit une toilette complète et se mit en vrai gentleman. Clara ne l’avait jamais vu que sous ses grossiers habits de travail. Elle faillit ne pas le reconnaître, lorsqu’il arriva dans la salle où tous les convives se trouvaient réunis.

L’entrée de Baumier fit sensation. Les jeunes filles regardèrent avec curiosité ce domestique,

mieux habillé que son maître. Les jeunes gens

CLARA

ricanaient et cherchaient à critiquer le nouveau venu. L’élégance relative de Baumier valut à Clara mille compliments ironiques ou sincères. Cela mit la jeune fille d’autant plus de mauvaise humeur que, suivant son habitude, Charles ne semblait faire aucune attention à elle. En véritable enfant gâtée, elle se plaignit à son père. Le bonhomme lui rit au nez et l’envoya promener.

Après dîner , on se mit à danser. 11 n’y avait pour tout orchestre qu’un malheureux Hottentot qui jouait du violon. On arrosa si bien l’archet du virtuose, que le Hottentot finit par tomber ivre mort. Tandis qu’on travaillait à le dégriser, Baumier, qui voyait le désespoir des jeunes filles, prit le violon et joua quelques contredanses. Ce n’était pas un Paganini, tant s’en fallait; il n’allait paç toujours en mesure, et, sur cinq notes, il en faisait généralement quatre fausses ; mais les boërs ne sont pas tout à fait aussi exigeants que les abonnés de l’Opéra.

CLARA

Le talent de Baumier mit le comble à son succès auprès des femmes. Naturellement, il n’en déplut que davantage aux fashionables de l’endroit : car il y a des fashionables partout.

Leurs costumes varient suivant leur classe et leur pays, mais leurs prétentions et leurs jalousies restent toujours les mêmes. Excité par Clara, Servàas Burgieter se distingua par sa grossièreté envers le jeune Français. Il semblait faire exprès de le heurter à chaque instant. Puis il se mettait à rire d'un air insolent, lorsqu’un coup de sa robuste épaule avait envoyé le Français trébucher avec sa danseuse contre quelque autre couple.

Peu patient de sa nature, et fort mal disposé d’ailleurs pour le jeune boër, auquel il gardait rancune, Baumier ne tarda pas à se fâcher. Au premier abordage qui eut lieu entre lui et le Hollandais, il repoussa Burgieter par un vigoureux coup de coude. Servàas répondit, courrier pour courrier, par une bourrade qui faillit ren-

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verser le jeune Français. Puis, comme Baumier levait la main, il le saisit tout à coup par la cravate et par la ceinture de son pantalon, et l’enleva de terre comme il eût fait d’un enfant. Les autres boërs se mirent à rire. Baumier, furieux, profita de sa position pour appliquer de chaque main un soufflet retentissant sur les joues rebondies de son adversaire. Ce dernier le lâcha brusquement et tomba dessus à coups de poing. Les femmes s’enfuirent en criant. Les jeunes gens firent cercle autour des combattants. Burgieter était évidemment bien plus fort que son rival. Quoique celui-ci fût plus agile, le résultat du combat ne semblait pas douteux. Le violon n’était pas cependant le seul talent de société que possédât Baumier. Durant sa folle jeunesse, fier de sa force physique et de son adresse, il avait beaucoup fréquenté les salles d’escrime, de canne et même de boxe française, c’està-dire de chausson, si le lecteur veut bien me permettre d’employer l’expression con-

sacrée. Dans cette circonstance, il mit à profit ses anciennes études. Un déluge de coups de pied et de coups de poing arriva de tous les côtés à la fois sur le Hollandais abasourdi. En vain ripostait-il avec une force qui eût assommé un bœuf ; ses coups furieux portaient dans le vide, ou ne rencontraient que les pieds et les poings du jeune Français. Ivre de rage et la. figure en sang, le boër se jeta sur Baumier pour le saisir à bras-le-corps. Un coup de poing et un croc-en-jambe adroitement combinés renversèrent Burgieter sur le sol. Alors cinq ou six de ses amis se jetèrent à la fois sur Baumier; d’autres s’interposèrent. Une réaction s’opérait en faveur du Français. Les vieillards parvinrent enfin à pénétrer jusqu’aux combattants et les séparèrent. A peine debout, Servàas saisit son rocr (long fusil à un coup) et ajusta son adversaire. Roschoff détourna le coup. On emmena le boër, qui saignait comme un bœuf, et les danses recommencèrent aussitôt. Dans ces

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pays à demi sauvages, une querelle est chose si commune, qu’on l’oublie bien vite.

L’honneur du combat resta néanmoins à Baumier. La force physique et l’adresse étant les qualités que les boërs estiment le plus, la victoire du jeune Français lui valut un redoublement de considération.

La danseuse de prédilection de Baumier était la sœur de la mariée, jeune et jolie Anglaise de dix-sept à dix-huit ans. Au moment où Charles allait l’inviter pour la cinquième ou sixième fois, Clara s’approcha de Baumier et lui dit d’un ton délibéré : '

— Charles, je devais danser avec Burgieter.

Puisque vous êtes cause qu’il ne vient pas, vous allez le remplacer et danser avec moi.

CLARA 143

— J’ai promis, murmura Baumier.

— Ce n’est pas vrai ! riposta la jeune fille; vous alliez inviter Suzannah..., pour la septième fois au moins, je pense. Eh bien ! vous l’inviterez plus tard, voilà tout. Allons, venez.

Baumier la suivit en grommelant. Les trois premières figures se passèrent sans qu’il ouvrit la bouche. Il est vrai que la plupart des autres danseurs en faisaient autant ; mais Clara, qui avait vu Baumier causer gaiement avec la mariée, ainsi qu’avec Suzannah, fut très-mécontente de son silence.

— En vérité, dit-elle avec humeur, je voudrais bien savoir pourquoi vous avez invité jusqu’ici tout le monde, excepté moi. Il me semble que vous auriez dû commencer par la fille de votre maître...

— Mademoiselle, répondit Charles, froissé dans son orgueil , mynheer Rosehoff me paie pour surveiller ses troupeaux et tenir ses comptes; mon travail ne s’étend pas plus loin.

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Elle frappa du pied avec toute l’impatience d’une enfant mal élevée.

— Ainsi vous ne m’auriez pas invitée ? repritelle.

— Je n’aurais pas osé, dit Charles avec une nuance de raillerie. Un domestique inviter sa maîtresse !

— Vous savez bien que c’est l’usage ici, répondit-elle avec vivacité. Ce n’est pas ce motif. Cela vous ennuie, de danser avec moi. La preuve, c’est que vous ne me dites pas un mot, tandis que vous causiez avec toutes vos autres danseuses.

— Moi? dit Baumier.

— Oui, vous. A Weizberg, chacun cherche à m’être agréable; vous, au contraire, vous êtes complaisant pour tout le monde, excepté pour moi. Dès que j’arrive quelque part où vous êtes, vous vous sauvez.

— Dame, fit Baumier, c’est bien naturel. Vous

ne songez qu’à me gronder ou à me faire gronder par votre père.

— Vous avez toujours l’air si bourru envers moi !

— Je suis triste, voilà tout.

— Pourquoi ne m’avoir pas confié vos chagrins dès le premier jour de votre arrivée ?

— Votre accueil n’était pas de nature à m'encourager.

— Comment une de vos compatriotes vous aurait-elle donc accueilli?...

— Envoyant arriver un malheureux étranger, épuisé de fatigue, de misère et de faim, une Française aurait couru le consoler et lui adresser quelques bonnes paroles : au lieu de lui rire au nez, comme vous l’avez fait, vous et Burgieter.

Clara baissa la tête et rougit. En dépit de sor manque complet d’éducation, un instinct secr< lui disait que Baumier pouvait bien avoir ro son. Elle devint toute pensive. Absorbée par >

réflexions d’un genre si nouveau, Clara laissa achever le quadrille sans avoir repris la parole. A l’instant de quitter Baumier , elle lui serra tout à coup la main, et lui dit les larmes aux yeux :

— Charles, je crois que j’ai eu tort, en effet. Je suis bien fâchée de vous avoir fait de la peine, mais je vous jure que je riais sans mauvaise intention.

Touché du ton ému avec lequel la jeune fille avait prononcé ces paroles, Baumier resta tout embarrassé pour y répondre. Une espèce d’amour-propre l’empêchait de laisser voir son émotion.

— Est-ce que vous m’en voulez encore? lui dit Clara, qui se méprit sur la cause de son silence.

— Non certes! s’écria-t-il.

— Bien vrai? , ;

* — Je vous le jure !

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— Et maintenant, vous danserez et vous causerez avec moi?

— De grand cœur, Clara. Voulez-vous m’accorder, non pas le prochain quadrille, mais l’autre ?

— Avec qui dansez-vous le premier?... avec Suzannah, sans doute?

— En effet.

— Ah !... elle vous plaît donc beaucoup ?

— Je la trouve charmante.

Clara garda un moment le silence.

— J’espère bien que nous partirons demain, reprit-elle bientôt avec un accent d’humeur.

— Déjà ? fit Baumier.

— Sans doute. Moi d’abord, je suis fatiguée et je m’ennuie ici...; puis...

Elle s’arrêta brusquement en voyant que Charles regardait d’un autre côté.

— Allez donc prendre votre danseuse, lui dit-elle avec un mouvement d’impatience. Vous

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voyez bien que Suzannah vous cherche partout des yeux... Que je déteste cés Anglaises ! murmura-t-elle tandis que Baumier s’éloignait.

Clara voulait, en effet, partir dès le lendemain. Son père s’y opposa. Il lui signifia qu’il comptait rester encore trois jours à New-Garden. La pauvre fille, dont le cœur, jusque-là endormi, s’était éveillé tout à coup, suivait Baumier comme son ombre. La veille du jour fixé pour le départ, elle s’aperçut que le jeune Français et Suzannah avaient disparu. Elle finit par les retrouver dans une pièce écartée qui servait d’atelier de menuiserie. Baumier arrangeait une petite boite pour Suzannah; celle-ci le regardait travailler.

— Qu’y a-t-il donc, Clara ? demanda Suzannah à la jeune Hollandaise, qui entra comme un ouragan.

— Rien, rien..., balbutia Clara; je venais, je voulais..., je... Charles, il faut préparer les chariots.

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— Tout à l’heure, répondit Baumier; laissezraoi seulement achever ceci.

— Non, tout de suite, reprit-elle; mon père vous attend.

— Je n’en ai pas pour deux minutes, reprit Baumier, qui continuait à travailler.

Clara frappa du pied ; Suzannah se mit à rire. La Hollandaise se figura que les deux jeunes gens se moquaient d’elle. Dans sa jalouse colère , elle saisit brusquement le coffret auquel travaillait Baumier et le jeta si violemment à terre, qu’il se brisa.

— Que tu es méchante, Clara! s’écria Suzannah.

— Une fois à Weizberg, je vous en ferai un plus beau, miss Suzannah, dit Baumier. Je vous l’enverrai ou je viendrai vous l’apporter moimême, si je puis.

— On vous en empêchera, répliqua la jeune Anglaise en regardant sa rivale d’un air moqueur. N’est-ce pas, Clara?

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— Pourquoi pas? dit la Hollandaise, exaspérée par le ton provocant de Suzannah. Pourquoi pas ? Si mon père paie des gages à Charles, ce n’est pas pour que celui-ci travaille pour d’autres que pour nous.

Baumier rougit de colère et de confusion.

— Mon engagement avec Adam Roschoff expire dans quatre mois, dit-il en faisant un effort pour se contenir. Dussé-je mourir de faim, je ne le renouvellerai pas. Je vous promets, miss Suzannah, qu’à cette époque, du moins, vous aurez votre coffret.

— Ne craignez pas de rester sans place, repartit Suzannah. Mon père et mon oncle Heindriek ne demanderont pas mieux que de vous prendre à leur service.

— Allons, venez donc, Charles ! fit Clara avec impatience.

Baumier sortit avec elle. Ils arrivèrent aux chariots sans que le jeune Français eût prononcé une seule parole. Déjà repentante de son mou-

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vement de colère, la Hollandaise cherchait maintenant à apaiser le ressentiment de Charles.

D’autant plus froissé de l’humiliation qu’il venait de subir, qu'elle avait eu la jolie Suzannah pour témoin, Baumier travaillait silencieusement à disposer les chariots pour la route, et ne répondait que par monosyllabes aux questions indirectes par lesquelles Clara cherchait à engager la conversation.

Le lendemain, pendant tout le chemin, il resta sombre et renfrogné. Quant à Roschoff, il dormait, ou causait avec un autre boër qui faisait route avec les autres habitants de Weizberg.

Quelques jours s’écoulèrent. La petite excursion que Baumier venait de faire avait eu cela de mauvais pour lui, qu’elle avait réveillé dans son esprit des souvenirs et des désirs qui lui rendaient maintenant plus amère une position à laquelle il avait fini par s’habituer. A New- Garden, libre de toute occupation, il avait vécu en gentleman. De retour à Weizberg, il lui fallut

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reprendre ses travaux et redevenir domestique. Roschoff n’était certes pas un méchant homme, mais il était violent et grossier. Même dans ses moments de bonne humeur, il avait des boutades qui froissaient le jeune Français, sans que le boër s’en doutât aucunement.

Le plus grand bonheur de Baumier était de se retirer dans quelque endroit écarté pour rêver à cette France, qu’il avait quittée avec tant de joie et vers laquelle se portaient maintenant tous ses rêves. Aussi, maudissait-il intérieurement la pauvre Clara, qui venait à chaque instant le déranger.

N’osant avouer le véritable motif qui l’attirait vers Baumier, elle inventait les prétextes les plus absurdes pour avoir occasion de causer avec le jeune Français. Elle avait cependant beaucoup plus d’intelligence que la plupart de ses compatriotes, mais, faute d’exercice, son esprit était lent et paresseux. Il lui manquait surtout ce tact tout particulier que la

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vie de société développe chez les Européennes. Puis, son caractère d’enfant gâtée et de maîtresse absolue, et peut-être aussi de femme jalouse, se trahissait de temps en temps par des mouvements d’impatience et de colère, sur les motifs desquels Baumier, prévenu contre elle, se méprenait complètement. Pleinement convaincu que la jeune Hollandaise ne cherchait qu’à lui imposer un surcroît de besogne et à le faire punir par Roschoff, il interprétait en mal toutes les démarches de Clara à son égard. La timidité gauche et maladroite de la jeune fille entretenait Charles dans son erreur.

Un matin , Roschoff partit à cheval à la pointe du jour pour aller inspecter ses troupeaux. Baumier se hâta d’achever la tâche que le boër lui avait laissée en partant. Puis, saisissant quelques journaux français qu’un trader (commerçant ambulant) lui avait vendus la veille, il s’enfonça dans un bois de xjezerliout (bois de fer), situé non loin de l’habita-

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tion. Dix minutes après, il s’asseyait sur la mousse, à côté d’une fontaine, et se mettait à dévorer les journaux qui lui parlaient de son pays.

Il régnait une de ces chaleurs lourdes et suffocantes qui annoncent l’orage, et dont l’influence se fait sentir même aux organisations les moins impressionnables et aux caractères les plus égaux. Baumier avait à peine commencé sa lecture, qu’une forme humaine se dressa devant lui. Il leva les yeux et reconnut Clara. Elle tenait à la main une poignée en cuivre qu’elle venait d’arracher de son armoire après de laborieux efforts.

— Que me voulez-vous ? demanda Baumier, qui ne put retenir un geste d’impatience et d’humeur.

Cette brusque réception acheva de déconcerter la pauvre fille.

— Tout à l’heure, dit-elle en cachant son embarras sous un ton de brusquerie, tout à

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l’heure, en ouvrant l’armoire de ma chambre, la poignée m’est restée dans la main.

— Eh bien ?

— Dame, je venais vous demander de la raccommoder...

C’était la cinquantième fois au moins depuis huit jours que Clara venait ainsi relancer, comme on dit, le jeune Français sous les plus absurdes prétextes. Cette fois, poussé à bout par cette persécution incompréhensible pour lui, il ne put contenir son impatience.

— En vérité, Clara, s’écria-t-il , vous avez donc juré de me tourmenter?

— Mais, Charles, balbutia Clara toute confuse, je vous assure que cette poignée... Tenez, voyez plutôt.

— Au diable soient votre armoire et 3a poignée! s’écria le pauvre garçon exaspéré. Clara, si je n’étais soutenu par l’idée que mon engagement avec votre père finit dans trois mois et que je pourrai bientôt quitter votre infernal pays, je

crois que je me ferais sauter la cervelle, tant vous me rendez la vie dure par vos tracasseries.

Il tourna le dos à la jeune fille, et se prit le front entre les deux mains avec la pantomime habituelle aux gens exaspérés.

Déconcertée par ce rude accueil, frappée au cœur par les réponses de Charles, et plus encore peut-être par l’annonce de son départ, Clara resta abasourdie, sans trouver un mot à répondre. Lorsqu’elle ouvrit la bouche pour parler, elle sentit que les larmes allaient lui couper la parole, et elle s’éloigna précipitamment. A peine avait-elle fait cinquante pas, quelle éclata en sanglots d’autant plus violents, qu’elle les avait plus longtemps comprimés.

Cette petite scène avait eu pour témoin invisible Jacobus Oubana, un des serviteurs hottentots de Weizberg. Sans entendre les paroles de Baumier, il en avait aisément compris le sens à ses gestes, ainsi qu’à la violence avec laquelle Charles avait jeté à terre la malencontreuse poi-

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gnée d’armoire. Jacobus suivit Clara de loin.

Au moment où la jeune fille, tout éplorée, traversait un sentier, elle se trouva nez à nez avec son père.

— Qu’as-tu donc, ma pauvre enfant? s’écria le boër, étonné delà profonde douleur de sa fille.

Au lieu de répondre, Clara se sauva à toutes jambes et s'enfonça dans le bois. Roschoff, étant à cheval, ne put la suivre. Comme il regardait autour de lui, il aperçut Jacobus. qui débouchait dans le sentier.

— Oubana, sais-tu ce qui est arrivé à ma fille ? demanda-t-il au domestique.

Bavard comme tous les Hottentots, et d’ailleurs fort jaloux du serviteur européen, Jacobus s’empressa de raconter, avec force exagérations, la scène, dont il venait d’être témoin. Adam, furieux, jeta la bride de son cheval au Hottentot, et courut trouver Baumier. Peu s’en fallut que, dans le premier élan de sa colère, il ne frappât le jeune Français. Une sorte de respect que

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Charles inspirait au grossier boër, àl’insu même de celui-ci , arrêta seul la main déjà levée du Hollandais. En revanche, il accabla Charles de reproches et d’injures.

Des larmes de colère et d’humiliation brûlaient les yeux de Baumier, mais il ne répondit pas un mot. Exaspéré de ce silence qui lui imposait malgré lui, Roschoff chercha une punition à infliger à son domestique.

— Charles, reprit-il enfin, avec force invectives et jurons qu’on nous permettra de ne pas reproduire, j’ai dit aux ouvriers qui travaillent au kraal (sorte de parc aux bestiaux) d’Om- Stény que je leur enverrais d’autres haches, et des pioches ; prenez au magasin le paquet d'outils placés sur l’établi. Portez-les tout de suite à Om-Stény. Vous ferez la route à pied. J’entends que vous soyez de retour à sept heures, pour le souper.

Une distance d’au moins quatorze milles (environ cinq lieues) séparait Weizberg de l’endroit

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que Roschoff venait de désigner. Il était déjà près de midi. Baumier avait donc à faire dix lieues en moins de sept heures, par une chaleur affreuse et avec un énorme fardeau. Il y avait de quoi tuer un Européen. Baumier dédaigna, néanmoins, de se plaindre et de réclamer. Il s’achemina vers le magasin, y prit les objets qu’on lui avait désignés et se mit en route pour Om-Stény.

Un soleil ardent et pour ainsi dire corrosif, dont nous ne saurions nous faire une idée en Europe, dardait en plein sur la tète du jeune homme, et le faisait beaucoup souffrir. Au bout de deux lieues, le pauvre garçon, ruisselant de sueur et respirant à peine, fut obligé de s’arrêter un instant à l’ombre d’un bouquet d'arbres

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Il s’étendit par terre, et, serrant entre ses deux mains son front brûlant, il pria Dieu de le faire mourir. Tout à coup, il entendit le galop de deux chevaux. Il se leva brusquement et se hâta d’essuyer les larmes qui couvraient sa figure. Clara Roschoff apparut presque aussitôt dans le sentier. Montée sur un des chevaux de l’habitation, elle en tenait un second par la bride.

— Enfin, je vous trouve, mon pauvre Charles ! s’écria-t-elle en sautant à terre. Mon Dieu, que vous avez chaud et que vous devez souffrir ! Je vous ai amené un cheval ; mon père n’en saura rien.

Elle prit son mouchoir et voulut essuyer le front ruisselant de Baumier. Dans la disposition d’esprit de ce dernier, il ne pouvait manquer de prendre pour une raillerie ou pour un piège cet intérêt si singulier de la personne même qui venait de le faire punir. Il écarta la main de Clara, reprit son lourd fardeau d'outils et se remit silencieusement en marche.

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La jeune Hollandaise, confuse et douloureusement froissée, le suivit tristement. A la fin, la pauvre fille ne put résister à son chagrin : elle éclata en sanglots.

— Charles ! s’écria-t-elle, que vous ai-je donc fait pour que vous me traitiez ainsi?

Il regarda d’un air stupéfait la jeune fille, qui joignait les mains et pleurait comme une Madeleine. En dépit de ses préventions et de sa colère, il se sentit ému.

— Mon Dieu! Clara, dit-il enfin, je ne comprends rien à votre chagrin. Il me semble que ce serait plutôt à moi de vous demander pourquoi vous m’en voulez, et pourquoi vous cherchez toujours à rendre plus pénible encore ma triste position.

— Moi ! s’écria Clara stupéfaite, moi !... Oh ! Charles, comment avez-vous pu vous figurer cela? moi qui donnerais tout au monde pour vous éviter un chagrin !

— En vérité, je ne m’en serais guère douté,

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reprit-il avec un peu d’amertume. N’est-ce pas vous qui tout à l’heure encore avez excité contre moi la colère de votre père, en lui racontant ce qui venait de se passer entre nous?

— Mon Dieu ! mon Dieu ! répéta la pauvre fille en joignant les mains, vous me croyez donc bien méchante? Je vous jure devant Dieu que je n’ai pas dit un mot de cela à mon père. C’est ce maudit Jacobus Oubana, qui nous avait sans doute entendus. Au nom du ciel, Charles, croyez-moi... ! bien vrai, ce n’est pas moi qui...

Les larmes l’interrompirent. Elle se laissa tomber sur le gazon et se mit à sangloter. Cette fois, et en dépit des apparences, Baumier sentit qu’elle disait la vérité. Il regretta ses injustes reproches. Il jeta ses outils à terre, s'agenouilla près de Clara, qui pleurait toujours, et fît de son mieux pour la consoler. Quelques paroles échappées au trouble et à la profonde émotion de la pauvre enfant Cirent enfin deviner la vérité au jeune Français.

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— Voyons, Clara, lui dit-il calmez-vous; je vois bien que j’avais tort de vous regarder comme mon ennemie.

— Moi, votre ennemie! s’écria-t-elle; moi, qui ne pense qu’à vous... Et pourtant, Dieu sait comment vous me traitez ! Chaque fois que je m’approche de vous et que je vous adresse la parole, vous me recevez si durement!... Je sais bien que je ne suis pas belle comme les femmes de votre pays, et que je n’ai ni leur esprit ni leur éducation, mais enfin ce n’est pas ma faute, et jamais vous n’en trouverez qui vous aime plus que moi...

Toute honteuse de l’aveu qui venait de lui échapper, la pauvre Clara se cacha la tête dans les deux mains et se remit à pleurer.

Charles s’assit à côté d'elle, écarta doucement les mains de la jeune fille et les porta toutes deux à ses lèvres par un mouvement rempli de reconnaissance et de tendresse. Clara rougit d’abord et devint ensuite toute pâle. Elle re-

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garda timidement le jeune homme, et laissa retomber sa tête sur l’épaule de Baumier.

— Bonne Clara, combien j’étais injuste envers vous! lui dit affectueusement le jeune Français.

— Ainsi, vous ne me haïssez pas, comme je le croyais ? murmura-t-elle.

— Non certes ! Maintenant, au contraire, je vous aime de tout mon cœur.

— Autant que Suzannah? reprit-elle avec une anxiété qu’elle s’efforça vainement de dissimuler sous un sourire.

— Bien plus que Suzannah !

— Vrai?

— Je vous le jure, ma bonne Clara !

— Oh ! que je suis heureuse ! s’écria-t-elle.

Quelque chose, cependant, manquait au bonheur de Clara. Quoique fort inhabile à pénétrer les secrets du cœur humain, elle sentait confusément, et par une sorte d’instinct, la différence qui existait entre l’affection que Charles lui té-

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moignait et l’amour qu’elle-même éprouvait pour lui.

En ce moment, en effet, le cœur du jeune Français, si longtemps isolé et froissé, débordait de reconnaissance et d’affection ; mais là se bornaient les sentiments que lui inspirait Clara. Si des idées d’amour et de mariage se présentaient à son esprit, ce n’était que comme un rêve dont il ne savait même pas s’il devait demander la réalisation. On ne pouvait attribuer son hésitation à un sentiment d’intérêt ni d’ambition. La fortune du père de Clara était, en effet, considérable relativement à celle de Charles, qui ne possédait rien au monde. Seulement, le malheur ayant habitué Baumier à réfléchir, il envisageait sérieusement la situation. En ce moment, il se demandait si lui-même se sentait capable de renoncer pour jamais à la France, et d’aimer assez Clara pour que, dans la suite, ni elle ni lui n’eussent à se repentir de leur mariage.

Clara se ligura que le silence du jeune homme

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provenait d’indifférence ou d’ennui. Ellese reprit bientôt à pleurer. Voyant qu’elle se méprenait sur les sentiments qu'il éprouvait maintenant pour elle, Charles prit le parti de lui ouvrir sincèrement son cœur. La pauvre fille le remercia de sa franchise avec tant d’effusion et de naïve tristesse, qu’à son tour Charles sentit ses yeux se remplir de larmes. Au moment où il allait répondre à la jeune Hollandaise, les pas de trois chevaux lancés au galop retentirent dans le lointain. Clara se jeta dans le bois et se cacha derrière un buisson ; mais elle n’eut pas le temps d’emmener les deux chevaux. Bientôt trois Hottentots à cheval arrivèrent à côté de Baumier. L’un d'eux était Jacobus Oubana ; il s’approcha du jeune Français.

— Que me veux-tu ? lui demanda ce dernier.

— Le baàs (maître) s’est aperçu qu’il manquait deux chevaux, dit le Hottentot d'un air insolent. 11 a pensé que vous les aviez emmenés, malgré sa défense. Il m’a envoyé avec mes ca-

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marades pour les reprendre et les ramener à Weizberg.

— Les voilà, répondit Charles en montrant les deux étalons; je n’en ai monté aucun.

— Pourquoi les avez- vous emmenés, alors?

fit Jacobus, tout orgueilleux de la mission dont on l’avait chargé.

Baumier se retourna si brusquement, que le Hottentot fit un bond en arrière.

— Drôle ! s’écria le jeune Français, dont les yeux étincelaient, qui t'a donné le droit de me questionner? Tais-toi et va-t’en.

Les Hottentots prirent les deux chevaux et repartirent à fond de train. Dès qu’ils eurent disparu, Clara sortit du bois.

— Comment allons-nous faire, maintenant?

dit-elle d’un ton désolé.

— Mon Dieu , ma bonne Clara , répondit Charles, il n’y a qu’un parti à prendre : vous allez retourner tout doucement à Weizberg, et

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moi, je vais continuer ma route pour Om- Stény.

— Sous ce soleil, et chargé comme vous l’êtes, il y a de quoi vous tuer ! répondit-elle.

— Bah! dit-il en affectant une gaieté qu’il était loin d’éprouver, je suis plus robuste que vous ne le croyez. Adieu, ma bonne Clara ; je suis bien heureux de l’explication que nous venons d’avoir ensemble, et je vous aime de tout mon cœur.

— Je vous accompagnerai jusqu’à Om-Slénv, dit Clara en se levant. C’est moi qui suis cause de cette cruelle corvée, et je veux la partager.

Charles eut beau gronder et supplier, la jeune Hollandaise persista dans sa résolution. Force fut à Baumier de la laisser marcher à côté de lui. Bientôt même, elle voulut prendre une partie des outils dont le poids écrasait son compagnon de route. Cette fois, ce fut au tour de celui-ci de résister.

Bien que l’habitation de Roschoff fût située

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presque au milieu des bois, il n’y avait que fort peu d’ombre sur le chemin de Weizberg à Om- Stény. C’est pour cela que le boër l’avait donné à parcourir à son domestique. Malgré les souffrances que causait aux deux jeunes gens leur marche rapide à l’ardeur d’un soleil dévorant, ils arpentaient la route avec une sorte de gaieté. Charles faisait de son mieux pour distraire la pauvre Clara, dont le dévouement le touchait profondément. Quant à Clara, elle riait et pleurait tour à tour. L’amour et peut-être aussi la souffrance transformaient complètement cette nature, en apparence lourde et lymphatique. S’il n’y avait eu qu’elle à souffrir, elle se fût trouvée tout heureuse. La pauvre fille trahissait quelquefois les secrètes pensées de son cœur par des paroles et des attentions si touchantes, que Baumier en était ému jusqu’au fond de l’àme. 11 saisissait alors la main de la Hollandaise et. la serrait dans les siennes, ou la portait à ses lèvres. Ce muet témoignage d’affection et de re-

connaissance gonflait de bonheur le cœur de lu jeune fille.

Quelque diligence qu’eussent faite les deux jeunes gens, ils ne purent regagner Weizberg qu’à sept heures et demie. Roschoff, dont la colère avait eu le temps de s’apaiser, regrettait déjà l’épreuve, trop pénible pour un Européen, à laquelle il avait condamné le jeune Français. L’orgueil l’empêchant de s'avouer ses remords, il épancha sa mauvaise humeur sur Jacobus, qui vint maladroitement lui raconter son expédition... Au lieu d’éloges, le Hottentot ne reçut que des coups de jambok (sorte de cravache). L’absence de sa fille, au moment du souper, inquiéta vivement le boër.

Un serviteur mozambique vint enfin annoncer qu’il apercevait Baumier dans le chemin. Roschoff resta tout surpris en voyant arriver, avec lejeune Français, sa fille Clara, dont la démarche chancelante et la figure décomposée révélaient la fatigue.

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ni

— Ne gronde pas Charles, dit-elle à son père, qui accourait au-devant d’elle. C’est moi qui l’ai retardé. Je te dirai tout.

Elle se laissa tomber sur un banc et s’endormit tout à coup.

Malgré son caractère à la fois apathique et violent, Roschoff aimait sa fille. L’inquiétude le prit. Il oublia Baumier pour ne s’occuper que de Clara. Peut-être même n'était-il pas fâché de trouver un prétexte pour fermer les yeux sur le retard du jeune Français. Quand on chercha ce dernier pour le souper, on ne put le trouver. Brisé de fatigue et la tète en feu, il s'était réfugié dans une grange et dormait au milieu des bottes de paille. Quant à Clara, les servantes hottentotes la portèrent dans sa chambre, la déshabillèrent et la mirent au lit. Elle s’éveilla le lendemain matin avec une fièvre violente. Les émotions qu’elle avait éprouvées, plus encore peutêtre que le soleil et la fatigue, en étaient cause. Malgré le délire qui commençait à s’emparer d’elle,

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la pauvre fille trouva la force de tout raconter à son père. Mais, auparavant, elle lui fit jurer sur la Bible de ne pas gronder Baumier. Dans son délire, qui ne dura heureusement que deux nuits, elle répétait à chaque instant : — Mon père, ne gronde pas Charles ; c’est moi qui suis cause de tout.

Grâce à la robuste constitution de la jeune fille, son indisposition n’eut pas de suite. La maladie n’a guère de prise chez ces natures que purifient et fortifient la vie et le travail en plein air. Baumier fut moins heureux que sa compagne de route. Il avait d’ailleurs copimis l’imprudence de boire, coup sur coup, plusieurs verres d’eau froide en rentrant à Weizberg. Il tomba sérieusement malade.

Tourmenté par sa fille, et cédant peut-être aussi à un remords secret, Roschoff fit demander le médecin le plus rapproché de l’habitation. Il fallut l’envoyer chercher à plus de trente lieues de Weizberg. Après avoirsolidement dîné etcons-

CLARA

ciencieusement examiné le malade, l’Esculape remonta à eheval en hochant la tète d’un air tristement significatif. Cette fois, pourtant, l’événement donna un démenti aux sinistres prévisions du docteur. Baumier se rétablit tout à coup, au moment où tout le monde le croyait perdu. La première personne qu’il aperçut en recouvrant sa connaissance fut Clara, assise à son chevet. La pauvre fille ne l’avait pas quitté. Lorsque son père se mettait en colère et la forçait de se coucher, elle se relevait furtivement dans la nuit et venait s’installer près de son malade. Dans son délire, ce dernier parlait toujours de la France. Entraîné sans doute par le souvenir des plaisirs de sa folle jeunesse, il répétait continuellement le nom d’une actrice d’un petit théâtre qu’il avait eue jadis pour maîtresse.

Peu au fait des mœurs parisiennes, Clara se figura que cette Olympe, dont Charles parlait si souvent, était une jeune fille qu’il aimait.

Cette pensée désolait la pauvre fille. Lorsque

CLARA

Baumier, touché du dévouement de cette bonne créature, la remerciait avec effusion, elle souriait tristement et détournait la tète pour lui cacher ses larmes.

Bientôt Charles put sortir et se promener dans les environs. Un jour qu’il était assis à l’ombre d’une sorte de tonnelle élevée dans le jardin, Roschoff vint s’asseoir à côté de lui. Le digne boër semblait fort embarrassé. On devinait sa perplexité, rien qu’à voir l’irrégularité des bouffées de fumée qu’il tirait de sa pipe avec plus de précipitation que d’habitude. Dix fois il ouvrit la bouche pour commencer la conversation, et dix fois il la referma sans avoir parlé.

— Charles, dit-il entin, je crois que le climat de notre colonie n’est pas bon pour vous. Puis, vous n’êtes pas fait pour rester domestique.

Cette vie-là vous tuerait tôt ou tard. I) vous faut retourner dans votre pays.

— La France est bien loin ! répondit Charles, et les voyages coûtent cher.

CLARA

— Hélas! oui, reprit Roschoff en poussant un gros soupir; mais je vous fournirai les moyens de regagner votre patrie. Quand vous partirez de Weizberg, je vous donnerai une centaine de bœufs. SoilàGrahamstown, soit à Beaufort, vous en tirerez toujours bien trois mille rixdales (environ 5,500 francs); avec cela, vous pourrez payer votre passage et vivre en France jusqu’à ce que vous ayez trouvé une occupation.

Charles baissa tristement la tête. Il devinait le véritable motif qui poussait Roschoff à désirer son départ; il lui en coûtait d’autant plus d’accepter l’argent que lui offrait le boër.

— Je vous remercie de votre généreuse proposition, dit-il enfin. Je n’ai aucune ressource : il me sera probablement impossible de jamais vous rembourser l’argent que vous m’offrez...

— Que diable voulez-vous! fit le boër. Prenez tout le temps qu’il vous faudra. Après tout, si je perds ces trois mille rixdales, tant pis ! Ainsi, e’est convenu?

CLARA

— Quand faudra-t-il partir? demanda Baumier, dont le cœur était bouleversé par des sentiments tellement contradictoires, qu’il ne savait lui-même s’il devait se réjouir ou se plaindre des dispositions du boër.

— Ces jours-ci, répondit Roschoff. Dés que vous serez rétabli..., la semaine prochaine, par exemple.

— Le plus tôt possible enfin, pensa Baumier. Je comprends.

Encore un peu faible des suites de sa maladie, il avait, comme beaucoup de convalescents, une certaine peine à fixer ses idées. Tandis qu’il réfléchissait silencieusement à côté de Roschoff, qui continuait à fumer avec une précipitation insolite, un Hottentot s’approcha du boër.

— Mynheer Burgieter vient d’arriver, dit le Hottentot. Il demande le baàs.

Heureux de s’ètre débarrassé de la proposition qui lui coûtait tant à faire, Roschoff se hâta de suivre son domestique.

CLARA

Baumier resta seul.

Jusqu'alors, il avait appelé de tout son cœur le moment de retourner en France. Maintenant, qu’on mettait à sa disposition le moyen de réaliser son désir, il se sentait oppressé par une vague tristesse et par un profond découragement.

Tandis que, le front appuyé contre un tronc de yezer-hovl, il se perdait dans de tristes rêveries, la voix de Clara le fit tressaillir. La jeune fille s’approcha lentement et vint s’asseoir à côté de Charles.

En rencontrant le regard si doux, si affec-

tueux de cette bonne et naïve créature, Charles éprouva une indicible sensation de calme et de soulagement. Il prit la main de la jeune fille et la pressa sur ses lèvres par un mouvement plein

CLARA

de reconnaissance et de tendresse. Elle rougit et soupira.

— Savez-vous ce que votre père vient de me proposer, Clara? dit-il à la jeune Hollandaise.

— Oui, répondit-elle ; il m’en a parlé hier au soir. Ainsi vous allez retourner en France?

— Mon Dieu, oui..., probablement..., murmura-t-il en étouffant un soupir.

— Vous voilà bien content !

Il ne répondit pas.

— Vous allez revoir vos parents.

— Je n’en ai plus.

— Vos amis...

— Un homme ruiné en a-t-il?

— Vous referez votre fortune. Mon père vous a dit qu’il vous donnerait deux cents bœufs, n’est-ce pas?

— Oui..., c’est-à-dire cent...; oui, répondit machinalement Charles, qui regardait Clara et pensait à autre chose qu’aux bœufs du père Roschoff.

CLARA

— II m’avait promis que ce serait deux cents, murmura la jeune fille... D’ailleurs, moi aussi, Charles, je puis vous prêter de l’argent. J’ai à moi huit mille rixdales qui me viennent de ma mère. Je vous les donnerai.

Il fit un geste de refus.

— A quoi voulez-vous que cela me serve ici ?

reprit-elle avec vivacité. Vous me les rendrez plus tard, après avoir fait fortune. Cela vous forcera de penser quelquefois à nous..., même lorsque vous aurez épousé celle que vous aimez.

— Qui donc? fit le jeune homme tout surpris.

— Mademoiselle Olympe.

— Olympe?

— Celle dont vous parliez toujours dans votre délire.

Il se sentit rougir. En regardant Clara avec une sorte de confusion, il s’aperçut que la jeune fille avait les yeux remplis de larmes.

Il lui saisit la main.

CLARA

— Pourquoi pleurez -vous? lui demanda-t-il brusquement.

— Je ne pleure pas, répondit-elle en détournant la tète.

De grosses larmes coulaient sur les joues de la pauvre fille, qui les essuyait furtivement.

— Ainsi, reprit Charles, vous consentez à me donner votre fortune pour que je puisse retourner en France y épouser celle que j’aime?

— Oui, Charles, et de grand cœur !

— Mais votre père n’y consentira pas?

— Quand il le saura, vous serez loin.

— Alors, il vous battra...

Elle haussa doucement les épaules.

— Je le sais bien, semblait-elle dire, mais que m’importe !

— Et vous?

— Oh ! moi, je n’ai besoin de rien.

— Si vous vous mariez...

— Je ne me marierai pas.

— Jamais?

CLARA

— Jamais! fit-elle avec conviction.

La pauvre enfant était à bout de forces. Elle se mordait les lèvres pour ne pas crier. Les larmes débordaient de ses paupières gonflées. Charles se laissa tomber à genoux devant elle.

— Clara, lui dit-il de sa voix la plus douce, je n’aime personne en France, et personne n’y attend mon retour. C’est ici que je voudrais rester. C’est une jeune fille de ce pays que j’aime et que je veux épouser.

— Suzannah? demanda Clara, dont le corsage s’agitait avec précipitation, car son cœur avait senti toute la tendresse qui vibrait dans la voix de-Baumier.

— Non, Clara, je n’ai jamais été amoureux de Suzannah. Celle que j’aime, et que j’aimerai toujours, car c’est pour son cœur et pour sa bonté que je l’aime, c’est vous, Clara. Vous

paraissiez tout à l’heure désirer que je fusse

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