‹ Le balcon de l'opéraChapitre 2 sur 14 · DE LA GUE P. H F · texte numérisé non relu

DE LA GUE P. H F

les accords ni les élémens dont se compose le discours musical n'ont aucune signification par eux-mêmes -, leur réunion n'en a pas davantage. Mais il n'est pas moins vrai de dire que si l'on ne voyait dans cet art autre chose que des sons , on nierait son existence tout entière : ceux-ci ne sont pas plus de la musique que les couleurs ne sont de la peinture. Il y a donc sinon une expression fixe, positive, précise, du moins une expression vague et générale qui ressort d'un morceau, d'une phrase même. Observons que s'il n'en était pas ainsi, les locutions, discours , phrase, idée, style musical, etc. , seraient des mots vides de sens ; et cependant la langue les a consacrées.

On peut comparer l'expression musicale a celle qui résulte de l'ensemble d'une figure et qui constitue la physionomie 1 , bien plus qu'elle ne résulte de la détermination particulière de chaque trait.

L'expression littéraire et poétique sort aussi en grande partie de l'ensemble du morceau plutôt que du sens direct de chaque mot.

O temps ! suspends ton vol ; et vous , heures propices ! Suspendez votre cours :

4>ù<n$ , nature; yvoipuv , indice. Indice de IVsprit, du caractère, c'est-à-dire, expression.

in s Dii.i i r \\ n. 17

Laissez-nous savourer les rapides délices Des plus beaux de nos jours !

Assez de malheureux ici-bas vous implorent,

Coulez , coulez pour eux; Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent :

Oubliez les heureux.

Mais je demande en vain quelques momens encore ,

Le temps m'échappe et fuit.

Je dis à celle, nuit : Sois plus lenie ; et l'aurore

Va dissiper la nuit.

Il y a dans ces strophes de M. de Lamartine une expression vague de tristesse et de mélancolie qui ne naît pas précisément du choix particulier des mots, mais qui est générale, et qui enveloppe tout ce morceau comme d'un voile.

Le musicien donc qui s'adresse plus a l'ame qu'à l'oreille , et dont les accens trouvent un écho au fond du cœur , est celui dont le langage est le plus expressif.

Ce n'est point ici le lieu d'examiner comment un air peut changer d'expression, suivant la manière de sentir de celui qui l'exécute et le caractère qu'il lui prête. Je reviendrai ailleurs sur ce sujet , et je ferai remarquer les secrets rapports , j'ai presque dit l'affinité de l'art avec le cœur humain. Je tâcherai de démontrer aussi qu'après

\tt DE LA GUERRE

tout il n'est pas étonnant que la musique agisse si puissamment sur notre ame , a raison de ce vague même d'expression que nous venons de reconnaître, puisqu'il y a tant de vague dans le cœur de l'homme , et que c'est la une des raisons peutêtre qui expliquent ses progrès dans les temps où les productions littéraires et des arts prennent elles-mêmes un caractère romantique e\. rêveur.

Pour que l'expression musicale soit complète, il faut que les paroles arrivent pour la fixer. C'est la lumière qui éclaire les objets et leur donne la vie. La parole fixe aussi l'expression d'une physionomie jusqu'alors vague et indéterminée. Mais pour qu'il y ait vérité dans l'expression, il faut que celle de la musique soit en parfaite harmonie avec le sens des paroles. Or, ce qu'on ne pardonnera jamais a M. Rossini, c'est d'avoir opposé, dans beaucoup d'endroits , l'une a l'autre. On sait à quel point il a poussé le mépris des convenances de la scène , et , a mon avis , un de ses plus grands torts est de nous avoir accoutumés à ces choquantes contradictions entre l'expression et le sujet , qui sont autant hors de la nature que réprouvées par le goût.

On me reprochera de parler des défauts de M. Rossini sans apporter des exemples; mais je me suis fait une loi de m' adresser a l'homme du

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monde beaucoup plus qu'au musicien. Néanmoins je ne puis m'empêehcr de m'arrêter a la belle introduction du Moïse français et au choeur qui la suit. Je ferai même observer qu'il y a, dans ce fréquent retour a une phrase répétée en deux tons mineurs différons, une pensée dominante de tristesse qui peint admirablement l'accablement dans lequel gémit le peuple juif. Jamais peut-être cet homme de génie n'a été aussi loin pour la pureté, la noble simplicité des chants, la couleur antique et solennelle qu'il a su répandre dans cette partie de son ouvrage. Toute cette scène et l'arrivée de Moïse sont de la plus grande beauté. Mais quel est l'homme d'esprit et de goût qui n'est pas désenchanté, lorsque, pendant le chœur d'actions de grâces qui vient après, les violons font entendre une polonaise en ta mineur ? Cette polonaise (car ce n'est pas autre chose, et je dois ajouter qu'on en a fait une contre-danse), cette polonaise est fort belle , dit-on ; l'excuse n'est pas suffisante : non erat hic locus. Et cependant, le goût est tel aujourd'hui que si l'on supprimait ce morceau, on trouverait peut-être ce premier acte ennuyeux : nos mœurs sont ainsi faites. Il est juste de dire ensuite qu'avec tous ces défauts, personne n'a eu plus de qualités pour les racheter ; que ces qualités sont même si belles et si

nombreuses qu'elles font souvent oublier les défauts ; que les plus sévères connaisseurs se sentent malgré eux entraînés par la magie de l'art j et qu'ils ne résistent pas a l'illusion. Il faut reconnaître que personne n'a porté plus loin que Rossini l'entente des scènes, la connaissance du chant, l'emploi des ornemens et du luxe de l'accompagnement. Entre ses mains, l'orchestre est un caméléon, un protée qui revêt toutes les formes , prend toutes les physionomies .Tout y est clair, parfaitement dialogué, distribué. Chaque instrument a son langage ; les basses seules y jouent un rôle indigne d'elles.

Voltaire, qui avait infiniment d'esprit, avait très-bien compris que, pour marcher a côté de Corneille et de Racine, il fallait avoir un génie semblable ou égal a celui de ces deux redoutables rivaux. Il adopta donc un genre mixte ; et, n'ayant nila force de conception et la hauteur des sentimens de l'un, ni la profonde connaissance du cœur humain et la sensibilité de l'autre, il mit du spectacle sur la scène , de l'exagération dans les caractères et de la déclamation dans son style. Il avait pris pour maxime qu'il fallait frapper fort plutôt que de frapper juste. Or, je ne crois pas qu'il vienne dans la pensée d'aucun des admirateurs de M. Rossini de contester qu'il n'ait souvent mis

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on pratique la maxime de frapper fort, et même quelquefois aux dépens de la justesse. Au reste , ce n'est pas ici le lieu de lui reprocher ses nombreuses incorrections '. Il y aurait de la mauvaise grâce à lui tenir compte des fautes d'harmonie qu'il a bien voulu faire le plus souvent ; arrêtons-nous seulement aux grands traits de ressemblance. Rossini n'est pas assez profond pour surprendre la nature au fond de son cœur. Ses mélodies se distinguent moins par l'expression et la vérité que par leurs ornemens et leur coupe régulière. Rossini connaît parfaitement l'art du chant; Corneille et Racine parlent; Voltaire déclame ; Rossini fait chanter ses acteurs, comme Voltaire faisait déclamer les siens. Mozart, Gluck, Sacchini , Méhul et surtout l'immortel auteur de la Vestale , avaient trouvé le chant du cœur ; il faut le dire , le plus souvent Rossini n'a trouvé .que l'esprit du chant.

1 Sans vouloir comparer le slyle musical au style littéraire , s'il est vrai de dire que celui de M. Rossini est moins pur, moins châtié que celui de Voltaire, en revanche les reproductions des moyens connus en Italie avant lui , du crescendo par exemple , sont bien plus animées que les tirades imitées ou traduites qui se trouvent dans les pièces de Voltaire , et qui sont généralement froides. Ces imitations du musicien, qui , dans la partition, n'offrent a l'œil qu'un fatras insignifiant, dcviennent à l'orchestre des masses pleines de vcrveclde ihalcur.

Il n'est donc pas surprenant que le public de M. Rossini ait voulu que ce compositeur ait fait l'aire un pas à son art , comme le public de Voltaire voulait qu'il eût agrandi l'art tragique ; puisque ces deux hommes célèbres , chacun dans son genre, réunissant au plus haut point les qualités secondaires , n'ont pas porté au même degré les qualités principales. L'un et l'autre semblent avoir été faits en tout pour ces esprits qui ne jugent que sur des apparences, et le peuple dilettante de nos jours n'a connu d'autre dieu que Rossini , de même que les beaux -esprits du dixhuitième siècle avaient proclamé Voltaire

Vainqueur des deux rivaux qui régnaient sur la scène.

Malgré tant de titres a la popularité, il est bon d'observer pourtant que, dans certaines provinces de la France où l'on rencontre d'excellens musiciens qui ont conservé la tradition véritable de leur art, on trouve peu de rossinistes. On n'y peut juger un tel compositeur que d'après une exécution faible qui manque de couleur et de mordant, des chanteurs qui, le plus souvent, ne savent pas le rendre , et sur des traductions. Et l'on sait que les traductions, tant critiquées par ceux qui ignorent les difficultés sans nombre que ce genre de travail présente, en les supposant

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inouïe parfaites , ne sauraient changer le génie de la langue. M. Rossini a, plus que tout autre, besoin d'une exécution forte. C'est ce qui n'est peut-être pas assez observé pour se faire une idée juste de ce musicien. Faites déclamer des vers pitoyables a M. Bocage, il vous fera illusion a tel point que vous serez tenté de les trouver bons. Les vers de Racine, au contraire, ont leur charme dans la bouche d'un enfant. D'ailleurs , pour comprendre M. Rossini , il faut avoir vécu quelque temps au centre de la capitale ; il faut avoir respiré en quelque sorte l'atmosphère qu'il a réchauffée lui-même. Et s'il est vrai de dire qu'en province on est plus à l'abri des séductions de son genre, en revanche, a Paris on apprécie mieux tout son mérite , parce que Ta seulement on peut juger du mouvement qu'il a imprimé aux esprits, et se faire une idée de la puissance du moteur.

Ce que je viens de dire des musiciens qui exercent leur art loin de la capitale, on peut le dire aussi du public des provinces.

La musique de M. Rossini est loin d'être faite pour tout le monde. Il faut être déjà un peu dilettante , un peu civilisé 'dans l'art pour la goûter. Le peuple, comme les vrais amateurs, retiendra un air de Mozart, de Méhul, de Gréfry. Rossini, ainsi que Voltaire, ne s'adresse qu'aux demi- sa-

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vans; ceux-là seuls retiendront une cavatine. Il a trop de raffinemens, quelque chose qui s'éloigne un peu trop de la simplicité ; il est trop artificiel. Sous ce rapport , il peut être populaire dans une certaine classe d'habiles, mais je doute qu'il devienne jamais universel.

On a remarqué dans presque tous les opéras de Rossini que les beautés abondent au commencement, et qu'elles deviennent plus rares a mesure qu'on avance vers la fin. Ceci s'explique de deux manières : d'abord il travaille avec trop de précipitation ' ; en second lieu , en excitant trop fortement les sens , il épuise bientôt leur activité.

On conçoit que ceux qui n'ont pas entendu tout ce qu'il y a de pur, de vrai, de mélanco-

1 Ceci a été confirmé a l'auteur par un ami de Rossini bien connu du publie. Lorsqu'il veut composer, me disait— il, il se met au piano ; il prélude au hasard sans ordre et sans suite ; ses doigts se mettent d'eux-mêmes à la poursuite des idées. Un moiif heureux se rencontre sous sa main , il le répète avec complaisance, et il part ensuite a la recherche d'un autre motif, sans craindre d'oublier le premier. Il est gravé dans sa mémoire ; il est la ; il le retrouvera quand il voudra. Il ne prend la plume que lorsque tout son opéra est dans sa tète : alors il ferme le piano pour ne plus l'ouvrir , et il écrit avec une incroyable rapidité. C'est ainsi que plusieurs de ses ouvrages ont été composés en huit jours. Il Bmbiere est du nombre; '- ais cette lois il a fait un chef-d'œuvre.

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liquedans Mozart; qui n'ont pas compris ce style simple sans bassesse, noble sans emphase, ce discours musical qui se poursuit sans longueur et sans lacune; on conçoit que ceux-là, plus sensibles a l'éclat des chants, au brio de l'accompagnement, en un mot, a la partie matérielle de l'art, aient proclamé la supériorité de M. Rossini sur Mozart. Je ferai observer, à ce sujet, quêtons les auteurs, a quelque genre qu'ils aient appartenu, qui ont mis dans leurs ouvrages ce qu'on appelle de la mélancolie , ont été appréciés beaucoup plus tard que ceux qui ont été privés de cette qualité. C'est que la mélancolie, qui n'est point un ridicule du cœur , mais ce sentiment profond qui naît, dans l'homme, de l'ardent désir d'un bien infini , dont la faiblesse de sa nature lui refuse la possession et ne lui laisse que la faculté de le rêver, ce sentiment ne s'allie guère aux qualités superficielles et brillantes qui d'abord captivent, mais fatiguent bientôt. Au reste, cette observation n'est point applicable a M. Rossini. OtellOj, Moïse, attestent qu'il possède cette qualité a un degré éminent ; pourquoi n'en a-t-il fait preuve que dans deux ou trois opéras?

Pinson est profond dans la pensée, et moins on fera d'impression au théâtre , surtout dans ce moment-ci. 11 faut voir et entendre Voltaire et Ros-

sini; il faut lire Racine et Mozart. Les opéras mêmes de Rossini, réduits avec accompagnement de piano , perdent infiniment ; et si Rossini est l'homme des concerts beaucoup plus que tout autre compositeur , c'est que l'imagination , déjà éblouie par les prestiges de la représentation, aime à se les retracer ; et jamais la puissance du souvenir n'a été plus grande qu'en musique *. Quels que soient les développemens que la mu-

Quelquefois il arrive qu'une idée s'attache tellement à un air qu'elle y reste fixée a jamais , et quelle s'identifie, pour ainsi dire, avec lui. Quel homme sensible à la musique n'a pas son air de prédilection , et n'a mille fois éprouvé cette magique puissance du souvenir? Quel est celui qui, aux premiers accens d'une mélodie qu'il n'oublia jamais, n'a rajeuni de tout le temps qui s'est écoulé depuis son enfance , et ne s'est rappelé , dans les moindres détails , avec les plus légères circonstances, mais toutes intéressantes, les jeux de cet âge , des lieux qu'il ne doit plus revoir , des parens qui ne sont plus ? L'expression serait-elle ici plus réelle, plus précise? Non évidemment, puisque le même chant produit des effets différent sur différens individus. Mais il n'est pas dans la puissance de l'homme de se séparer du passé; le présent n'existe pa>. encore pour lui. La musique rappelle le passé; c'est là son secret avec le cœur humain ; l'esprit n'est pas dans la confidence.

Il y a quelques années , une jeune dame se présenta chez M. Ilersent pour le prier de faire son portrait. Elle s'assit; mais les traits de sa figure, réguliers d'ailleurs, n'étaient animés d'aucune expression; son regard était immobile, sa physionomie froide. Elle posait déjà depuis plus d'une heure ,

DES DILETTAMTI.

sique dramatique ait acquis entre les mains de M. Rossini , on ne peut pas dire, d'une manière absolue, qu'il ait fait faire des progrès a l'art. Pour qu'il eu fut ainsi, il faudrait qu'il en eût perfectionné toutes les parties dans une égale proportion. Or, il en a laissé quelques-unes tout-afait en arrière ; et si ses ouvrages paraissent encore aux yeu:* de gens peu exercés, renfermer des choses neuves, qu'on y fasse bien attention, c'est presque toujours un moyen plus facile qu'il a substitué a. un autre, ou bien un moyen exagéré, tel que l'art de l'accompagnement dans lequel il a mis beaucoup trop de fracas 1. M. Fétisa reconnu que ce

tandis que M. Hersent , épuisant tous Us genres de conversation , désespérait de donner quelque vie à son modèle. Tout à coup un orgue de Barbarie se fait entendre dans la rue. Aux premiers sons qui pénétrèrent dans l'atelier, vous eussiez vu la jeune femme faire un mouvement involontaire , ses yeux se remplir de vivacité et de feu , ses joues se colorer, le trouble du bonheur se peindre dans ses yeux : c'était la romance favorite. L'heureux accident qui avait opéré une métamorphose aussi subite n'échappa pas a l'artiste. M. Hersent, sans lui faire soupionner la moindre indiscrétion, entretint la jeune personne dans les sentimens qu'avait réveillés cette musique. Le pinceau fixa sur la toile leur expression fugitive • le porlrait fut ravissant.

1 « Rossc'ni a vongu non sfayre'creyre quc'quatrë pe'ços dé cinq francs un may dé valoiir qu'un Napoléon de vingt francs, » disait, avec l'originalité provençalequi le caractérise, M. Marin -la-Douleur, premier alto du théâtre d'Aix, en s'a-

qu'il y a de nouveau pour nous dans M. Rossiui, il n'a fait que l'emprunter a d'autres compositeurs italiens. Il est triste pour ces messieurs d'avoir ainsi travaillé a la réputation d'un autre, sans pouvoir établir la leur d'une manière aussi brillante : Sic vos îion vobis !

Je ne ferai pas un reproche aux contemporains ile M. Rossini de l'avoir trop loué : ce serait méconnaître les hommes et la puissance qu'exerce sur eux toute supériorité. Mais ce qui me surprend , c'est que des savans n'aient mis presque aucune restriction a leurs éloges, et que leur préoccupation pour l'homme les ait aveuglés sur les vices de l'école qu'il a créée. M. Castil-Blaze, en qui d'abord il faut reconnaître beaucoup de

dressant à ses voisins qui exécutaient avec lui je ne sais quel opéra du maestro. Rendons ces paroles intelligibles pour ceux qui sont peu familiarisés avec le patois des méridionaux : Rossini a voulu nous faire croire que quatre pièces de \W sous valent plus qu'un napolé.on de 20 francs. A ces mots, un témoignage central d'hilarité remplaça un moment le pizzicato de l'ouverture ou les batteries du crescendo; un chuchotement d'approbation circula dans les silences et les pauses. Pour rétablir Tordre, la baguette du chef d'orchestre tomba avec force sur le pupitre au temps-levé. Un mouvement de curiosité, mêlé d'impatience , se prolongea dans le parterre , et se communiqua dans les diverses parties de la salle. Le nom deM. Marin-la-Douleur fut prononcé , et Rossini ne lit pas tout seul les honneurs de la soirée.

DÉS niI.KTTANTI. î>(.)

goût et de savoir, a été bien sévère envers Grétry et bien indulgent pour Rossini. Et cependant Grétry, avec ses défauts, avait su favoriser l'heureuse révolution qui se préparait de son temps dans la musique du théâtre ; tandis que Rossini , malgré ses qualités, ne pouvait qu'en amener la décadence; résultat que M. Castil-Blaze avait prévu sans doute, mais sur lequel il veut fermer les yeux, en faveur de l'idole. Et puis M. Castil-Blaze a traduit les opéras de Rossini : il y a bien quelque peu de diplomatie dans son fait.

Du reste, on ne saurait nier que ce musicienlittérateur n'ait fait une révolution dans la musique, et M. Fétis n'a rien exagéré a cet égard 1. Le premier il a appelé le droit d'examen et de critique sur des ouvrages dont les auteurs avaient pu mériter quelque renom dans l'enfance de la musique dramatique, et qui, depuis, malgré de grands progrès, étaient restés l'objet d'une stupide admiration. De cette époque, date 2, pour l'art, en France, l'affranchissement de la routine, *et il a contribué ainsi a lui donner une allure libre et assurée. Il a introduit autant de netteté que de précisiondans le langage de la science, et l'on sait que

V. la Revue musicale, sur la deuxième édit. de l'Opéra en France , par M. C. Blaze.

' Le livre rie l'Opéra eu France parut en 1850.

ÔO DE t.A GUERRE

l'iin ne se perfectionne pas sans l'antre. Mais il est arrivé dans la musique ce qui avait eu déjà lieu dans la littérature. Lorsque, dans mi genre quelconque , l'on croit s^ètre élevé au plus haut point, presque toujours il se présente un homme qui , plus clairvoyant que les autres, et s' apercevant qu'il n'y a pins qu'un pas a faire dans une fausse direction pour redescendre, sent qu'il est important de se rattacher a quelque chose de solide , si l'on ne veut se laisser entraîner a la pente. Je cherche cet homme en littérature, je trouve M. de La Harpe; en musique, je trouve M. Castil-Blaze ; et , peut-être , la nécessité qu'il a reconnue de rappeler les esprits aux règles positives de son art, lui a-t-elle fait négliger un peu trop, comme a M. de La Harpe dans le sien, les règles morales sans lesquelles on ne saurait élever un monument durable.

J'ai comparé un musicien a un poète; mais, pour rendre plus sensible encore la vérité de ces rapprochemens , je ne crois pas hors de propos de mettre sous les yeux du lecteur quelques extraits d'un jugement sur le même poète qu'à mon tour j'appliquerai au musicien. Ces fragmens sont d'un homme de notre siècle a qui personne ne contestera raisonnablement le titre de philosophe, et qui, sans avoir jamais ou la prétention de passer

di s ini.i ri \> ri. 51

pour littérateur, a émis des opinions littéraires d'une grande justesse a raison même de sa philosophie. Et pour qu'un ne dise pas que les doctrines de cet écrivain ne doivent avoir aucun poids en littérature, j'ajouterai qu'il s'est trouvé parfaitement d'accord avec M. Villemain, dans les belles leçons que ce professeur a données sur "\ oltaire, à la Sorbonne.

Le lecteur sentira la justesse de cette application, s'il veut lire au lieu de tragédie,, opéra: musique j au lieu de poésie ; oreilles j, au lieu dVeaarj Gluck et Mozart, au lieu de Corneille et Racine; Rossini enfin, au lieu de J oit aire.

« Voltaire s'aperçut de bonne heure que pour «plaire a la multitude (et l'on peut, selon les » temps , comprendre sous cette dénomination les •» grands aussi bien que les petits ) , il s'agissait » moins, comme il le disait lui-même, de frapper » juste que de frapper fort, et surtout de frapper » souvent ; moins d'éclairer que d'éblouir 1 . »

« M. de Voltaire a paru avec éclat dans la tra- » gédie... Il vint au commencement du siècle, et » les esprits, en France, encore dans la première » ardeur des jouissances littéraires , et plus sen-

: Mélanges de M. de Bonald, tomeîl"; Des Vohaùe ■ pa

3â DE l.A GUERRE

» siblcs que nous ne le sommes aujourd'hui au «plaisir de la tragédie, crurent, après d'autres «essais moins heureux, voir revivre enfin dans » Voltaire seul , Corneille et Racine , dont les » chefs-d'œuvre avaient en quelque sorte fatigué » l'admiration , et ne l'avaient pas rassasiée ; et » certes , pour me servir d'une expression consa- » crée au théâtre , il faut convenir que si Voltaire » ne pouvait pas remplacer ces deux grands poètes, » il avait tout ce qu'il fallait pour les doubler.

» Cependant je crois que le sévère Boileau, qui » reprenait, dans le premier comique de son temps » et de tous les temps, un excès de comique et la » plaisanterie poussée jusqu'à la farce , aurait blà- » mé , dans les tragédies de Voltaire , un excès de » tragique... On ne doit pas divertir les hommes » avec des sentimens ou plutôt des sensations qui » deviennent de véritables tortures , et passent la « mesure de notre sensibilité ; et la tragédie de » Voltaire , souvent romanesque dans l'action et » exagérée dans les sentimens, exalte l'hnagina- » tion , et émousse la sensibilité , semblable a » ces liqueurs fortes qui allument le sang , et dé- » bilitent les nerfs.

» — L'illusion qu'il fait a la représentation ne » se soutient pas toujours a la lecture.

» — 11 a rendu, par son exemple, la tragédie plus

DES Dll.l ïï A\ 11.

» facile, et ce n'est pas ainsi que l'art Séperfec- » tioune. C'est un grand poète tragique , mais » qui n'a fait faire aucun progrès a l'art Je la tra- » gédic, puisqu'elle a"vait été, dans toutes ses par- » ties, cultivée avant lui avec plus de succès. Or » le caractère du génie est d'avancer , et non de » rester stationnaire.

— » M. de Voltaire faisait ses tragédies a force » d'esprit... Sa tète s'exaltait; son cœur restait » froid... Il travaillait d'ailleurs avec trop de pré- » cipitation. Il voulait, à tout prix , jouir, de son » vivant , de toute sa gloire ; et , en général , ceux » qui la demandent avec tant d'empressement et » d'inquiétude a leurs contemporains , se défient » de la postérité. Voltaire a donc été , ou plutôt a » eu le génie de son siècle ; et ce siècle, qui l'a fait, » s'est prosterné devant son ouvrage 1 .

— » Voltaire fit révolution dans l'art draraa- » tique ; il voulut être représenté beaucoup plus » qu'être lu, et proposa même la maxime de frup- » perfort pour la multitude, plutôt que de Ji'rfp- » per juste pour les gens instruits. 11 mit dans ses » pièces beaucoup plus de machines et de fracas.

— «Aujourd'hui on joue Corneille et Racine

1 lbùl. , pag. 23 , 21 . 25 , 27 , 28. Il faut lire tout l'article*

7)A DE LA GUEilRE

» avec les acteurs de Voltaire et dans son esprit ; » et peut-être n'avons-nous plus le diapason de ces » deux grands maîtres, et nous jouons leur m u- » sique dans un autre mode et sur un ton diffe- » rent i .

' Ceci, vrai il y a une vingtaine (Tannées, appliqué à la littérature, n'est pas moins vrai aujourd'hui appliqué a la musique. Poussons plus loin ces rapprochemens.

Quiconque a entendu à Paris le Stubat de Pergolèse sera frappé de la justesse de ce qu'on va lire : « Nos artistes ont » perdu la tradition de ce chef-d'œuvre ; il est écrit pour eux •> en langue étrangère ; ils en disent les notes sans en connaître » l'esprit : leur exécution est à la glace, dénuée d'ame, de » sentiment et d'expression. L'orchestre lui-mèmejouemachi- » nalement et avec une faiblesse qui tue l'effet. » [Journal de l'Empire , 28 mars 1812.) C'est Ta pourtant de la véritable musique d'église; il y a de la vérité, du sentiment, la couleur du sujet. Comme on le voit par la date de l'article cité , tous ces mots sont depivs long-temps vides de sens. M. Castil- Blaze , musicien , préfère le Stabat de Haydn a celui de Pergolèse ; il a raison. Il conseille à l'Académie royale de renoncer à ce dernier pour faire entendre l'autre; il a raison encore. Je pense cependant que si l'un est supérieur pour la facture, l'autre l'emporte pour l'expression. Rapprochons de ce passage du Journal dj l'empire des réflexions sur Athalie , extraites du Mercure de France:

« Nous ne pouvons plus sympathiser avec les sentimens qui » dominent dans cette tragédie. Le mérite de Racine n'en est ■ que plus grand d'avoir su se les approprier; mais plus il a )< réussi , plus son ouvrage devient admirable , et moins il doit » nous toucher... Athalie est plus dans les mœurs des Juifs que

DES '"Il 11 A> I I. O 1

» Voltaire aurait pu , plus que tout autre, se u passer dii prestige de la scèue -, mais il avait dou- » né l'exemple de parler beaucoup aux sens du > spectateur ; et cet exemple devint contagieux , » parce qu'il est plus facile de faire une tragédie

» Phèdre dans les mœurs des Grecs ; mais elle est moins dan? » nos mœurs, dans nos opinions, que les tragéilies de Sophocle » et d'Euripide; M. de La Harpe a réfuté très-gravement et trèiméthodiquement les critiques de Voltaire sur Athalis ; mais )■ ce n'est point par ses bons mots contre cette tragédie que » Voltaire a le plus nui à son effet. Cette pièce , qui se rap- •■> proche, pour les chœurs, des tragédies grecques, et qui, par » son esprit , s'éloigne encore plus de nous , devrait peut-être, » comme les chefs-d'œuvre anciens, être laissée dans le cab.'net » a l'admiration des connaisseurs, et ne point braver au théâtre » un public dont l'esprit est si différent. » [Mercure de fiance, 20 janvier 1806 ou 1807.)

M. Fétis , dans la Revue musicale , s'exprime à peu près dans les mêmes termes au sujet de Don Juan , Don Juan! le chef-d'œuvre de Mozart! « C'est, dit-il, une question dé- .; licate et difficile à résoudre que celle-ci : lorsque le goût » d'un peuple est vicié , est-il avantageux de tirer de l'ou- » bli certains chefs-d'œuvre des arts qu'une ancienne ré- « putalion défend con!re les folles préientions de l'époque , » et n'est-ce pas les exposer inutilement aux outrages i) d'une multitude incapable de les comprendre? etc. , etc. » T. II, p. 536.

Comme on le voit , le même révolution qu s'était opérée dans la littérature, a eu lieu , quelques années plus tard, dans la musique, et l'on pour ait faire de Tune et de l'autre ane sorte A1 histoire comparée qu ne serait pas sans inu-'ivt

» avec des perspectives et des costumes , et qu'on » a plus tôt, au théâtre , monté dix machines que » tracé un caractère 1 .

Terminons par le trait de ressemblance le plus frappant :

« Voltaire subjugua les esprits faibles par l'au- » dace jusqu'alors inouie de ses opinions ; et il » imposa a sa nation et a l'Europe par le mépris » qu'il afficha pour tout ce qu'elles avaient jusqu'a- » lors mis au premier rang de leurs croyances et » de leurs institutions. On vit , pour la première » fois , un écrivain annoncer, au sortir du collège, » une entière indépendance de tous les principes , » ne pas daigner discuter avec les nations et les » siècles , mais , sur l'autorité de sa jeune raison , » flétrir par le ridicule , et comme chose jugée , les » croyances les plus accréditées chez les peuples » les plus éclairés 2 « .

Maintenant écoutons un savant professeur musicien , M. Fétis, dont il faut peser les paroles :

« Guidé par l'indépendance de son génie * , » et secondé par la tendance de son siècle , qui

' Mélanges , tome II , de l'Art dramatique et du Spec* fade, pages 336-339.

2 Ibid. , tome Ier , page 6.

3 Je ne vois pas trop jusqu'à quel point l'indépendance du génie peut servir fie guide.

>> aime a voir remettre en question tout ce qui » semblait démontré auparavant , Rossini a secoué » le joug de toute entrave, peut-être même de » celles que lui imposait son oreille, pour se jeter » dans une marche diamétralement opposée a celle » de ses devanciers. Doué du génie heureux qui » crée de beaux chants, sûr des effets qu'il veut » produire, il pousse jusqu'au cynisme le mépris » pour les règles de successions d'intervalles, pour » celles de la modulation et pour une foule d'au- » très points de doctrine scolastique 1 . »

Je me hâte de dire qu'on ne saurait faire sérieusement un reproche a M. Rossini d'avoir suivi le goût de son siècle. Certes, s'il est permis à quelqu'un de se conformer a l'esprit de son temps, c'est assurément au musicien. Demander a un compositeur, qui n'est ni un moraliste ni un philosophe , et qui doit , avant tout , s'intéresser à sa réputation , de se mettre en contradiction ouverte avec son siècle , et de le heurter de front , au risque de s'y briser , lorsque d'ailleurs il est sûr , en suivant une marche contraire, de l'éblouir et de l'entraîner , c'est pousser trop loin l'exigence. Le génie le plus hardi n'oserait s'y risquer.

' Revue Musicale, n° 12, page 305. Changez le nom encore el deux ou trois expressions qui appartiennent au langage musical , vous aurez le portrait de Voltaire.

On s'est demande mille fois si Rossini a du génie. Il faut plan,* le ceux qui en refusent à celui qui a conçu l'air de la Calomnie > qui a prêté à Otello , a Desdemona de si terribles et si pathétiques aceens, qui s'est montré si gracieux, si fécond dans la Gazza , Cenerentola , la Donna del Lago, si dramatique dans Tancredi et Semiramide. Mais ne sait-on pas que si la marche grave, lente et calme des siècles qui ont précédé, laissaient jadis aux hommes plus d'action sur leur temps, le mouvement est si rapide aujourd'hui que les esprits les plus vigoureux ne peuvent avoir de prise sur leur siècle et lui imprimer une direction quelconque , sans avoir plié préalablement euxmêmes et sans en avoir subi une a leur tour? Sans chicaner donc M. Rossini sur la route qu'il s'est tracée , nous ne ferons que constater un fait ; nous examinerons un système, et non pas un homme. Je me plais a reconnaître qu'il y a des choses magnifiques dans les ouvrages de M. Rossini. Mais qu'on y prenne garde : ces beautés du premier ordre ne sont point du genre qu'il a adopté. Elles appartiennent a lui seul. Aussi , c'est moins l'homme que nous combattons que son école.

D'après cela, on voit le danger de juger une école par celui qui l'a créée. Comme nécessairement c'est un homme de talent, il s'ensuivrait

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qu'on courrait le risque d'attribuer a l'école le mérite qui appartient tout entier à l'auteur. Voyez la plupart des systèmes qui ont couru le monde : leur durée ne s'est pas prolongée au-delà de l'espace de la vie d'un homme, de celui qui les a imaginés. Après sa mort, l'école fait de vains efforts pour lui survivre , et souvent il arrive que le système , l'inventeur, son nom sont ensevelis dans le même oubli .

Si l'école de M. Rossini était aussi brillante que sa musique, aussi féconde que son génie, bien qu'elle ne fût pas exempte de blâme sous beaucoup de rapports, nous serions loin de nous en plaindre. Mais , comme toutes les nouvelles théories , elle aura le tort de ne pouvoir rien créer d'elle-même , et le tort plus grand encore d'avoir dégoûté de ce qui existait avant elle. Dans certaines provinces ' où les anciennes traditions se sont conservées, elle n'a eu qu'un éclat passager. Et si elle se soutient encore a Paris , où pourtant elle n'excite plus le même enthousiasme , je crains fort qu'elle ne ledoive qu'a la présence de l'homme. Ce genre si séduisant , vous allez voir comme il va devenir fastidieux entre les mains de ses imitateurs. H y a des talens parmi eux; n'importe.

' \ Marseille , par exemple , et dans toute la Provence.

Leur imagination se traîne péniblement dans des routes étroites. Leurs compositions dénuées de force et d'originalité sont moins des imitations que de froides copies d'ouvrages dans lesquels il faut au moins reconnaître beaucoup d'esprit et de. verve. La manie épidémique gagne; elle envahit tout; et depuis la barrière où l'on danse jusqu'à l'Eglise où l'orgue accompague les chants , tout annonce que l'art s'est réfugié tout entier dans le génie d'un seul homme. Il est beau sans doute de créer une école , et , en présence des productions qui en sont sorties , de pouvoir dire comme de ses propres chefs-d'œuvre : Voila mon ouvrage! Mais, a la longue, ces mêmes chefs-d'œuvre ne font guère plus d'impression que les caricatures des copistes. Ceux-ci, a leur tour , réagissent en quelque sorte sur leur modèle, qui les a pendant quelque temps protégés a l'ombre de sa gloire. Et il arrive alors que ce public pour lequel on a tout fait, aussi insensible qu'il avait été enthousiaste, aussi inconstant dans ses goûts que l'art dans ses formes, et, comme l'a dit Horace,

Cupidusque, et aniala relinquere pcrnix.

se lasse bien vite d'un genre qui s'épuise et se meurt de lui-même , et qui n'offre plus a la

curiosité toujours avide du nouveau qu'un aliî lient insipide.

En attendant , la vraie tradition se perd -, la bonne musique instrumentale est abandonnée ; la sonate , plus que jamais importune, a fait place à la fantaisie et au caprice j et il est aussi rare d'entendre aujourd'hui un quatuor d'Haydn ou de Mozart qne de voir représenter Jphigénie en Aulide ou Ci an a.

Il est assez singulier que ce soient Ta les fruits d'un système qui affranchit le génie de toute espèce de contrainte et consacre jusqu'aux désordres même de l'imagination. Et comme ce genre-li. trouve beaucoup d'imitateurs, parce qu'il est le plus facile, il s'ensuit nécessairement qu'il devient général ; que la médiocrité s'en empare pour déguiser sa faiblesse, et que le vrai talent perd son énergie en s'y assujétissant. Il pourrait paraître extraordinaire que les premiers qui ont donné l'exemple d'une indépendance absolue deviennent à leur tour les objets d'une imitation servile, s'il n'était pas d'une vérité incontestable que l'imagination livrée a elle-même et séparée des traditions consacrées par l'expérience, s'éteint impuissante et se resserre dans une sphère bornée. Aussi bien est-il remarquable qu'on ne parle pas des imitateurs de Racine et de Mozart , et qu'on

A'À DE LA GOEJEBRE

nomme ceux de Voltaire et de Rossini : tant il est vrai qu'en ne s' écartant pas de la nature ou du vrai, on conserve toujours Y originalité, qui n'est autre chose que le plus haut degré de naturel. Pourquoi Molière et Lafontaine sont-ils si originaux? c'est parce qu'ils ont le plus approché de la nature; et, j'appelle toute l' attention du lecteur sur cette observation , c'est pour cela qu'ils sont inimitables. Les conceptions les plus originales , j'ose dire même les plus bizarres, ont bien plus leur type dans la nature que ces productions uniformes qui présentent a un degré si éminemment classique l'assemblage de toutes les qualités générales. Celui donc qui se propose X imitation de la nature produira des créations , au lieu que celui qui voudra créer d'après tel ou tel homme ne fera que des imitations. J'en demande bien pardon a M. Boïeldieu dont j'admire le talent; mais il a cessé d'être lui-même dans quelques parties de la Dame blanche. En suivant cette route , on se jette dans le faux ; l'esprit perd son individualité pour reproduire a teintes faibles la couleur de celui qu'il copie ; et se rapetisse, parce qu'il va choisir , loin de la nature , un modèle qui lui est inférieur.

Voila pourquoi on a de tout temps regardé comme une maxime constante, immuable, uni-

DES 1)11. MJ AMI. 4.?

\ en selle, cette proposition, que les arts ont pour but l'imitation de la nature : maxime vraie, quoique énoncée un peu vaguement peut-être; car il aurait fallu expliquer qu'il y a deux natures , la nature morale et la nature physique, et que le langage qui s'adresse a l'ame, à l'intelligence, est incontestablement plus noble et plus puissant que celui qui s'adresse simplement aux sens; que, du choix de ces deux objets, dépendent nécessairement les caractères de beau moral et de beau physique , que l'on ne retrouve pas au même degré dans les monumens de tous les peuples^ et qui sont relatifs aux progrès qu'ils ont faits dans les connaissances physiques et morales. Mais ce n'est pas la la question. Toujours est-il vrai que la nature doit être le but constant auquel on doit tendre , et qu'on ne saurait atteindre qu'en suivant ces règles invariables, c' est-a-dire, ces vérités premières, qui ne sont autre chose que le développement des lois naturelles , appliquées aux arts. Nous venons de voir M. Rossini tel qu'il est en effet, et, si je puis me permettre cette expression, avec toutes ses conséquences ; suivant l'impulsion de son siècle, et la lui rendant plus forte h son tour; un véritable bel-espriten musique sacrifiant au goût du jour, pour les ornemens et les fioritures, la vérité des situations; la pureté de la lan-

gue musicale, la simplicité des chants, à la complication des moyens matériels ; et demandant a la musique du positif r, comme il est convenu de le chercher aujourd'hui dans tout ce qui a sa base dans l'ordre intellectuel.

Mais figurons-nous pour un moment ce même homme, avec tout l'avantage de la science, avec sa belle, sa riche imagination, avec tout ce qu'il a, d'une part, pour enchanter le public, et, de l'autre , tout ce qui lui manque pour satisfaire les connaisseurs; ne prenant du siècle que ce que nous aimons à penser que Mozart en aurait pris lui-même , toutefois , avec cette indépendance que les règles, telles que nous venons de les définir, n'ont jamais ravie au vrai talent ; avec cette vigueur, cette énergie qui naît de l'obstacle, et se servant de tout l'ascendant de son génie et de l'autorité de son nom, pour lutter contre la licence qui s'érige en système. En suivant une telle marche, n'en doutons pas, il eût trouvé dans la solidité de sa réputation ce que ne pourra lui assurer sa brillante rapidité.

Voyez ce géant de l'Allemagne , dont les improvisations, nous dit-on, ont surpassé les compositions de toute la distance qui sépare le travail de l'inspiration ; cet étonnant Beethoven, ce compositeur toujours nouveau et pourtant toujours le

même, capricieux, bizarre parfois, Je peur Je se répéter ou Je ressembler aux autres ; savant, et quand il ne le serait pas, trouvant Jans les ressources Je son génie comme un supplément a ce qui pourrait lui manquer ; qui Jevine , crée les règles , ces règles Jont il se joue sans jamais les briser, et Jont rien pourtant n'épuise la féconJité, n'arrête l'impétuosité ni la fougue. C'est un fleuve qui gronde dans les bornes qui le retiennent. Quelquefois il transporte notre imagination dans un monde de chimères, et la, comme Klopstock, il la plonge dans desrêveries sublimes. Cet homme extraordinaire, dans la symphonie, est allé plus loin que Haydn et Mozart, parce que, après tout, il est naturel que lorsqu'il ne s'écarte pas des routes qui lui sont tracées, l'esprit humain avance.

Ce qui précède fait sentir la nécessité d'une institution permanente où se conserverait toujours pur et inaltérable le dépôt sacré des anciennes traditions de l'art ; de ces traditions que les compositeurs de tous les pays ont invoquées , et qui en ont fait comme les membres d'une même école 1 .

' On a dit , et j'entends répéter chaque jour , qu'aucun art n'est, plus que la musique , sujet à la mode. Il n'y a donc pas de principes vrais en musique , ou, ce qui revient au même, la musique est un art faux. Autant vaudrait dire qu'elle n'a

M) 1)K l.A fiUKKI'.E

Nul autre moyen de combattre cette disposition dangereuse des esprits a se laisser entraîner a la pente des nouveautés. Or il faut convenir que les maîtrises établies en France dans tous les chapitres remplissaient admirablement ce but. Là se formaient d'excellens organistes , d'excellens musiciens , d'excellens chanteurs , souvent d'après les modèles de l'ancienne école d'Italie. Les musiciens modernes ont regretté une telle institution , ou ont exprimé le désir d'en voir s'élever une semblable. « La musique religieuse , dit » M. Fétis, conserve à l'art ses formes classiques. »

jamais existé, car le faux n'existe pas. Elle est donc vraie ; elle ne saurait donc être un art changeant , du moins dans ce qui est fondamental et de principes , puisque tout ce qui est vrai repose sur des règles fixes et immuables. «C'est vers le » quatorzième siècle que le chaos harmonique a commencé a " se débrouiller. Depuis Franchino Gafforio, de Lodi , qui » professait , en 1 460, a Milan , jusqu'à Marpurg , Albrechts- >• Berger , Sala et M. Catel , le style a seul varié, les principes » sont toujours restés les mêmes; et l'on a si bien reconnu >' leur justesse, qu'ils ont été généralement adoptés. Un Fran- » çais apprendra la composition dans les traités a llcmands » ou italiens , dans les œuvres de Van -Beethoven, comme » dans celles de. Diego Ortïz ou don Juan-Navarro, Espagnols. » La même doctrine musicale rècne dans tout LE MOMIE » civilisé. » ( De V opéra en France , par M. Castil- Blaze , tome I, page \ 68. ) M. Choron a présenté a l'Institut , en ■(804 ou 1805, un écrit sur la musique, avec cette épigraphe : QlJOn SEMPER, QI'OI) cbique, ouon AB OMNIBUS.

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« Lorsque l'on considère, dit le Dictionnaire de » Musique moderne, que les maîtrises de France » possédaient autrefois quatre mille élèves, et que » ce nombre se réduit aujourd'hui à deux cents cn- » viron, on n'est point surpris que la musique se » perdepeuapeudans nos provinces. Les bienfaits » du Conservatoire ne s'étendent pas au-delà de » l'enceinte de Paris ; tandis que, placées sur tous » les points du royaume , les maîtrises donnaient )> les moyens de recueillir et de cultiver les grands » talens et les belles voix dans les lieux mêmes » où la nature se plaisait a les produire. Depuis » leur suppression presque totale, nous faisons » tous les jours des pertes que rien ne répare. La » pépinière des bons musiciens n'existe plus ; l'art » dégénère dans les départemens, et le petit nom- » bre de professeurs qu'on y rencontre , leur âge » avancé, font prévoir sa ruine. »

Un des résultats les plus déplorables de cette suppression , et peut-être le plus dangereux pour la morale publique, a été de voir la musique de théâtre passer dans l'église. Ledirai-je? je souffre lorsqu'un organiste , où plutôt un pianiste, bravant la sainteté du lieu ou il se trouve, sans paraître se douter du caractère grave et sérieux que la religion prête a ses cérémonies , ne craint pas de descendre au style de la romance ; et , au lieu

de ces fugues savantes , de ces grandes pièces où les Séjan , les Balbâtre, déployaient toutes les richesses de l'harmonie et les ressources colossales de leur instrument, méfait entendre de mesquines parodies des ouvertures de Rossini. Nos habiles compositeurs eux-mêmes n'ont pu résister a l'entraînement général ; et leur musique religieuse ne Test guère que par les paroles qui l'accompagnent.

Tout en rendant justice a l'art prodigieux , au mérite incontestable de composition que l'on admire avec tant de raison dans la musique sacrée de Mozart, de Beethoven, de M. Chérubini, je ne puis m' empêcher de penser que ce n'est pas la encore de la véritable inspiration. Ces noms si har* monieux appartiennent bien plus a la scène, à la musique instrumentale, qu'a la musique d'église. Il me semble que les pensées grandes, sublimes, les hautes et magnifiques conceptions n'ont pas besoin de ce concours, ou plutôt du secours de tant d'instrumens divers. Au théâtre, on peut, il faut même employer tous les moyens de captiver les esprits. La magie des décorations, le jeu de la scène, la situation, les paroles, concourent autant que la musique a l'expression dramatique. Mais à l'église, le compositeur, seul avec son art, en présence de la Divinité, comment suppléerait*

Dl S DILETTAN II. 49

il a toutes ces ressources de l'illusion? Loin de chercher de grands effets dans de grandes inspirai ions on dans l'expression morale , on a cru le« trouver dans la science et le mécanisme des forces de l'orchestre. De ce qui ne devait être qu'un moyen, on en a fait le but. M. Chérubini, et je sais avec quel appareil imposant ce nom se présente a l'esprit, M. Chérubini, créateur d'un genre nouveau , fondateur d'une école parmi nous , a réuni toutes les puissances de l'art dans ses chefsd'œuvre d'église. Cependant cet auteur, si classique et si pur sous le rapport musical, offre trop peu d'exemples de ces chants larges, de ces belles mélodies , expression de grandes et magnifiques idées. En dernier résultat, ses compositions appartiennent pour le style a la musique de chambre. Doué d'un goût exquis , peut-être a force de talent et de science, M. Chérubini est parvenu à remplacer le génie. Mais je me demande toujours si un temple est un théâtre où il faut multiplier tous les genres de séductions, si l'on doit s'y écarter d'une majestueuse simplicité. Je me demande si tant d'artifice, si le langage si habilement contrasté des instrumens, si l'arrangement si varie des sons qui sortent de l'orchestre, n'est pas plutôt le résultat brillant d'une longue et laborieuse expérience, qu'il n'est véritablement l'ex-

t)E LA GUERRE

pression de ces aceens inspirés de l'enthousiasme. Il est des convenances morales que l'on néglige trop souvent parce qu1 elles ne tiennent pas directement a l'art -, mais a l'observation desquelles il doit parfois ses plus grandes beautés. Et par exemple , il est tout simple que la musique d'opéra, chargée de représenter toutes les situations de la vie, doive en quelque sorte s'accommoder aux mœurs, aux habitudes, aux usages d'une société qui varie chaque jour, et qu'elle change comme elle, du moins dans tout ce qui est de forme et de style. Mais prétendre que la musique d'église, interprète sévère de dogmes invariables, subisse les mêmes métamorphoses ; introduire chez elle les changemens qui s'opèrent dans l'autre musique, c'est vouloir prêter des formes incertaines et frivoles , et donner les couleurs de la mode a ce qui, de sa nature, est immuable. A part quelques légères modifications que le goût exige, la musique sacrée doit toujours rester la même.

Ces vérités avaient été comprises par les grands maîtres de l'ancienne école. Les immortelles productions des Jomelli, des B. Marcello, des Durante , des Léo , des Hae-ndel , le plus grand de tous, à la différence près du caractère particulier de leur génie, et bien qu'ils n'aient pas vécu dans le même temps et sur le même sol, nous

DES UJLETTANTl.

présentent a peine, dans ce qui est de l'art, quelques nuances sensibles. Profondément pénétrés de la grandeur de leur sujet, ils ont enfanté ces hymnes solennelles où se peignent tour a tour les sentimens divers que fait naître une religion consolante dans ses promesses, terrible dans ses menaces , et qui commande à la fois l'espérance et la crainte. Leur musique semble être inspirée par le même esprit qui animait jadis les prophètes. Tantôt humble et suppliante, c'est la prière qui monte, tremblante, jusqu'au trône de l'Eternel ; tantôt c'est Dieu lui-même qui tonne. La science n'est pour eux qu'un moyen secondaire; ils s'en servent comme d'un marche-pied, d'où ils s'élancent vers la haute région dans laquelle il nous transportent; et si quelquefois ils manquent aux règles, c'est pour s'élever au-dessus d'elles.

Grâce a la suppression des maîtrises les noms de ces illustres compositeurs sont a peine connus de la plupart des musiciens français. Lalande est la seule gloire que nous puissions opposer a l'Italie. Sans doute il y a bien du charme dans ces mélodies simples, naturelles et pures; dans ce style toujours correct , dans l'emploi modeste et sage des ressources de la science ; dans ces transitions ménagées d'avance et qui arrivent sans brusquerie et sans surprise; dans cette mai-

DE f,A GUEURE

che du discours musical un peu lente, il est vrai,

mais assurée ; et surtout dans ces traits de chant , dans ces formes gothiques, empruntées au chaut grégorien, mais rajeunies par les fleurs du contrepoint. Malgré cela, Lalande n'a pu créer une école parmi nous. Des causes qui remontent plus haut qu'on ne pense communément , expliquent peut-être cette lacune dans les progrès de l'ait en France. Il est tout simple que si l'on a appliqué a la musique la doctrine classique telle qu'elle a été appliquée ala littérature, et telle que l'ont conçue de nos jours de graves esprits ; cette doctrine, qui crée, en dehors de la religion, pourles conceptions de l'homme, une règle et une autorité purement humaines, a dû s'opposer a tous les développemens jjue l'art reçoit des inspirations religieuses. C'est pour cette raison que l'école de M. Chérubin i , ou, pour mieux dire, l'école française, en réunissant au plus haut degré toutes les richesses de l'harmonie et les forces de l'instrumentation , a laissé quelque chose à désirer sous le rapport de i' expression morale. La musique n'étant plus un art nouveau pour nous , on ne peut disconvenir que des modulations simples et naturelles, mais usées, des chants gracieux, purs, mais ayant tous le même caractère, qu'un genre de facture purement scolastique, et qui semblait restreindre

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