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heureux. Eh bien, cela dépend de vous seule.
Voulez-vous être ma femme bien-aimée?
La pauvre fille jeta ses deux bras autour du cou du jeune Français. Elle doutait encore. Elle éloigna la tète de Charles de la sienrie pour le regarder dans les yeux. Il parait que les regards de Baumicr rassurèrent complètement la jeune fille, car l’expression d’anxiété que sa physionomie conservait encore disparut tout à fait.
Mon Dieu, que je suis heureuse ! murmurat-elle. Oh ! si ma pauvre mère était là !... Ainsi, vous m’aimez aussi, Charles ?
— Oui, ma bonne Clara, je vous aime, et de toute mon âme, je vous jure... Et vous?
— Si je vous aime, moi? Ah ! vous le savez bien ! Tenez, Charles, si vous étiez parti, je crois que je serais morte de chagrin. Mon Dieu, que je suis heureuse et que vous êtes bon de m’aimer ! Mon bon Charles, je vous aimerai tant et je m’occuperai tellement de vous rendre heureux,
que vous ne regretterez pas votre pays. Mais estce bien vrai que vous m’aimez?...
Charles prit les deux mains de la jeune fille dans les siennes :
— Je t’aime, Clara ! dit-il tout bas d’une voix tendre et émue. Me crois-tu, maintenant ?
— Oh oui ! murmura-t-elle.
Un grossier ricanement résonna tout à coup auprès des deux jeunes gens. Ils aperçurent Servàas Burgieter. Le jeune boër riait encore, mais de mauvaise grâce. On voyait qu’il était furieux.
— Eh bien, maître de danse, dit-il d’une voix insolente, est-ce que c’est la mode, dans votre pays, que les hommes se mettent à genoux devant les femmes ? Vous avez l’air joliment bète comme cela, savez-vous ?
Il se mit à ricaner.
Il est bon de savoir que cette épithète de « maître de danse » est une injure qu’à l’étranger on applique de droit à tous les Français.
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— Servâas, dit Charles, dont les yeux étincelaient, il est de mode, dans mon pays, de faire sa volonté et d’envoyer promener les insolents, savez-vous ?
— Est-ce pour moi que vous dites cela?
— Parbleu !
Clara avait disparu . Servâas, étouffant de colère et de jalousie, ne cherchait qu’un prétexte pour éclater, comme les héros d’Homère. Il débuta par un torrent d’injures trop grossières pour que nous puissions les répéter. Des injures, il passa aux menaces ; des menaces, il allait arriver aux coups, lorsqu’il fut retenu par Roschoff, qui accourait, avec sa fille et cinq ou six domestiques. Tandis que Clara parlait à Baumier, Roschoff cherchait à calmer le jeune boër et lui reprochait sa violence contre un malade. Emporté par la colère et la jalousie, Servâas accueillit fort mal les observations du bàas de Weizberg.
— Tout cela est de votre faute, dit-il enfin au boër. Pourquoi accueillez-vous de pareils vaga'
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bonds ? Avec vos cheveux blancs, vous n’ètes qu’un vieux fou !
Burgieter était comme les moulins qu’on monte pour un certain nombre de tours. Une fois qu’il avait commencé un chapelet d’injures, il fallait qu’il l’égrenàt jusqu’au bout. La patience de Roschoff n’y résista pas longtemps. . ,
— Ah! c’est comme cela, s'écria-t-il, tu veux déjà faire le maître ici! Eh bien, je commence par te dire que je consens au mariage de ma fille et de Charles. Maintenant, si tu n’es pas content, rappelle-toi que le vieux Roschoff a encore bon bras et bon œil, et que son roër porte mieux que le tien.
Clara se jeta au cou de son père, et Charles saisit la main du vieillard, qu’il serra affectueusement. Mais Adam, tout entier à sa colère, repoussa brusquement les deux jeunes gens pour continuer à se quereller avec Burgieter. Tous deux armaient déjà leurs roërs, lorsque Baumier s’interposa à son tour.
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— Du moment qu'il s’agit d’une balle à échanger, c’est moi que cela regarde, dit-il. Comme je suis l’insulté, j’ai le choix des armes.
— Ta, ta, ta! interrompit Burgieter, je me moque de tous vos usages de France, moi. Nous sommes au Cap, et vous vous battrez au roër, comme nous.
— Soit, fît Baumier. Prêtez-moi votre fusil, mynheer Roschoff.
Après un assez long débat entre le jeune Français et le vieux boër, ce dernier fut obligé de céder.
— Tue-moi ce coquin-là, dit-il à Baumier, et Clara est à toi, aussi vrai que je m’appelle Adam Roschoff.
— Nous allons nous placer dans le chemin à deux cents yards de distance, dit Burgieter.
Nous marcherons l’un sur l’autre, et chacun tirera quand il voudra.
— Non pas ! s’écria Roschoff. Je connais Servàas. Pourvu qu’on lui laisse le temps de viser,
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c’est le meilleur tireur du pays. Il faut égaliser les chances.
— Eh bien, dit Baumier, qu’on nous place à cinquante yards seulement et le fusil au pied. Nous ferons feu à un signal. Tant mieux pour celui qui tirera le plus vite et qui visera le plus juste.
Ce fut au tour de Burgieter de se récrier.
— Et si nous nous tuons tous les deux ? fit- il avec humeur.
— Tant pis.
— Tant pis! tant pis! répéta le boër; je ne veux pas de ces conditions-là, moi !
— Alors, mettons-nous à cent yards.
Après un nouveau débat, Burgieter finit par consentir à ce dernier arrangement.
Tandis qu’il chargeait soigneusement son fusil, et que Roschoff en faisait autant pour celui de Baumier, lejeune Français s’approchait de Clara.
— Ma Clara bien-aimée, lui dit-il, je ne sais
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quel est le sort que la Providence me réserva. Si je meurs, tu auras ma dernière pensée. Prie Dieu pour moi, car je n’ai jamais eu autant d’envie de vivre qu’en ce moment. Je t’aime, Clara...
Elle se jeta en pleurant dans ses bras ; les larmes ruisselaient sur . ses joues. Elle était comme folle. Il fallut que son père l’arrachât des bras de Baumier.
— Tu vas lui troubler la vue et faire trembler son bras ! s’écria le vieillard en écartant la jeune fille. Si tu l’aimes, reste là et ne lui donne pas de distractions. Il a besoin de tout son sangfroid.
Tout en conduisant Charles à son poste, le vieillard lui donna quelques conseils. On compta les cent yards. Burgieter sifflotait d’un air nonchalant. Charles semblait avoir oublié sa maladie et marchait d’un pas ferme. Quant à Clara, elle s’était emparée d’un fusil et avait disparu dans le bois.
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Enfin, le vieux Roschoff donna le signal en élevant son large chapeau, Baumier tira le premier et toucha le jeune boër à l’épaule. Le mouvement involontaire que fit ce dernier en recevant la balle dérangea son coup. Au lieu d’atteindre Charles en pleine poitrine, comme elle l’eût fait infailliblement sans cet incident, la balle de Servàas effleura seulement le front de Baumier.
— Puisqu’il n’y a rien de fait, recommençons, dit Baumier.
— Au diable ! fit le Hollandais ; je ne suis pas si bête que de risquer une seconde fois ma vie pour une fille qui ne veut pas de moi. Épousezla, et que l’enfer vous étrangle tous les deux !
Tout en parlant, il ôtait son habit. On s’aperçut alors qu’il était blessé. Clara courut à lui. 11 la repoussa d’abord assez brutalement, mais elle revint à la charge. Il finit par la laisser panser sa blessure, qui n’avait du reste rien de dangereux.
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Mécontent et humilié, le jeune boër. voulait s’en retourner immédiatement à son habitation. Dur au mal, ainsi que le sont presque tous les boërs, il semblait ne pas s’apercevoir de sa blessure. On eut mille peines à le retenir à Weizberg.
Bien que violent et brutal, comme la plupart des gens qui vivent au milieu des bois et ne connaissent d’autres lois que leurs volontés, d’autre puissance que la force physique, Servàas n’était pourtant pas, au fond, un méchant homme. Lorsqu’il partit de l’habitation, au bout de deux jours, il prit congé de Roschoff et de sa fille sans trop de ressentiment. L’amourpropre froissé l’empêchait seul de se réconcilier complètement. Par la suite, Baumier et lui vécurent en assez bonne' intelligence. Il assista même au mariage de Charles et de Clara, qui eut lieu quelques mois plus tard. Il vient de temps en temps les voir à Weizberg. Seulement, il n’aime pas que le père Roschoff le plaisante
sur son échec matrimonial, et il lui a déjà cassé deux pots de bière sur la tète pour le faire taire. Cela ne les empêche pas d’être les meilleurs amis du monde, et de chasser souvent ensemble. Adam Roschoff, toujours vert et robuste, a maintenant quatre petits-enfants. Il répète à qui veut l’entendre que son gendre Baumier est l’homme le plus capable de la colonie, et que, si le gouvernement anglais avait pour un penny de bon sens, Charles serait immédiatement nommé gouverneur du cap de Bonne-Espérance. Clara est du même avis. Ils finiront certainement par le persuader à Baumier. En attendant, celui-ci se contente de vivre heureux et tranquille auprès de sa femme et de ses enfants.
SUZANNE DAUNON
Suzanne Daunon avait vingt-deux ans, les plus beaux yeux du monde et un mari très-jaloux. Depuis deux mois elle habitait Rueil, où M. Daunon lui avait loué une petite maison pour l'été. •
Comme beaucoup de Parisiens, M. Daunon tenait à se persuader qu’il passait la belle saison à la campagne. En réalité, tout au plus auraitil pu dire qu’il y couchait. Jugez-en. Il partait de Rueil tous les matins à huit heures, afin d’arriver à Paris pour son bureau, car il était
SUZANNE DAUNON
architecte, et des plus employés. La plupart du temps, entraîné par quelque client ou quelque ami, il restait à diner à Paris et passait la soirée à son cercle. Il arrivait alors à Rueil par le dernier convoi, juste à temps pour se mettre au lit. Souvent même, retenu par les charmes d’une partie de whist, il était obligé de prendre une voiture et ne rentrait qu’à une heure du matin.
Avec tout cela, il trouvait moyen de tourmenter sa femme pendant le peu d’instants qu’il restait avec elle. Il y a des gens qui ont tant de ressources, lorsqu’il s’agit de se rendre désagréables! A quarante-cinq ans, il avait la violence d’un jeune # homme et l’humeur taquine et bourrue d’un vieux garçon.
Un soir, madame Daunon était seule, comme d’habitude. Eile n’avait pas d’enfants; c’était là son plus grand chagrin. Dix heures venaient de sonner. Elle avait lu à sa fenêtre, jusqu’au moment où l’obscurité l’avait empêchée de conti-
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nuer. Le livre était tombé sur ses genoux, sans qu’elle songeât à demander de la lumière.
. — Elle rêvait... à quoi?... Dieu le sait!... et le diable aussi.
Il y avait, vis-à-vis de sa croisée, une petite maison séparée de la sienne par cinq ou six de ces jardins en miniature comme on en rencontre aux environs de Paris. Les habitants de cette maison préoccupaient un peu madame Daunon.
A diverses reprises, elle avait aperçu une jeune femme... assez jolie, autant que la distance lui avait permis d’en juger... qui se livrait à une manœuvre singulière. A certains moments de la journée, le soir surtout, vers sept ou huit heures, cette dame fermait un des côtés de ses persiennes, un seul et toujours le même; puis, se blottissant derrière ce rempart, elle glissait un mouchoir blanc entre les barreaux de manière qu’il pût être facilement aperçu du dehors. Quelque temps après, Suzanne la
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voyait quitter son poste d’observation et s’élancer vers le fond de la chambre. Dans son empressement, elle oubliait quelquefois de laisser retomber les grands rideaux d’étoffe de la croisée. Alors, sur le perfide et transparent tissu des petits rideaux, se dessinaient tout à coup deux ombres qui se précipitaient l’une vers l’autre et restaient quelque temps embrassées. Puis, sans même se séparer la plupart du temps, les deux ombres s’avançaient lentement vers la croisée et faisaient retomber les grands rideaux en épaisse étoffe de soie. Tout rentrait alors dans l’obscurité.
Cela n’avait pas lieu tous les soirs ; trois ou quatre fois par semaine, tout au plus. Madame Daunon avait observé que c’était surtout les mardis, les jeudis et les samedis. Ce qui aidait sa mémoire, sous ce rapport, c’est qu'elle avait remarqué que ces jours-là coïncidaient avec les représentations du Théâtre-Italien.
Ce manège durait depuis un mois. Le plus
SUZANNE DAUNON
souvent, madame Daunon n’y faisait pas attention. Elle y était habituée; puis, au fond, elle n’était pas curieuse : si peu curieuse môme, qu’elle n’avait pas cherché à savoir qui habitait cette maison.
Mes lectrices trouveront cela invraisemblable; mais je dois ajouter, pour tout expliquer, que madame Daunon était un peu nonchalante et qu’il était assez difficile de l’arracher à l'indifférence qui semblait former le fond de son caractère. Je dis « qui semblait », car un observateur, détaillant sa physionomie, se fût étonné, à bon droit, du contraste qui existait entre sa froideur apparente et le feu qui couvait sous le velours de ses grands yeux bruns.
Quelquefois, pourtant, madame Daunon restait des heures entières les yeux fixés sur les grands rideaux de la maison mystérieuse. Souvent alors, sans qu’elle s’en aperçût, des larmes glissaient entre les franges soyeuses de ses longs cils. Peut-être pensait-elle qu’il était doux
SUZANNE DAUNON
d’aimer et de se sentir aimée, de parler tout bas de son amour et d'entendre à son oreille une voix passionnée murmurer de tendres paroles. Peut-être demandait-elle à Dieu pourquoi il lui avait refusé ce bonheur, à elle qui se sentait un cœur si aimant et si dévoué.
— A quoi me sert d'être jeune et belle? se disait peut-être madame Daunon. Pourquoi m'avoir mis dans le cœur une flamme qu'il est de mon devoir d’éteindre? Suis-je donc destinée à mourir sans avoir connu les deux grands bonheurs de la femme : l’amour et la maternité ?
Ce soir-là, il y avait de l’orage dans l’atmosphère. Madame Daunon était plus triste encore que d’habitude. La vieille servante qui demeurait avec elle lui avait demandé la permission d’aller veiller une parente fort malade, dans le voisinage. Suzanne lui avait permis de s’absenter pour toute la nuit. Quoique cette femme se tint toujours à la cuisine et que madame Daunon ne s’aperçût guère de sa présence en
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dehors du service, l’idée de se savoir entièrement seule dans la maison augmentait encore le sentiment d’isolement qui gonflait le cœur de Suzanne.
Écrasée par une sorte d’anéantissement moral et physique, madame Daunon laissa retomber son beau front sur ses deux bras croisés sur l’appui de la fenêtre. La détonation d’un coup de feu, tiré non loin de la maison, parvint à son oreille, mais il ne put l’arracher à sa préoccupation.
Au bout de quelques minutes, un bruit soudain la fit tressaillir. Elle se passa la main sur les yeux, comme une personne qui se réveille en sursaut. Au moment où elle relevait la tète, un jeune homme achevait d’escalader le treillage placé sous la croisée et s’élançait dans la chambre par la fenêtre ouverte. Suzanne était tellement plongée dans ses rêveries, ou plutôt dans son anéantissement, qu’au premier instant elle resta immobile, regardant machinalement le
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jeune homme et cherchant à se rendre compte de ce qui se passait.
— Madame..., commença l’inconnu.
Le son de sa voix arracha madame Daunon à l’espèce de somnambulisme dans lequel son esprit était resté plongé jusque-là. Elle poussa un cri et s’élança sur le cordon de la sonnette, sans réfléchir que personne ne pouvait venir à son appel. Le jeune homme se précipita audevant d’elle et lui retint la main, avec un air de respect et de prière.
— Au nom du ciel, madame, ne sonnez pas !
lui dit-il à demi-voix d’un ton suppliant; ce serait me perdre. Je ne suis pas un malfaiteur. De grâce, écoutez-moi. Il s’agit de la vie et de l’honneur d’une femme. Ayez pitié d’elle. Vous êtes si belle, que vous devez être bonne. Laissez-moi vous expliquer comment je me trouve ici... Vous me chasserez ensuite, si vous le voulez...
— Je n’ai rien à entendre, répondit Suzanne,
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un peu rassurée cependant par Je langage et le ton respectueux de l’inconnu. Je suis chez moi, et je ne connais aucun motif qui permette à un étranger de s’introduire ainsi dans une maison inconnue..., à cette heure avancée de la nuit surtout. . . Sortez, ou j'appelle !
Il fit un mouvement pour obéir; mais, au même instant, on entendit un bruit de pas précipités et d’armes heurtées , qui partait d’une petite ruelle contiguë au jardin. Par un mouvement instinctif, l’inconnu se rejeta au fond de la chambre.
— Voilà ceux qui me poursuivent, dit-il à madame Daunon. Votre maison est cernée maintenant : impossible de leur échapper... Je sortirai, si vous l’ordonnez, madame; mais vous aurez à répondre devant Dieu de la vie de deux personnes !
— Pourquoi vous poursuit-on ? demanda Suzanne, touchée malgré elle du ton solennel de cette prière.