‹ Le Bal de l'Opéra. [Clara. Suzanne Daunon.] Par Alfred de BréhatChapitre 12 sur 12 · SUZANNE D AL NO N · texte numérisé non relu

SUZANNE D AL NO N

Même en votre absence, je vois encore votre bouche dédaigneuse, et votre regard hautain qui arrête ma pensée comme il arrêtait l’autre jour les paroles sur mes lèvres, fuis, vous m’enlèveriez peut-être la seule consolation qui me reste, celle de vous écrire. Adieu donc.

Pour ne pas céder à la tentation, pour ne pas laisser tomber de mon cœur sur ce papier les pensées qui m’étouffent, je ne vous dirai qu’un mot, un seul, mais ce mot renferme ma vie, mon âme tout entière : « Suzanne, je vous aime. »

— Et moi aussi, Roger, je vous aime !... Je t’aime! murmura la pauvre femme en couvrant la lettré de baisers.

Rassurée désormais par l’absence de M. de fdaübert contre la faiblesse de son propre cœur, elle s'abandonnait enfin à la passion contre laquelle elle luttait depuis si longtemps. Elle relut vingt fois la lettre de Roger. Elle en étudiait

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chaque ligne, chaque mot, pour y découvrir quelque nouvelle pensée. Cette adoration respectueuse et cette tendresse craintive, si peu en harmonie avec le caractère hardi et impétueux de Roger, la touchaient profondément. Rien ne pouvait donner à Suzanne une meilleure preuve de son amour.

Dans le premier moment, madame Daunort fut sur le point de répondre à M. de Maubert. La pensée de son vœu l’arrêta.

— S'il savait que je l’aime, il reviendrait, se dit-elle. Nous nous reverrions, et ce parjure lui porterait malheur. Dieu me saura peut-être gré de ce sacrifice et veillera sur lui.

A partir de ce jour, Suzanne ne laissa jamais passer une journée sans aller voir madame de Maubert ou madame de Vérian. Qu’elle fût bien, portante ou malade, qu’il fit beau ou mauvais temps, Suzanne arrivait chez Léopoldine à une heure de l’après-midi. Quand son amie était malade, ce qui arrivait malheureusement trop

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souvent, elle lui tenait compagnie et lui faisait la lecture; sinon, elle sortait avec Léopoldine et ses enfants. A cause de sa faible santé, madame de Vérian allait fort peu dans le monde et passait presque toutes ses soirées dans son intérieur. Suzanne était pour elle une précieuse ressource. Madame Daunon regardait comme un devoir de dédommager, autant qu’il était en son pouvoir, cette excellente famille de l’absencé de Roger. Elle avait appris à jouer au trictrac pour faire la partie de M. de Vérian; mais c’était surtout avec madame de Maubert

qu'elle déployait toutes les ressources de son esprit. Eut-elle été la sœur de Léopoldine, elle n’aurait pu témoigner à la vieille dame plus de soins, d’affection et de délicates prévenances. Aussi madame de Maubert et madame de Vérian regardaient-elles Suzanne comme faisant partie de la famille. Il ne se passait pas entre eux un événement important dont elle ne fût instruite. On lisait devant elle les lettres les plus confiden-

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tielles ; enfin, comme le disait quelquefois madame de Maubert, Suzanne était devenue sa seconde fille. Ce nom si doux faisait tressaillir madame Daunon. Après l'avoir rendue un moment bien heureuse, il lui donnait presque toujours de profondes tristesses.

Pendant six mois, on reçut assez régulièrement des lettres de Roger. Il y avait toujours un mot pour madame Daunon. De temps en temps, il lui écrivait. Ses lettres étaient toujours tournées de manière que Suzanne pût, au besoin, les lire devant les parents de Roger; mais la plupart des phrases avaient un double sens qu’elle seule pouvait comprendre.

Un jour, au moment où elle montait l’escalier de madame de Vérian, le concierge courut après elle. Suzanne se retourna.

— Pardon, madame, lui dit-il, je n’avais pas reconnu madame, et, comme on m’avait ordonné de ne laisser monter personne...

— Est-ce que madame de Vérian serait ma-

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lade? demanda Suzanne, frappée de l’air lugubre de cet homme.

— Non, madame; mais on a reçu tout à l’heure la nouvelle de la mort de M. Roger.,. Pauvre jeune homme! Quand je pense qu’il y a huit mois, il était encore là, dans la cour, à faire sauter son beau cheval alezan !... M. de Vérian a envoyé tout à l’heure un commissionnaire chez madame, pour lui annoncer cette nouvelle et la prier de venir au plus vite; mais madame sera sortie avant l’arrivée de...

Le concierge s’interrompit tout à coup, et s’élança juste à temps pour recevoir dans. ses bras madame Paunon, qui allait tomber de toute sa hauteur sur les marches de l’escalier.

jyfin de ne pas effrayer madame de Yériap, déjà si cruellement éprouvée, on porta Suzanne chez le concierge. Elle resta près d’une heure sans connaissance. Lorsqu’elle eut repris ses sens, elle monta chez Léopoldino. Elle ne pleurait pas, mais elle était comme une morte, et sa

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voix avait un accent étrange. Une seule pensée la soutenait.

— Je ne tarderai pas à rejoindre Roger, s’était— elle dit.

Elle se regardait déjà comme morte. La vie n’était plus qu’un spectacle douloureux, dont elle attendait la fin avec impatience, mais avec Ja certitude de ne pas attendre longtemps.

M. de Yérian vint au-devant de Suzanne et l’emmena au salon. 11 lui montra la lettre du général de Maubert. Roger s’était obstiné à visiter les tranchées. 11 avait eu l’imprudence de montrer la tète à un endroit exposé au feu des Russes; une balle l’avait frappé au front et l’avait tué raide.

Suzanne s’installa au chevet de Léopoldine, que cette affreuse nouvelle avait rendue fort malade. Pendant quinze jours, elle ne la quitta que pour aller chez madame de Maubert. Jour et nuit, elle restait auprès de la mère ou de la

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ilti

sœur de Roger. En vain la conjurait- on de prendre un instant de repos; elle répondait qu’elle n’était pas fatiguée, et l’on ne pouvait en tirer d’autre réponse.

Lorsque Léopoldine ou madame de Maubert la remerciaient avec effusion, elle détournait la tête d’un air contrarié. 11 lui semblait qu’elle volait la reconnaissance de cette famille.

— Sans moi, Roger serait encore ici, se disait-elle. C’est moi qui l’ai tué, c’est moi qui suis cause des larmes de ces nobles cœurs qui m’ont comblée de tant de marques d’affection. C’est moi qui ai apporté ici le malheur et le deuil !

Elle se torturait, comme à plaisir, de ces amères et cruelles pensées.

Personne ne la vit pleurer, cependant : elle ne pouvait pas. Sa figure restait impassible comme celle d’un cadavre. Ses yeux, profondément creusés, et l’altération singulière de sa voix trahissaient seuls la douleur qui l’étouffait.

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Quelquefois, cependant, quand elle se trouvait seule avec le petit Albert, le filleul de Roger, les naïves paroles de l’enfant faisaient rouler quelques larmes dans les yeux brûlants de Suzanne. Alors, l’enfant, tout éploré, grimpait sur les genoux de madame Daunon et cherchait à écarter les mains dont elle se couvrait la figure. Le pauvre petit, qui aimait Suzanne presque autant que sa mère, lui essuyait les yeux avec son mouchoir, et lui disait de sa voix caressante :

— Pourquoi pleures-tu?... Parce que maman est malade, n’est-ce pas ? ou bien parce que mon parrain est mort ?

Et lui-mème se mettait à pleurer, parce qu’il voyait pleurer sa seconde mère.

Alors Suzanne l’enlevait dans ses bras, le couvrait de baisers, lui parlait de Roger, le faisait prier pour M. de Maubert et le consolait de son mieux.

Madame de Maubert fut la seule de toute la

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famille qui soupçonna la vérité. Un jour, elle

dit à Suzanne, en l’attirant dans ses bras :

— Vous aimiez mon Roger, n’est-ce pas, Suzanne?

Cette fois, le cœur de la pauvre femme éclata. Elle raconta tout à madame de Maubert. Ce secret l’étouffait et pesait sur son cœur comme un nouveau remords.

Au premier moment, et par une injustice que n’excusait que trop la douleur d’une mère privée de son fils, madame de Maubert ne put s’empêcher d’en vouloir à Suzanne. Par un mouvement plus fort que sa volonté, elle repoussa madame Daunon. Celle-ci se laissa tomber â genoux, sans un seul mot de plainte ni de reproche. Madame de Maubert avait trop de droiture dans le cœur ponr ne pas se repentir de ce premier mouvement. Elle releva Suzanne et la tint longtemps embrassée.

— Pauvre enfant , dit-elle, que vous devez souffrir !

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— J’espère que ce ne sera pas long, répondit, simplement Suzanne.

Malgré sa propre douleur» madame de Maubert voulut lui parler de résignation.

— Je n’ai plus de force, lui dit Suzanne; je suis comme morte. Dieu merci ! je ne laissera pas de regrets derrière moi ; mon mari sera bien vite consolé, et ma mort n’apportera aucun changement dans sa vie. J’ai longtemps regretté de ne pas avoir d’enfants; maintenant j’en bénis le ciel, car je pois mourir sans regret, Vous, qui êtes une Sainte, Vous prierez Dieu pour moi. Demandez-lui qu’il me pardonne un amour coupable et qu’il me rappelle bientôt à lui. Je souffre trop, voyez-vous !

Elle prononça ces derniers mots avec un accent qui navra le cœur de madame de Maubert, tant il révélait de douleurs longtemps contenues.

On eût dit que le sort s’acharnait à poursuivre cette pauvre femme. Ün malin, on lui rap-

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porta son mari, qui était tombé d’un troisième étage en visitant une maison en construction dont il avait donné les plans. M. Daunon ne survécut que trois jours à son accident, et mourut après d’atroces souffrances. Sa femme ne le quitta pas une seule minute et le soigna comme elle eût soigné le mari le plus adoré et le plus digne de l’être.

Suzanne ne porta pas longtemps ses habits de veuve. Quelques semaines après la mort de M. Daunon, elle était chez madame de Vérian et jouait sur un sofa avec' le petit Albert. Tout à coup, Léopoldine s’aperçut que madame Daunon pâlissait et se renversait en arrière.

Madame de Vérian s’élança vers elle. Suzanne laissa retomber sa tête sur la poitrine de son amie. Puis, par un mouvement machinal, elle serra contre son cœur le petit Albert, qui avait réussi à grimper sur ses genoux.

Tout à coup, madame de Vérian poussa un cri terrible et appela son mari. Il accourut. Madame

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Daunon venait de mourir dans les bras de Léopoldine. . .

Les médecins qu’on lit venir ne furent jamais complètement d’accord sur la maladie à laquelle avait succombé la jeune femme.

Madame de Maubert, seule, aurait pu leur dire la vérité; mais elle garda Gdèlement le secret de la pauvre Suzanne Daunon.

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