QUINTETTES DE M. CHRETIEN URHAN
Je me vois forcé de commencer cet article par une triste observation, c'est que le Français, le Parisien surtout , n'est point artiste. Il s'en faut que l'art, comme art, c' est-a-dire cette expression sensible de ce qu'il y a de plus intime dans l'homme, soit véritablement cultivé parmi nous. Il ne peut passer qu'au moyen de je ne sais quel entourage étranger de brillans, de colifichets,
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d'accessoires de toutes sortes, sous lesquels il n'est bientôt qu'un accessoire lui-même. C'est un objet de consommation dont on ne peut supporter une trop forte dose , a moins qu'il ne soit falsifié.
Je ne veux point examiner jusqu'à quel point ceci s'applique a la littérature, a la poésie, a la peinture, et généralement a tous les arts dont on s'occupe en France : je me renferme dans ma sphère, et je dis que pour la musique il n'est que trop vrai que nous en sommes la.
Si l'on pouvait encore se faire illusion à cet égard, il suffirait de jeter un coup d' œil sur la critique musicale, telle qu'elle est traitée par ses principaux organes. Cette critique , je m'empresse de le dire, est parfois savante, éclairée. Mais ce n'est pas la la question. Il s'agit de savoir dans quelles limites elle se renferme , ce qui détermine invariablement le cercle dans lequel nous resserrons l'art musical.
D'un côté , il n'est aucun véritable artiste qui ne convienne que les concerts du Conservatoire, les soirées de Baillot, les matinées des frères Bohrer, les exercices de M. Clioron, et même ces réunions sérieuses où quelques professeurs et quelques connaisseurs se rendent pour exécuter ou entendre de la musique, appelée la musique de chambre, offrent une nourriture bien plus
substantielle, et sont une source d'émotions bien plus profondes et plus vives que les représentations lyriques.
D'un autre côté, il est incontestable que la critique musicale s'occupe presque exclusivement de la musique théâtrale, et néglige presqu'entièrement ces diverses séances de musique instrumentale et religieuse dont je viens de parler.
Est-ce la faute de ces deux ou trois écrivains habiles qui se consacrent à la littérature musicale? Je commencerai d'abord par les excuser ; non, ce n'est pas leur faute, puisque les goûts dominans du public les entraîne ailleurs. Oui, c'est leur faute, dirai -je en second lieu, puisqu'ils se laissent enchaîner par la foule , eux dont la mission est de précéder et de former ses jugemens, et de se placer aux avant -postes de sa pensée.
Quoi qu'il en soit, je vois dans cette impuissance où la critique paraît être de sortir du genre scénique dans lequel elle s'est circonscrite , une preuve de la proposition par laquelle j'ai commencé cet article, a savoir, que nous , Français, n'avons pas le sentiment de l'art.
Ces paroles, je le sais, paraîtront un peu dures; leur brusque franchise choquera peut-être je ne sais quel amour-propre national. Et moi ,
c'est aussi par esprit Je patriotisme que je parle ainsi. Qu'un adversaire me démontre que j'ai tort, je ne demande pas mieux , et je lui serrerai la main de bien bon cœur.
Oublions cependant pour quelques momens la scène et ses illusions , ses surprises conventionnelles, ces distractions de lassitude et d'étiquette, ces superficielles émotions, ces jouissances de perspective, ce concours d'effets de tout genre, prévus d'avance par la multitude blasée ; rentrons dans ce sanctuaire mystérieux et calme de l'art , de poésie, d'inspiration, où l'ame parle a l'ame, où le génie qu'on traîne sur des planches pour y être coloré de fard, affublé d'oripeaux, chargé de paillettes éblouissantes par les doigts capricieux de la mode , se montre enfin chaste et nu , et grand , et beau, parce qu'il est lui et non pas autre chose ; lumière pure qui éclaire et vivifie, mais qui s'obscurcit à l'interférence d'une autre lumière factice ; beauté simple et naturelle , mais qui pâlit a l'éclat d'une beauté artificielle et menteuse; encens exquis , mais dont le parfum se perd au milieu d'une atmosphère enivrante et travaillée.
C'était a la dernière soirée de Baillot. Le grand artiste avait fait entendre un quintette de Boccherini , un quatuor de Mendelsolm , grave , solennel , riche surtout de développemeiis har-
moniques, dans les deux premiers morceaux, mélodieux, fleuri, délicat, expressif dans le menuet ; véhément et dramatique dans le finale; puis un quatuor d'Haydn (le 79 en ré majeur), chefd'œuvre incomparable de grâce, d'indépendance, de folie sémillante dans Y allegro, de noblesse et de dessin largement modelé dans un andante sublime, de légèreté, de badinage, de fantastique dans le menuet et Y allegro final ; puis enfin un quintette de Mozart, où l'on retrouve tout Mozart, son ame mélancolique et passionnée, son expression virginale et rêveuse. Naïf, abandonné , large, étincelant, plein de coquetterie et d'élasticité, l'archet de Baillot avait rendu tous les sentimens, toutes les nuances des divers caractères de ces hommes qu'il faisait vivre et parler a nos yeux. Baillotavait quitté son estrade ; l'admirât ion et l'enthousiasme éclataient encore dans la salle , lorsque Urhan, qui venait de concourir au triomphe du maître, comme exécutant, convie ses amis à une réunion de famille pour le lendemain.
Urhan , artiste d'autant plus admirable que sa vive et énergique foi dans de hautes croyances d'où découlent toute poésie, toute inspiration, toute beauté , lui a donné foi en son art ; Urhan , pour qui la musique est une parole, la seule propre à exprimer ce sentiment d'infini qui oppresse tour
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à tour et dilate son cœur; qui envisage l'art (prodige au dix-neuvième siècle !) comme une sorte de sacerdoce ; Urlian , du fond de cette solitude austère qu'il s'est creusée au milieu des séductions qui environnent l'art qu'il professe, s'est dit : Chantons au Seigneur un cantique nouveau! Et c'est ainsi qu'il a écrit les deux quintettes dont j'ai à parler , qui ne ressemblent à rien de ce qu'on avait fait jusqu'ici.
Ces deux quintettes ont été composés a l'époque de la mort de Beethoven ; le premier est dédîé à Baillot, le second a M. Victor Hugo.
Entre ceux qu' Urlian s'était choisis pour interprètes, deux méritent d'être signalés : ce sont les frères Tilmant. L'aîné remplissait la première partie de viole , l'autre celle du violoncelle. C'est chez eux qu'avait lieu la réunion. Là se pressaient autour desexécutans les amis du compositeur, la plupart étonnés qu'il leur eût fallu si peu de temps pour devenir ses admirateurs. Kalkbrenner, Hiller, Mendelsolm, Onslow, Liszt, l'illustre auteur de Pwbert-le- Diable , étaient venus se mêler aux groupes.
Je ne reproduirai pas le programme de ces deux quintettes, ne serait-ce que pour enlever à certains esprits une occasion de se montrer ridicules ; car il est des gens, des artistes même, qui condam-
lient un morceau par cela seul qu'il a plu a l'auteur de l'accompagner d'un programme. Ils semblent ignorer que l'expression musicale excluant , par le vague qui lui est propre, toute interprétation fixe et positive , il est tout naturel que le compositeur fasse connaître sa pensée au moyen du langage. La Marche du supplice , de la symphonie fantastique de M. Hector Berlioz, sera toujours un morceau très-remarquable, en dépit du programme imprimé qu'il a fait distribuer a ceux qui ont désiré l'entendre.
Je ne prétends pas que les quintettes de M. Urhan soient absolument irréprochables. On peut y remarquer des marches d'harmonie forcées ; il y a dans le second surtout des longueurs , des phrases vagues , inarrêtées , indécises ; des idées flottantes qui semblent se dérober à l'appréhension de la pensée, des accompagnemens plaqués d'une manière trop uniforme, une intention d'éviter d'entrer dans son sujet; mais ce défaut disparaît lorsqu'on songe que l'idée de l'auteur a été de représenter plutôt un état d'extase et de contemplation de l'ame que de tirer parti d'un motif au moyen des ressources de la science. On peut y blâmer aussi une tendance à reproduire des formes tyroliennes, bien que ceci tienne uniquement aux habitudes du violoniste. Malgré toutes ces observations, on ne
pourra s'empêcher de convenir qu'il y a ici un mélange fort heureux des inspirations les plus opposées, qu'on ne peut mieux passer des terribles suggestions de l'enfer aux jouissances terrestres et à l'expression la plus séraphique. Il y a force, imagination, esprit, grâce et une individualité bien marquée. Or, au point où nous en sommes, après Haydn, Mozart, Beethoven, qui dit individualité dit tout. Qu'on me montre l'inventeur de la chose la plus futile, la plus sujette a la mode, delacabalette, par exemple : cette chose a eu son culte, son époque; il suffit : je me prosternerai devant cet homme. Beethoven a opéré un immense développement dans la musique instrumentale ; mais prenons garde de nous renfermer dans son cercle, et d'y mourir faute d'air, comme l'école rossinienne, qui se débat sous le poids du génie qui l'écrase.
Tout , dans les quintettes d'Urhan , plan , forme , fond , tout est neuf. Dans le premier , un chœur se réunit aux instrumens ; quatre bassons remplaçaient les voix , et faisaient admirablement. Dans le second , un trio des deux violes et du violoncelle produit un effet profond . Ce quintette se termine par un trait d'orgue qu'Urhan obtient par un coup d'archet qui lui est propre, sur les quatre cordes de son instrument. Ceux-là même
qui se sont égarés dans cette voie nouvelle où le compositeur les a entraînés ont avoué que quelque chose tle grand les avait frappés.
Et moi, qu'ai-je fait? N'ai-je point profané l'asile sacré de l'art en en soulevant le voile aux yeux de la multitude oisive ou distraite? N'eût-il pas mieux valu laisser aux réunions de ce genre leur chaste obscurité, leur charme secret, au lieu de faire évaporer le parfum de l'encens sur la place publique? L'art aussi a sa pudeur, comme l'artiste a sa timidité et sa modestie -, mais une nation doit avoir sa fierté, et j'ai dû apprendre a la mienne qu'elle possédait un génie qu'elle ignore. Je ne crois pas être abusé par l'amitié.