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bert ne tarda pas, en effet, à revenir à lui. 11 n’avait reçu aucune blessure. Tout se réduisait à quelques contusions et à un reste d’étourdissement.
Madame de Vérian s’était assez bravement comportée, mais son mari fut moins courageux quelle. Il était très-sanguin et sujet à de violentes palpitations de cœur. L’émotion qu’il avait éprouvée lui causa une crise violente. On le transporta dans sa chambre, où sa femme et le médecin le suivirent.
Suzanne se trouva seule avec M. de Mauberl.
Cette fois, le jeune homme n’eut pas le courage de résister à l’amour qui bouillonnait dans son cœur. En voyant si près de lui celle qu’il aimait, en contemplant ses grands yeux bruns remplis d’inquiétude, il laissa déborder la passion qu’il contenait depuis si longtemps. Suzanne essaya en vain de lui imposer silence : les émotions que venait d’éprouver la jeune femme lui avaient enlevé tout son sang-froid. Avec
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cette tyrannie instinctive particulière aux malades et aux enfants, Roger la força de l’écouter. Elle-même n’eut bientôt plus le courage de l’arrêter. Les yeux fermés, le corsage palpitant, la pauvre femme s’enivrait de ces paroles d’amour, de cette harmonie du cœur. Par instants, il lui semblait être le jouet d’un songe et vivre dans un monde en dehors du monde réel.
Ce silence, dont il était loin de comprendre le véritable motif, désolait M. de Maubert, Il ne savait pas que, si la pauvre femme avait essayé de prononcer une seule parole, elle aurait éclaté en sanglots. Lorsque Léopoldine revint auprès de son frère, Suzanne prit un prétexte pour sortir. Elle se jeta dans la première voiture qu’elle rencontra, en ferma les stores et pleura pendant un bon quart d’heure. Un peu soulagée par ces larmes, auxquelles un bonheur trop profond avait peut-être autant de part que la douleur, elle revint chez madame de Vérian.
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Elle trouva tout le monde sur pied. M. de Vérian lui-même put se mettre à table. Malgré les émotions de la journée, le dîner fut assez gai. Suzanne resta jusqu’à onze heures avec ses amis. Elle ne pouvait se décider à s’en aller. Fidèle à son vœu, elle s’était juré que cette soirée serait la dernière.
Plusieurs jours s’écoulèrent sans qu’elle reparût chez madame de Vérian. Inquiète de cette longue absence, Léopoldine vint enfin la voir à Rueil. Elle la trouva très-souffrante et passa l’après-midi avec elle. Deux ou trois jours se passèrent encore, sans que madame Daunon retournât chez son amie.
Au moment de la journée où elle partait d’habitude pour aller chez Léopoldine, Suzanne
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éprouvait des tristesses inouïes. Elle aurait voulu qu’il lui fût possible de s’anéantir durant quelques heures. Pour comble de malheur, M. Daunon commençait à gronder. Il reprochait à sa femme de négliger les Vérian. En vain répondait-elle qu’elle était souffrante. Il haussait les épaules, et l’accusait de s’écouter et de faire la malade par esprit de contradiction. D’un autre côté, Léopoldirte écrivait lettre sut lettre à son amie pouf réclamer sa présence. Suzanne comprit combien elle aurait à surmonter de difficultés pour observer son vœu.
Encore, si elle avait pu s'absenter, faire quelque voyage; mais où aller? Puis, son mari ne consentirait jamais à la laisser s'éloigner.
Un jour, madame de Vérian arriva à Huéil, accompagnée de son frère. Dans son inquiétude, le pauvre garçon avait enfreint, pour la première fois, la défense de madame Daunon.
Celle-ci fit répondre qu’elle était souffrante et se mit bien vite au lit. Madame de Vérian entra
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seule. Une indiscrétion de la vieille domestique apprit à Roger une partie de la vérité. Il comprit que l’indisposition prolongée de Suzanne n’était qu’un moyen de le fuir.
Cette idée lui brisa le cœur.
Quelques jours après, Léopoldine revint à Rueil. Cette fois elle était seule. Elle avait l’air si triste, que Suzanne devint toute pâle en la voyant entrer.
— Qu’as-tu donc? demanda-t-elle en courant à Léopoldine. Serait-il arrivé malheur à quelqu’un des tiens?
— Roger est parti pour rejoindre son oncle à Sébastopol, répondit la jeune femme.
— Ah ! il est parti ? répéta machinalement madame Daunon... Et pourquoi?
— Est-ce qu’on peut savoir ce qui se passe dans une tète comme la sienne? Il prétend que sa vie d’oisiveté le fatigue, qu’il a besoin de se retremper. Que sais-je? Des folies enfin. Il avait toujours eu l’idée d’ètre militaire, et nous avions
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eu déjà beaucoup de peine autrefois à l’empècher d’entrer à Saint-Cyr. Cela lui aura repris tout à coup. Oh ! je lui en veux ! Il est si bon, si aimable!... Mon mari et moi, nous avions pris l’habitude de le voir tous les jours. Tu ne peux te figurer combien il nous manque ! Albert l’a demandé au moins vingt fois depuis ce matin, et, chaque fois, je me remettais à pleurer. Cette après-midi, j’ai senti que j’allais recommencer et je suis venue te voir. Oh ! ma pauvre Suzanne, si tu savais combien je suis triste et inquiète ! Roger est si étourdi ! si téméraire!... S’il allait se faire tuer !... S’il lui arrivait malheur, vois-tu bien ! ma pauvre mère n’y survivrait pas.
Chacune de ces paroles entrait comme un poignard dans le coeur de madame Daunon.
— Ah! mon Dieu ! dit Léopoldine, j'allais oublier... Roger t’a écrit pour t’annoncer son départ et pour s’excuser de n’avoir pu venir te faire ses adieux. Tiens, voici sa lettre.
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Suzanne la prit et la mit dans sa poche. En ce moment, la pauvre femme avait à peine conscience de ce qu’elle faisait.
— Eh bien ! tu ne la lis pas? reprit Léopoldine. Vas-tu faire des cérémonies avec moi ? Lis donc.
Madame Daunon ouvrit la lettre, et tint quelques minutes les yeux fixés sur le papier; mais il lui fut impossible de rien déchiffrer. Elle ne voyait que des lignes noires qui dansaient devant ses yeux. Elle remit la lettre dans sa poche, sans en avoir lu une seule ligne.
— Eh bien ! lui demanda madame de Vérian, qui, trompée par la réserve constante de Suzanne et de Roger, était à cent lieues de soupçonner la vérité, qu’est-ce qu’il te dit?
— Mais... rien, balbutia madame Daunon.
— Comme tu dis cela d’un air indifférent!
reprit madame de Vérian, presque froissée de cette insensibilité apparente. Ma chère Suzanne, je ne sais ce que tu as contre mon pauvre frère,
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mais je trouve que tu ne lui rends pas justice. II peut avoir quelques défauts; mais je ne connais pas d’homme au monde qui ait un aussi bon cœur et tant de nobles qualités.
El, pôttr justifier son frère, elle se mita raconter à son amie une série de traits en l’honneur de Roger. Suzanne répondait machinalement. Elle pensait toujours à sa lettre, sur laquelle elle tenait la main et qui semblait lui brûler les doigts.
Au lieu de retenir Léopoldine comme elle le faisait d’habitude, elle mourait d’envie de la voir partir. Enfin, madame de Vérian se retira. Dès qu’elle eut quitté la maison, madame Daunoîi ouvrit la lettre :
« Madame, écrivait Roger, je pars pour rejoindre en Crimée mon onde, le général de Maubert. Ma présence vous empêchait seule de venir comme d’habitude voir ma pauvre sœur.
Tout le monde s’affligeait de votre absence. J’ai
compris qu’il était de mon devoir de m’éloigner. Aussi bien, je le sens, il m’aurait été impossible de vous voir plus longtemps sans vous parler eneore de l’amour qui remplissait mon cœur.
Ne m’en veuillez pas d’oser vous répéter aujourd’hui combien je vous aime. Pour pouvoir vous le dire sans vous irriter, je quitte mon pays, ma mère, ma sœur, et vous surtout..., tout ce que j’aime aü monde, enfin.
* Je ne me fais aucune illusion. Je sais que vous ne m’aimez pas, que vous ne m’aimerez jamais.
* Autrefois, rien ne me paraissait impossible ; il me semblait que la volonté devait triompher de tout. Hélas ! cette confiance s’est évanouie du jour où j’ai connu le véritable amour. Un mot de reproche de votre bouche, un regard irrité de vos beaux yeux ont bien vite abattu mon courage et m’ont prouvé que l’amouf ne suffit pas pour se faire aimer.
* Je ne vous fais aucun reproche. Je sens
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que le souvenir du passé se dresse toujours entre vous et moi, et détourne votre cœur du mien.
» N’importe ! Quelque douleur que me cause votre aversion, j’aime mieux encore souffrir pour vous et par vous que de ne pas vous avoir connue.
» Vous m’avez montré un nouveau monde.
Je vais travailler à me rendre digne d’y pénétrer. Vous rappelez-vous Rédemption , cette jolie pièce d’Octave Feuillet, que je lisais chez ma sœur? Eh bien! moi, je vais chercher ma « Rédemption » en Crimée. Lorsque vous lirez le bulletin de nos armées, dites-vous que, parmi tous ces hommes qui combattent pour la patrie et pour la gloire, il en est un qui n’est là que pour vous.
® Pensez quelquefois à moi. Que, dans les lettres de ma famille, je trouve quelques mots qui me prouvent que vous ne m’en voulez plus et que vous donnez un souvenir au pauvre
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exilé. Venez souvent chez ma sœur et chez ma mère. Consolez-les de mon absence. Vous le devez, car c’est vous seule qui la causez. Puis, en vous sachant, pour ainsi dire, associée à la vie de ma famille, en songeant que tout ce que j’aime se trouve réuni sous le même toit, à certaines heures de la journée, ce sera pour moi une consolation. Embrassez quelquefois le petit Albert pour son parrain. Le pauvre enfant vous aime tant, que cette affection me le rend doublement cher. Que de fois j’ai repris sur ses joues les baisers que vous y aviez mis! Pardonnez-le-moi et ne me reprochez pas les seules joies que j’emporte pour adoucir mon exil.
» Oh ! si j’osais vous dire tout ce que j’ai dans le cœur d’adoration et d’amour! Mais non, même dans cette lettre d’adieu, je ne veux pas vous irriter contre moi. Cette passion insensée qui fait ma vie, et que vous me pardonneriez si vous m’aimiez un peu, froisserait votre cœur indifférent et vous éloignerait encore de moi