‹ Le Balkan slave et la crise autrichienneChapitre 1 sur 22 · QUAI DES GRANDS-AUGUSTIN · texte numérisé non relu

QUAI DES GRANDS-AUGUSTIN

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« Les petits Etats, dont nous sommes, ne doivent pas être la monnaie qui sert d'appoint dans les comptes entre grandes ^Puissances. »

Le prince Nicolas de Moxténégh»»

{L'Impératrice des Balkans),

En défloissant les Etats balkaniques la « petite monnaie » des Puissances, le prince de Monténégro prête à la Muse un jugement politique que la prose la plus exacte ne saurait point dépasser. Quand même révolution de la question d'Orient, du commencement du siècle jusqu'à nos jours, ne manifesterait pas cette vérité, la démonstration en sortirait des événements dont nous venons d'être témoins, Tannée dernière. Ou plutôt cette fonction de billon international, qu'on aurait pu croire limitée aux seuls comptes ouverts par la guerre, vient manifestement de s'étendre à ceux qui font les bons amis de la paix.

Il y a vingt ans, au Congrès de Berlin — pour

LE BALRAN SLAVE

ne pas remonter plus avant le cours de Thistoirecontemporaine — c'est en tronçonnant la péninsule balkanique , tous intérêts conviés à cet étrange travail, hors ceux des populations qui en étaient le sujet, que l'Europe a paralysé les conséquences de la victoire de la Russie sur l'islamisme.

L'année dernière, c'est par une pesée collective sur des aspirations légitimes, et, pour la première fois, peut-être, en voie d'aboutir, que les mêmes Puissances ont empêché la Serbie, la Bulgarie et le Monténégro de profiter des embarras de la Porte et de résoudre la crise balkanique à leur avantage.

Sans doute, il y a des notes nouvelles, dans le leitmotiv de ce « concert » si vanté. Jamais, par exemple, les intérêts financiers n'ont crié plus haut qu'ils prenaient l'Empire ottoman sous leur sauvegarde, et il était réservé à la fin du siècle de taire monter sur la scène d'Orient, en qualité de personnage principal, la Haute banque, qui, jusqu'à présent, en était plutôt le souffleur. Mais l'initiation qu'on nous donne, depuis quatre- vingts^ ans, dès les bancs du collège, à la politique orientale, et au-dessus de laquelle notre maturité, en France, du moins, ne s'élève guère, n'est point, étrangère non plus aux lourdes et monotones tenues de cette symphonie. Par elle les diplomates et les théoriciens ont façonné 1' « opinion », plus primesautière et quelquefois plus clairvoyante de naturel te respect, qui s'en va de partout, s'attache encore à la formule du problème réputé

le plus classique parmi ceux qu'ils ont charge de résoudre. Ou nous nous trompons fort, ou cette formule est la suivante.

La question d'Orient est, par essence, internationale. Et ceci doit s'entendre de deux façons. Toute Puissance, à Ja condition de posséder une assez grosse artillerie, a le droit de s'y prétendre intéressée, et nous ne croyons pas que les traditions de la diplomatie lui permissent d'en écarter les Etats-Unis eux-mêmes, s'il plaisait à la jeune Amérique d'entretenir une escadre entre le Bosphore et l'Archipel. Par ailleurs, il n'y a rien de proprement « national », ou rien, du moins, qui mérite d'être pris en considération comme tel, dans les secousses périodiques imprimées par l'élément chrétien de la péninsule à l'Empire ottoman. Assurément, la force même des choses a contraint l'Europe à reconnaître, sinon même à consacrer de nouveaux organismes politiques et l'on ne peut pas empêcher ces organismes de se proclamer « nations ». Mais ces nations sont-elles l'œuvre naturelle de l'ethnographie et de l'histoire, ou bien celle de la civilisation, préoccupée de reconstruire p^ à gan un vieil édifice, dans la crainte qu'il ne s'effondre tout d'un coup ? Encore qu'on ne théorise guère là-dessus, la pratique des chancelleries montre qu'elles se tiennent à ce second point de vue. Jamais « concert » ne s'est sincèrement proposé de reclasser les races balkaniques dans la société européenne, où elles tenaient jadis une place importante, sur la base de droits à rechercher, à liquider, à concilier entre elles.

■hit' •

A priori cette tâche est jugée oiseuse, et môme, quant au dernier point, impossîLle. Le droit n'exisle que pour TEmpire ottoman : l'expédient seul fait le petit Etat grec ou slave. De fait, chaque fois qu'une insurrection, engendrée par des abus intolérables, a contraint l'Europe d'émettre contre ee « droit » des lettres de rescision, il a paru, au moment de la rédaction des protocoles, que ces Hellènes, ces Serbes, ces Bulgares fussent de tout nouveaux venus, des îlots humains inopinément découverts par le reflux de la marée ottomane, une manière d'archipel moral, sur lequel chacun se réserve de planter ultérieurement son pavillon. — Ou encore, de même que notre code distingue entre les personnes naturelles et les personnes juridiques — comme les congrégations, les associations, certains organismes administratifs, — et admet que l'Etat, conférant la personnalité à ces dernières, reste le maître d'en limiter .ou d'en modifier les conditions ; de même, selon Tesprit du droit public européen, il semble que Grecs, Serbes et Bulgares ne tiennent leur existence nationale que d'une concession des grandes Puissances, sinon révocable ad nutum^ au moins subordonnée à telles lois qu'il plaît aux intérêts de celles-ci de leur imposer.

L'année dernière, c'est une loi de « sagesse ^^ qui a été signifiée aux Slaves de la péninsule. On a exigé d'eux qu'ils assistassent impassibles — nous ne disons pas à la rude épreuve de la Grèce, qui, dans le fond, ne les a pas touchés beaucoup — mais aux péripéties d'un drame où un rôle fruc-

tueux leur paraissait réservé. A Theure où les Grecs tenaient encore les défilés de la Thessalie et où la Macédoine bulgare n'attendait, pour s'insurger, qu'un signe des comités de Sofia — comme la vieille Serbie, du reste, aux mêmes fins, qu'un encouragement de Belgrade, — l'entrée en campagne des trois Etats slaves balkaniques présageait à l'Islam, sinon une contre-invasion définitive, au moins une de ces secousses que son vieux corps peut difficilement supporter. Quand on dit que l'Europe a tenu la balance égale entre la Turquie et la Grèce, on feint d'oublier qu'elle a empêché quatre cent mille hommes de se jeter dans l'un des plateaux. Au mois d'avril, la Bulgarie était prête et réclamait des bérats en termes si comminatoires que le Journal des Débats en prit peur et même scandale : ce moniteur officiel de la Sublime Porte à Paris ne pouvait concevoir que les Bulgares eussent l'âme assez peu délicate pour presser l'exécution d'une vieille promesse, à l'heure où le Sultan avait de nouveaux soucis. La Serbie venait de dépenser quarante millions pour compléter ses armements. Au Monténégro, les officiers du bataillon d'instruction avaient salué la nouvelle de la déclaration de guerre par les cris de : A Scutari! poussés devant le palais du prince héritier. La conspiration du silence fut énergiquement organisée par toutes les Agences et gazettes officieuses de l'Europe contre cette levée d'opinion, qui avait besoin d'écho pour prendre conscience de son unité et de sa force. Les gouvernements balkaniques eux-mêmes, éblouis par ce décor

d'entente entre grandes Puissances, intimidés par des notes de chancelleries, et surtout hypnotisés, en quelque manière, par le sphipv de la politique russe, perdaient en hésitations, en scrupules, en analyses de chances, un temps précieux. Il fallut que le jour vint où leur « sagesse » fut officiellement louée par MM. de Mouraview et Goluchowski, procédant d'accord, pour qu'ils se sentissent une fois de plus la « petite monnaie » des Puissants, avec cette circonstance aggravante qu'il avait dépendu d'eux, un instant, d'en changer le titre et le cours. Ce jour-là, un ventde malaise, une sensation de duperie courut à travers la péninsule. On fut sceptique non seulement au désintéressement de la « civilisation », mais à la fidélité de la Russie elle-même. La faute avait peut-être mérité l'éloge ; mais l'éloge suffisait à l'expiation ^

1 II est difficile à ceux qui ne connaissent point la péninsule balkanique ou même qui, la connaissant, n'ont pas suivi sur place les phases delà crise morale engendrée par le conflit grécoturc, de se représenter les sentiments de désillusion et même d'humiliation qui ont accueilli le certificat de bonne conduite — c'est ainsi qu'on l'a nommé ironiquement — signé de l'Autriche et de la Russie. D'autant que cette humiliation a dû être non seulement contenue, mais travestie, dans les accusés de réception qu'imposaient les douloureux devoirs de la civilité internationale. Nous ne croyons pouvoir mieux entr'ouvrir une des coulisses de cette comédie qu'en citant quelques extraits de l'article des fond du Glas tsernogortsa, journal officiel du Monténégro, paru le lendemain de la réception de la dépêche Goluchowski-Mouraview — qui se trouvait être tout justement la veille de la visite du roi de Serbie à Gettinje.

Non seulement le Glas du l*"^ mai néglige d'informer ses lecteurs des hautes félicitations dont le prince de Monténégro vient

AVA>T-PKOPOS

On a prétendu qu'en modérant les Etats slaves balkaniques le concert européen leur rendait service, parce qu'ils étaient encore trop faibles, même unis, pour se mesurer avec l'Empire ottoman. La thèse est discutable; la sollicitude, au surplus, a bien quelque chose de suspect, venant d'une école diplomatique qui, soit au Congrès de Berlin, soit •depuis, soit peut-être même avant, a toujours tendu à affaiblir le Balkan chrétien, sinon à le diviser -contre lui-même. Mais quand on concéderait encore <jue la Porte eût probablement contenu Serbes, Bulgares et Monténégrins derrière leurs frontières respectives, leur intérêt, dans cette pire hypothèse, n'en fût pas moins apparu de prendre l'initiative de cette lutte et surtout de la mener •d'accord. Par là, d'abord, un pas décisif eût été fait dans le sens de cette fédération dont on parle depuis 1896 et qui seule peut les soustraire aux influences

<i'être Tobjet, mais il correspond au désir de tassement si formellement exprimé par les Puissances, dans les tenues qui «uivent :

« S. M. le Roi de Serbie arrive à l'heure la plus grave de notre histoire. Nous sommes consolés et nous concevons les plus hautes espérances de l'entente fraternelle du Monténégro, de la "Serbie et de la Bulgarie. »

« Les trois Etats slaves balkaniques, sous le drapeau du puissant principe des nationalités, qui a unifié l'Italie, peuvent regarder l'avenir avec confiance. Certainement, la force est plus forte que le droit ; mais elle ne dure qu'un moment, et le droit ^nit par triompher. »

« Les ombres des héros qui tombèrent sur les champs de bataille du Monténégro et de la Serbie béniront l'embrassement fraternel des souverains serbes à Cettinje, et cet embrassement, première condition de notre victoire^ élèvera nos espérances, ^u milieu de la grave situation des Balkans. »

contradictoires des Puissances. Plus encore : une vérité importante, féconde, mal entrevue dans la pénombre de la paix, se fût imposée à l'Europe et à eux-mêmes. C'est qu'en somme la lutte pour la possession du Balkan ne se décompose pas en autant de conflits partiels que l'ethnographie y découvre de races, mais se ramène à savoir qui du Slave ou du Turc l'emportera. Il peut y avoir, il y a même certainement place dans la péninsule pour d'autres nationalités, mais la concurrence pour l'hégémonie ne s'établit, en réalité, qu'entre eux^ Les diplomates et certains publicistes peuvent se complaire à énumérer pêle-mêle les compétitions déchaînées dans cette région de l'Europe; à opposer le Valaque au Bulgare, l'Albanais au Grec, le Turc à tout le monde ; à en conclure enfin, selon un mot récent de la Norddeutsche Zeitung^ que c'est un chaos « dont aucun ordre ne peut sortir » : la mobilisation de quatre cent mille Slaves à la lisière du territoire ottoman eût été la meilleure réplique à dette dédaigneuse conclusion. La baïonnette a en soi quelque chose do si démonstratif, même si l'on se contente de la faire briller, que les plus experts à jongler, devant un parterre d'hommes d'Etat, avec les « idées » serbe, bulgare, hellène, valaque ou albanaise, à montrer leurs facettes,

1 Vhellénisme, en tant que concurrent du slavisme^ était déjà singulièrement dii?tanc(' avant la guerre ; est-il besoin de remarquer que Tissue des opérations militaires ajourne d'autant sa candidature à la succession de 1' « Homme malade » et, par conséquent, fait place nette au déploiement des Slaves dans les régions même qu'il paraissait le plus résolu à leur disputer?

leurs entre-croisements, et comme elles se chassent, et comme elles passent et repassent dans un tourbillon sans fin, que ceux-là même eussent été contraints de rendre hommage à une force organisée : ou du moins, ce qui vaut mieux encore, Topinion l'eût fait à leur place.

On a empêché cette force de se produire ; soit. Est-ce vraiment à l'avantage du « concert européen » que cette obstruction a tourné? — L'intégrité de l'Empire ottoman, qui vient de recevoir une consécration nouvelle, est un de ces dogmes très anciens, dont la destinée est de provoquer encore plus d'arrière-pensées que d'actes de foi sincères; on le peut bien qualifier d'éminemment successif, envisagé du côté des fidèles qui, àtoiir de rôle, le proclament pour en profiter. Aujourd'hui - le point est à peu près admis et nous y insisterons au cours de cette étude — cette intégrité n'intéresse à fond ni la Russie, ni la France, ni l'Angleterre, aucune des Puissances, en un mot, entre lesquelles s'est à peu près circonscrit, jusqu'en 1878, le fameux débat oriental. Fait étrange : la Puissance qui excipe aujourd'hui d'un intérêt personnel, et le fait valoir, est celle-là même qui, par l'organe de son plus illustre homme d'Etat, le prince de Bismarck, proclamait jadis « que la question d'Orient ne vaut pas les os d'un grenadier poméranien ». Et cette installation de l'Allemagne à Constantinople, en qualité de conseil, de courtier, d'éducatrice administrative et militaire, est devenue en quelques mois si publique, que ceux-là même qui se firent, au printemps, les avocats du concert

européen avouent y trouver matière « aux préoc- «cupations les plus graves* ». Pour les hommes

ï Un des rédacteurs les plus importants du Figaro^ qui passe pour inspiré par le Ministère des AfiFaires étrangères, auquel il a appartenu autrefois, d'ailleurs, M. Valfrey, nous fait, dans le numéro du 27 novembre, et sous le titre : le Prestige d'un ambassadeur^ des aveux d'un caractère tel que la citation s'en impose. A propos de la récente nomination de M. le baron Marschall de Bieberstein au poste de Gonstantinople, il écrit textuellement :

« Il n'existe plus, désormais, dans la capitale de l'Empire ottoman (Vautre influence que celle de Vempereur Guillaume II. Fran- -çaise, anglaise, russe, toutes les autres influences sont paralysées ou éteintes. Pour ceux qu'exaspère une telle révolution, autant que pour ceux qui s'y résignent, elle demeure un fait indéniable. >

« J'admire, en vérité, ces hommes d'Etat qui, comme lord Salisbury et M. le comte Goluchowski, célèbrent périodiquement les bienfaits du concert européen et lui prédisent encore, malgré ■des difficultés trop évidentes, un brillant avenir. Sans doute, le poids spécifique du concert a servi à limiter les complications •qui se dessinaient, au printemps dernier, dans diverses régions de la Turquie d'Europe ; néanmoins, par quel miracle se fait-il qu'aujourd'hui le Sultan ne voie plus dans ce concert qu'un chef ■d'orchestre, quand le chef d'orchestre n'a rien mis au jeu pour aider le Sultan, que le conseil de ne pas se gêner avec les Grecs et d'envahir la Thessalie ? Les sultans, dans le cours de ce siècle, -ont subi maintes fois la pression de telle ou telle puissance étrangère, mafs cette pression ils la supportaient impatiemment ^t ne cherchaient qu'à y échapper. Maintenant, le Commandeur •des croyants abandonne tout à l'Allemagne, sans compter : il en appelle à Guillaume II pour réformer son administration et ses finances, i) ouvre au grand large les portes de son empire aux sujets allemands pour féconder le sol turc ; il se glorifie de n'être plus qu'une sorte de Statthalter, à genoux devant l'aigle prussienne. Dans cette œuvre immense que l'Allemagne vient d'accomplir, j'ai beau chercher, il n'y a que des dupes et des complices. » « Ah 1 sans doute, l'Empire ottoman reste debout, et ceux qui avaient prédit sa chute à bref délai, depuis Napoléon I" jusqu'à lord Salisbury, n'ont pas assez calculé avec la mobilité des événements. Mais, entre nous, comment la diplomatie cotttempo-

AVAiNT-PROPOS 11

qui ont suivi, depuis le traité de Berlin, la politique de r Allemagne et de son avant-garde T Autriche- Hongrie dans la péninsule, il n'y a là qu'un résultat logique, 'et, en quelque manière, inéluctable. Remettant à plus tard les développements que le sujet comporte, tenons-nous au fait, et cherchons si, dans une autre partie de l'Europe, un phéno-

Taine ne s'est-elle pas aperçue plus tôt qu'en formant le célèbre concert, qui fonctionne toujours, elle livrait le Sultan à TAUemagne, et travaillait pour ériger de sa propre main à Gonstantinople cette domination étrangère d'un seul, alors que le programme initial était basé, comme on dit dans le jargon des chancelleries, sur le statu quo et le désintéressement de tous? »

« J'ai lu cette année bon nombre de Livres jaunes^ bleus, vei'is^ etc. ; ils reflètent tous, presque à un égal degré, Vincohérence^ le décousu des négociations qui ont précédé la guerre tureo-grecque. Une proposition part de telle ou telle capitale; on se la renvoie comme une balle dans tous les sens, les uns en se réservant de prendre conseil de ce que décidera la collectivité, les autres en répondant qu'ils n'ont pas encore d'opinion. Puis, au bout de quelques jours, de quelques semaines parfois, surgit le point lumineux, c'est à Berlin : aloj^s tout le monde ^'incline. L'Angleterre essaye bien, par-ci par-là, de se mettre en travers du mouveaient, mais si elle a gain de cause, aussitôt les événements se précipitent, et toujours dans une direction opposée aux vœux delà majorité du concert. Berlin profite de ces incertitudes et de ces fautes pour accuser progressivement les lignes de sa diplomatie ; on sait à Berlin ce qu'on veut, on procède avec méthode, et quand la paix est rétablie, il se trouve que, au-dessus <lu concert européen créé pour la protection de la Turquie, plane le protectorat de l'Allemagne sur la Turquie. »

« La stupéfaction a été profonde dès le premier moment; die a fait place depuis à des préoccupations graves. Les chancelleries continuent de sourire, elles n'en sentent pas moins au fond du cœur Vamei^tume de leurs déceptions. La Turquie est devenue la vassale de l'Allemagne, et l'Allemagne est représentée maintenant à Gonstantinople par l'homme d'Etat qui a tenu en mains, dès l'origine, tous les fils de cette gigantesque opération. »

i2 LE BALKAN SLAVE

mène parallèle, symétrique même, ne servirait pas à Téclairer.

C(i livre était commencé quand l'attention publi(|U(», retenue, pendant plus d'un an, par les aflaires d'Arménie, de Crète et le conflit grécoturc, a été brusquement ramenée sur la crise autrichienne. Son objet étant de présenter, non point seulement les Serbes, les Monténégrins et les Bulgares, mais toute la race slave du sud, épandue de la mer Noire àTrieste, à l'état d'entité, d'individualité ethnique, si l'on peut dire, une enfin par l'origine, les tendances, les intérêts et la fonction internationale, — nous pouvons bien avouer qu'en raison de certains plis de l'esprit occidental il nous a paru plusieurs fois d'une réalisation difficile. D'une part, il fallait bien insister sur la donnée ethnographique et émettre une de ces théories de <( nationalités » qui passionnèrent la génération de 18 i8, voire celle de 1860, mais passent à présent pour démodées. De l'autre, force était de rompre avec certaines classifications usuelles, qui s'inspirent avant tout du tracé de la frontière politique : on est accoutumé, chez nous, à considérer que le « Balkan » commence au point précis où finit l'Empire des Habsbourg, et l'on n'admet pas plus de solidarité entre ces deux mondes qu'entre les

AVANT-PROPOS i3

questions dites « autrichiennes » et la question d'Orient.

A ce double point de vue, Tévénement a servi notre dessein. Si les Français d'aujourd'hui s'imaginent que les théories de nationalités sont mortes, à tout le moins trop usées pour inspirer Faction, l'explosion de furieux « nationalisme » allemand, qui vient d'ébranler la Gisleithanie, est bien faite pour les détromper. On a dit beaucoup trop solennellement qu'il n'y a plus que des questions économiques et sociales : l'orgueil, les instincts, voire les appétits de race, ont encore, comme on voit, une large part aux affaires de ce monde. — Par ailleurs, si l'on ne saurait discerner, de piano, de lien logique entre les affaires d'Orient et les orages du Reichsrath, l'esprit s'arrête sur leur succession rapide, à tout le moins sur une sorte de fatalité qui semble les avoir coordonnés. Sans que les phénomènes s'engendrent, ils peuvent bien off^rir entre eux quelque relation, retenir l'intérêt sur une donnée commune, et même finir par montrer un certain problème qu'on aurait pris l'habitude de sérier arbitrairement.

L'Allemand, promu suprême influence à Constantinople, l'Allemand, prétendant rester suprême influence en Gisleithanie, en dépit du jeu régulier des institutions, qui l'élimine, — l'Allemand, en un mot, prenant toutes ses aises avec la géographie comme avec la loi des majorités, c'est cela la donnée commune, et, pour psychologique qu'elle soit, peut-être les hommes d'Etat feraient-ils bien d'y réfléchir. Et si Ton demande aux dépens de qui

i4 LE BALKAN SLAVE

— aux dépens immédiats, voulons-nous dire — se produit cotte affirmation de l'hégémonie de sa race^ c'est encore une idée de race, non celle d'organismes politiques définitivement constitués, qui se présente à l'esprit. Tchèques et Polonais * au nord de la Monarchie austro-hongroise. Croates et Slovènes, au sud, Serbes et Bulgares, dans la vallée du bas Danube, — au fond, c'est toujours le Slave qui, à la fm du xix* siècle, comme il y a mi Ho ans, sous forme d'obstruction parlementaire au Heichsrath^ ou d'obstruction diplomatique aux portes de l'Empire ottoman, doit subir une sorte de capitis deminutio au profit de l'Allemand. Pour ne parler que du groupe slave que les migrations primitives ont placé sur la route directe de l'Orient, c'est lui, à coup sûr, qui doit payer les frais de cet échelonnement germanique des frontières de la Bohême à Constantinople, — et cela fait bien, ou nous nous trompons fort, un pont entre les idées de 18fr8 et les idées « modernes », comme entre les questions balkaniques et les austro-hongroises. Par ce pont, projeté au-dessus de tant de frontières, et au mépris de toutes les règles de l'ar-

1 La scission, en Gisleithanie, entre le groupe polonais et le parti prétendu « libéral p allemand, est un phénomène nouveau et très remarquable. Il coïncide du reste, dans la Pologne russe, avec une sorte d'évolution du sentiment public, ou de « ralliement », à l'Empire des Tsars, ralliement qui s'est accentué à l'occasion du voyage de Nicolas II à Varsovie, et que la Papauté actuelle encourage de tout son pouvoir. Il semble que ce groupe, qui avait affiché, jusqu'à présent, une attitude isolée, sinon hostile, au sein de la grande famille slave, se rapproche de son foyer naturel, en prévision, peut-être, des batailles décisives de l'avenir.

chitecture vénérée du concert européen, peut passer un autre « nationalisme » que celui des Allemands. Et nous Tentendons sous deux rapports. C'est d'abord que peut-être de nouvelles formations politiques marqueront quelque jour, chez les Slaves du sud, une réaction contre cette poussée et en seront la conséquence. C'est en outre que, dès à présent, il n'est pas si arbitraire de les considérer comme formant un tout, à l'état de force ethnique compacte, puisque TAllemand brise en esprit tous les cadres constitués et rend une troublante actualité à l'idée de race. Sous le bénéfice de cette double observation, nous avons pensé que Fidée de Balkan slave — expression géographique, a dit textuellement un auteur, de l'étendue sur laquelle vit notre race ^ — se prêtait à l'observation des phénomènes communs aux Slovènes et aux Croates, comme aux Serbes et aux Bulgares. Le seul emploi du mot nous paraît appeler une explication.

Qu'est-ce donc que le Balkan? — Dans le lan-^ gage du monde, et même dans celui des chancelleries, ce nom a déjà prêté à de tels abus qu'un publiciste pourrait presque se dispenser de rendre des comptes, tout en forgeant sa propre termino-^ logie en vue d'une thèse. L'idée qu'on nous en donne communément est celle de région litigieuse, qui, du côté de la terre, s'étend partout où il est possible de découvrir un aspect de la question d'Orient. C'est ainsi qu'on y comprend la Roumanie, sans prendre garde que la péninsule a

^ BoGDANOV, Préface de la Pensée balkanique à travers les âges ►

le LE BALKAN SLAVE

le Danube pour frontière naturelle — ou qu'ell

n en a pas. Il y a mieux : on classe libéralemen

la Bosnie parmi les régions balkaniques, mais no

point la Ualmatie, qui pourtant constitue son lit

toral, Uaguse, par exemple, de deux degrés plu

avancée du coté de TOrient que Bihac, une de

bourgades bosniaques qui confinent à la Croatie

est exclue du Balkan, pai-ce que c'est une vilb

mariUme; mais Bihac en fait partie, parce qu'i

ligure dans Vllinterlmai. — Les géographes, le:

AUemauds surtout, consciencieux à leur manière,

ont luau nous repivsenter la péninsule, sous le

nom do liù.sin ùriJr^in-^!. telle que la nature Ta faite,

oosNàMlire \alUvs comprises de la Save et même

do la Oi^vo. Ihabilude esl plus forte, et des mil-,

ruM\> d oln-s. qui sont lout justement des Slaves

du >UiL \ivout sur le Uaîkan gé-^graphique, sans

^)u\m îùl l iiir do s ou d.^ator, IV tout ceci, nous

t\o \ o,ïîv n> rt^lonir qa uu {iul. Naturellement cons-

uuii\- jx;:j^ \.^ ^^^.x^ ^x» jv^r îo Pauu:-?, la frontière

^^ ï,^ î t\r,..>ulv\ du oOîo du u nWuest, prête ài

vovîA/.'ii's kVv.î,o>L^:;v r,>. ^ ; • :£ ; r^os canme celle de

^^-ïi V'i,\v,:\\ ,i:vu;> v^u.^n^r.s a\ :v.s f-^rvlu le Rhin.

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♦assigne. De là à cristalliser Tidée de race dans

l'expression géographique, il n'y a qu'un pas. Ce

I pas a été franchi maintes fois par eux-mêmes ;

nous ne faisons que les imiter, et nous pensons,

f de surcroît, que ce serait leur chercher une que-

I relie de mots, presque facétieuse en Tétat diffus

de la terminologie courante, que de leur contes-

■ ter en bloc la qualité de famille éminemment bal-

. kanique, et même dominante sur le Balkan.

Nous avons dû, dans ce livre, faire une place ;

assez large à l'initiation, insister sur certaines »

phases d'une histoire qui s'est déroulée, pour ainsi \

•dire, en marge de la nôtre, appeler l'attention sur j

une littérature peu connue, décrire la physiono- I

mie d'une société que généralement on effleure, — le tout avant d'aborder les problèmes contempo- f

rains. C'est que, dans ces problèmes, la donnée ^

propre aux Slaves du sud est en fonction, pour nous servir d'une pure expression mathématique, ■de tout un passé qu'il faut connaître. Nous sommes en présence d'un monde à part; nous nous l'ima- m

ginons né d'hier ; en réalité, il fut — à une époque |

où l'Europe entière n'était guère mieux organisée que le Balkan d'aujourd'hui — et il aspire à redevenir. Tout paraîtra caprice, contradiction, enfan- j

tilliige mèuii', dans les expressions de sa vitalité à la fin du xix" siècle, si l'on no tient compte de cet élément fomlamental. Plus généralement, d'ailleurs, nous estimons qu'il faut pousser assez loin l'étude d'un milieu, se familiariser avec son tempérament et ses lois, pour juger <le sa place et préjuger de son rôle dans la société européenne. Peul-ôtre altache-t-on, en France, à la politique extérieure, une idée qui sent trop son occultisme. Il semble que ces hommes considérables qu'on nomme diplomates — pour le gros de l'opinion, partie savants, partie augures, partie abstracteurs de quintessence — eu fassent avec un peu d'alchimie morale et je ne sais quelles formules de droit quiritaire rajeuni. Soyons plus simples, et avouons qu'on en fait surtout avec des connaissances: histoire, géographie, ethnographie, économie politique, psychologie sociale surtout. Rien, en somme, qui ne puisse s'apprendre, ou qui oblige à écouter aux portes du Ministère des Affaires étrangères pour entrer en possession du « grand secret ».

Ce n'est point un secret, au moins pour ceux qui se veulent donner la peine de connaître, que le concert européen, dont le prestige est si fort entamé depuis six mois, n'est que l'application rééditée du principe de Vinlei-naliotialisatioti de. la question d'Orient. Et il est bien inutile de consulter les tables tournantes diplomatiques pour restituer à ce principe son caractère de pure fiction ; c'est toujours, au fond, une n«/iOrte/iVe'qui en profite, à l'exclusiiin des autres, et travaille, quelquefois à déi'ouverl. dans le grand silence de la Paix, Avant-

hier, la russe; hier, l'anglaise ; aujourd'hui, Tallemande. 11 ny a jamais eu autre chose, depuis un siècle, au fond de ce perfide statu quo d'Orient. La solution dont on ne s'est point avisé, ou plutôt celle qu'entrevue on s'est hâté d'écarter insidieusement au congrès de Berlin^, aurait pu émaner tout justement de la race slave du sud. C'est l'utilisation même de cette race en vue de refouler avec méthode l'Empire ottoman, de constituer à sa place une septième puissance, fédérative, si l'on veut, mais en somme « européenne », — qui contribuerait, avec le temps, à l'équilibre des six autres, au lieu de leur fournir, à l'état chaotique, de perpétuels prétextes à s'entre-déchirer. C'est la mise en valeur d'une force ethnique, la seule qui se puisse mesurer, dans le Balkan, avec l'Islam-, et dont la vocation est attestée par des progrès évidents etconstants au cours de ce siècle. C'est enfin, il enfant faire l'aveu, lecontrepied de la politique que l'Europe a suivie jusqu'à ce jour, puisqu'il s'agit de substituer Tessai d'un concept ( national» au préjugé que nous avons signalé plus haut et qui internationalise la question d'Orient.

Théorie, si l'on veut. — De savoir si elle a des racines dans la société slave du sud et si l'état actuel de cette société peut lui donner du crédit, on en jugera par ce livre. Mais quand bien même on lui trouverait des contours trop imprécis et une échéance trop lointaine, à un point de vue plus modeste, le livre nous semble pouvoir intéresser. Il présente, en somme, au public, les couches

1 Voir le chapitre i" : les Essais d'unification à travers l'histoire.

successives et non stratifiées d'une race qui sera fatalement impliquée dans tous les ébranlements du vieux monde. Le point aigu de la maladie européenne, si Ton peut dire, se déplace le long d'une courbe qui ne s'étend guère moins que de la capitale des Habsbourg à celle de l'Empire ottoman. Les Slaves du sud occupent, par le seul fait de la position géographique, la section la plus allongée de cette courbe. Où que la commotion se produise, à Vienne ou à Constantinople, ils la ressentiront les premiers, et sil'occasion ouïes forces leur manquent pour être les facteurs décisifs de quelque chose, à coup sûr ils ne peuvent rester étrangers à rien.

Même l'évolution de la question sociale, en dépit de leur éloignement des foyers de propagande et d'action, aura un contre-coup, et peut-être de la dernière importance, sur leur deveni?'. Nous sommes convaincu, etnous avons cherché à l'établir ailleurs*, que la question d'Orient et la question sociale se tiennent par beaucoup de points. La conclusion à laquelle nous sommes arrivés, et qui sera développée dans un des chapitres de ce livre , paraîtra peut-être excessive, en ce sens qu'elle impute aux pratiques de la diplomatie en Orient une part plus considérable qu'apparente dans les désillusions et les irritations syndiquées contre Tordre actuel. Soumise, en forme de brochure, au jugement de M. Gladstone, elle nous a valu, de l'illustre homme d'Etat, une réponse que nous tenons à citer :

1 Le sujet a été traité, dans la Quinzaine^ sous le titre : le Côté social de la question d'Orient. De nombreux emprunts ont été faits à cet article, dans le chapitre vu de cet ouvrage.

Hawarden, 13 octobre 1897.

Monsieur,

Je vous remercie sincèrement de l'honneur que vous m'avez fait en m'adressant votre brochure.

La politique des Puissances européennes, depuis deux ans, dans les affaires orientales, a été la plus déshonorante [dishonoiiring] de toutes celles que j'ai vu pratiquer, et la plus déplorable quant aux résultats. Je suis convaincu que les Gouvernements n'ont pas agi en conformité des vues et des désirs des peuples^ et par cette raison je me réjouis sincèrement, toutes les fois qu'un publiciste essaie de donner à l'opinion une saine direction, en une matière d'aussi vaste importance.

J'ai l'honneur d'être votre très dévoué et obéissant.

W. Gladstone.

En estimant que les divergences d'appréciation, touchant la question d'Orient, ne sont qu'un des aspects d'un conflit plus général entre gouvernants et gouvernés, entre classes satisfaites et classes impatientes, entre l'esprit aveuglément conservateur et l'esprit d'avant-garde ; en nous faisant entendre que peut-être la libération définitive et la renaissance de la péninsule sont solidaires des poussées de ladémocratie occidentale — M. Gladstone aprononcé, n'en doutons pas, un mot d'avenir.

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