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CHAPITRE PREMIER

LES ESSAIS d'unification A TRAVERS l'hISTOIRE

Som;»iaire. — La race slave du Sud. — Statistique et ethnographie. — Les origines de la question contemporaine d'Orient.

— Le Balkan slave en voie d'organisation au xiv siècle. — Comparaison avec la Russie. — L'Empire de Dusan et l'alliance slavo-latine. — L'insurrection serbe. — Essais d'unification partielle au xix" siècle. — Le royaume d'Illyrie. — La révolution de 1848, Jellacic et le vladika Pierre II de Monténégro. — Le lendemain de Sadowa. — Le dualisme austrohongrois et sa connexité avec la politique triplicienne. — Traités de San-Stefano et de Berlin. — Le Drang nach Osten.

— Les auxiliaires et les adversaires des Slaves du Sud.

Sur la route d'Orient, par Tltalie, on passe la frontière territoriale du monde slave entre Venise et Trieste. Les noms de Gorica, Strasic, Nabresina, Svetibortul signalent une région à base de population slovène, inégalement mêlée à l'élément italien. Et de ce pourtour du golfe de Venise à la mer Noire, en suivant la vallée de la

Save et la rive droite du Danube, on reste ent contact avec la même race, classée en ethnographie sous les noms de Jiigo-Slaves ou Slaves du Siid^ Le premier rameau qu'on en rencontre, les Slovènes, le plus avancé du côté de l'Occident, passe aussi pour le plus anciennement établi dansl'Europe méridionale.

A cette race l'histoire a fini par assigner uncadre politique si riche en compartiments qu41 faut dès l'abord un acte de foi à l'ethnographiepour rendre justice à son unité. Aucune ne doit servir tant de maîtres, ni se plier à desrégimes si divers. On expérimente encore à l'heure qu'il est, sur le Jugo-Slave, toutes les formes de gouvernement et même d'anarchie, toutes les combinaisons issues du génie ou suggérées par l'intérêt de races qui lui sont étrangères. 11 est sujet autrichien, hongrois, serbe, monténégrin,, bulgare, ottoman; ici constitutionnel comme un Anglais ou un Suisse, là çiitYéable ou peu s'en faut. Ajoutons que cette variété de statuts politiques ne s'inspire nullement des subdivisions naturelles en rameaux ou groupes, que la scienceabstraite a, du reste, consacrées, — si peu qu'au seuil de la matière une précaution de terminologie s'impose.

Ainsi, dans notre langage usuel, et souvent même sous la plume des publicistes occidentaux, le Serbe s'identifie avec le sujet du roi Alexandre P% et le Bulgare avec celui du prince de Cobourg ; les Dalmates et les Monténégrins forment groupes àpart; sont qualifiés indistinctement Croates tous

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les habitants du royaume de Croatie. On se tient, en un mot, aux dénominations consacrées par la géographie politique ou administrative, — quelquefois même par la géographie sans épithète. Procédé commode, mais trop sommaire, dont le principal inconvénient est de fausser la physionomie d'une société préoccupée tout justement d'en appeler de la carte à l'ethnographie. Chez eux et entre eux les Jugo-Slaves se classent d'une autre manière, et force est bien d'entrer dans leurs habitudes de langage pour les représenter, non pas à 1' « occidentale », mais tels qu'ils sont. Ces habitudes, sans exclure le terme géographique, toutes les fois qu'il ne saurait prêter à confusion — c'est le cas pour les Dalmates, les Monténégrins, les Rouméliotes — s'attachent essentiellement à l'idée traditionnelle d'association de tribus [pleme; au pluriel : plemena)^ et arrêtent à quatre le chiffre de ces plemena, constitutifs de la race : le slovène, le serbe, le croate,, le bulgare. Tout Jugo-Slave, avant d'être sujet ou administré, relève de cette classification, et les dénominations de serbe ou de bulgare, par exemple, employées sans autre précision, doivent s'entendre du plerrie intégral, de l'expression ethnographique pure.

La difficulté commence avec la détermination du domaine exact de chaque pleme^ ou, plus simplement encore, à cette question usuelle : à quel signe reconnaître le Slovène, le Serbe, le Croate, le Bulgare ethnographiques ? Elle vient de ce que le signe est nécessairement complexe ;

on le doit déduire de certaines données ou présomptions, tirées de la religion, de l'histoire, de la philologie, qui prêtent aisément à contestation, et au bout desquelles — selon la très juste remarque de M. Victor Bérard à propos de la Macédoine* — il faut bien faire une place quasi décisive à la profession de foi individuelle. Sans nous livrer au travail minutieux et d'intérêt pratique fort restreint que comporte cet ajustage des cadres de la société jugo-slave, nous nous tiendrons à un tracé substantiel, et, à notre sens, suffisant.

Le pleme slovène, catholique de religion et cisleithan par le statut politique, compte, d'après le bureau statistique de Vienne, environ 1.271.000 membres (recensement de 1895), à Tétat de groupe compact en Carniole et en Istrie, d'îlots plus ou moins clairsemés en Carinthie et dans la Styrie méridionale.

Les Croates, également catholiques, forment le fond do la population sur le territoire autonome de la Croatie-Slavonie et en Dalmatie, oii ils sont sujet cisleithans, — la minorité en Bosnie-Herzégovine, soumise au régime spécial de V « occupation », d'après le traité de Berlin^.

^ Voir Bérard, la Turquie et VHellénisme contemporain, 2 Nous empruntons à la statistique récente publiée par M. Vrbanic, professeur à l'Université d'Agram, sous le titre Demografske prilike u. Juznih Slavena (Conditions démographiques des Slaves du Sud), les chiffres qui vont suivre, tout en observant que le travail le plus consciencieux, en matière de recensement ethnographique, et surtout dans cette partie de l'Europe, laisse à l'hypothèse une place assez large. A mesure qu'on avance vers l'Orient, ce champ de l'hypothèse s'élargit, car ce sont les éléments maté-

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, Les Serbes, qui professent presque tous la religion grecque orthodoxe et rentrent à ce titre dans le vaste giron de l'Eglise pravoslave^, sont parvenus à fonder deux Etats indépendants : le royaume de Serbie et la principauté de Monténégro. Mais on les trouve aussi dispersés, et en plus grand nombre, soit en Dalmatie (constitution cisleithane), soit dans la Hongrie méridionale (constitution magyare), soit en Croatie-Slavonie (constitution autonome ou Nagodà)^ soit enfin en Bosnie et en Macédoine, où ils sont ici sujets effectifs, là sujets nominaux de la Porte. Ceple?7ie^ qui revendique à bon droit la place la plus impor-

riels de la statistique qui font défaut. Telle est même la raison pour laquelle, dans un travail d'ensemble, M. Vrbanic a renoncé à donner autre chose que des aperçus, touchant la « démographie » de l'Albanie et de la Macédoine .

D'après M. Vrbanic, le nombre des Croates était, en 1895, de 1.553.075 sur le territoire de la Croatie-Slavonie ; de 439.536 en Dalmatie et d'environ 260.000 en Bosnie-Herzégovine.

Le dénombrement des Serbes accuserait les résultats suivants :

Royaume de Serbie 2.127.144

Principauté de Monténégro 250 . 000

Royaume de Hongrie 678.747

Croatie-Slavonie 567.443

Dalmatie 87.009

Bosnie-Herzégovine 673 . 246

Empire ottoman 992.000

(Ce dernier chiffre, donné, en 1889, par M. Gopcevic, est réduit des trois quarts par les statisticiens bulgares.)

Le contingent du pleme bulgare se ressent naturellement de la préférence donnée à ces estimations rivales, en matière de « démographie » macédonienne. La principauté de Bulgarie comptait, en 1892, 3.310.713 habitants, compris 676.215 musulmans, dont une partie, tout au moins, ne saurait être portée au compte des Slaves du Sud.

1 C'est le nom que se donnent tous les Slaves du rite orthodoxe, sans exception.

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