‹ Le balcon de l'opéraChapitre 9 sur 14 · CONCERT DE M. FERDINAND HILLER · texte numérisé non relu

CONCERT DE M. FERDINAND HILLER

Il s'en faut de beaucoup que les notabilités musicales que la France possède se bornent aux noms que de nombreux triomphes sur la scène ont mis en lumière. En dehors de cette sphère où brillent d'un éclat plus ou moins vif, Rossini, Meyerbeer , Auber , Boïeldieu , Paër , Hérold , Halevy , Adam , Caraffa, etc. , etc. , sont cachés, derrière un voile que le temps déchirera bientôt, déjeunes artistes destinés a des succès non moins éclatans, et a. imprimer a l'art un mouvement non moins grand. Pour qui se plaît à sortir de temps en temps de cette atmosphère extérieure toute retentissante de réputations déjà faites, et a pénétrer dans cette autre région , où se forment et se développent les germes d'une époque future , cette génération ardente, laborieuse, enthousiaste, est a la fois un vif sujet de sollicitude, d'intérêt et d'espérance. En tête de cette génération marchent MM. Hector Berlioz , Ferdinand Hiller , Lizt , et quelques autres jeunes artistes.

C'est pour cela que nous ajoutons tant de prix a ces concerts , a ces séances où nous ne sommes pas attirés, il est vrai, par l'éclat d'une renom-

mée, mais où, le cœur palpitant d'amour pour l'art ,, nous allons contempler les purs et premiers rayons d'une gloire naissante, a la clarté desquels on peut entrevoir dans le lointain l'art a venir cpii se prépare. Aussi, c'est souvent avecenthousiasme et toujours de bon cœur que nous signalons ces productions en quelque sorte prophétiques , et qui ne paraissent obscures et problématiques que parce qu'elles renferment le secret d'une ère nouvelle. Du reste, l'analyse de ces compositions nous paraît tout aussi intéressante et mille fois plus instructive que celle de ces œuvres éphémères qui , pareilles a des météores rapides , brillent d'un éclat d'un jour sur nos théâtres.

Au moment où les concerts du Conservatoire vont s'ouvrir, où l'élite de nos jeunes artistes se dispose a rendre au grand artiste de l'Allemagne le tribut d'admiration qu'ils lui ont voué ; au moment où les sincères amis de l'art sentent leur cœur palpiter a l'idée de ces belles séances auxquelles ils assistent avec un respect religieux , je me fais un plaisir de signaler le jeune compositeur qui nous a offert les prémices de son talent dans cette même salle qui va retentir des poétiques créations de Beethoven et de Weber.

C'était immédiatement après le triomphe de Robert-le- Diable ; les esprits étaient encore tout

pleins de ces inspirations allemandes que Meyerbeer venait de réveiller parmi nous , lorsque son compatriote, Ferdinand Hiller, nous convie a entendre sa symphonie en mi, et son ouverture pour la tragédie de Faust. Je dirai ce que j'entends par inspiration allemande, lorsque je ferai connaître un a un ces drames , ces poèmes , que Beethoven nous a donnés sous le titre de symphonies ; lorsque j'analyserai dans leur ensemble et dans leur détails, sous le rapport delà conception et de l'art, ces œuvres gigantesques, et en quelque sorte posthumes (tant l'indifférence contemporaine était grande ! ) ; lorsque je tâcherai de découvrir le poète dans le musicien , le philosophe dans le poète, l'homme dans le philosophe ; l'homme a cauchemar , à visions , l'homme fantasque , inégal ; tantôt sublime , tantôt débile , tantôt géant, tantôt enfant.

Mais parlons de M. Hiller.

Ce n'est pas sur une première impression que l'on peut apprécier des compositions telles que la symphonie en mi et l'ouverture pour la tragédie de Faust. L'œuvre sérieuse et profonde de l'artiste, fruit de longues et fortes études, veut être étudiée et approfondie avec conscience. Grâce au progrès du temps, l'art n'est plus un jeu facile et brillant de l'esprit, une distraction et un délas-

sèment; c'est une surface sur laquelle la nature, l'humanité viennent se peindre tour à tour, et qui exprime a la fois leurs caractères constans et leurs formes variables. Il faut donc percer au delà et pénétrer dans cette double source de poésie et d'inspiration. Néanmoins j'ai la certitude de ne point me tromper en affirmant, d'aprèsles souvenirs que m'a laissés cette audition rapide , que cette symphonie et cette ouverture suffiraient seules pour placer M. Hiller au nombre des compositeurs les plus distingués de l'époque. L'une et l'autre révèlent dans l'auteur une maturité d'idées et une sûreté de style surprenantes dans un jeune homme de vingt ans. Ses plans sont tracés sur de larges proportions ; son harmonie adu corps , ses chants de l'ampleur, de l'élégance et du charme.

Il n'y a qu'a louer, dans les deux premiers morceaux, Y allegro et Yandante. Le Tempo di marcia, qui tient la place du menuet, est remarquable par sa coupe originale, et son effet a quelque chose de gothique. Je m'attendais que le rhythme à deux temps fût brisé par un motif a trois temps. Beethoven a le premier donné l'exemple de cette hardiesse dans quelques-uns de ses menuets et changeant de mesure au trio, en le morceau y gagne en variété.

L'allcgro final de M. Hiller est un drame chaleureux oii il passe successivement de l'accent martial a des épisodes et a des scènes pittoresques. Le morceau étincelle d'idées et d'effets neufs.

Il y a plus d'élan, plus de grandeur, plus de poésie dans l'ouverture du poème fantastique de Goethe. Le caractère de Marguerite, ses perplexités , ses douleurs y sont fort bien rendues. Mais, pour en dire davantage, j'aurais besoin de relire Goethe, et d'entendre plusieurs fois la traduction poétique de M. Hiller.

Le concerto du jeune élève d'Hummel n'est pas moins remarquable par son début grandiose, par l'adagio en re bémol , qui s'ouvre par une phrase de plain-chant , et dans lequel il passe ensuite à des mélodies pleines de rêveries et d'une expression délicieuse.

Après avoir parlé de M. Hiller comme compositeur, je pourrais le recommander comme pianiste également distingué. Qu'il me suffise de dire qu'il s'est montré digne de jouer à côté d'un de nos virtuoses, M. Kalkbrenner. On eût dit que ces quatre mains appartenaient au même corps ; que ces deux artistes, que ces deux âmes n'él aient qu'un.

J'ai dit , en commençant cet article , que MM. Hector Berlioz et Hiller marchaient h la

tète île la nouvelle génération musicale qui s'avance. Le premier esta Rome, et nous entendrions a peine parler de lui , si quelque journaliste indiscret ne s'avisait parfois d'écrire son nom lorsqu'il s'agit de l'avenir de l'art. Je veux dire , en passant, a quel point les lauréats du Conservatoire de musique sont mal partagés. Les jeunes peintres qui sont a Rome envoient leurs ouvrages , et ces ouvrages sont exposés. Les compositions des jeunes musiciens français, non - seulement ne sont pas exécutées , mais ne sont pas même lues , et je me sers à dessein de cette expression; car, pour qui connaît les œuvres que M. Berlioz a déjà fait entendre au Conservatoire, il est clair que la lecture ne suffit pas pour les apprécier.

Eh bien ! pourquoi ne pas confier a ces jeunes artistes la composition d'un grand opéra? — Mais, dit-on, qu'ils fassent d'abord leur coup d'essai à l' Opéra-Comique. — Non, ce serait le moyen de les faire échouer. Essayez donc de faire nager une baleine dans un ruisseau. Quelque opinion qu'on se forme du genre de talent de M. Berlioz , il est impossible, après avoir entendu ses compositions et ses cantates et sa symphonie romantique, de nier qu'il soit doué d'une grande puissance de création , et d'une force prodigieuse de volonté.

Donne?, donc de l'air au géant pour qu'il respire , et an lieu de l'enfermer dans les limites d'un petit art mesquin et factice , découvrez devant lui un vaste horizon. Si vous voulez le mettre à l'épreuve, ne l'arrêtez point au premier pas; mais laissez-lui prendre son essor dans un chant vaste et aéré , et fatiguez-le , si vous pouvez , par une course longue et soutenue. Ne commencez pas par l'enchaîner d'abord , donnez-lui , au contraire, la plus grande liberté. Prenez garde! ne méconnaissez point le génie ! on peut retarder son jet et son élan , mais l'étouffer et le paralyser , ne l'espérez pas. Vient un moment où le colosse passe par le trou d'une aiguille et nous impose sa loi. C'est l'histoire de tous les grands hommes. Mieux vaut les voir venir, aller a leur rencontre ; car celui qui les devine et les annonce , se place à côté d'eux. M. Meyerbeer a eu déjà l'occasion de faire connaître son opinion sur les deux jeunes artistes dont nous parlons , vis-a-vis de personnes influentes , et d'une manière qui fait honneur a son caractère et au talent des deux jeunes rivaux. Plaise au ciel que ces nobles vœux ne soient pas dédaignés, et qu'un semblable témoignage donne de la force a nos paroles !

CONCERT HISTORIQUE l>E M. FET1S. DécCIlllue 1832.

C'est assurément une heureuse idée que celle <ie ces séances historiques où l'on croit voir apparaître successivement les ombres des grands artistes des âges passés. Chacun d'eux s'y montre non seulement avec sa physionomie individuelle, mais on retrouve encore dans ces exhumations poétiques des types , des caractères nationaux , et les diverses inspirations qui ont présidé aux époques différentes de l'art. L'intérêt donc qui s'attache aux contrastes devient ici plus vif en raison de l'éloignement , et s'accroît de la curiosité qu'excitent, dans im siècle où l'on se hâte de dévorer le nouveau, toute résurrection soudaine, tout inventaire posthume , comme on Ta dit, des siècles écoulés.

Cette recherche des traditions , cette investigation des formes particulières a chaque période de l'art , nous ont toujours paru indispensables à tout progrès, h toute amélioration. Nous n'avons jamais conçu de développement possible pour un art hors de ce qui constitue sa base ; nous n'avons jamais pensé qu'il put gagner d'un côté et perdre d'un antre, ni qu'il augmentât réellement ses

richesses , si la découverte d'une chose le forçait a l'abandon d'un élément primitif. C'est dans son entier, dans son ensemble, que l'art s'étend et s'agrandit. Ses principes constitutifs sont autant de germes vivans qui obéissent a une loi de végétation commune. Cette fécondation se propage de proche en proche a toutes les parties du sol ; la sève se glisse et se distribue dans toutes les branches. Néanmoins, ce développement ne s'opère pas dans la même proportion et suivant une progression uniforme. Les climats , les idées dominantes h chaque époque, les civilisations, sont autant de causes de modifications presque infinies. Tel élément qui dort, prêt a éclore, tandis qu'un second a atteint son accroissement, et qu'un troisième languit et s'use pour subir une nouvelle transformation et reverdir encore. Ainsi la vie se renouvelle et circule tour à tour. Le mouvement et l'action ne se manifestent pas également de toutes parts, mais l'ame est partout.

Pour que le développement soit complet, nous pensons que l'artiste doit se placer sous un double point de vue. En envisageant, d'une part, les destinées futures de l'art, il doit, de l'autre, jeter un coup d'oeil sur cette longue chaîne de traditions et cette série de découvertes qui ont amené

l'art au point actuel. Alors même que son génie L'entraîne vers de nouvelles combinaisons, un instinct secret doit l'avertir si ces combinaisons sont ou non en harmonie avec l'ensemble de toutes celles qui ont précédé. Pour se guider sûrement dans la voie de l'inconnu, il ne faut point oublier le point de départ. C'est d'après cette donnée fondamentale qu'il doit régler l'impulsion de ses idées et en mesurer la direction. Il y a donc deux marches a suivre: l'une, que j'appellerai rétrograde ; l'autre, d'avancement. De cette hauteur, le génie dominant a la fois l'espace parcouru et les régions qu'il entrevoit au delà, peut se livrer a son ardeur de découvertes sans crainte de s'égarer. De cette manière, le progrès n'est plus un mouvement aveugle, irréfléchi, effréné, mais un développement graduel de tout ce qui est , de tout ce qui a existé.

Sous l'un de ces rapports, le concert historique de M. Fétis offrait un immense intérêt , et nous avons applaudi nous-mêmes les premiers a la conclusion du troisième discours où le professeur faii ressortir les avantages que les artistes de nos jours retireraient d'une étude approfondie de ces vieux monumens , que la plupart d'entre eux se soucient fort peu de connaître. Ce morceau était digne de l'approbation qu'il a obtenue.

Toutefois, rauleur de cet article n'étant point à Paris, à l'époque où les premières séances de M. Fétis ont eu lieu , il a dû se préparer a rendre compte de celle-ci, par la lecture des divers discours prononcés dans les précédentes, discours qui ont été publiés dans la Revue Musicale. Et il doit l'avouer , l'impression c£ui lui en est restée ne lui a pas paru correspondre a celle qu'il avait rapportée du concert de dimanche dernier. Examinons donc quelques principes soutenus par le savant professeur dans ces différens discours.

« S'il n'y avait dans la musique, dit-il, qu'un » principe de sensation momentanée, ayant pour » unique résultat d'affecter plus ou moins agréa- » blement l'oreille, elle ne mériterait guère plus » de considération que l'art culinaire; il y aurait » en effet peu de différence entre le mérite d'un » musicien et celui d'un cuisinier > car tous deux » n'auraient qu'a satisfaire par des sensations pas- » sagères deux sens différens. Il n'en est point » ainsi, etc. »

Nous ignorons l'effet qu'a produit sur l'auditoire de M. Fétis ce rapprochement ingénieux. Quoi qu'il en soit, est-ce la, pour un musicien comme M. Félis, un langage bien noble, bien artiste? Mais voici qui est plus grave.

Ayant a parler des créateurs de lopéra-co-

CONCERTS. SSI

inique français , M. Fétis fait observer « qu'il ne » fallait pas moins de mérite pour faire les pre- » niiers pas dans un art nouveau que pour ache- » ver de fixer les formes de cet art. » Or, on ne |)ciil pas plus dire que les formes de la musique sont fixées, qu'on ne peut affirmer que celles du langage le sont aussi. Les unes et les autres se modifient suivant les époques et les génies. Les formes de Haendel , de Haydn, de Mozart, étaient certainement bien arrêtées, et cependant elles ne sont pas les mêmes que celles de Weber, deRossini, de Beethoven , lesquelles sont aussi parfaitement déterminées. Mais M. Fétisnous épargne la peine de lui répondre ; il se réfute lui-même a la phrase suivante, quand il dit: « L'inépuisable fécondité » des formes dont la musique est susceptible mul- » tiplie les révolutions dans cet art. » Dire que la fécondité des formes est inépuisable , c'est dire, en d'autres termes, que les formes ne sauraient être fixées a tout jamais. Nous insistons sur ce point, parce que nous croyons que c'est la le côté par où pèche le système de M. Fétis. Dès lors qu'il a établi que l'art estj/bmtf définitement, il doit, s'il est conséquent, admettre que tout progrès est désormais impossible , car tout progrès est une transformation, le fonds et l'essence de l'art restant toujours les mêmes. Plus de ré-

volutions , plus de découvertes , plus de développemens, puisque tout cela comporte des formes et un style nouveau ; l'art s'arrête , il est fini , il est clos. L'art, cette chose sans limites, comme la pensée, comme l'ame, comme l'intelligence, a atteint les bornes qu'il a plu à un écrivain du Journal des Progrès de lui marquer. Et c'est sans doute a cette idée fixe chez M. Fétis qu'on doit attribuer l'acharnement , ressemblant parfois a de la passion dont il poursuit toute conception dans laquelle il croit entrevoir le germe d'un progrès futur.

Cette doctrine est désolante pour le génie ardent et créateur. Pourtant nous sommes heureux de montrer que M. Fétis échappe quelquefois a ses propres conséquences. « La musique, dit-il » très-bien, n'a point de sens absolu. La faculté » d'expression qu'elle possède est essentiellement » vague. Mais c'est à cause de cela qu'elle a plus » de puissance que dans les autres arts. Elle » laisse un champ vaste a l'imagination, tandis » que la peinture et la poésie ont un caractère » d'imitation positive qui borne le domaine de » leur force expressive. »

Dans le même discours , et à propos de Keiser, ancien compositeur allemand , M. Fétis s'exprime ainsi : « Doué du 1 aient le plus original , ce mu-

» sicicn semble avoir ignoré ce qui s'était fait

» avant lui La musique de Keiser est un

» type, etc. » Nous n'avons rien à dire contre cette observation. Mais, rapprochant ces lignes île quelques autres que M. Fétis a imprimées dans un journal quotidien, nous n'avons pas été peu surpris de voir que ce dont il fait honneur a Keiser, il en fait un reproche, et dans les mêmes termes , a un jeune artiste dont le nom produit en ce moment un long retentissement dans le monde musical. Voici les autres paroles de M. Fétis: « C'est mal commencer dans les découvertes que » d'ignorer ce que d'autres ont trouvé aupara-

» vant Ceux dont le génie a été le plus indé-

» pendant et le plus original, ceux-là, dis-je, » ont commencé par faire comme on faisait avant » eux. En un mot, ils ont été imitateurs avant » de se proposer pour modèles. » M. Fétis vient pourtant de nous montrer dans Keiser une exception assez remarquable. Du reste, nous ne prétendons tirer de cecid'autre conséquence, si cen'estque M. Fétis, diversement préoccupé dans le moment où il écrivait ces deux passages, a trouvé bon dans Keiser ce qu'il a trouvé mauvais dans M. Berlioz.

Les trois discours prononcés par M . Fétis , dans la séance dernière, nous ont paru renfermer quel-

ques principes également contestables ; mais nous devons attendre leur publication pour y revenir, s'il y a lieu.

Le seizième siècle a été une grande époque pour la musique. Josquin Després , Clément Jannequin, Nicolas Gombert , Luther , Jean Mouton , Palestrina , Cavalière, etc., etc., tous ces grands maîtres ont été passés en revue au concert de M. Fétis. Mais clans ces courtes apparitions nous n'avons pu saisir que des traits épars de ces majestueuses figures. Toutefois ils sont venus là en costumes de leur temps , avec leur individualité , leur nationalité , leur expression pure, naïve , virginale, leurs inspirations chevaleresques et chrétiennes. Pour jeter plus de variété , M. Fétis nous a fait entendre des morceaux de musique instrumentale, écrits pour théorbes, guitares, violes, orgue. L'épinette aux sons nasillards , argentins et un peu confus, a résonné sous les doigts de M. Kalkbrenner. Cet artiste, dont la méthode est si belle, si élégante, si large, a admirablement rendu le caractère de cette musique , a laquelle les trilles prolongés sur la résolution de l'accord final, les cadences plagales, les tours gothiques et naïfs prêtaient une allure du moyen âge. Pourquoi l'artiste ne saurait-il s'oublier un instant? Pourquoi M. Kalkbrenner s'est-il laissé aller a sa

fantaisie dans une coda , sur un instrument qui ne répondait pas à son inspiration , toul

exprès, ce semble, pour détruire l'illusion qu'il nous avait faite? Ce n'est pas ainsi que M. Franehonmie et notre admirable Baillot ont rendu la Romanesca , cette composition anonyme , suave , délicieuse, type de toute la mélodie italienne, Baillot nous a transportés an seizième siècle , et il nous y a laissés respirant les parfums de cette mélodie ravissante. Car c'est la ce qui distingue Baillot ; il est l'homme de tous les âges, et quand il exécute Haydn, Mozart, Onslow, il leur dérobe leur ame. Le Trilhancico espagnol à six voix de femmes, et accompagné de huit guitares , a produit le pins grand effet. Ce morceau , ainsi que plusieurs antres , a été redemandé. Il a un caractère extrêmement original. Peu s'en est fallu que les branles du Poitou et les bourrées d'Auvergne du temps de Charles IX, les allemandes , les courantes et les gigues , aient métamorphosé la salle du Conservatoire en salle de bal. Nous avons remarqué dans une de ces allemandes une reprise de hautbois et de basson, dont l'effet est pittoresque et saisissant, et la modulation en rë qui la termine a tout l'attrait de la nouveauté.

Il est vrai de dire, pourtant, que ces morceaux,

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malgré leui' diversité, paraissent tous avoir un air de famille. Pour nous, hommes du dix-neuvième siècle, le pourpoint de Henri III, le hautde-chausses de Louis XIII, ont la même physionomie, tandis que les modes de l'année dernière nous semblent ridicules , et que nous établissons des nuances si tranchées entre Rossini et Beetho ven et tous nos musiciens contemporains. Quoi qu'il en soit, ce concert a excité une vive curiosité, et nous souhaitons pour notre part qu'il nous soit redonné.

Toutes les parties n'ont pas été également bien exécutées. Presque toujours la première intonation des chanteurs a été fausse. Souvent il a fallu recommencer les airs, ce qui produisait un prélude fort peu agréable. Nous n'avons eu qu'un seul morceau de Palestrina, bien que le programme en annonçât deux. Cette musique toute d'ondulations , qui semble une vibration lointaine d'un cantique du ciel, cette musique fluide, sans corps, pure et diaphane, n'a pas été comprise. Et cela devait être, car les chanteurs l'ont dite sans intelligence, comme des notes enfilées les unes aux autres.

Nous le répétons : ces séances historiques sont une excellente idée , mais nous croyons qu'on doit la renvoyer a M. Choron.

CONCERTS DE JOHN FlEI.n. CONCERT DE M. D1ETZ.

Janvier 4833.

Le temps et l'espace m'ont manque pour rendre un compte détaillé du concert que le célèbre John Field a donné le dimanche , 25 décembre dernier, au Conservatoire de musique. Néanmoins, avant de parler de celui qui vient d'avoir lieu dans les salons de M. Pape, je dois revenir au premier, sûr de rappeler a tous ceux qui y ont assisté d'agréables souvenirs. Je le fais d'autant plus volontiers qu'au Conservatoire Field était accompagné de l'orchestre complet ; circonstance qui n'est pas indifférente pour le musicien. De même que Paganini, Field n'est pas moins remarquable par ses compositions que par son jeu . C'est un double plaisir qu'il nous procure , c'est une double étude a laquelle nous devons nous livrer. Je ne m'arrêterai qu'aux principaux morceaux de cette première séance.

Comme pianiste , Fieid ne peut être comparé à aucun de ses rivaux , je veux dire quant au genre et a la méthode. Il n'a aucun système adopté, il n'est d'aucune école, ni de celle de Dusseck , ni de celle de démenti , ni de celle de Steibelt. Field est Field. C'est un talent natif et original.

Tous les procédés ordinaires de mécanisme semblent disparaître dans sa manière de jouer. Elitest pleine de laisser-aller et de bonhomie spirituelle . Avec cela une précision et un aplomb surprenans ; une grâce et une coquetterie exquises. Field s'assied tout bonnement à son piano , comme au coin de son feu. Il n'affecte aucune de ces attitudes préparées , aucun de ses gestes d'apparat , genre dans lequel excellent un si grand nombre de nos artistes. Dès les premières mesures , on serait tenté de trouver sa main pesante. Puis tout à coup son jeu devient agile, délicat et d'une netteté incroyable dans les traits de la plus extrême volubilité. Il s'anime peu. Tranchons le mot : Il est froid , mais cette froideur est en quelque sorte une condition de son talent. Avez - vous jamais rencontré un de ces bons bourgeois , sans souci , dont les manières lourdes et familièrement rondes vous ont d'abord déplu, mais qui ont fini par vous captiver par une causerie remplie de charme , une érudition agréable et variée , un tour d'esprit fin et piquant, une -raillerie ingénue, qui relèvent si singulièrement leur simplicité? Voilà Field.

En faisant ainsi le portrait de Field, j'ai donné une idée de sa musique, laquelle doit reproduire son individualité , s'il est vrai, comme on l'a dit

tant de fois et à tout propos, que le style est l'homme, ou, si Ton veut, l'expression de t homme. Tantôt bizarre, gothique dans ses contours, tanlot élégante et fraîchement parée, tantôt svelte et capricieuse , la musique de Field est une musique de fées. Mais elle ne se distingue pas moins par l'instrumentation que par l'abondance et la nouveauté du chant, l'instrumentation a long-temps été considérée comme une partie très-subalterne dans les concertos. Toute l'attention se portait sur l'instrument principal. Cependant de grands symphonistes , qui , en même temps, étaient des virtuoses célèbres , ont su tirer un très-heureux parti de l'emploi fait avec discernement des divers accens de l'orchestre et des effets des instrumens a cordes et des instrumenta vent , habilement ménagés, dans l'accompagnement des solos. Sous ce rapport , les concertos de Beethoven, de Paganini et de Field doivent être rangés à part. Ainsi , comme dans le concerto exécuté par ce dernier au Conservatoire , on est tout étonné d'entendre au milieu d'un pianissimo un éclat de trompettes qui produit un effet inattendu, étrange, parce qu'il n'a rien de terrible , et qu'il semble au contraire une voix lointaine qui plane dans les airs. Ailleurs, le compositeur transportera le chant dans l'or-

chestre , tandis que d'une seule main il fera sur son piano une espèce de cadence qui n'est pas un second chant, mais plutôt un accompagnement obligé du résultat le plus heureux. Il faut pour cela une connaissance approfondie de l'art , et ce génie de combinaison qui devine des effets inconnus, et qui est le partage d'un très-petit nombre d'artistes.

Les morceaux les plus importans qui, avec ceux de Field , ont rempli la séance du Conservatoire sont, l'ouverture de la Flûte enchantée et le quintette de Mayseder en mi bémol. Cet ouvrage, qui est aussi une espèce de concerto , a été admirablement exécuté par M. Tilmant. Ce jeune artiste est plein de chaleur et de verve ; son jeu est large et nourri , et son jeune frère , violoncelliste très-distingué, l'a accompagné avec un talent auquel sa timidité porte tort quelquefois. Le quintette de Mayseder est d'une facture riche et hardie. L'adagio , en la bémol , a pour motif le trait d'accompagnement des violoncelles dans les couplets de Mathilde de Guillaume Tell, qui sont aussi écrits en la bémol. H y a dans le trio du scherzo quelques mesures d'une harmonie fantastique et d'un effet insaisissable : on dirait des cloches qui carillonnent dans des tons inappréciables. Le finale n'est pas inférieur aux morceaux précédens,

mais il se termine par une suite harmonique si bizarre, qu'on ne peut découvrir quelle a été la pensée de l'auteur.

M. et Mmc Boullanger-Kunzé ont chanté le duo de Zampa. Celui dont nous déplorons aujourd'hui la perte , et dont les dépouilles , a l'heure où nous écrivons, viennent d'être déposées a côté des cendres de Méhul , Hérold était là , portant dans son sein le mal qui nous l'a si prématurément enlevé. C'est probablement la dernière fois qu'il a entendu ce fragment du bel ouvrage qui a précédé le Pré aux Clercs, son chant du cygne.

Mais revenons a Field et a son second concert. Jamais les beaux salons de M. Pape n'avaient offert une réunion plus nombreuse et plus brillante. C'est que les noms du pianiste de Saint-Pétersbourg, de Drouet , de Baillot, ont une puissance magique. Cependant , quelque remarquable qu'ait été cette soirée , quelque talent que le virtuose ait déployé dans les quatre morceaux qu'il a fait entendre, j'avoue que l'impression qui m'en est restée n'est pas comparable a celle qu'il avait produite sur moi au Conservatoire. D'ailleurs, j'avais aussi à me défendre des souvenirs de la séance delà veille, dont je vais parler a l'instant. Ajoutez a cela l'absence de l'orchestre, dont Field tire un parti si délicieux , et l'inconvénient qui résul-

tait de la place que j'occupais trop près du pianiste, et que plus d'un amateur m'aurait sans doute enviée. Cette proximité et la vue du mécanisme sont peu propres a l'illusion et peu favorables a juger une musique aérienne, et qu'il faut entendre a distance.

Néanmoins le thème suave que Field a intercalé dans son concerto , et son quintette , sont des morceaux ravissans et dans l'exécution desquels son talent ne s'est jamais montré inférieur à luimême. Il a constamment excité dans l'auditoire les plus vifs applaudissemens. Mais un enthousiasme frénétique a accueilli les airs que M. Drouet a joués sur la flûte. Il faut entendre cet artiste pour se faire une idée de la puissance de cet instrument entre les mains d'un homme qui semble destiné a en multiplier les ressources. L'habileté, l'aisance , la netteté avec lesquelles il a surmonté les difficultés inouies des variations sur le chœur des chasseurs de Frejchiitz , tiennent du prodige. Je suis fâché seulement que M. Drouet ait dénaturé l'harmonie de cette musique si originale. Il a exécuté ce morceau a deux parties distinctes , l'une qui faisait entendre le chant, l'autre des itteries ou des arpèges , rendus avec une prodigieuse volubilité. D'autres peuvent le disputer a M. Drouet pour la beauté du son et la manière

«le chanter, mais il n'a point de rival clans l'art de vaincre les difficultés. M. Baillot a rendu admirablement son air varié. Il est juste dédire que cet air est l'un des meilleurs de notre grand violoniste. Mme Drouet et M. Riclielmi se sont fait également très-applaudir dans les morceaux qu'ils ont chantés. Un duo de Dusseck, pour piano et violon , exécuté par Field et Baillot , a couronné cette belle séance.

Samedi dernier , M. Dietz , facteur de pianos , avait réuni chez lui tout ce que Paris renferme de jeunes talens. On devait y entendre le fameux septuor de Hummel, joué par Liszt et par six artistes de l'Opéra. Les petits Eichorn ont ouvert la séance sur leurs petits violons par de nouvelles variations sur la marche de Moïse , qu'ils ont exécutée avec leur aplomb enfantin qui semble ignorer les difficultés. Mme Damoreau a chanté , avec sa perfection ordinaire, un air italien et le duo de la Dame Blanche avec Lafont. Enfin Liszt a paru au piano. Le septuor, œuvre magnifique d'inspiration et d'art , est venu faire pâlir tout ce dont il était précédé et suivi. C'est grand , c'est fort, c'est hardi, c'est souvent gracieux, c'est original , c'est beau ! Mais Liszt ! comment caractériser un pareil phénomène ! Rien ne l'arrête , rien n'entrave sa marche \ ce ne sont |>as ses mains

qui jouent du piano, mais bien sa pensée, son ame, son cœur. Ses doigts obéissent à son inspiration , comme les touches du piano obéissent a ses doigts. Il bondit sur le superbe instrument , il pleure, il sanglote, il succombe et se relève fier; il rêve et soupire, se passionne jusqu'à la frénésie, se prosterne dans une contemplation religieuse, joue et folâtre comme un jeune tigre , puis vous éblouit jusqu'à en perdre la vue, vous fascine , vous écrase , et vous jette en finissaut un coup de foudre comme pour achever la consternation où vous plonge son génie. Oui, génie et non pas talent. Il faut le voir, il faut l'entendre ; il faut suivre son œil humide cherchant dans la foule l'œil sur la sympathie duquel il compte, le cœur dont il sait être compris. Pendant qu'il frémissait, comme la pythonisse sur son trépied , ses regards se portaient presque constamment sur un jeune artiste. Avons-nous besoin de dire que cet artiste était Hector Berlioz ? L'exécutant ne pouvait pas mieux s'adresser ; Berlioz était l'écho qu'il fallait a Liszt. Aussi, à peine le dernier accord élait-il frappé , que le pianiste tremblant , pantelant d'émotion , s'est élancé au cou de son ami, et celui-ci lui répétait en l'embrassant : « Oh ! mon cher sublime ! que je vous aime!!... » Cher sublime est le mot, il exprime

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tout ce que l'artiste ressentait , et nous le comprenons.

Après celte brûlante éruption musicale , il nous a fallu écouter un trio de M. Fétis. « Etait-il pâle? — Oh ! très-pâle ! » — H ami et , 1er acte. —

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