Le balcon de l'opéra
Le titre de Balcon de l'Opéra, donné à un livre d'art , à un recueil d'articles sur la musique , est loin d'être, dans notre pensée, une sorte de pie'ge tendu au public pour lui faire prendre le change sur le fonds de l'ouvrage. L'auteur serait très-fâché qu'on pût se méprendre sur la nature et le but de son livre , et qu'on s'attendît à y trouver un roman , une œuvre d'imagination , tout autre chose enfin que de la critique musicale. Il s'est arrêté à ce titre , entre une foule d'autres qui se présentaient à son esprit , parce que celui-là seul lui paraît être justifié. En effet., l'Opéra, et, sous cette dénomination , il faut entendre ici tous les théâtres lyriques, l'Opéra est, pour le public, Te sanctuaire de la musique par excellence. En second lieu , l'opéra proprement dit , c'est-à-dire l'œuvre lyrique du musicien , est un composé de musique vocale et de musique instrumentale. Tous les genres de la musique, la symphonie , l'oratorio , l'hymne , la ballade , la romance , la contredanse même , l'opéra les comporte ,
les réunit, les embrasse. L'opéra peut être considère' comme l'expression la plus vraie, la plus complète de la musique. Le titre adopté convient donc parfaitement à un livre dans lequel chaque partie de l'art est examinée non-seulement sous son aspect particulier , mais encore sous le point de vue de l'ensemble.
C'est par la même raison que l'auteur n'a pas fait difficulté d'ouvrir son volume par l'opuscule intitulé de la Guerre des dilettanti , qui parut en 1 829 , et où, suivant ses principes et ses idées d'alors, dont plusieurs , il doit le dire, se sont modifiés depuis, il s'efforça d'apprécier l'influence de Rossini sur la musique dramatique et l'art en général. Aujourd'hui , bien que , d'un côté, le développement qui s'est opéré dans son esprit, et, de l'autre, le développement de l'art dont il a suivi attentivement la marche , l'aient forcé à plusieurs concessions et lui aient révélé, dans des principes attaqués par lui , certains élémens dont il ne soupçonnait pas l'existence , il croit devoir faire précéder ses essais de critique de cette première exposition de doctrines, non pour leur servir de base, mais comme point de départ indiquant la fdiation et l'enchaînement de ses idées.
Les articles divers qui , avec la Guerre des dilettanti, forment ce recueil, ont été écrits dans l'espace de deux ans environ, depuis 1851 jusqu'à ce jour. Us ont été publiés successivement dans l 'Avenir , le Courrier de V Europe, la Revue de Paris, la Quotidienne, etc. Plusieurs ont été traduits en totalité
ou en partie dans dos feuilles allemandes, russes, italiennes et anglaises. D'autres ont été reproduits dans dos journaux français. Si ces morceaux, ainsi isolés , n'ont pas été juges sans quelque utilité pour l'art, il est évident que l'art ne saurait perdre à leur réunion en corps d'ouvrage. Il nous semble même qu'il en peut résulter cet avantage, que, de l'ordre et de la distribution dans lesquels ils sont classés ici , doit ressortir plus nettement la doctrine d'après laquelle ils ont été écrits , et dont ils offrent tous plus ou moins l'application. Cette doctrine , qui concilie , selon nous , la plus grande activité de l'intelligence avec la plus grande prépondérance des lois , base et règle de tout progrès, oui concilie l'autorité la plus complète des principes constituant l'essence de l'art avec la liberté la plus entière des conceptions , cette doctrine , dont l'auteur a jeté les fondemens dans des morceaux détachés , présentée partiellement dans un grand nombre d'articles, et disséminée dans plusieurs journaux , en supposant qu'elle ait pu faire impression sur quelques esprits, n'a pu être saisie , dans son ensemble , par la plupart des lecteurs. En attendant qu'il nous soit permis de l'exposer avec l'étendue et les développemens qu'elle comporte , nous nous contenterons de renvoyer le lecteur au morceau intitulé : Du mouvement et de la résistance en musique, p. 577, à la Lettre à laquelle il a donné lieu , au compte-rendu du concert historique de M. Fétis sur la musique du seizième siècle , à l'article sur Anna Bolena, page 1 57 , à celui sur la Sonnam-
bula, p. 167 , et aux pages 45-46 de la Guerre des Dilettanti.
Il est un autre point de vue sous lequel ce livre pourra ne pas paraître dépourvu d'un certain intérêt d'actualité. Il s'agit de savoir si la doctrine qu'il renferme est ou non conforme aux besoins présens de l'art. Or il est incontestable que le public est loin de s'être élevé à l'intelligence des œuvres des grands musiciens de notre âge, de Beethoven, de Weber, de Rossini même, malgré son immense popularité; qu'il est loin d'entrevoir dans l'avenir les développemens que l'a ri peut atteindre entre les mains de nos jeunes compositeurs, MM. H. Berlioz, Liszt, F. Mendelshon , F. Hiller, Chopin, C. Urhan, Reber, etc., etc. Si l'on observe , au surplus , que dans ce moment il s'opère à la fois , au sein des diverses écoles , une dissolution de certains élémens et une transformation de certains autres , d'où la fécondité sortira comme d'un germe, et que la tendance particulière des différens systèmes qui se partagent le domaine de la musique n'est pas aperçue par tout le monde, un ouvrage où sont tour à tour indiqués et cette tendance et ces élémens , où ce travail régénérateur , cette fermentation secrète qui remuent l'art jusque dans ses entrailles , sont analysés progressivement, acquerra peut-être un intérêt réel de nouveauté par cette doctrjne dont nous venons de parler , qui le domine et en fait le fonds, et par cette pensée d'avenir qui en lie entre elles toutes les parties.
On voit déjà qu'il n'a point été dans notre pensée de présenter une analyse des compositions musicales les plus remarquables de notre siècle. Un travail de ce genre est plutôt l'œuvre de la critique contemporaine, de la critique collective, qu'il n'est celai d'un seul homme. C'est moins telle ou telle production qui a fixé notre attention que l'école à laquelle elle appartient. Du reste, ce n'est pas à nos théâtres qu'on peut juger sainement notre époque ; au Théâtre Italien où l'on va pour léchant, à l'Opéra où l'on va pour la danse. Croyez-moi : l'art sérieux, l'art enthousiaste et profond , l'art d'avenir , respire mal à l'aise dans cette enceinte qui est avant tout le temple de la mode. Ses allures hères et hardies sont trop gênées au milieu de ces lois d'étiquette et de convention glacée. Cette atmosphère d'essences et de parfums l'asphyxie , et l'artiste qui s'est laissé séduire n'est plus qu'un homme. Après avoir fait de beaux ouvrages , il porte de beaux habits -y pour expier son silence et son apostasie , il devient fasbionable. Mais il faut pénétrer dans ces réduits ignorés , dans ces mansardes modestes où le jeune artiste médite et travaille , où il attend avec une confiante patience que l'heure sonne pour lui. Ce qu'on voit là, ce qu'on v entend, ce qu'on y apprend, vous révèle l'époque, non telle que la foule la juge à l'éclat des lustres dans les fovers et les salons, mais telle qu'elle est réellement dans les profondeurs sociales. Et pour qui va la chercher et l'étudier là, tout ce qui s'appuie sur la machine vermoulue du statu quo , tout ce qui ne se
soutient que par la puissance d'établissement , tout cela n'est plus qu'anachronisme.
Il est une autre raison pour laquelle cet ouvrage ne saurait présenter un résume complet de toutes les productions musicales de l'époque. Chaque critique, comme chaque artiste , a son genre de preïérence , son genre à lui. Pour celui-ci , c'est la musique lyrique ; pour celuilà , c'est la musique religieuse ; pour un troisième , c'est la musique instrumentale. L'auteur n'a jamais dissimule' sa prédilection pour cette dernière. Ce n'est pas qu'il ne considère, en gênerai , l'opéra comme l'expression la plus grande et la plus complète de tous les développemens de chaque partie de la musique , il l'a déjà dit; mais au moment où nous sommes, moment de crise et de transition , dans la musique instrumentale , dans le quatuor , dans le quintette , et surtout dans la symphonie , se sont concentrés tous les élémens de vie et de durée. La musique instrumentale réunit les diverses inspirations qui ont présidé aux différentes périodes de l'art, l'inspiration religieuse, l'inspiration dramatique , l'inspiration lyrique; elle absorbe à la fois la musique sacrée et la musique d'opéra ; elle résume les traditions , s'élance dans les âges ; elle mêle l'art catholique à l'art d'émancipation , la foi à la science ; elle est sociale et individuelle ; elle est tour à tour méditative, contemplative, mystique, sublime, pittoresque et colorée, passionnée et dévergondée. Aussi l'auteur tient surtout à ce qu'on sache toute l'importance qu'il a attachée à cette partie de l'art. Il est , s'il
peut se permettre de le dire , le premier , sinon le seul qui ait senti la nécessite d'analyser une symphonie , une ouverture j un quatuor, avec ce soin minutieux que d'autres apportent dans le compte-rendu d'un opéra. Il a essaye d'interroger, de sondcv la pense'e qui fait parler tout un orchestre , de suivre l'idée du poète , du philosophe , de l'homme , dans des combinaisons de sons, dans les accens des divers instrumens, à travers les contrastes, les effets et les folies de l'instrumentation. Voilà pourquoi il a dit et il répète aujourd'hui qu'une seule séance des concerts du Conservatoire , de ces concerts dont on ne parle pas , avance plus l'art que trois mois de représentations du Théâtre Italien , dont on parle beaucoup. Voilà pourquoi il a fait, dans ce recueil, une assez large part aux symphonies de Beethoven et à la musique instrumentale ' .
On ne s'étonnera donc pas que plusieurs de nos articles sur les opéras , en petit nombre , il est vrai , disent fort peu de chose des ouvrages à l'occasion desquels ils ont été écrits. C'est un choix d'articles que nous avons fait, et non un choix de sujets. Quelquefois, comme on peut le voir à propos du Siège de Corùithe, de la Gazza Ladra , des Sybarites de Florence , du Philtre, une question, ou seulement une pensée utile
* L'auteur néanmoins s'est vu forcé de renvoyer à un fécond volume plusieurs articles sur ce sujet, entre autres les analyses des deux symphonies de M. G. Onslow , lesquelles , depuis plus d'un an , sont exécutées avec le plus grand succès dans les principales villes d'Allemagne.
à l'art , nous a préoccupé , et nous lui avons sacrifié l'analyse de la pièce. Plus souvent encore, divers morceaux ont été écrits sous une même inspiration ; ainsi la même pensée domine toute une série d'articles : on en jugera par ceux qui forment les divisions du Théâtre Italien , du Théâtre Allemand , et de la Société des Concerts. Les passages qui avaient trait à l'exécution, au jeu des acteurs et à des circonstances sans autre intérêt que celui du moment , ont dû disparaître de cette collection toutes les fois qu'ils ne faisaient pas corps avec l'article et qu'ils ont pu en être retranchés sans altérer l'idée principale. Avec les matériaux qu'il avait , l'auteur aurait pu composer deux volumes semblables à celui-ci. Il se borne, néanmoins, à en publier un seul 5 le sort qui l'attend décidera de ce qu'il aura à faire plus tard.
En voilà assez pour dire que ce livre présente , sinon un aperçu historiquement complet de nos richesses musicales, du moins un résumé philosophiquement exact de la situation de l'art , puisqu'il n'est aucun des résultats amenés successivement par les divers systèmes et les différentes écoles , qui n'y ait été apprécié et défini , autant qu'il nous a été donné de le faire.
L'auteur le déclare. Il a foi en l'art; et voici de quelle manière il entend cette foi : il croit que l'art est un élément social- il est pleinement convaincu que dans un siècle vide de foi, de croyances, d'amour, où les intelligences flottent au hasard sans lien et sans but
communs, sans doctrines qui les retiennent et leur servent de règle , l'artiste exerce un sacerdoce et le critique un apostolat. La musique ( et ce n'est pas seulement parce qu'il l'aime et la cultive de pre'dilection , qu'elle est sainte et sacre'e aux yeux de l'auteur), la musique , en tant qu'art , est appelée à remplir une mission sociale , en ce qu'elle exprime les rapports de tous les êtres , les rapports de l'homme à Dieu , de l'homme aux autres hommes, de l'homme à l'univers '. La musique est donc l'expression de l'homme, non de la même manière que la parole dans laquelle s'incorpore et s'incarne la pensée , mais elle en est l'expression dans l'ordre des sentimens et sous un rapport tout poétique et tout intime. Son caractère vague, indéterminé, se dérobe , il est vrai , à toute interprétation positive , mais c'est par cela même qu'elle peint merveilleusement l'homme intérieur, l'homme flottant, indécis, le vague de son cœur et cette oscillation perpétuelle qu'entretiennent en lui et la pensée du néant
' Il n'est pas nécessaire de remonter jusqu'à Platon pour trouver la confirmation de ces idées. Le Traité de la science de la musique parle docteur Mahomet, fils d'Abouberk — an de l'égire 750 , ce qui revient à l'année \ 349 de l'ère chrétienne— , roule tout entier sur le développement de ces principes. Nous transcrivons ici une note sommaire qui résume la pensée de l'auteur. « Nota tamen prœcipuum intentum aucto- » ris non esse vere docere artem cantandi , et tempus fallendi » animumque recreandi quamvis de hoc nonnihil disserat , sed » ejus in hoc consistere , ut ipsemet fatetur , nempe , ut de-
et l'idée de l'infini. Aux yeux de l'auteur, donc, la musique se lie étroitement à tout l'ensemble de la vie sociale et des connaissances humaines. Sa foi en l'art est basée sur cette autre foi plus haute qui nous dévoile la loi de tous les êtres.
D'après cela on conçoit qu'il est loin de personnifier l'art dans un homme. Il attend beaucoup de certains artistes , jusque-là pourtant que ces artistes attendent moins d'eux-mêmes que du mouvement des esprits et de la force interne de l'art.
Aussi l'auteur entend-il bien faire de la critique musicale une chose morale et sérieuse; il entend bien que le feuilleton soit , entre ses mains , une véritable tribune et non un coin de boudoir; et les dédains de ces esprits forts qui font de Vart sans y croire , et les outrages et les injures de ces habiles qui s'imaginent que l'art est identifié en eux-mêmes , ne le feront pas plus taire que d'autres moyens qu'on n'a pas eu honte de lui proposer , et qu'il rougirait seulement d'indiquer , ne le feront parler. Aux premiers sa pitié, aux seconds son mépris. Toutefois il est homme avant d'être critique. Le talent , les préjugés et même certaines considérations personnelles ont pu l'abuser; la passion, jamais. Il a pu être enthousiaste, jamais haineux. Du
» monstret proportiones quœ inter res creatas sunt , seu pro- » portiones quœ inter spiritualia et corporalia sunt 5 quia , ut » hic dicilur, objecta artis musicseprimaria sunt res spirituales, » v. g. , auditorum animi; pariterque ejuseffectus sunt spiri- » tuales , quia nmsica suos effectus in animis imprimit. »
reste, dispose à louer, à exalter demain ceux qu'il a attaques hier , s'il croit entrevoir ehez eux une seule intention courageuse d'expier le tort qu'ils ont fait à l'art, un simple effort généreux pour lui rendre ce qu'ils lui ont fait perdre. Souvent , il doit l'avouer, le poids de sa propre responsabilité lui a ôté les forces. Sans s'exagérer l'autorité de sa parole, il n'a pas songé sans anxiété à l'effet que cette parole allait produire sur le public. Il a tremblé en écrivant certains noms à côté d'une expression de reproche et de blâme. Alors , comparant la faiblesse de son talent à l'importance de sa mission , il s'est réfugié , plein d'effroi , dans sa conscience, jusqu'à ce qu'il ait entendu la voix qui devait le rassurer.
Nous présumons assez bien de notre époque pour penser qu'en fait d'art , comme en fait de tout le reste, on puisse lui faire entendre la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, ou du moins ce que nous croyons être la vérité. Donc, il ne sera pas dit que des hommes traiteront impunément l'art comme une industrie ; que l'art sera bon ou mauvais, vrai ou faux, suivant l'argent qu'il rapportera ; qu'ils spéculeront sur l'art comme sur une denrée. Il ne sera pas dit que ces entrepreneurs d'art et de génie pèseront l'un et l'autre au taux de l'avarice ou de la bêtise , ces hommes prêts à étouffer de sang-froid le génie naissant et ignoré , si ce génie n'est [tas une chance de succès pour leur caisse , comme ils sont disposés à venir se courber bassement devant lui , pour peu qu'ils entrevoient la possibilité d'un lucre
quelconque. Sans doute cela est déplorable , cela est affreux ! Le cœur saigne à voir l'art ainsi garrotte dans des combinaisons mercantiles. Eli bien! la plus grande plaie n'est pas là. Elle est, cette plaie, car encore une fois nous ne prétendons pas dire la vérité à demi , elle est dans ces artistes qui ont commencé par faire de leur talent l'instrument de leur réputation , et qui finissent par faire de leur réputation l'instrument de leur fortune ; dans ces artistes qui se sont élevés pour se faire connaître , et qui ont redescendu pour se vendre ; dans ces artistes qui ont trouvé un moyen d'avancement dans le trafic de leur génie et l'exploitation d'eux-mêmes ; qui, pour être quelque chose en face de leurs contemporains , s'annihilent aux yeux de la postérité ; qui troquent leur génie immortel contre quelques jouissances terrestres , et lui font bégayer les stupidités de la foule; qui tendent à cette foule une main avilie, tandis qu'ils la forcent de l'autre à s'incliner devant eux; qui pour l'or de cette foule qu'ils méprisent, en viennent sans dégoût au mépris d'eux-mêmes. Qu'ils se méprisent eux-mêmes , passe encore ; mais leur génie ! mais l'art ! grâce , ob ! grâce pour cela ! dans ces artistes enfin indignes et dégradés , qui font de leur génie ce que ces créatures qu'on voit errer à la lueur des réverbères font de leur beauté, qui comprennent l'art à la manière dont ces femmes sans nom comprennent l'amour , lesquelles , après tout , se gardent bien d'usurper un titre sacré. Artistes morts-nés! pour eux l'homme finit quand le nom commence. Jean-Jacques
copiait do la musique pour vivre; mais lorsqu'il écrivait le Devin du village, il croyait en conscience ajouter quelque chose à sa gloire. Eux aussi sont copistes : néanmoins ils font payer le me'tier un peu cher. En vérité, je vous le dis, ceux-là ont déjà reçu leur récompense.
Et ces hommes font les parleurs et les juges! Ils décident, discutent, tranchent, conseillent, protègent! et un pauvre écrivain , un critique chétif , qui n'a que sa plume et sa conscience , mais qui a voué à l'art un culte indépendant et solitaire, qui a juré de tout lui dire, celui-là ne pourra parler haut et fort ! Et il se fera le complice, le prête-main aveugle et bénévole de ces autocrates que la cupidité pousse au meurtre journalier de l'art ! Et il ne dira pas au public de bonne-foi : On te leurre, on te pipe, on t'abrutit, on te Aole! Et il ne dira pas à l'artiste jeune comme lui , pur comme lui : Emporte tes dieux dans ta solitude , pour qu'on ne leur offre pas un encens corrompu; va veiller sur la virginité de ton génie , et là , dans ta retraite, consacre seul l'hymen de ton art avec ton ame ! — Oui , il le dira. D'honneur! il s'y engage. Pour l'en empêcher, il faudrait briser cette plume et clouer cette main.
En suivant cette ligne , l'auteur a la confiance que ses efforts ne seront pas perdus pour l'art universel comme la nature, comme l'humanité. Ses opinions personnelles peuvent se modifier , déjà il l'a éprouvé;
mais pour ses doctrines qui ne sont pas de lui, mais pour sa conscience, il leur sera fidèle : les unes seront sa règle, l'autre sera son guide. De plus, il espère particulièrement être utile à son pays, et c'est encore, dans son point de vue à lui , une œuvre patriotique qu'il a commencée. La France, il est vrai, n'est point musicienne comme l'Italie l'a e'te' , elle n'est point artiste et laborieuse comme l'est l'Allemagne ; et , pourtant , chose remarquable ! la plupart des musiciens de ge'nie de l'Italie et de l'Allemagne ont eu besoin de respirer l'air de Pai'is pour arriver au développement de leur talent et à la splendeur de la gloire. Italiens, Allemands par la naissance , ils sont devenus nos concitoyens parle génie; leurs chefs-d'œuvre leur ont servi de lettres de naturalisation. Si Paris n'a pas été' jusqu'ici une terre féconde en artistes; s'il n'est qu'une espèce de serre chaude pour l'art , le génie étranger néanmoins y puise une sève plus vivace et y produit un jet plus brillant et plus beau que sur le sol natal. La planteest exotique, le fruit est indigène. C'est'ainsi que notre patrie s'est approprié successivement les noms deLulli , de Gluck , de Piccini , de Sacchini , de Spontini , de Chérubini, de Rossini, de Meyerbeer, etc., etc.; elle les a faits français, pour les rendre européens. Beethoven lui-même, le plus grand nom de la musique, doit en partie à la Société des Concerts sa renommée posthume . Sa gloire naissait à Paris au moment où l'homme venait de mourir à Vienne , et maintenant cette gloire est universelle, et la Société des Concerts en est solidaire.
Cette puissance de développement est duc à l'influence éminemment sociale que la France, ce centre de la civilisation, exerce constamment sur les autres peuples de l'Europe. C'est aussi ce caractère que chacun de nous, à quelque degré' de la hiérarchie de l'intelligence qu'il appartienne , doit s'efforcer de lui maintenir , le poète comme le philosophe, l'artiste comme le critique.
9 Avril 1833.