MUSIQUE INSTRUMENTALE
paganini. — 12 avril 1831.
Vers les dernières années du dix-huitième siècle, la femme d'un courtier de commerce de Gênes prit un jour son enfant sur ses genoux et lui dit : « Nicolo, tu seras un grand musicien. » Un ange brillant de beauté m'est apparu cette » nuit; il a remisa mon choix l'accomplissement » d'un vœu ; je l'ai prié de te rendre le premier » des violonistes, et l'ange me l'a promis. » Cet enfant était bien jeune encore , car il était né dans la nuit du 28 février 1784. Son père, passionné pour la musique, jouait passablement de la mandoline. Il lui enseignait les premiers élémens de l'art , et ne lui épargnait pas les châtimens les plus durs. La prédilection du jeune Nicolo pour le violon se manifesta de bonne heure. Ayant toujours présente h l'esprit la prédiction de sa mère,
dès ses premiers essais, il sentit naître en lui la haine des formes ordinaires , et n'aspira qu'a se distinguer par la hardiesse de son jeu et la nouveauté de ses accords. A huit ans, il jouait trois fois par semaine a l'église et dans les salons. A neuf ans, déjà auteur d'une sonate, il parut sur le grand théâtre de Gènes, dans une représentation que donnait Marchesi. Le célèbre Castrato à son tour voulut chanter dans un concert donné par le jeune virtuose qui , dans ces deux réunions, exécuta, aux applaudissemens unanimes, des variations sur l'air républicain de la Carmagnole.
Après avoir pris une trentaine de leçons de Costa, premier violoniste de Gênes, au jeu duquel il n'avait pu se faire, et qu'il devançait déjà par son génie , son père le conduisit à Parme auprès du compositeur Rolla. Pvolla, un peu indisposé, était retenu dans son lit. Le père et le fils sont introduits dans l'antichambre où on les prie d'attendre. Le dernier concerto du professeur se trouvait fa sur un pupitre ; un violon et un archet sur une table. A un signe de son père, Nicolo saisit l'instrument et exécute à livre ouvert, avec une netteté et une précision étonnantes, l'œuvre de Rolla. Celui-ci se dresse avec vivacité sur son lit : « Qu'entends-je? dit-il, qui joue de cette manière? — C'est un enfant, lui répond-on » ; il
accourt lui-même pour s'assurer du fait : «Je ne puis rien vous apprendre, s'écrie-t-il , allez trouver Paër, vous perdriez votre temps avec moi. ;> Paèr, directeur du conservatoire de Parme , accueillit le jeune virtuose avec sa bienveillance ordinaire, et le renvoya a son ancien professeur Giretti, ancien maître de chapelle à Naples. C'est sous ce maître qu'il apprit pendant six mois le contrepoint, et qu'il composa vingt-quatre fugues, et un duo que Paèr lui avait demandé. — Paèr partit pour Venise. Paganini et son fils, après une tournées d'artistes dans les principales villes de la Lombardie , revinrent a Gênes. L'occasion de se soustraire a une tutelle importune s'offrit bientôt au jeune virtuose. La Saint-Martin était célébrée tous les ans a Lucques par une grande fête musicale. Nicolo Paganini, brûlant de s'y faire entendre, parvint a arracher le consentement de son père. Il part , le voilà libre ; il se fait applaudir à Lucques et dans les environs. Plusieurs années s'écoulent en courses, bonnes fortunes, triomphes, pertes au jeu, recettes considérables. Il accepte enfin la place de directeur d'orchestre a la cour élégante de Lucques, présidée par la princesse Élisa Bacciochi , sœur de Napoléon. Ce fut là qu'il commença ses études approfondies sur la quatrième corde. On a répandu divers bruits
presque tous invraisemblables sur la manière dont il parvint aux prodiges d'exécution dont nous avons été témoins. Il vaut mieux nous en rapporter a lui-même :
« A Lucques, je dirigeais l'orchestre toutes les fois que la famille régnante assistait a l'opéra. Souvent aussi l'on me mandait au cercle de la cour, et de quinzaine en quinzaine je donnais un grand concert. La princesse Elisa se retirait toujours avant la fin, car les sons harmoniques de mon violon irritaient trop vivement ses nerfs. Une dame fort aimable, que depuis long- temps j'adorais en secret , se montrait au contraire fort assidue dans ces réunions ; je crus entrevoir qu'un penchant secret l'attirait à moi. Insensiblement notre passion mutuelle s'augmenta... Un jour je lui fis la promesse de la surprendre au prochain concert par une galanterie musicale... En même temps je fis annoncera la cour une nouveauté, sous le titre de scène amoureuse. La curiosité générale fut vivement piquée ; mais quel fut l'étonnement de la société en me voyant entrer avec un violon a deux cordes ! Je n'avais laissé que le sol et la chanterelle. Celle-ci devait exprimer les sentimens d'une jeune fille -, l'autre prêter la voix a un amant éperdu. J'établis de la sorte un dialogue passionné où les accens les plus tendres
succédaient aux emportcmens de la jalousie. C'étaient des accords tantôt insinuans, tantôt plaintifs ; c'étaient des cris de colère et de joie , de douleur et de félicité. On finit par se réconcilier, et les deux amans , plus épris l'un de l'autre que jamais , exécutent un pas de deux que termine une brillante coda. Cette scène fit fortune. La princesse Elisa , après m' avoir comblé d'éloges , me dit fort gracieusement : « Vous venez de faire l'impossible avec deux cordes ; une seule ne suffirait-elle pas à votre talent? » Je promis sur-lechamp d'en faire l'essai . Cette idée sourit a mon imagination , et quelques semaines plus tard je composai , pour la quatrième corde , une sonate intitulée : Napoléon, que j'exécutai , le 25 août, devant une cour nombreuse et brillante. Le succès dépassa mon attente... aussi ma prédilection pour le sol date-t-elle de Ta. On ne se lassait point d'entendre de mes œuvres écrits pour cette corde; et, comme le jour en apprenait au lendemain, je suis arrivé a cette facilité qui ne doi/ plus avoir rien d'étonnant pour vous. »
L'auteur de la brochure ' dont j'extrais cette analyse avoue qu'il ignore a quelle époque Paga-
1 IVicolo Paganini , sa vie , sa personne , et t/uel</iies mots sur son secret , par G.-E. Aiulers.
242 CONC£RTS.
nini quitta la cour de Lucques ; il ajoute que jusqu'à 1815 cette période de sa vie fournit peu de données a la biographie. Il y place néanmoins une anecdote que je ne dois pas passer sous silence.
Paganini venait d'arriver a Ferrare : il y trouve une célèbre cantatrice, Mme Marcolini. 11 la prie de chanter a son concert; celle-ci s'y engage. Tout à coup , au moment de la répétition , elle refuse. Paganini, après avoir exhalé sa colère, court trouver Mme Pallerini , danseuse de ballets, mais qui ne manquait pas de talent pour le chant. Elle hésite , le virtuose insiste , elle finit par accepter. L'heure du concert étant venue, Mme Pallerini se présente sur la scène; elle se trouble, perd la voix; le morceau achevé, Paganini se présente pour la reconduire; mais, au moment où elle se retire , un coup de sifflet part du parterre. La débutante s'évanouit; revenue à elle, Paganini lui promet une éclatante vengeance. Quelques momens après , le virtuose se penche a son oreille et lui dit : venite ! sentir -ete ! Il se présente sur le théâtre et imite, sur son violon, la voix du chien , du coq , du chat. Tout à coup , jetant un regard d'intelligence vers la coulisse , il pose son archet sur la chanterelle , immédiatement au-dessous du chevalet , le pousse d'un seul trait, et le fait retomber lourdement sur la qua-
trièrae corde, de manière a produire distinctement le cri hi-han.
« Questo e per quello che hajinhiato ! »
Voila pour celui qui a sifflé, s'écrie- t-il , et il répète sa facétie avec plus d'énergie encore.
Paganini avait cru mettre les rieurs de son côté et se venger ainsi du siffleur. Mais l'exaspération du public fut à son comble ; le parterre se leva en masse ; on escalada le théâtre , et le virtuose fut fort heureux de se dérober, par une porte secrète , a la fureur d'un auditoire qui se croyait insulté. L'artiste ignorait que les habitans des bourgades qui environnent Ferrare nourrissent des préjugés singuliers contre cette capitale, et qu'ils ne la désignent que par le sobriquet de hi-han.
En 1815, il se trouvait à Milan, sa ville favorite. Il était parvenu alors a toute la maturité de son talent. Les variations appelées le streghe , sur une danse des sorcières prises dans le nozze de Benevento , musique de Sussmayer, ballet de Vigano , et que nous avons entendues deux fois à Paris , firent fureur clans cette capitale de la Lombardie. Il y séjourna a trois reprises, et s'y fit entendre dans trente-sept concerts. L'année suivante, la société philharmonique des Orfei le nomma son directeur. Après un voyage à Gènes, il y donna le spectacle de sa lutte avec Lafont
dans un concerto de Kreutzer. Cette lutte fut provoquée par son adversaire, mais l'avantage resta au virtuose génois.
Les dix années qui suivent sont consacrées a des voyages. 11 visite Turin en 1818 ; en 1820, Florence et Naples; en 1821 , Rome; en 1822, nous le retrouvons encore a Milan. Il passe les années 1825 et 1826 à Païenne, et c'est la qu'il devient père de son petit Achillino , qui retrace déjà son caractère et sa physionomie , en attendant qu'il hérite de son talent. En 1827, il revient a Rome, et reçoit, des mains de Léon XII , le titre de chevalier de l'Eperon-d'Or. Gluck et Mozart avaient eu la même distinction. Le prince de Metternich , alors à Rome , l'engage a partir pour l'Autriche. Il y arrive en mars 1 828. A Vienne, ce fut un délire , et les premiers artistes , Mayseder, entre autres, partagèrent cet enthousiasme. Le célèbre violoniste imposa son nom à la divinité la plus capricieuse et la plus mobile, la mode. Les coiffures , les robes , les mets , tout fut accommodé, assaisonné à la Paganini. On inventa un coup de billard en son honneur , sans doute pour imiter un de ses coups d'archet. Les tabatières, les cannes , portèrent son portrait ou son effigie , et l'on frappa une médaille a sa gloire. Un beau matin, il entre dans un magasin de modes et de-
mande dos gants. On lui en présente a lamraffe. « Noj no, signora , il un a ultra bestia ! » El la marchande lui donne des gants à la Paganini.
Ce fut pendant ce séjour a Vienne , qu'assistant a un concert où Ton exécutait la symphonie on la majeur de Beethoven , on le vit d'abord pale, muet, attentif-, puis, après une succession d'émotions profondes , qui se peignaient successivement sur sa physionomie, s'écrier, les yeux baignés de larmes : E morto ! morto ! Jamais grand homme n'eut une pins belle oraison funèbre.
Cependant, s'il en faut croire l'auteur de la brochure, a l'époque de son pins grand triomphe, la jalousie et la malveillance parvinrent a accréditer des bruits propres a déconsidérer son caractère auprès de toutes les personnes honnêtes. Paganini se justifia dans les journaux. A Prague, il fut accueilli froidement : mais en \ 829. après avoir visité Dresde, il alla h Berlin, où il fut reçu avec un enthousiasme que Mlle Sontag n'avait pu exciter a ce degré : J'ai retrouvé , disait-il , mon public de Vienne. De la il se rendit à Varsovie. Son retour en Allemagne fut une marche triomphale. Bientôt le bruit de ses pas retentit à Paris. On annonça son arrivée. On on fixait la semaine, le jour, l'heure. Tout a coup la nouvelle
se répand qu'il est en Hollande. 11 va ensuite a Francfort qu'il enivre pendant un an de poésie et d'harmonie. Mais un cri d'admiration, parti de Strasbourg, nous annonce qu'il est en France. Paris le possède enfin , il est parmi nous ; nous l'avons vu, nous l'avons entendu. Nous dirons toutes ces merveilles dans un prochain article.
PAGANINI. PREMIER CONCERT, \1 ma! S 1 831 .
Depuis qu'il y a des virtuoses dans le monde , jamais virtuose arrivant dans la brillante capitale des lumières et des beaux-arts n'avait eu a soutenir un aussi grand poids de renommée. Jamais virtuose ne s'était vu plus impérieusement sommé de répondre dignement a l'impatience du public, qu'une longue attente , plusieurs fois trompée , avait portée à son comble. Un public qui possède les Lafontj les Bériot, les Baillot, avait bien quelque droit de se montrer tant soit peu dédaigneux; et , placé entre le miracle et la mystification , il était pressé de sortir de cette alternative. Eh bien ! il y a eu l'un et l'autre. Il y a eu mystification, précisément parce qu'il y a eu miracle. Chacun a eu beau venir avec son Paganini tout
lait J'avance clans son cerveau, l'imagination es! [testée en arrière, et l'homme idéal est tombé devant T homme-prodige.
Si Paganini avait été annoncé seulement comme appartenant a cette classe d'artistes célèbres , comme il en apparaît un ou deux par siècle ; si sa réputation n'avait embrassé crue les limites du possible dans son art, nos prétentions se seraient bornées à lui demander d'exciter notre admiration, notre enthousiasme par l'emploi de moyens connus , mais qui varient nécessairement entre les mains de tout homme de génie. Mais cette fois l'admiration n'était, si je puis parler ainsi , que le cela va sans dire de notre exigence. On lui demandait de plus ce je ne sais quoi qui surprend, étonne, confond. L'autre jour on nous a représenté Méphistophélès au Théâtre-Italien. Je l'avais pris bonnement pour un être fantastique , pour un personnage idéal d'un drame romantique. Maintenant je crois fermement a son existence. Oui, c'est bien lui , Méphistophélès , que j'ai vu et entendu jouer du violon, et plus d'un millier d'auditeurs l'ont entendu et vu comme moi. Je crois maintenant que cet être extra-humain s'est montré a Goethe lorsqu'il méditait dans son cabinet ; qu'il a apparu même a Mlle Bertin derrière le pupitre de son piano, pendant qu'elle compo-
sait ; et pour peu que la race des Paganini de ce genre devienne plus commune, je croirai non moins volontiers aux salamandres , aux apparitions d'Hoffmann et aux révélations de l'archiviste Lindhorst. Pour revenir a notre Méphistophélès , j'ai vu ce qu'on appelle vulgairement le pizzicato , semblable a des étincelles électriques , pétiller sur les cordes de son instrument , tandis que son archet , comme un éclair éblouissant , traçait un sillon de feu autour de sa tête échevelée; j'ai vu son violon se métamorphoser tour a tour 7 se multiplier à la fois en flûte , harpe , harmonica , voix humaine, et enfin représenter tout un orchestre, avec ses effets et ses contrastes. J'ai entendu , dans des sons harmoniques , l'écho répéter dans le lointain des accen s plaintifs ; et soudain , le protée changeant de forme , j'ai assisté a une scène de ventriloque. J'ai entendu des mélodies voltiger en trilles sur l'harmonie pleine et soutenue des doubles cordes ; des notes perlées monter et descendre aux deux extrémités de l'arpège ; j'ai vules passions réunir leur langage tantôt langoureux , tantôt moqueur, tantôt colérique , se disputer à l'envi l'empire de l'ame. Toutefois , je doute que Paganini, tout Méphistophélès qu'il est , ait fait pacte avec le diable. Sa voix est pure et vierge comme celle d'un ange, et s'il excite un
rire convulsif , il arrache des larmes pathétiques. Sa musique, si l'on en excepte ces épisodes consacrés à montrer tout ce qu'a de miraculeux son organisation si puissante dans l'exécution , sa musique est pleine de noblesse , suave de mélodie. Dans l'adagio , en ut mineur, si riche de chants larges et majestueux, et dans l'introduction de la marche militaire, il s'est élevé au plus haut période du sublime. Léger d'abord et entraînant de verve dans le rondo où brillent les saillies les plus vives, les détails les plus piquans , dans chaque variation de l'air Neîcorpià non mi sento , il a découvert comme une perspective nouvelle de son art magique. Enfin l'on ne sait par quel sentiment l'on est le plus dominé , tantôt subjugué par l'expression énergique de son archet palpitant ; tantôt étonné de la plénitude de son, de la fermeté avec laquelle il attaque les intervalles les plus éloignés, et des effets incroyables de sonorité qu'il tire de la quatrième corde.
A chaque fois qu'il apparaissait sur le théâtre , une triple explosion d'applaudissemens , d'acclamations , de trépignemens , accueillait l'artiste. Souvent l'élan spontané de l'enthousiasme l'a obligé d'interrompre son exécution. Le virtuose a accueilli ces transports avec un air de bonhomie, et je ne sais quelle gaucherie de pudeur qui sied
bien au génie. L'autre jour (j'en ai été témoin moi-même), il est venu se mêler aux groupes dans les salons de Baillot. On exécutait un quintette de Mozart ; il est monté ensuite sur l'estrade, et d'un air de confraternité et plein d'affection qui lui a gagné tous les cœurs , il a serré la main a son rival , en lui disant : C'est admirable! cela me va à Vame. Hier au soir, on n'a pas vu sans attendrissement notre grand artiste , confondu parmi les auditeurs, rendre a son confrère les témoignages les plus touchans de la plus vive admiration. L'amitié, c'est la rivalité du génie.
paganini. — deuxième concert, \ 5 mars 4831.
C'est pour la seconde fois que j'entends cet être extraordinaire, indéfinissable, fabuleux, qu'on appelle Paganini, puisque, après tout, il faut lui donner un nom. Pour la seconde fois , il m'a transporté dans une région enchantée , et la je me suis dépouillé de mon écorce humaine, j'ai respiré quelques instans une existence aérienne , et mes yeux ont vu , et mes oreilles ont entendu des choses telles que , depuis cinq mille huit cents ans, aucun mortel n'en a ni entendu, ni vu de pareilles. Et, ne vous y trompez pas, lecteurs;
c'est pour moi un véritable tourment , une souffrance réelle. Le songe fini , l'heure du charme écoulée , l'humanité , la vie retombent brusquement sur moi de tout leur poids ; je m'aperçois que je snis encore de chair et d'os ; et rien n'est pins discordant , rien ne jure plus horriblement que le souvenir de mes impressions passées et le sentiment de mon état actuel. C'est dans cette situation pénible , d'autant plus pénible qu'elle est double , qu'il faut que je vous parle encore de ces merveilles. Oui, il le faut, c'est plus fort que moi, je n'y puis résister. Et toutefois, lecteurs, j'espère que vous me saurez gré de mes efforts , car concevez- vous quel'on puisse rendre ce a quoi l'on ne peut croire ? comprenez-vous qu'on puisse exprimer en langage ordinaire , en expressions naturelles , présenter sous des formes humaines , ce qui sort du domaine de l'homme , ce qui échappe a l'analyse? Ce serait un tour de force qui demanderait un autre Paganini.
Cependant, supposons pour un moment que Paganini soit un homme comme un autre , que son instrument soit un Stradivarius ou un Guarnéry , que son archet sorte de la fabrique de Tourte , que sa musique soit notée sur un papier a lignes parallèles , en rondes, blanches , noires, croches, doubles, triples, quadruples croches, etc. ;
rapetissons-le a notre taille, réduisons-le aux proportions communes, qu'avons-nous entendu hier? D'abord un concerto en si naturel mineur. Dès le tutti d'introduction , Paganini se mêle a l'orchestre, et déjà il fixe toute l'attention. Les violons jouent-ils sur les cordes graves , sa main droite est immobile , son archet en l'air ; à chaque note, l'archet tombe sur l'instrument et remonte h la ligne verticale pour retomber horizontalement , comme un marteau sur l'airain. Vient le solo. Son jeu est d'abord plein et large ; puis il attaque la double corde , et il imite le crescendo que Rossini a prodigué dans ses opéras ; parvenu a la dernière explosion , la dégradation commence , et insensiblement ces accords viennent expirer dans le pianissimo. On entend une mélodie calme, ou plaintive, ou passionnée ; tout a coup, d'un seul jet , son archet embrasse quatre octaves rapides , et aux extrémités de l'aigu , une note argentine vibre sous ses doigts : c'est la fusée qui s'élance avec fracas, laisse dans l'air un long sillon rouge, et retombe en bouquet de lumière. Le second tutti de l'orchestre est étouffé sous le tutti des bravos. Les effets des doubles cordes , les contrastes des harmoniques, le pizzicato , les trilles, les arpèges, les batteries, viennent se poursuivre, se succéder, se réunir dans un point
d'orgue ; c'est le feu d'artifice avec ses accidens et ses surprises.
Dans Y adagio , mie clochette placée dans l'orchestre sonne \e fa dièze. Cette note se combine merveilleusement avec la même note, répétée sur le violon en sons harmoniques. La clochette se tait pour laisser le virtuose libre de faire une excursion dans le ton relatif ré majeur; une modulation le ramène encore dans le ton primitif, et le dialogue se rétablit une seconde fois entre la clochette et le violon, dont les sons semblent sortir d'un petit tuyau d'orgue composé d'étain et de zinc.
Un rondo brillant a terminé la première partie.
La voix solennelle des trombones vient de se faire entendre. C'est l'introduction de la Prière de Moïse. A ces effets d'une instrumentation pittoresque, j'ai cru voir la grande ombre de Beethoven se dresser au milieu de l'orchestre. Mais elle disparut avec les derniers accords. Rossini ! quelle est belle ta prière lorsqu'elle est ainsi chantée ! comme elle part du cœur ! comme elle monte au ciel ! tu l'as entendue -, dis - moi , ne t'a- 1- elle rien révélé? — Un thème varié a succédé a ces accens religieux. Je soupçonne que, pour ces deux morceaux exécutés sur la quatrième corde, Paganini a monté son violon. L'or-
cliestre jouait au fa mineur; je n'ai pas distingue le sol à vide. Vous avez entendu ces périodes brillantes de Mme Malibran, où, après avoir parcouru le diapason élevé de sa voix , elle vient opérer la résolution de sa phrase dans les sons graves du contralto ; voila la quatrième corde de Paganini .
Le virtuose a réuni dans la Polonaise tous les prestiges , tous les artifices , toute la magie de sou talent. C'est dans ce dernier morceau, je crois , qu'il a placé un motif analogue a la romance de D. Giovanni-, le pizzicato imite la mandoline, l'archet chante la mélodie. C'est peut-être une ressemblance fortuite, c'est peut-être une invention. Dans ce dernier cas, l'allusion est ingénieuse.
PAGANINI. TROISIÈME CONCERT, 22 mars 1831.
Je me souviens d'avoir vu quelque part qu'Apollon est représenté sur d'anciens marbres , tantôt pinçant les cordes d'une lyre, tantôt jouant avec un archet. Homère , dans son Hymne à Mercure , donne aussi un archet à ce dieu. Quelquefois je suis a me demander si ce ne sont pas Ta autant d'allégories , autant de figures symboliques de cette espèce de demi-dieu de l'har-
monic qui tout a coup apparaît au sein de noire dix-neuvième siècle , et au moment surtout où les doctrines romantiques viennent d'expulser définitivement de l'Olympe le paganisme et sa brillante hiérarchie de divinités de tout genre. S'il en était ainsi , grand serait le désappointement de MM. les romantiques, et ils seraient mal venus a revendiquer Paganini. Ce n'est pas tout encore : j'ai lu dans un ancien que Linus donnant des leçons de lyre a Hercule , celui-ci le tua d'un coup d'archet. Je ne sais pas a quel point ceux qui veulent a tous prix que Paganini soit un être fabuleux, pourraient trouver de l'analogie entre cette fiction et certain fait que plusieurs méchantes langues sont malheureusement parvenues à accréditer , et auquel d'ailleurs la conscience répugnerait d'ajouter foi , s'il n'avait été victorieusement démenti par l'auteur d'une brochure que j'ai citée dans un premier article. Quoi qu'il en soit , plus on entend Paganini , et plus il devient embarrassant de parler de cet être qu'on ne peut pas appeler sublime, parce que sublime est un mol inventé par les hommes. Ce n'est pas qu'il excite toujours le même enthousiasme ; mais à raison de cela même , il reste peu de place à l'analyse. L'enthousiasme est un feu sacré ; tenter de le communiquer , ce serait le profaner ;
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il faut le prendre au contact du génie, le puiser à sa source.
Avant d'en venir à l'examen de cette troisième séance , je dois lever un doute de l'esprit de mes lecteurs. J'entends dire de toutes parts que, d'un côté, il est bien fâcheux pour nos grands artistes , les Bériot , les Baillot , les Lafont , pour la mémoire de Rode et de Viotti même , que Paganini soit venu leur montrer à quelle distance il les a laissés derrière lui , et désenchanter notre orgueil national. Pour moi, je réponds hardiment : non ! par la raison bien simple que pour devancer quelqu'un il faut avoir parcouru la même route. Or la carrière que suit Paganini n'est pas du tout celle de nos violonistes français. Mardi dernier, 1 5 mars , un double intérêt de curiosité m'avait entraîné à la dernière soirée musicale de Baillot. L'assemblée était plus nombreuse qu'à l'ordinaire. Je dois dire que Baillot ne s'est jamais montré plus admirable, et j'ajoute que, dans le genre qu'il s'est créé , je ne conçois rien de plus parfait. Pour juger le talent de notre virtuose sous son véritable point de vue, il faut l'entendre exécuter la musique des grands maîtres. Ici l'artiste disparaît, et c'est Boccherini, Haydn, Mozart que l'on entend. Paganini ne joue guère que sa musique, parce qu'elle ne peut être exécutée que par lui ; et s'il
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lui arrive tle faire entendre la Prière de Moïse , la romance iXOtello, ou un thème qui ne lui appartient pas, il se les approprie de telle sorte que c'est encore une création. Vous cherchez en vain Rossini , Paisiello, Mozart, vous ne voyez que Paganiui. Ainsi , des deux côtés, il y a transformation , mais en sens inverse. Cette explication suffit pour exclure toute comparaison, et pour prouver que le géant peut se montrer à côté de nos artistes sans que ceux-ci en paraissent plus petits.
Il m'a fallu arriver jusqu'au troisième concert pour pouvoir écouter froidement Faganini , et me rendre un compte exact du mécanisme de son jeu. Dans cette séance, il n'a pas, comme dans la seconde , déroulé a nos yeux un ordre de difficultés inconnues, mais il les a réunies dans les divers morceaux qu'il a exécutés. La plus frappante d'abord est l'emploi merveilleux qu'il fait des doubles cordes , et la manière toujours sûre , toujours nette dont il combine, dans les traits les plus rapides , les sons naturels avec les sons harmoniques. Avant lui , on croyait avoir atteint le nec plus ultra de l'art lorsqu'on était parvenu à faire une suite de trilles doubles. L'excessive longueur des doigts de Paganini lui permet de cadencer sur des octaves avec une agilité et une
volubilité incroyables. Pour cela, il attaque une note avec l'index, saisit l'octave sur la corde supérieure avec le troisième doigt , et cadence au moyen du second et du petit doigt en montant ou descendant la main sur le manche selon le mouvement des gammes , rapprochant les doigts à mesure qu'il s'élève a l'aigu , les écartant lorsqu'il quitte le démanché ', avec une justesse d'intonation qui tient du miracle. A propos du trille fait avec le petit doigt , un critique estimable a cru découvrir que ce trille était inconnu aux autres artistes ; je puis lui opposer l'exemple de M. A. Bohrer, qui, dans les fantaisies pour violon et violoncelle qu'il exécute avec son frère, fait un usage fréquent de cette manière de cadencer. Dans ses passages en double corde, Paganini encadre toutes les combinaisons et les divers mouvemens de l'harmonie. Tantôt c'est le mouvement direct en sixtes, tierces, dixièmes; tantôt le mouvement oblique, ensuite le mouvement contraire ; puis , c'est une note de passage sur chaque temps faible que les deux parties concertantes font entendre distinctement ; tantôt enfin la pédale qui , après avoir résonné au grave , plane a l'aigu et vient se concentrer dans une partie intermédiaire. C'est tout a la fois un solo brillant et un cours d'harmonie.
Paganini a en outre d'autres procédés qui
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facilitent son exécution et contribuent h la rendre plus relatante. Par exemple, le morceau qu'il a joué hier sur la quatrième corde est écrit pour l'orchestre en mi bémol. Il monte son violon de manière que cette corde a vide donne le si bémol) en sorte que, pour le doigté, le morceau est réellement en ut. Le si bémol , au-dessus de la portée , est la note la plus élevée qu'il ait fait entendre ; il embrasse donc trois octaves. Il obtient l'octave de l'aigu au moyen des sons harmoniques.
Le rondo qui a terminé la séance est écrit en mi bémol pour l'orchestre , et en ré majeur pour le violon principal. Par cette combinaison, il échappe a l'inconvénient que présente le ton de mi bémol, un peu sourd pour l'orchestre, et il produit des effets brillans d'exécution au moyen des cordes a vide du ton de réy et des cordes a vide du ton de sol.
J'oserai néanmoins faire un reproche a Paganini. Peut-être n'a-t-il pas assez calculé l'effet que produit certain sifflement , lorsqu' après avoir franchi d'un seul coup d'archet plus de quatre octaves , et , parvenu aux extrémités de l'aigu , il fait des trilles dans des tons tout-à-fait inappréciables ; les vibrations en sont trop faibles pour qu'ils puissent être agréables a l'oreille, et il se trouve dans la nécessité de promener rapidement
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l'archet sur la corde pour augmenter l'intensité du son , au lieu de le filer. Des traits semblables peuvent avoir du charme dans un salon , mais les vibrations se perdent dans l'immensité de la salle de l'Opéra , et il n'en résulte qu'un son aigre et inarticulé semblable aux sifflemens de la bise à travers les fentes d'une porte. Sous le rapport de la composition et de la forme, le nouveau concerto de Paganini est au-dessus de tout éloge. Je dirai seulement que le chant du premier tutti m'a paru un peu trivial. L'adagio, le rondo sont deux chefs-d'œuvre de grâce, de sentiment, de simplicité , d'élégance. Dans le récitatif et les thèmes divers exécutés sur la quatrième corde , il s'est élevé jusqu'au pathétique.
Que ceux qui ne connaissent pas encore Paganini se persuadent bien que ce n'est rien encore que de l'entendre. Je veux dire que le plaisir des oreilles n'est ici que secondaire. Cet homme est encore un tableau a voir , a contempler ; autant il s'éloigne de nous par la supériorité de son talent, autant il s'en éloigne par l'abandon et la singularité de ses manières. Et puis, cette pose , ce geste , ce regard, cette tête, tout cela est sublime. Qui peut se défendre d'une émotion inexprimable d'enthousiasme, lorsque l'on voit ces deux yeux flamhoyans de génie et de colère se planter sur le
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téméraire trombone qui s'avise de ralentir la mesure indiquée ! Celui qui na pas vu Paganini ue sait pas ce que c'est que l'artiste inspiré.
paganini. — 26 mars 1831.
Au milieu de ce tourbillon, qui change si rapidement la surface de toutes les choses humaines , Paganini n'est pas une de ces nouveautés qui vieillissent dès le lendemain. Cette puissance de dissolution qui dessèche et flétrit tout ce que le temps vient a toucher dans sa course effrayante , ne saurait même effleurer celui qui a pu se placer, pour ainsi dire, en dehors du temps. Quoi qu'on ait pu écrire , analyser , discuter sur cet être extraordinaire, il est de fait qu'il n'est pas moins un homme nouveau pour ceux qui le connaissent déjà que pour ceux qui ne le connaissent pas encore. En voulez-vous la preuve? Voyez un professeur habile affirmer dans un premier numéro que Paganini ne sait pas chanter, et se rétracter dans le second. Voyez un autre écrivain, après avoir reproché au premier d'avoir osé critiquer un homme qui par cela même qu'il sortait du domaine de l'art échappait à la critique ordinaire, est surpris a son tour à faire la leçon au divin ar-
2(3â CONCERTS.
tiste ! Nous voici , quant a nous , a l'abri de ces désappointemens, sauf les désappointemens futurs auxquels nous nous soumettons avec résignation , et les futures rétractations auxquelles il faudra bien nous prêter de bonnegrâce.
Paganini est un tout composé de trois parties distinctes, l'homme, le violoniste, le compositeur, lesquelles n'appartiennent a aucune classe de la grande hiérarchie sociale. Le rideau est levé. La porte du fond s'ouvre. Un homme assez grand, fluet, se présente. Entendez aussitôt ce cri de surprise et d'hilarité qui s'élève de tous les points de la salle et se mêle aux bravos de l'enthousiasme. Je vais entendre pour la première fois un concert donné par Lafont, Baillot, ïulou, Vogt, etc., etc. Je connais cet homme-la. Je l'ai vu sur les boulevards , au balcon des Italiens. Mais Paganini ! je ne l'ai rencontré ni chez Tortoni, ni au rocher de Cancale. Il est vêtu de noir, son habit boutonné jusqu'au menton, le visage pâle et allongé, a moitié dans la cravate , un rictus qui se joue avec les rides immobiles qui sillonnent sa figure, un front large et découvert, une chevelure flottante, deux yeux qui se roulent dans leurs orbites noirs et lancent des éclairs dans l'assemblée , un sourire niais et qui semble narguer le monde , un violon sous le bras, un archet qui pend a sa main droite,
la main gauche dans la p:che de l'habit; il s'avance décontenancé et humble, il recule, puis s'avance encore, saluant comme lejuifd'lvanohé; enlin après bien des zig-zags et des courbettes , il se trouve au milieu du théâtre. Il pose son instrument, son archet est en l'air, il tombe, le signal est donné , l'orchestre part , l'homme a fini , l'artiste commence.
J'entends d'abord un violon; oui, c'est bien un violon aux sons purs , argentins ; l'archet galoppe en traits rapides, ou coule des notes lentes, pleines, sonores; mais non, c'est une flûte , deux flûtes, une harpe , un hautbois ; c'est un oiseau qui gazouille. Attendez donc, c'est une voix qui chante, qui pleure. Mais ce n'est plus cela, c'est un diable qui grince des dents, c'est un charivari de démons. Alors il se fait dans la salle comme une grande crise. Ces deux mille spectateurs , hommes et femmes, un instant auparavant pétrifiés et immobiles, se livrent aussitôt a une agitation, à des clameurs, a des trépignemens frénétiques; dans l'orchestre , les archets claquent et se brisent presque sur le dos des instrumens, tandis que le fantôme noir s'éloigne lentement a reculons , grimaçant a droite, grimaçant a gauche, puis disparaît tout-a-fait au milieu de ce sabbat infernal.
Mais le voici encore comme une seconde appaiï-
tion. Que va-t-il faire? Il va jouer un morceau sur la quatrième corde. C'est une sonate militaire, des variations sur un thème de Paisiello, ou sur la prière de Moïse de Rossini. Comment faire tant de choses avec aussi peu d'espace? Baissera-t-il la corde? Non, il la montera de manière qu'au lieu de donner le sol elle donnera le si bémol. Après un récitatif large, passionné, grandiose, et des périodes arrondies a la manière des Malibran et des Pisaroni, je crois distinguer le chant et le rhythme de l'air des Noces de Figaro de Mozart; j'entends la ritourelle éclatante de la trompette, et ses derniers accens viennent expirer sur un point d'orgue. Au moyen des sons harmoniques , le même chant reparaît a l'aigu dans un autre ton , et l'on dirait une musique lointaine qui répond à la première.
C'est ainsi que Paganini s'approprie et fait siens les motifs ou les thèmes qu'il emprunte aux compositeurs , comme s'il vous volait une épingle pour y asseoir un édifice tout entier. Mais il n'en est pas de même pour le concerto. Dans ce genre, il doit rester lui. Hier il a voulu exécuter le concerto de Rode en ré mineur. En ma qualité de Français, je suis sensible a cet hommage rendu à un artiste dont le souvenir nous est cher. Mais faut-il le dire? 11 n'a été ni Rode, ni Paganini.
Si j'osais le regarder en face, je lui dirais : Esprit mystérieux , mortel , ange ou démon ,
qui que tu sois enfin, reste ce que tu es. Songe bien que celui qui t'a fait Paganini s'est reposé ensuite. Ton génie est trop grand pour te permettre d'entrer dans le génie d'un autre. Tu ne l'agrandirais pas et tu rapetisserais le tien. Les limites où se sont arrêtés tes confrères (si cette expression ne te paraît pas juste , accuses-en le dictionnaire et toi-même avant tout), ces limites sont pour toi le point de départ. Laisse-leur leur carrière, et parcours la tienne. Il n'iront pas t'y troubler ; sois-en bien sûr : laisse-les donc en paix.
Comme compositeur, Paganini est presque aussi extraordinaire. Ses mélodies sont expressives et pures comme celles de Mozart , pleines de la coquetterie et des grâces rossiniennes. Pour ce qui tient a l'instrumentation et aux effets d'orchestre , il appartient a l'école allemande. La forme de ses concertos lui est propre , et leur facture révèle de profondes connaissances harmoniques.
Après avoir examiné Paganini sous ses divers points de vue , il resterait a le considérer dans
son ensemble; c'est une tâche qu'il faut laisser h ceux de nos lecteurs qui ne l'ont point entendu, et pour laquelle j'avoue mon impuissance.
soirées de m. baili.ot. — 28 février 1831.
Ce n'est plus ce palais magique dont parle Voltaire :
Où les beaux vers , la danse , la musique , L'art de tromper les yeux par les couleurs , L'art plus heureux de séduire les cœurs , De cent plaisirs pour un plaisir unique.
Ce n'est plus une réunion brillante d'auditeurs et de gens passionnés pour un art dont la plupart ignorent les secrets , mais qui tous se laissent entraîner aux effets d'une symphonie grandiose, et a la puissance d'une exécution foudroyante. Ici , plus de séductions, plus de prestige. C'est un salon décoré avec simplicité, et dont les abords sont solitaires. L'élite des artistes s'y rassemble et s'y confond avec les talens distingués qui appartiennent a une autre classe de la société.
C'est, pour ainsi dire, une conversation de petit comité , où toutes les nuances sociales disparaissent, où chacun est admis a l'intimité du
génie. L'homme du monde ignoré entre et prend place entre Onslovv et Meyerbeer. Il aperçoit , tout près de lui , une jeune dame qui ne craint pas d'aborder la discussion avec M. Fétis. Cinq pupitres sont dressés sur une petite estrade. M. Baillot arrive, accompagné de MM. Vidal, Urhan, Norblin et Mialle. Sur les murs de la salle on lit un programme écrit a la main. D'abord c'est un quintette de Boccberini ; puis un quatuor de Haydn ; puis un quintette de Mozart , enfin un quatuor de Beethoven. Le simple programme est un cours d'histoire tout entier. Pendant une séance de deux heures, l'art et ses traditions vont se dérouler a nos yeux. Boccberini, avec ses allures antiques et naïves, respire je ne sais quel parfum de moyen âge. Haydn représente une société perfectionnée et pleine de raffinemens. Plus tumultueuse , plus passionnée dans Mozart , elle semble pressée d'un immense besoin de développemens. Beethoven, dans ses rêveries et jusque dans ses folies sublimes, est l'image d'une civilisation qui surabonde, qui déborde.
Eh bien! M. Baillot est l'homme de toutes ces époques. Non seulement il se transporte au temps qu'indique le nom de l'auteur, mais encore il s'identifie avec le compositeur lui-même. Dans le concerto , c'est une grande intelligence musicale
qui embrasse l'art dans son ensemble. Mais ici , par une transformation soudaine, spontanée, il se fait tour à tour Haydn, Mozart , Beethoven. Avec quel bonheur son archet reproduit les formes gothiques de Boccherini et leur rend leur coloris propre et leur fleur de jeunesse avec le trille favori ! comme son jeu est ferme, élégant, fini, dans l'allégro d'Haydn ; large , suave dans l'andante; pétillant dans le menuet; et avec quelle explosion de fougue et d'audace il s'élance avec Beethoven et se précipite, lier de son indépendance, à travers les obstacles de la science, qu'il renverse pour planer librement au-dessus de ces débris , dans les régions de la mélodie ! Mais jamais Baillot n'est plus sublime que lorsqu'il se fait l'interprète de Mozart ; son langage alors devient tout ame , tout passion ; il tire de son] instrument des sons inappréciables, des accens concentrés, comme il en échappe du cœur d'un homme en délire. Et, dans tout cela, une merveilleuse variété d'expression. 11 répète la même idée , mais avec un sentiment différent , toujours vrai, toujours profond. Il faut dire aussi que ce grand artiste est admirablement secondé par ses collègues. Il leur communique le sentiment et toute la chaleur dont il est animé-, il les personnifie en quelque sorte en lui-même, et les entraîne
dans la sphère du génie dont ils reproduisent tous ensemble les conceptions avec une si prodigieuse unité.
Qu'on ne s'étonne pas que l'on puisse produire de tels effets avec quatre ou cinq instrumens. Plus sont étroites les limites dans lesquelles se resserre le génie, plus il apparaît grand et puissant. Mais Tentrée du sanctuaire est interdite au grand nombre.
A l'admiration succède l'étonnement. Croiraiton, par exemple, que cette exécution a lieu sans préparation, sans répétition? Il en est pourtant ainsi. On annonce tel ou tel quatuor de tel ou tel auteur. Le choix est encore douteux. On ouvre au hasard la collection, et l'on joue a livre ouvert. Le choix est tombé sur un quintette de Boccherini en fa mineur , sur un quatuor d'Haydn en re' majeur , sur le magnifique quintette de Mozart en ut mineur, et sur un des premiers quatuors de Beethoven en sol. Quelle musique et quelle exécution !
Des variations sur un thème de Hsendel, dans lesquelles M. Baillot s'est montré avec sa supériorité ordinaire , ont terminé cette séance si courte et si pleine.