CHAPITRE VIII
Sommaire. — L'alliance russe a son complément naturel et nécessaire dans une politique slave plus étendue. — L'évolution de la question d'Orient ; le facteur économique. — Le prétendu testament politique de Pierre le Grand et la question de Constantinople. — Existe-t-il une opposition d'intérêts entre la Russie et l'Allemagne? — Symptômes d'entente dans les Balkans. — La diplomatie française, l'avancement 4 administratif » et les postes d' « observation ». — Le rôle moral ; ce qu'il est, ce qu'il devrait être. — Les intérêts de la politique austro-hongroise et la presse parisienne. — La fonction internationale des Slaves des Balkans. — Conclusions.
A l'extérieur, nous avons à remplir une tâche noble entre toutes, que l'on peut nommer notre mission historique. Les premières années du xx' siècle verront se dérouler, par l'effet des vicissitudes naturelles dans la maison d'Autriche, un drame décisifs dont il est aisé de prévoir dès aujourd'hui tout au moins le prologue et les premiers actes. Le rôle de la France y est d'avance tracé.
Le livre du destin est ouvert sous nos yeux.
Mais à un tel rôle les expédients improvisés ne sauraient suffire. M faut nous y préparer dès maintenant. Or le moyen de
32d LE BALKAN SLAVE
nous y préparer, si la France, absorbée et distraite par de misérables querelles, ne tend pas tous les ressorts de sa politique vers cet unique objet? Le moyen d'y réussir, si nos dissensions intérieures, l'instabilité et raifaiblissement inévitables qui en résultent, ôtent à nos hommes d'Etat la force nécessaire pour développer la politique nouvelle contenue en germe dans le traité d'alliance^ et pour tirer d'un tel accord, par une diplomatie attentive, vigilante et fière, toutes les cpnséquences que les deux grandes nations sont en droit d'en attendre, pour leur propre grandeur et pour le bien de la civilisation générale?
{Discours de M. Paul Deschanel au banquet du Comité national républicain du Commerce et de V Industrie^ le 3 mars 1898.)
Le rôle de la France, au cours de la dernière crise gréco-turque, a donné lieu à d'assez vives critiques et causé à beaucoup d'entre nous je ne sais quelle sensation de recul moral. Le recul existe, c'est incontestable. Mais peut-être ne se rend-on pas assez compte de ses véritables motifs, et se montre-t-on trop sévère vis-à-vis du gouvernement — quel qu'il soit — qui, obligé de vivre de réalités, ne saurait donner satisfaction, sous ce rapport, aux exigences comme aux délicatesses du tempérament national. Ces motifs ne tiennent pas exclusivement dans cette banalité que la France a cessé d'être l'arbitre de la situation européenne — sans léguer, d'ailleurs, ce premier rôle à personne — et que, dans le monde de la politique comme dans celui des affaires, la direction appartient
désormais plutôt aux syndicats qu'aux individualités. Il faut bien dire que telle est la conséquence inéluctable d'une partie liée avec la Russie. Fatalement, la puissance qui contracte une association d'intérêts avec la chancellerie de Saint-Pétersbourg lui abandonne, en quelque manière, la haute gérance de la question d'Orient. Que cet abandon puisse trouver des compensations en Egypte, par exemple — c'est-à-dire dans la sphère même de cette colossale question, à la fois asiatique, africaine et européenne, dont le domaine territorial n'est guère moins étendu que celui de l'Islam, — ou dans le champ plus étendu encore de l'expansion coloniale, sans précision d'objet ni de temps, nous sommes éloignés d'en disconvenir. Mais la voix de la France, dans les crises ouvertes ou par les désordres, ou même par les crimes de l'Empire ottoman, ne saurait plus avoir la même ampleur qu'autrefois ; nos vues, par la force même des choses, doivent être non seulement partagées, mais subordonnées. En cette matière, il ne saurait y avoir d'équivoque. La dernière phase de notre politique personnelle en Orient a été marquée par la guerre de Crimée. Nous ne sommes plus à ce point ; nous ne saurions y revenir, et il est bien superflu de dire pourquoi. Voilà la vérité qu'il eût fallu faire entendre franchement à la tribune française, lorsque le massacre des Arméniens et la crise gréco-turque amenèrent le Parlement à s'occuper — une fois n'est pas coutume — d'affaires extérieures. Faute de poser la question sur ce terrain, et de relever
dans cette occasion — comme on l'eût fait certainement à la Chambre des Communes, au Reichstag et même au Parlement hongrois — nôtreexacte [position dans la nouvelle constellation politique, le débat ne s'est point élevé au-dessus^ de sentimentalités oratoires, alternant avec des dupliques en style de protocole, et son niveau, en somme, était tel que le chef du gouvernement Ta pu clore par cet aphorisme de Conseil municipal : « J'aime bien la Grèce, mais j'aime encore mieux: la France. »
Admettons donc le principe de l'alliance russe ^ sans nous faire d'illusions sur ses conséquences, dont la principale est l'impossibilité, pour nous, d'aborder désormais de front et proprio motu la question d'Orient ; d'engager en cette matière une politique que la Russie n'ait pas contresignée ; plus encore — car il faut aller jusqu'au bout, — de ne pas contresigner celle qu'il lui plaira d'engager. S'ensuit-il que, hors du rayon de l'Empire ottoman, à grande distance du foyer de Constantinople, où s'échangent tant de petits papiers inutiles, fastidieux et solennels, dans le Balkan libre, en un mot, l'esprit et l'œil de la France — nous ne disons pas encore la main — n'aient pas force occasions de s'employer utilement et légitimement?^ A des signes trop certains, telle paraît bien être la conclusion excessive qu'on lire chez nous, mêmeet surtout dans les sphères officielles, des prémisses que nous avons admises. Un des revers de l'alliance russe n'a pas été seulement d'altérer^ dans la foule cette mesure et cette dignité qu'uix
peuple vraiment fort apporte à l'expression du patriotisme ; on dirait qu'elle épargne aux classesdirigeantes le souci de penser, que celles-ci viennent de mettre dans leur portefeuille moral une valeur de tout repos, un capital que rien ne peut amoindrir, qui suffira à tous les besoins, et que nous sommes assurés, par surcroit, de transmettre à nos neveux. Et tel est, si nous ne nous trompons, l'esprit même du quai d'Orsay, où l'on se repose des affaires de la péninsule, et même d'Autriche- Hongrie, sur la vigilance du cabinet de Saint-Pétersbourg.
Cependant la voie mfime dans laquelle nous nous sommes engagés semble inviter une démocratie, consciente de ce qu'elle veut et de ce qu'elle peut, à pousser plus loin. Nous avons commencé à découvrir dans la Russie un allié éventuel — ou c'est elle qui nous a découverts, mais il importe peu — il y a une dizaine d'années. De cette époque date, dans l'opinion, une évolution morale, intellectuelle, dilettante même, vers les au-delà de rAlIemagne, Soit, mais pourquoi cette découverte des Russes ne s'étendrait-elle pas aux autres Slaves? On va d'abord aux organismes tout constitués, aux expressions bien authentiques delà force, à ce qui sent la musculature politique, au poids, à la robustesse, à la masse, — c'est entendu. Notre nation, jadis un peu athénienne, en est là-, et nous n'osonspas le lui reprocher. Seulement, pourquoi le colosse obstruerait-il les avenues par où nous peuvent arriver d'autres effluves slaves ; pourquoi masquerait-il un monde qui n'a pas son ampleur, san»
330 LE BALEAN SLAVE
doute, mais qui marque aussi de l'avenir? Le Français d^aujourd'hui ne voit pas assez loin ; il est plus riche d'amis et d'alliés éventuels qu'il ne pense ; il verse un peu dans le slavisme sentiment, littérature, affinité, bibelot. Au point de vue politique, il n'en a pas encore fait le tour.
Remarquez que le principe de l'attraction ou de « l'affinité », ou de l'entente est le même. Ne nous payons pas de mots et ne cherchons point à nous démontrer que l'ouvrier parisien, le fermier de la Beauce, le marin des côtes de Bretagne sont nés frères d'âme et jumeaux moraux du moujik. Cette attraction, c'est surtout la race germanique qui en fait les frais. Le Français aime le Slave parce qu'il lui prête des sentiments, parce qu'il lui pronostique une mission redoutables aux vainqueurs de 1870. Telle est, en bonne psychologie nationale, la raison de fond qui fit tressaillir Paris à la vue des uniformes russes ; celle qui a valu jadis, dans les rues de Lyon, à des marins du Tsar, d'être embrassés frénétiquement par des femmes qui n'étaient pas toutes des cuisinières. Mais alors, par quelle faiblesse d'optique ne pas apercevoir plus près de nous, en Autriche-Hongrie et dans la péninsule, des millions d'autres Slaves qui partagent nos ressentiments, nos espoirs, nos craintes, et dont les intérêts, sous ce rapport, nous l'osons dire, sont plus naturellement liés aux nôtres que ceux de la colossale Russie ?
La lutte contre l'Allemand, certes, le Slave d'Autriche-Hongrie la connaît depuis plus longtemps, la mène avec plus d'énergie et des moyens
moindres que les sujets du Tsar ! Reconnaissonslui même que, depuis quelque temps, il bat le précieux record de Tactualité. On ne sait pas bien au juste, à l'heure qu'il est, jusqu'où va la cordialité des relations entre les chancelleries de Pétersbourg et de Vienne, dont le comte Goluchowski a fait grand état dans son dernier discours aux Délégations ; ni même dans quelle mesure cette entente admet en tiers l'Empereur d'Allemagne. Nuances et subtilités de la politique, arcanes dans lesquelles le public ne pénétrera jamais. Mais ce que Ton sait, c'est que la poussée parlementaire des Slaves d'Autriche vient d'amener au Reichsrath des séances plus orageuses que celles de la Convention ; que l'Allemand de ce même Empire a senti l'ennemi, et fonce avec la brutalité particulière à sa nature ; que l'Allemand du Nord se mêle à la bataille, mobilisant jusqu'à ses savants, transformant en catapulte politique le prestige international d'un Mommsen ; qu'enfin le Tchèque, le Morave, le Slovène, le Dalmate, même le Polonais tiennent bon et que vraisemblablement tout ne sera pas perdu pour eux — ni pour nous — dans cette bagarre. Gela parle ; cela apprend un peu, du moins, l'ethnographie, science à vulgariser en France ! Si l'Angleterre rencontrait sur le continent des « affinités » ou plutôt des conjonctions d'intérêts de cet ordre ; si la partie qui se joue en Autriche devait avoir une répercussion sur l'assiette politique du Royaume-Uni, soyez assurés qu'à la Chambre des Communes ces noms de Tchèque, de Dalmate, de Slovène, eussent été
prononcés déjà ; que la presse aurait trouvé moyen de porter à ces combattants un réconfort moral; que ces débats, enfin, qui ne sont guère connus, chez nous, que par de secs télégrammes, passeraient pour actuels, passionnants, et détermineraient des courants d'opinion dans le sens indiqué par le patriotisme judicieux.
Quant au Slave d'au-delà les Bouches de Cattaro et la Drina, — Serbe du royaume, Monténégrin^ Bulgare, — n'est-il point aussi l'adversaire naturel de l'hégémonie germanique, d'autant plus naturel qu'il se trouve en passe d'en devenir la victime? Nous espérons que ce livre en a pu faire juger. Si l'on a bien saisi ce qu'il y a de profond dans le Drang nach Osten^ le lien logique de Sadowa et de Sedan au traité de Berlin, cette qualité éventuelle d'Allemagne prolongée que l'esprit de cette charte internationale assigne au Balkan, — on a pu même s'élever à cette conclusion : il n'y a pas de questions austro-hongroises et de questions balkaniques, mais une seule question ; elle est de savoir si la coulée du fleuve allemand, qui commence aux frontières de la Bohême et tend à s'élargir en delta autour de Salonique, sera interrompue, déviée, refoulée par le resserrement des berges slaves. Par conséquent, ces éléments s'imposent sans distinction à la sympathie attentive que tout Français doit aux collaborateurs naturels à sa politique. Une pente un peu moins ingénument déclive vers la Russie, un peu plus prononcée de ce côté-là, nous paraîtrait exprimer le juste terme de nos relations avec le monde slave.
Nous dirons davantage : une politique inspirée parle sentiment national, qui a choisi pour j)ivot^ en aversion ou par crainte de rAllemând, Talliance russe, doit se proposer pour complément le reclassement, l'émancipation, les progrès des Slaves d'Autriche-Hongrie et de la péninsule, sous peine d'être non seulement incomplète, mais précaire.
Est-ce pour remplir un peu de cette mission à la fois révolutionnaire et organisatrice qu'on nous donne comme inhérente aux moelles de la France et qui faisait certainement partie de notre bagage d'idéal d'autrefois? Evitons au boulevard et aux bureaux une occasion de sourire. Et pourtant, même au point de vue positif, bureaux et boulevard ont tort. La France ne rayonne point que par ses modes, et ses cuisiniers, et sa littérature, et même ses arts, — dans les démocraties, s'entend, c'est-à-dire dans ce qui devient. Elle rayonne surtout par sa tradition. Elle a offert jadis au monde d'autres spectacles que ses Expositions et même que le banquet des sept cent cinquante princes du Commerce à M. Félix Faure, à propos duquel M. de Vogiié constatait si éloquemment le « divorce » troublant, entre le monde des affaires et celui des idées. Ces guerres, ces aventures, ces « emballements », dont il est si fort question aujourd'hui
de se préserver avant tout — et en tout — n'ont pas laissé que du déchet. On peut même dire à ce siècle, qui aime les mots pleins, que ces folies ont engendré un capital; et au même siècle, qui aime les résultats trébuchants, que ce capital a longtemps aidé au placement des cuisiniers, des chapeaux et même de la littérature. Ceux-là seuls qui ont longtemps vécu à l'étranger peuvent s'en rendre compte ; ajouter aussi à quel point est déjà entamée la légende de la « seconde patrie ». Et^ pour tout dire, nous ne voyons pas en quoi le fait de prendre un peu d'intérêt àTascension des jeunes races, ou de plaindre un peu les opprimés, ou de suivre, de-ciet de-là, l'évolution des principes que nous avons promenés jadis à travers l'Europe, compromettrait notre sécurité à l'extérieur, notre réputation — gloire partagée aujourd'hui — de nation éminemment pacifique, et même les combinaisons de M. Hanotaux. L'Autriche-Hongrie et le Balkan sont par excellence le terrain d'où jaillissent ces questions, où ces évolutions s'opèrent, et où aussi, malheureusement, il y a des peuples à plaindre.
Mais c'est au point de vue strictement positif que Talliance russe nous paraît appeler un complément. A parler franc, nous lui demandons surtout la sécurité continentale. Nous ne la lui demandons pas pour aujourd'hui, ni pour ce qui reste à courir de ce siècle, mais pour longtemps- Le pays veut une traite morale à longue échéance. Peut-être s'exagère-t-il la valeur de celle dont il est présentement nanti, et par une raison d'appa-
rence paradoxale : c'est que Tallié est trop puissant. Un Russe sincère vous dira : nous n'avons besoin de personne. Laissez-lui passer la période pendant laquelle il achève de constituer le capital qui suffît à son développement, il aura raison — et de tous points. Du côté de TOccident, pas de brèche possible à TEmpire des Tsars : nul n'a intérêt à la tenter et nul n'y réussirait. En Asie, un champ d'expansion immense, qui peut suffire à l'activité d'un grand nombre de générations — et à tous les genres d'activité, militaire, colonisatrice, industrielle. Au point de vue économique, pas de solidarité, pas de relations qui s'imposent : la Russie de demain peut se suffire à elle-même. Voilà deux siècles qu'elle absorbe de l'Occident hommes et idées, matières fabriquées et instruments de fabrication. Sous peu, elle sera productrice à son tour, et l'Asie peut suppléer aux débouchés d'Europe. Aucun peuple, aucune société ne sont si parfaitement en état de vivre da se^ parce qu'en effet ils constituent plutôt un monde qu'une fraction de monde.
Ainsi s'exercera la simple action du temps, au profit de nos alliés, et tel ne peut manquer d'être, pour eux, le fruit inéluctable do la paix européenne. La paix et le temps travailleront aussi, de concert, à l'avantage de nos rivaux, à la seule condition que le statu qiio politique subsiste en Autriche-Hongrie et dans la péninsule. C'est que ce statu qiio est parfaitement compatible avec le Drang nach Osten : c'est même qu'il en est la condition. Depuis le traité de Berlin, l'Allemand est
en marche patiente et infatigable vers la mer Egée : •en Cisleithanie nous venons de le voir se dérober à la loi des majorités, tenter de ressaisir par violence un pouvoir longtemps usurpé sur les Slaves et menacer, si on lui résiste, de bouleverseï toute réconomie de l'Europe centrale. Il lui faul l'Autriche dualiste à Tintérieur, triplicienne au •dehors, — ou bien une « plus grande Allemagne » appuyée à deux mers, enrichie du portde Trieste. Tranchons le mot — ses savants, du reste, et ses historiens l'ont déjà prononcé : — il entend, sous quelque forme que ce soit, jouer un rôle dans réquilibre méditerranéen. Le succès de cette poussée peut-il nous trouver indifférents? C'est l'opinion de nos optimistes. Ils estiment que de l'Allemand à nous la querelle est vidée, qu'il nous tourne le dos, qu'il a d'autres ennemis, et notamment l'Angleterre. — Mais quand il serait vrai encore que nous n'avons rien à appréhender, pour le moment, de l'Allemagne impériale, constitutionnelle, nationale même, — ne reste-t-il point à craindre V Allemagne-race^ autrement dit non plus les calculs de la politique, mais la somme des -appétits, des besoins brutaux, des fantaisies destructives, qui constitueraient sur notre flanc et mettraient en mouvement contre nous des masses humaines très supérieures à ce que nous pourrons leur opposer?
Chiffrons. Compte tenu de la stagnation de la population en France, devenue une sorte de loi, et <les lois contraires qui se vérifient par-delà nos frontières, le jour approche où la Russie sera
forte de cent cinquante millions d'âmes, la race allemande de quatre-vingts, et les nationalités dites secondaires en Autriche-Hongrie, enfermées dans ses cadres politiques et militaires (et par conséquent faisant nombre avec elle, si rien ne vient déranger l'équilibre existant), de trente-cinq ^ Telle est, du moins, Topinion fondée des statisticiens. Ce jour est-il reculé au point que nous puissions en léguer le cauchemar à nos arrièreneveux ? Selon les statisticiens encore, c'est l'affaire de dix ans. A ce moment, notre population continentale ne passera guère quarante-deux millions d'individus, étrangers compris ; peut-être, il est vrai, notre « expansion » toute coloniale nous aura-t-elle installés à Tombouctou ; mais sera-ce une compensation suffisante?
Notre citoyen franco-russe dira : les forces s'équilibrent; grâce au formidable appoint de l'Empire des Tsars, la race allemande trouve, en nombre même, un contrepoids. Ce serait vrai, si, par rapport à elle, les positions respectives de la France et de la Russie étaient égales. Or un seul élément pourrait les égaliser: la communauté, 10US ne disons pas même d'aversion et de souvenirs humiliants, mais d'intérêts et même d'appré-
1 Notre objet n'étant nullement de faire Tinventaire des forces dites tripliciennes^ mais celui des races qui se développent à côté de nous, nous négligeons volontairement l'appoint que l'Italie politique et militaire pourrait apporter à l'Allemagne. L'adhésion de l'Italie à la Triplice a en soi quelque chose de si artificiel et a été d'une si pitoyable expérience pour ce pays, qu'il serait irrationnel de le classer par avance parmi les collaborateurs constants à la « plus grande Allemagne ».
hensions à l'encontre derhégémonie germanique. Et un seul signe de cette communauté serait évident : c'est que la Russie prît couleur, en Autriche-Hongrie et dans les Balkans, contre le germanisme^ — car là est le véritable champ de bataille du slavisme et de ce que nous appelons Tennemi commun. Ce signe est-il constant? Ne sont-ce point plutôt des symptômes contraires que nous relevons depuis quelques années? Il est bon non pas d'imaginer, mais de constater le véritable esprit de Talliance — en Russie.
Pour certains esprits, la question semble préjugée par le concept classique — et singulièrement vieilli — de la question d'Orient. La Russie aurait encore longtemps besoin de nous, pour complices de ses ambitions sur le Bosphore, pour bienveillants témoins surtout de Taccomplissement de sa « mission » morale dans le Balkant chrétien. Grandes idées, grands sentiments. C'était encore la politique de GortchakofF. Seulement, le temps a marché. 11 est au moins curieux qu'au moment même où nous nous piquons d'être revenusde l'idéalisme, au point de vue international, nous prêtions à nos alliés d'y persévérer encore, d'être mus, en un mot, par ces nobles passions dont
nous tendons à déclarer le luxe frivole et un peu coûteux. Si, dans Tordre de la psychologie nationale, il existe une réelle affinité entre la France et la Russie contemporaines, c'est bien au contraire que le traité de Berlin a créé, là-bas, un état d'esprit tout pareil à celui que nous devons au traité de Francfort. Mission, enjambées, « sentimentalisme », qui donc en parle? On ne se tient qu'à des objets positifs et méthodiquement sériés, à des conquêtes pas à pas, à cette sorte de cheminement qui ne risque point de rien compromettre et ne laisse aucune place à l'effort généreusement perdu. Plus de revanche^ surtout : et ici le parallèle est complet. On n'a pas pris assez garde, à propos des toasts échangés récemment dans la rade de Cronstadt, que la paix dont nos deux nations alliées assurent la conservation au monde trouve sa loi organique dans la double charte qui les a humiliées l'une et l'autre. Paix signée à Francfort,* au lendemain de Sedan ; paix signée à Berlin, après l'inutile traité de San-Stefano. Nous communions dans ce principe qu'en politique il n'y a pas de rancune — et même peu de réminiscences.
Nécessité des temps, nous l'admettons. Peutêtre cependant ne justifie-t-elle point, à elle seule, l'efiFacement de la Russie officielle dans la péninsule. 11 faut bien distinguer ici entre les attitudes de chancellerie et le sentiment national. En tant que peuple, les Russes ne se désintéressent point des affaires balkaniques et singulièrement de celles qui touchent à la religion pravoslave. En
tant que force organisée, ils se montrent d'une prudence, qui, d'après les pravoslaves eux-mêmes, touche à l'abandon. Depuis la révolution de 1885, aucune intrigue et peut-être pas même d'action en Bulgarie. La Serbie est également livrée à toutes les expériences qu'il lui plaît de faire ou que d'autres font à ses dépens : le roi Milan y entre, en sort, sans que la chancellerie de Pétersbourg — qui pourtant le connaît bien — en prenne ombrage. Moins de politique encore en Bosnie, dont la dévolution, il y a quelque vingt ans, présenta le caractère d'un défi à toute la race slave. La consignedesconsulsrussespasse, en recommandations de sagesse, celle même que nous avons l'habitude de donner aux consuls français.
M. Bakounine, en 1893, fut tout simplement déplacé, à la suite d'une entreprise nocturne dirigée contre son chiffre et sa correspondance par la police de Serajevo. Au mois d'octobre dernier, un ouvrier qui sortait du même consulat, et qu'on croyait porteur d'une lettre intéressante, fut emmené au poste et fouillé par la même police sans qu'une protestation s'élevât. — Agram, en 1877, le jour de la prise de Plevna, se couvre de / drapeaux russes, et l'explosion de la solidarité ethnique est spontanée : le patronage quela Russie exerçait autrefois sur cette avant-garde du monde slave n'existe plus qu'à l'état de souvenir. Résumons : le ^rand vhomw QTiiBTi.i panslavis te d'avant 1870, encore accusé au temps de la guerre russoturque, a perdu toute organisation. L'esprit de race, commun à tous les Slaves, subsiste, et nous
persistons à croire qu'il suffirait de peu pour le réveiller; la presse russe, dans ces derniers temps surtout, s'est émue de l'attitude provocante des Allemands d'Autriche ; mais le gouvernement se tient à Técart, affiche même Tindififérence. La raison n'est pas seulement, croyons-nous, dans les fautes et même dans les ingratitudes dont les Slaves des Balkans récompensèrent quelquefois la généreuse initiative d'Alexandre II. On ne saurait guère, en politique, témoigner de rancune à ses amis, quand on n'en a pas pour ses ennemis. C'est plutôt que la Russie contemporaine se propose d'autres objets; que, pour trancher le mot, l'hégémonie dans la péninsule et la possession de Constantinople ont cessé d'être Taimant qui attire ce grand corps.
Constantinople, objectif suprême, point fatidique auquel est attaché l'empire du monde, — c'est une conception qui a vieilli, qui est profondément corrodée, du moins, par le facteur économique, en notre siècle arbitre de tout. L'évolution a été double : elle est, peut-être, définitive. Et d'abord, où est aujourd'hui l'Orient commercial, Y Orient-débouché^ la terre promise, enfin, des industriels de la vieille Europe, — en attendant qu'il devienne TOrient-producteur et qu'il envahisse à son tour? Il est, en somme, aux Indes, en Indo-Chine, dans le Céleste Empire surtout. Là se trouvent les grandes masses humaines, les réservoirs,, si l'on peut dire, des besoins à développer, des facultés absorbantes à rassasier. Là est le marché^ beaucoup plus qu'en Asie Mineure, en
Arabie, en Perse, bref dans la zone de rayonnement relativement prochain de Constantinople. A ce marché, on accède déjà par une route nouvelle, le canal de Suez, que le développement du réseau ferré de l'Egypte, parallèle à la côte, doublera en quelque manière et abrégera sous peu^
Dans quelques années aussi, le transsibérien aura atteint la Chine et, plus tard, par ses embranchements, l'Asie centrale et l'Inde. Au nord et au sud, par conséquent, la position de Constantinople, au regard de cette grande stratégie commerciale qu'on assure devoir être la seule de l'avenir, se trouve débordée. La vieille Byzance échappe à sa prédestination naturelle, aux avantages qu'elle tenait de la géographie et même de l'histoire antérieure à l'occupation ottomane, — précisément parce que c'est dans des mains ottomanes qu'elle est tombée, et que celles-ci n'ont rien su créer
^ Celte primauté de la question d'Egypte dans la question beaucoup plus complexe d'Orient, et cet échec inattendu, engendré par l'initiative de M. de Lesseps, à ce que nous nommons encore le « testament politique » du fondateur de la Russie moderne, étaient reconnus, l'année dernière, par les Novosiij que nous citons :
« Les journaux allemands peuvent parler à leur aise de la rivalité universelle entre l'Angleterre et la Russie ; mais où existe-t-elle?Pas dsms le domaine du commerce, car il n'y a pas de comparaison possible à établir entre l'immense flotte marchande de la Grande-Bretagne et celle de la Russie, qui ne fait qu6 de naître. Elle n'existe pas non plus en ce qui concetme Constantinople j qui a perdu son importance comme centre du monde, depuis le percement du canal de Suez. Même si la Russie était conduite par le cours des événements à mettre la main sur Constantinople, elle n'en ferait certainement pas sa capitale ; Constantinople deviendrait simplement un nouveau port russe, au sujet duquel on trouverait inutile de faille la guerre. »
non seulement dans l'ordre économique en général, mais dans Tordre plus spécial des voies de pénétration. Ces avantages, Tlslam les a perdus, non seulement pour lui-même, mais pour son successeur, quel qu'il soit, et à plus forte raison pour la Russie, qui, repoussée constamment de ce point par la coalition européenne, s'est assuré un autre champ d'expansion, y accède par une autre voie, et peut largement prospérer sans s'établir sur les Dardanelles.
Demandez à un Allemand intelligent, de ceux que la nouvelle politique russe laisse cheminer dans la péninsule, lequel il préférerait, pour son pays, en tant que port commercial, de Gonstantinople ou de Salonique ? Un coup d'œil sur la €arte suffit à montrer que Suez met en communication directe l'Europe centrale et l'Orient — et cette route laisse Constantinople fort à droite. Ainsi de multiples causes, de même ordre, il est vrai, entament la royauté de cette prestigieuse Byzance. L'importance croissante des questions économiques, la découverte de nouveaux facteurs de la conquête commerciale, parmi lesquels la rapidité, qui fait chercher les chemins les plus courts et non pas les historiques ; le tracé, «enfin, désormais acquis, des artères qui font circuler la vie matérielle d'Asie en Europe, — tout contribue à la reléguer à un plan inférieur, à en faire le foyer constamment déclinant d'un rayon vers les extrémités duquel cette vie se portera désormais. Et c'est là, sans doute, une des raisons émanées de la force même des choses, pour
lesquelles non seulement la Russie, mais l'Europe entière laissent mourir en paix V « Homme malade ». En d'autres temps, on eût parlé humanité, mission, revanche de la civilisation chrétienne, et, les questions posées sur un pareil terrain, il était naturel que le dôme de Sainte-Sophie en émergeât et exerçât une sorte de fascination. Aujourd'hui c'est de débouchés, de concurrence^ de bordereaux et de ballots qu'on s'occupe. Constantinople peut encore intéresser quelques « affairistes », en plus grand nombre les attardés de l'humanitarisme et du culte historique. Les forces vraiment actives de la civilisation s'y butent à une sorte de barrage trop disputé et encore résistant ; elles font leurs frayées à côté, et entraînent les grands Etats à vider leurs différends ailleurs. Ce qui se passe aujourd'hui en Extrême-Orient ne s'analyse point seulement en un record d'appétits aiguisés par la découverte d'un nouvel « Homme malade ». C'est aussi une conséquence de la trop lente agonie de l'Empire ottoman, qui a trahi, au point de vue économique, sa vocation de marché naturel entre l'Europe et l'Asie.
Une Russie qui perd de vue, ou qui ajourne sine die l'accomplissement de ce qu'elle appela jadis sa« mission », dans la péninsule balkanique,
ne saurait être, au sens un peu ingénu où nous l'entendons, la rivale de rAllemand. Le terrain propice à la rivalité est là, — ou nulle part. Et, convenons-en, il eût fallu un peu d'idéalisme pour le cultiver. Au strict point de vue des intérêts, il y a parfaitement place, dans le développement normal de ce statu quo si vanté, si cher à nos hommes d'Etat, pour des accroissements formidables et parallèles de la puissance russe et de la puissance germanique. A l'une le domaine de l'Asie, à l'autre la partie occidentale de la péninsule et Salonique ; les deux géants peuvent s'étirer à Taise, se considérer longtemps, et entretenir des relations d'une nature telle que le hasard seul pourrait les mettre aux prises. Ajoutez qu'un trait d'union leur est fourni par une égale opposition d'intérêts avec ceux de la politique anglaise. — Les journaux officieux se donnent la peine de nous expliquer que l'étroitesse du lien formé entre la France et la Russie ne s'oppose point à ce que chacune des deux parties contractantes noue, en marge de l'alliance, de fructueux rapports avec des tiers. Nous pourrions nous passer de leurs commentaires, après la dépêche collective que MM. de Mouraview et de Goluchowski ont adressée, en mai, aux Etats balkaniques, et l'entrevue de Saint- Pétersbourg. Sans prononcer le gros mot d' « entente », on peut bien dire que la chancellerie russe admet le Brang nach Osten à titre de corollaire légitime et inévitable du traité de Berlin, et qu'elle abandonne un peu son ancienne clientèle aux conséquences de la poussée.
Bref, il n'est pas téméraire de concevoir, avant -qu'il soit longtemps, une Russie solidement équilibrée entre l'Europe et l'Asie, quelque peu fataliste à l'endroit des affaires d'Austro-Hongrie et •des Balkans, parvenue à élever sa puissance économique au niveau de la politique, à ce point culminant, enfin, auquel touche déjà l'Angleterre : n'avoir plus besoin d'allié.
Quand sonnera cette échéance, qui, pour tout -esprit perspicace, est déjà en vue, quelle sera donc notre position continentale à nous, si nous n'avons pas su nous ménager un contrepoids à l'expansion de la race germanique en pressant l'évolution 'des peuples intéressés à s'appuyer sur nous, •comme nous le sommes à nous appuyer sur eux ? Et quel rang, quel prestige, quelle indépendance seraient désormais les nôtres, entre une Russie qui nous compterait dans sa clientèle et une Allemagne qui aurait incorporé de force à la sienne, •outre les Slaves d'Autriche-Hongrie, ceux de la péninsule des Balkans?
C'est ce lendemain qui devrait, je ne dis point préoccuper, mais obséder nos hommes d'Etat, trop intéressés, malheureusement, à griser l'opinion du •Champagne de Cronstadt. C'est celui que vient sans doute d'évoquer, dans son discours au Comité national républicain du Commerce et de l'Industrie, M. Paul Deschanel, en nous annonçant un <i drame décisif », effet « des vicissitudes naturelles dans la maison d'Autriche », et en nous rappelant « que le rôle de la France y était d'avance tracé ». Mais qu'il a été dur — sans le vouloir,
peut-être — pour l'impassibilité de notre diplomatie, en ajoutant qu'à un tel rôle « les expédients improvisés ne sauraient suffire » et qu'il fallait « développer la politique nouvelle contenue en germe dans le traité d'alliance » ! On ne peut mettre le doigt plus juste sur le point sensible de nos rapports avec la Russie, ni mieux attirer l'attention sur la part d'énigme qu'ils recèlent et que trop de Français se font scrupule d'aborder.
Notre intérêt — c'est évident — ne consiste pas seulement dans la liquidation, aussi prochaine que possible, du syndicat formé sous le nom de Triple-Alliance, mais dans la refonte définitive de l'Europe centrale en un organisme politique dont la neutralité, tout au moins, nous soit garantie. Cet organisme peut être l'Autriche, rénovée et intervertie, pour ainsi dire. A parler net, l'expression familière qu'on pourrait donner de celle d'aujourd'hui se tire de l'idée de machine à transformer des Slaves et môme des Roumains en instruments d'une politique tournée contre leur nationalité et contre la nôtre. Contre cet état de choses si. arbitraire, il semble bien qu'une révolution légale soit commencée ; mais s'il lui manque, du dehors, l'appui moral, à plus forte raison si l'appui semble assuré aux bénéficiaires du statu qiio^ on ne peut lui prédire qu'une carrière longue et difficile. Or non seulement la Russie officielle assiste en spectateur à ce conflit de nationalités austro-hongroises — ce qu'on peut justifier, à la rigueur, par de hautes considérations d'ordre dynastique et moral, encore que jadis, et en 1866,
notamment, elle n'ait pas éprouvé les mêmes scrupules, — mais, par les gages publics qu'elle a donnés, l'année dernière, de sa communauté de vues avec le cabinet de Vienne, il est assuré qu'elle réconforte le dualisme à l'intérieur et déconcerte les adversaires de ce régime.
Nous avons intérêt encore, en attendant ce drame « décisif » que M. Deschanel a parfaitement raison d'évoquer, à ce que l'influence et, à plus forte raison, l'hégémonie austro-hongroises ne prennent point racine dans la péninsule ; à coordonner môme, dès à présent, des forces slaves naturellement disposées sur le flanc de la Triple- Alliance ; à inaugurer enfin une politique nettement franco-russe sur ce terrain que tout y a préparé. Il ne s'agirait pas, notons-le bien, d'induire la Russie en des voies nouvelles, qui pourraient répugner à sa tradition, mais de la ramener à sa tradition, tout au contraire, et de lui proposer de la féconder en commun. Est-ce le sens de cette nécessité, au point de vue français^ qui manque à nos hommes d'Etat, ou l'autorité nécessaire pour la faire valoir? Ne comprennent-ils point la valeur politique et stratégique d'une fédération slave sur les Balkans, entre l'Autriche et la Porte, — ou se heurtent-ils à des « vues » si désintéressées de l'accroissement de la puissance germanique qu'ils ne peuvent décider la Russie à y faire obstacle ?
Le fait est que, depuis moins de deux ans, ou, plus précisément, depuis que le conflit gréco-turc a réveillé l'apparente somnolence de la chancelle-
rie de Berlin, la Triplice ne cesse de fortifier sa situation dans la péninsule, sans qu^une objection s'élève, soit à Paris, soit à Saint-Pétersbourg. Elle attire dans son orbite la Roumanie, représentée, il y a vingt ans, sur le champ de bataille de Plevna ; elle s'installe en Serbie dans la personne du roi Milan, promu « généralissime » d'une armée qui, en somme, passe d'un camp à l'autre; par le même instrument, elle tend à brouiller ce pays avec la Bulgarie officielle et vient d'écarter — jusqu'à nouvel ordre, du moins — toute éventualité d'une diversion serbo-monténégrine en Bosnie. N'oublions pas, enfin, que ces succès diplomatiques coïncident avec l'épanouissement de l'influence personnelle de l'Empereur d'Allemagne à Constantinople.
Est-ce donc là ce que M. Deschanel appelle la politique « contenue en germe dans le traité d'alliance » ? Si nous l'entendons bien, c'est à une mise en valeur prudente, sans doute, mais systématique, du principe des nationalités qu'il nous convie ; c'est aussi à une constatation d'apparence paradoxale, mais éminemment juste, dans le fond: savoir que ce facteur improprement dénommé panslaviste, désormais inutile à la Russie en marche vers l'Extrême-Orient, a passé dans le jeu de la France, et importe à son équilibre en Occident. Or ni l'une ni l'autre de ces données ne figure, selon toutes les apparences, du moins, dans la formule de l'action franco-russe. Nous n'apercevons pas que cette formule contienne, même en germe, une politique européenne spéciale
à nos intérêts, parallèlement à la politique asiatique^ coordonnée, celle-là, à ceux de notre alliée. Et, pour tout dire, le seul « drame » auquel il semble que nous nous préparions n'est nullement celui qu'entrevoit M. Deschanel, et qu'il qualifie, en toute raison, « décisif », — mais un drame qui aura la Chine et le Pacifique pour théâtre et dans lequel notre enjeu risque d'être singulièrement disproportionné au profit éventuel.
Telle est la critique que trop de symptômes autorisent à élever contre les lignes générales de la politique dont le « traité d'alliance » est la charte, ou du moins contre l'interprétation que cette charte reçoit au jour le jour. A défaut d'une entente précise et féconde avec la Russie, touchant le problème austro-balkanique, pour partie déjà posée, pour partie facile à pressentir, — est-ce que nous préludons, du moins pour notre propre compte et avec nos seuls moyens, à ce rôle que M. Deschanel nous présage, et qui ressort, suivant lui, de notre « mission historique »? — Je crois bien qu'il pense à la tradition de Richelieu. Mais comment le quai d'Orsay l'entend-il?
Sous Louis XIV, un de nos ambassadeurs passe pour avoir fomenté une émeute à. Vienne, dans le
temps que la ville était assiégée par les Turcs, et une certaine conspiration franco-croate fut ourdie avec Pierre Zrjinski pour disjoindre des possessions de la maison d'Autriche la Hongrie et la Croatie *. Les instructions de Versailles laissaient à nos diplomates, comme on voit, de l'initiative. Nous avons pris à cœur, depuis, de faire oublier ces errements. Nous sommes môme si loin du temps où l'intrigue s'élevait à la hauteur d'un moyen de guerre que, de tous leurs devoirs professionnels, la non-immixtion dans les affaires intérieures des pays où ils représentent la France est le plus souvent rappelée à nos agents -, En marge de la partie officielle et en quelque sorte administrative de leurs, fonctions, ils ont mandat d'observer — sans plus. En ce qui touche particulièrement l'Autriche- Hongrie, le nombre et le choix de ces postes d'observation laisse beaucoup à désirer. On a très justement défini ce grand Etat une juxtaposition de nationalités, qui n'a que Tapparence de la cohésion et ne se tient que par la force du lien dynastique personnel. Sa physionomie, si l'on en juge par la carte diplomatique, est au contraire celle d'un
1 Un savant dalmate, M. Bogisic, ministre de* la* Justice au Monténégro, a rais à jour, sur des documents de la Bibliothèque nationale {Acta conjurationis Pétri à Zrjinio et Nicolaide Frangipani)^ la très intéressante correspondance échangée, à cette occasion, entre le célèbre magnat et le cabinet de Versailles.
' Soit dit en passant, le principe, pour marquer dans les mœurs diplomatiques une évolution dont la civilisation pût être fière, devrait être d'une application vraiment internationale. — L'attitude de l'Autriche-Hongrie dans la péninsule, des Etats-Unis à Cuba, et de TAngleterre partout où elle trouve un terrain propice, montre que cet idéal de délicatesse n'est pas encore atteint-
Empire parfaitement centralisé. Jusqu'à Tannée dernière, on peut dire qu'il n'existait aucun « observateur » dans aucun de ces foyers de nationalisme dit « secondaire », dont le développement devient si intéressant et se manifeste aujourd'hui de façon si publique. Prague, centre du mouvement tchèque, n'est pourvu d'un consulat français que depuis la fin de 1896. Ni chez les Croates, ni chez les Slovènes, ni chez les Roumains de Transylvanie, groupes dont chacun a son évolution propre, et tout à la fois une part à l'évolution plus générale de la Monarchie austro-hongroise, la France ne possède, sous la forme bénigne de consulats, une sorte d'instrument enregistreur de ce qui se passe et de ce qui se prépare. Convenons, du reste, que, faute de pouvoir justifier d'intérêts commerciaux assez étendus, elle se buterait presque partout au refus d'un Etat peu soucieux de laisser voir ses affaires de trop près. Mais observons aussi que là oîi ces intérêts sont constants, TEtat en question, par ses répugnances, et le quai d'Orsay, par sa discrétion, s'accordent, à éterniser un statu quo préjudiciable à notre commerce même et ouvrent à d'autres telle place que nous pourrions occuper. Sous le ministère Gambetta, la Chambre de Commerce d'Agram pria le comte Laugier-Villars, alors consul général à Budapesth, de s'intéresser à la création d'un consulat français dans la capitale de la Croatie. Chez nous, la Chambre de Commerce de Reims et celle de Bordeaux, par l'organe de son ancien président, M. Lalande, appuyèrent ces démarches, dans l'intérêt de l'exportation de nos
1 Entre autres le général Thomassin, ancien ministre de la Guerre, et le marquis de Piennes, membre du Conseil d'Administration des Chemins de fer serbes.
Actuellement, un assez grand nombre de maisons françaises ont des intérêts en Croatie : Gaffinel, Petit, Gairaud à Virovitica, Perrin à Kruzevac, Lamarche à Sissek. Elles se livrent surtout à l'exploitation et au commerce des bois de chêne.
2 L'esprit dans lequel la Chambre de Commerce d'Agram a accueilli cette création montre assez que de nouvelles ouvertures du Gouvernement français trouveraient un appui dans le sentiment des hommes compétents en Croatie. Voici textuellement les termes de sa délibération du 11 septembre 1896 :
« La Chambre de Commerce reçoit avec plaisir cette notification (il s'agit delà création d'une agence consulaire italienne), puisque par là la question est préjugée de savoir si l'institution de représentants étrangers s'impose dans le royaume de Croatie. C'est un objet en vue duquel elle a déjà fait plusieurs démarches auprès des autorités compétentes, en insistant sur sa nécessité et sur son importance pour le pays. »
« Elle se déclare donc extrêmement satisfaite de cette mesure, espérant qu'elle provoquera des démarches 6^ autres Etats à cette même fin. »
vins. Le commerce des bois el la facilité d'acquérir de vastes domaines à bon compte commençaient à attirer un certain nombre de Français en Croatie ^ Le quai d'Orsay chargea le comte Laugier-Villars de sonder le terrain à Budapesth. Celui-ci se heurta aux dispositions du cabinet magyar, alors présidé par M. Tisza, peu soucieux de donner Vexeqiiatur à un témoin permanent de sa politique en Croatie, moins encore d'accorder à l'autonomie théorique des Croates une sorte de sanction ^ sous cette forme. De notre côté, on n'insista pas, et l'affaire est pendante, depuis treize ans. C'est l'Italie qui a profité de cette discrétion. Elle possède un agent ii
consulaire à Agram, M. CarnelutLi, depuis le mois de septembre 1896 2.
Par contre, nous entretenons, à Fiume, un luxe de personnel consulaire qui nous coûte une trentaine de mille francs par an, et qui n'est nullement justifié par le mouvement commercial. Et, par respect, sans doute, pour une tradition antérieure au premier Empire, le vice-consulat de France a été maintenu à Raguse, ville de sept à huit mille âmes, où la génération actuelle n'a jamais vu un négociant français.
Intérêts commerciaux, à part, il résulte donc de la rareté et du caractère plus ou moins archaïque des postes consulaires que V « observation » des phénomènes proprement politiques, en Autriche- Hongrie, est extrêmement centralisée. C'est l'œil de l'ambassadeur de France à Vienne qui doit tout voir et pénétrer jusqu'à l'extrême rayon de ce cercle si composite dont il occupe le centre. Par cette raison, sans doute, l'ambassade de Vienne est / tout spécialement dévolue aux hommes dont la carrière s'est développée hors du territoire austrohongrois, ou qui même n'ont jamais appartenu à la diplomatie. 11 n'y a pas longtemps, M. Lozé, ancien préfet de police, avait charge de renseigner le Gouvernement français sur les conditions de ce grand corps politique qu'il faut étudier en quelque sorte organe par organe, sous peine de ne le connaître jamais. Le cas n'est pas isolé d'ailleurs. Nous vivons, en diplomatie, sur deux principes admirables — que nul, du reste, ne nous envie, et, à plus forte raison, ne nous emprunte — et qui se complètent, s'étayent, s'éclairent surtout réciproquement. Le premier est que l'avancement, dans
la « carrière » estafifaire d'ordre strictement administratif. L'ancienneté, les convenances personnelles, la faveur aussi — il n'est pas cruel de le supposer — sont les seuls ressorts de ce roulement qui envoie d'un bout du monde à l'autre l'agent chargé de représenter la France et, par surcroît, de la renseigner*. Le second c'est qu'un haut fonctionnaire, qui a droit à certaines « compensations administratives », impossibles à lui procurer en France ou dans les colonies, peut être recruté par la « carrière » et promu inopinément Père Joseph. Ces deux principes reposent sur un troisième, qui les engendre et les vivifie au jour le jour : c'est que, dans Tordre diplomatique, il n'y a pas A^ spécialités.
1 II suffit de parcourir la collection de V Annuaire du Ministère des Affaires étrangères — un livre qui se recommande à Tattention du Parlement — pour avoir une idée de cechassé-croisé, et, soit dit en passant, du gaspillage de fonds qu'il entraîne. Il arrive fréquemment qu'un agent diplomatique, transféré, par exemple, de Pékin ou de Washington en Europe, ou vice versa, accepte à contre-cœur sa translation, et fait des démarches pour obtenir un autre poste, démarches qui viennent à échéance fort peu de temps après qu'il a pris possession de celui-ci. Nous connaissons un ministre plénipotentiaire qui, de résident à Madagascar, promu représentant de la France à Gettigne, a repris le chemin de Paris, quelques jours après avoir présenté ses lettres de créance, et sans même avoir déballé ses meubles. Gomme les frais de déplacement sont supportés par l'Etat, on voit quelle brèche font de tels abus au budget du Ministère. Et comme aussi ce budget est relativement restreint, il arrive que l'argent manque, non seulement pour une foule de dépenses utiles qui intéressent le service des renseignements, mais pour le remboursement même de ces frais, dans les conditions et délais prescrits par la loi. Certains agents, déplacés d'office, doivent supporter les conséquences des fantaisies de leurs collègues et attendre indûment, pendant dix-huit mois et plus, leur mandat d'indemnité.
Que demande-t-on, au fond, à un homme dont la mission essentielle consiste à se bien assimiler un milieu, à le rendre sensible et vivant, à grande distance de sa patrie, par des rapports documentés au Ministère ? Un certain doigté professionnel, le frottement du monde, l'habitude du protocole, de la fortune — de la fortune surtout, c'est le point capital. Connaissances techniques, histoire, géographie, état économique et social, langues môme, — voilà l'élément qui, dans l'esprit ordinaire des mouvements diplomatiques, figure ad ponipam et ostentationem^ ou, pour mieux dire, n'a pas de coefficient.
Et nulle part, peut-être, plus qu'en Autriche- Hongrie et dans la péninsule balkanique — c'est-àdire là, tout justement, où le terrain politique est le plus mouvant et ne saurait être bien exploré, sans la connaissance approfondie du sous-sol — ce dédain superbe de la spécialité ne s'affiche en système. Nous avons vu un ex-préfet de police appelé à représenter la France à Vienne. Pour le poste de Bukarest, vacant il y a quelques mois, c'est à l'expérience d'un autre préfet, M. Henry, des Alpes-Maritimes, qu'on a faitappel. A Belgrade, quarante-huit heures avant la rentrée du roi Milan, la veille même d'une crise qui dure et qui n'est pas sans effet sur les relations entre Etats balkaniques, on installe un « observateur» qui vient de Buenos-Ayres ^ On plaisante, chez nous, sur les
A La mise à la retraite inopinée de M. Patrimonio, prédécesseur de notre nouvel agent diplomatique à Belgrade, a produit le plus déplorable effet dans la péninsule slave et jusque dans certaines
gens dont le principal titre à la décoration consiste en ce qu'ils ne sont pas décorés. Les bureaux vous expliqueront le plus gravement du monde que la raison pour laquelle on appelle tel diplomate à un poste important d'Europe, c'est qu'il n'en a encore occupé aucun. On ne saurait décemment admettre qu'une carrière se terminât en Amérique, dès l'instant qu'elle y a été commencée. — A Gettigne, quatre ministres, venus, qui de Stockholm, qui de Madagascar, qui de Madrid, qui de Berne, se sont succédé depuis 1893. Quelle que soit la valeur réelle et incontestée de certains d'entre eux, leur a-t-on laissé le temps de prendre une installation morale? Notez bien que les bureaux sont unanimes à déclarer Cettigne un poste-type d'(( observation ». . Et il faut bien ajouter que cette pratique, qui sent un peu trop son infaillibilité nonchalante et ses bureaux aristocratisés, ne nous est pas commune avec les autres pays, — dans ces proportions-là du moins, — singulièrement avec l' Autriche- Hongrie. On peut discuter les procédés de l'agent austro-hongrois dans le Balkan. Mais on ne saurait nier ni l'esprit judicieux qui les choisit, ni l'esprit de suite qui les maintient, ni l'esprit critique qui
sphères officielles. Coïncidant avec l'entrevue, à Paris, du roi Alexandre, de son père et de M. Hanotaux, elle ne pouvait manquer de prêter à des présomptions fâcheuses, touchant les complaisances du quai d'Orsay vis-à-vis du roi Milan. D'autant que, d'une part, on savait le roi Milan indisposé de longue date contre M. Patrimonio et que, de l'autre, certaine commande de canons à l'industrie française, procurée par l'entregent de notre ministre, a été donnée, dans laiVewe freie Presse^ comme le motif ou le prétexte de la démission exigée du ministère Simic.
règle la fonction sur la nature et l'étendue de leurs connaissances spéciales. Presque tous ont accompli le stade le plus important de leur carrière sur ce terrain ; ils y ont des relations ; ils en parlent assez couramment les langues; ce qui vaut mieux que tout, ils sont pénétrés de Vambiente. Il en résulte que, malgré les défiances particulières dont ils sont entourés en plus d'un endroit — et pour cause, — ils parviennent à documenter très exactement la Ballplatz^ à la mettre en situation de tenir sa politique à jour et de profiter des moindres circonstances. — Chez nous, au contraire, l'impulsion est à la hauteur de la préparation. Et si le Ministère reçoit des rapports vraiment utiles, si tel ou tel de nos agents est parvenu à se créer mieux qu'une situation banale, si, en un mot, la Direction politique du quai d'Orsay est à peu près servie par ses organes officiels, c'est que, parmi ces organes, plus d'un fournit au-delà de ce à quoi il était préparé, et peut-être de ce qu'on lui demande. C'est, en d'autres termes, que parmi les agents proprement diplomatiques et surtout peut-être parmi les consuls qui rendent, dans le Balkan, des services du même ordre qu'eux, l'initiative personnelle comble quelquefois — c'est, du reste, dit-on, un phénomène bien français — les lacunes du système et les brèches de la routine.
Sans dévier de ses récentes traditions d'extrême prudence et de respect un peu béat de tous les faits accomplis, il dépendrait d'une diplomatie mieux aiguillée de transformer l'exception en règle. Nous n'y trouverions pas d'avantages qu'au seul point
de vue du service des renseignements. En un temps où les affaires jouent un si grand rôle, et dans une région où l'industrie allemande est servie par de si habiles pionniers, telle grosse commande de matériel militaire, par exemple, n'aurait jamais été faite en France, si notre représentant n'eût mis son entregent personnel au service de cette catégorie d'intérêts. Un agent qui ignore tout du pays s'évite l'ennui d'en rien apprendre, se tient aux relations strictement officielles, assiste aux crises politiques sans cette nuance d'intérêt éclairé par où le Slave, bon connaisseur d'hommes, sent qu'il est en présence d'un ami, — cet agent nous représente par son habit et non par son être. La France recevra de lui, en services positifs comme en avertissements utiles, l'équivalent de ce qu'il donne en son nom. Ce type de diplomate est malheureusement connu et apprécié, au fond, comme il mérite de l'être, sinon par le Ministère, au moins par le milieu où son insuffisance s'épanouit. Ne se peint-il pas en pied dans ce joli mot d'un secrétaire d'ambassade, prenant possession d'un poste balkanique: au milieu d'un cercle de personnages officiels serbes, monténégrins et bulgares, notre homme sortit devant nous de la réserve professionnelle pour poser cette question : « Au fait, expliquezmoi donc ce qu'on entend par Jugo-Slaves ? »
Si la diplomatie française fait peu de chose pour les Slaves qui voudraient garder leurs illusions sur elle, notre presse, qui n'a pas les mêmes excuses et dont le rôle pourrait être beaucoup plus efficace, fait trop souvent moins que rien. Et nous entendons par là qu'en mainte occasion elle se prête, par des raisons qu'il ne convient pas de mettre toutes au compte de l'inadvertance, à entrer dans le jeu de l'étranger contre nous-mêmes.
La presse française, par le nombre de ses organes et le crédit qui s'attache à plusieurs d'entre eux, peut beaucoup pour ces isolés du grand public européen. 11 faudrait qu'elle eût conscience de sa force et surtout qu'elle n'en mésusât pas. 11 faudrait, tranchons le mot, qu'elle eût une politique. Certainement, chaque journal, à notre époque, est avant tout au service d'une combinaison financière ou d'un parti. C'est un fait qui se vérifie ailleurs qu'en France, dans tous les pays constitutionnels et même en Russie. Néanmoins en Allemagne, en Angleterre, en Autriche-Hongrie surtout, la haute presse, soit qu'elle défende, soit qu'elle prenne à partie un ministère ou un groupe déterminés, ne s'écarte pas d'une certaine ligne qu'elle sent conforme aux intérêts nationaux.
Elle n'est capable ni de certaines ignorances, ni de certaines prétéritions, ni surtout de dithyrambes inopportuns. Il y a, en cette matière, des dissonances d'une nature particulière, que ne sauraient commettre les vrais professionnels du clavier international ; de môme qu'il y a des thèmes qui se prêtent à un développement spontané. Eviter les unes et insister sur les autres, c'est déjà une politique. Nous n'en avons pas.
Cela s aperçoit surtout dans les matières austrohongroises et, par contre-coup, balkaniques. Nous savons parfaitement — ou nous devons savoir — ce qu'est l'Autriche dualiste, son rôle par rapport à nous, et comme quoi le dualisme constitue une forme révisable de l'organisme établi dans l'Europe centrale. Même depuis que la notion de Triplice est familière au dernier de nos paysans, on a presque complètement laissé ignorer aux classes cultivées l'existence du contrepoids intérieur que cette combinazione trouve dans la seule ethnographie/. L'éducation du public a été si peu faite, sous ce rapport, que des milliers d'hommes du monde, réputés instruits, ignorent mêjne les noms de ces nationalités dites « secondaires ». Toutes ces luttes des Roumains de Transylvanie, des Croates, des Slovènes, des Serbes de Hongrie — luttes électorales, scolaires, judiciaires, qui durent
1 Le reproche s'adresse, d'ailleurs, à l'enseignement autant qu'à la presse. Quel est le bachelier, chez nous, qui pourrait exposer passablement les conditions ethnographiques de l'Austro- Hongrie ? On est plus instruit du règne d'Alexandre et des péripéties de la bataille de Pharsale.
depuis une vingtaine d'années et qui continuent — ou bien ont été passées sous silence, ou signalées par des télégrammes incompréhensibles à force de concision, ou même dénaturées par des •correspondances tendancieuses auxquelles plus d'un journal à gros tirage donne libéralement rhospitalité. Quand donc, dans un de ces journaux •qui, pour l'étranger, comptent seuls, le procès de Klausenburg et le Mémorandum des Serbes de Bosnie ont-ils eu les honneurs de l'article de fonds ? La réapparition du roi Milan à Belgrade, il y a quelques mois, a fait couler un peu d'encre. En bonne foi, est-ce au peuple serbe ou à cette frétillante personnalité que s'adressait cet hommage?
Non seulement nous ne faisons pas à nos amis naturels l'aumône d'un peu d'intérêt intelligent, à travers des crises dont l'enjeu est l'hégémonie de rivaux non moins naturels. C'est trop souvent à €es rivaux même que va l'attention, la justification, l'éloge. Ce sont eux qui ont pris pied chez nous, et se font rendre, à Paris, des services dont l'importance ne peut être bien sentie qu'ailleurs.
Certes nul plus que nous ne rend justice auxqualités positives et singulièrement au génie politique du peuple magyar, lia tiré un merveilleux parti d'une situation difficile ; il occupe aujourd'hui, selon de bons juges, sous le rapport de la cohésion et de la force, le premier rang parmi les nationalités austrohongroises. Mais quand bien même les souvenirs du ministère Tisza et l'apothéose toute récente de Guillaume II à Budapesth ne souligneraient pas sa haute importance dans la formation triplicienne, le
besoin qu'il éprouve de s'appuyer à l'Empire d'Allemagne ressort à l'évidence de sa position géographique. C'est proprement l'îlot battu de tous côtés par la mer slave, sauf à l'Ouest, où il s'adosse à l'élément allemand, depuis que la Constitution dualiste Ta fait son égal. Il faut encore ajouter que l'extension de son hégémonie se produit au détrinaent de nationalités qui prendraient exactement le contre-pied de la politique triplicienne, de telle sorte qu'il ne manque rien à cette situation pour être claire à qui connaît un peu sa carte internationale.
Et pourtant, par les mille canaux d'une influence dont nous nous dispenserons d'énumérer les éléments — d'autant qu'il faudrait sans doute parler un peu de Pactole pour donner une idée exacte de cette canalisation — le Hongrois s'est fait à Paris, dans ce qu'on est convenu d'appeler la Haute Presse, une situation inexpugnable. 11 a intérêt à ce qu'on ne donne aucun écho à tous les symptômes. de rébellion contre sa rude hégémonie (le meinorandum roumain et les récentes élections croates, par exemple) — et le fait est qu'on n'en donne pas. Il a besoin de réclame pour ses hommes d'Etal, d'apothéoses pour son Millénaire, de plaidoyers en faveur de sa politique, de souscriptions pour ses inondés, — il est assuré de trouver tout cela chez nous, et plus particulièrement là oii la presse se présente à l'état de force organisée, consacrée, irradiante. Il a « travaillé » à merveille la place de Paris ; elle lui appartient comme celle de Berlin, et infiniment mieux que
celle de Vienne. Il est aimable, il est insinuant, il est souvent riche, il sait son monde. Il acclame l'Empereur d'Allemagne à Budapesth — et de quels Eljens ! — mais il sait nous dire à nous, et faire croire à des hommes qui ne passent pas pour naïfs, qu'au fond notre peuple et le sien communient dans le même idéal de liberté, de culture, de largeur élégante de vues, bref dans r (( occidentalisme » affairiste et boulevardier. Il est en état de barrer la route, dans telle grande revue que nous pourrions citer, à un Français trop bien informé des choses de Transi eithanie et décidé à les décrire telles qu'il les a vues.
L'occupation de la Bosnie-Herzégovine a donné lieu à de larges distributions de cette manne dont les vrais hommes d'Etat régalent à l'occasion les lettres affamées. Petites histoires bien connues du Tout-Serajevo, d'ailleurs, et qui ne sentent guère la calomnie, tant le style trahit souvent la source de l'inspiration. M. de Kallay ne néglige rien : il a budget pour l'article, la « notice » et même le livre. Filles aînées ou cadettes de la presse, il sait que toutes sont d'excellentes commères pour conter les prouesses de son administration.
Jamais surintendant ne trouva de cruelles. — « Voici un laboratoire où, sous la haute et intelligente direction d'un homme d'Etat de génie^ se poursuit une expérience de science (sic) économique et sociale de haute portée... C'est ainsi que la Bosnie-Herzégovine, etc., sont un exemple de ce qu'une administration consciente du but à atteindre, infatigable et éclairée peut faire, dans un court
espace de temps (sic) de pays arriérés, etc.. Le mérite incontestable et hautement reconnu de cette belle œuvre de rénovation revient à S. E. M. Benjamin de Kallay (sic), ministre pour la Bosnie, etc.. Voyageurs, étrangers, artistes, savants, touristes, seuls ou en caravane {sic)^ si vous cherchez la source de Teau de Jouvence (?) qui a redonné une jeunesse pleine d'avenir à la cité, vous la retrouverez dans l'admirable initiative de ce Colbert des Balkans et dans le dévouement enthousiaste (!) de ses collaborateurs. » L'auteur de ces lignes n'appartient pas aux bureaux du Colbert des Balkans. Au style près, c'est un Français. Il est inutile de dire où la pièce a paru (on en a fait des tirages à part, très soignés, avec héliogravures), comme aussi de signaler le titre d'un livre, français également, dont il était question, l'autrejour, dans un dîner officiel àSerajevo... Comme on en louait Tinspiration, autour de la table, quelqu'un demanda à l'un des consuls présents — qui sait trop d'histoires, et de trop bonnes pour ne point avoir son franc-parler — s'il le connaissait: « Je connais le livre, répondit placidement le marquis P..., je connais l'auteur; et je connais aussi la somme que vous lui avez donnée. »
Vu de Paris, le métier n'a rien qui effarouche sensiblement nos mœurs et, à plus forte raison, notre patriotisme. Vus des Balkans, le lyrisme reconnaissant et même la louange désintéressée, quand il s'agit de Bosnie-Herzégovine, déconcertent nos meilleurs amis. Us ont sujet de nous demander, non pas seulement si nos apologistes
savent bien ce dont ils parlent, mais si nous avons oublié l'histoire, si nous nous rendons bien compte de la genèse de cette occupation si vantée? D'où procède donc cette conception d'une Autriche « balkanique », qui a reçu là un commencement de réalisation, sinon du génie de Bismarck, ingénieux àprocurerdesf< compensations » à sa victime de Sadowa, pour se l'associer contre la victime de la fameuse dépêche d'Ems? Et comment peut-il échapper que l'expérience « de haute portée sociale et économique », poursuivie en Bosnie par cet admirable M. de Kallay, s'analyserait beaucoup mieux, au point de vue français, en une assurance contre nos velléités de récupérer T Alsace-Lorraine? — S'il est devenu politique d'oublier, il ne saurait l'être de ne pas pressentir. Et nous donnons vraiment, sous ce rapport, le spectacle d'une étrange contradiction. Ainsi, l'appréhension de l'hégémonie germanique nous aura jetés dans le plus exubérant des russophilismes. et quand l'Allemand* se. taille dans la péninsule une sorte d'Algérie continentale, il suffit qu'on nous montre quelques chemins de fer et des hôtels confortables pour que
' Nous ne saurions trop répéter qu'au point de vue français ce n'est pas le principe d'une extension de l'Autriche du côté des Balkans, mais les résultats de cette extension, tout autant que l'Autriche restera dualiste et triplicienne, qui sont de nature à nous alarmer. Notre point de vue national pourrait être différent, si jamais le grand Empire de l'Europe centrale revêtait à l'intérieur la forme fédérative, qui correspondrait probablement à la neutralité, au dehors. En un mot, la fonction de l'Autriche est, par rapport à nous, variable, et variable aussi, par conséquent, se trouve être la nature de l'attention que nous pouvons prêter à son développement.
nous applaudissions. La délimitation des « sphères d'influence » en Afrique est un objet qui préoccupe toutes les chancelleries continentales (la nôtre comprise), et le Drang vers Salonique passe, chez nous, pour secondaire. Que ferions-nous de plus, si la politique de Talliance allemande, qu'on prétend avoir été celle de Jules Ferry, eût fini par prévaloir, dans les sphères gouvernementales et dans Topinion*?
Généralisons : ce défaut de sens vraiment français, dans cette question comme dans beaucoup d'autres conne^^es, procède moins peut-être encore de certaines lacunes d'éducation que du cosmopolitisme. Le cosmopolitisme nous gagne, et voilà
ï La presse russe — en dépit de l'indiflerence presque officielledu gouvernement pour les affaires balkaniques — est incapable de ce qu'on peut bien appeler, au point de vue international, un si grossier solécisme. Dans le Sviet^ dans les Novosti^ dans la Novoie Vremia même, qui passe pour recevoir des inspirations directes de la chancellerie, on ne trouvera jamais d'apologie de l'occupation, et très souvent môme de vives critiques du régime de M. de Rallay s'y étalent. Nous en avons cité des exemples. Et pourtant la Russie, nous pensons l'avoir démontré, n'a guèred'appréhensions positives à concevoir du Drang nach Osten. C'est bien plutôt nous qui avons un intérêt d'avenir à ce que le terme de l'évolution balkanique ne soit pas celui-là.
par OÙ, à tant d'égards, nous décevons nos meilleurs amis. Traversant encore la phase du «nationalisme » et constatant, de surcroît, qu'elle bat son plein chez les Allemands, ils sont surpris de ce que nous semblions l'avoir dépassée. Laissant toujours de côté cette mortelle question de « sympathies » — qui a été inventée par les touristes et non par les véritables investigateurs de l'étranger, — nous sommes encore pour eux l'Occident-type, le pays de l'expansion intellectuelle, par-dessus tout évocateur et quelque peu juge des causes qui intéressent la civilisation. A tous ces titres^ l'article qui vient de France, surtout quand il est revêtu d'une signature, produit encore chez eux une impression profonde. S'il témoigne de quelque connaissance de la situation interne des jeunes nationalités, il a pour effet de leur donner confiance, de les fortifier dans certaines luttes légitimes, d'être, en un mot, pour l'esprit public, l'équivalent de ces aliments qui, dans l'ordre matériel, à petite dose, fortifient l'ossature de l'individu. Léger, mal documenté, sentant son C0smopolitisme, il déçoit. Nous avons les bénéfices d'un rayonnement très ancien et recueilli, pour ainsi dire, à une foule de petits foyers : nous en avons aussi les charges. Il faut avoir vécu hors de France, et singulièrement dans le Balkan slave, pour bien comprendre cet effet de la littérature sur l'opinion ^
ï Le maître écrivain qu'est M. Anatole France ne se doute pas, par exemple, à quel point il a scandalisé, nous serions tenté de dire alarmé, une foule de bien honnêtes Slaves du Sud par un
Ce que les Slaves du Sud nous demandent avant tout, c'est de les bien faire connaître, — de les faire connaître tels qu'ils sont, et non point à travers ce prisme du statut politique, qui masque ou diminue leur individualité. Nous pouvons beaucoup pour eux, comme, du reste, pour tous les peuples qui
article qui a paru récemment dans le Figaro sous le titre : « la Dalmatie ». — Nous avons sous les yeux, entre autres coupures qu'on a bien voulu nous adresser, six colonnes du Jedinstvo, de Trieste, et deux de VObzoï; d'Agram, pleines de gémissements provoqués par notre aimable académicien. On lui tient un peu rigueur d'avoir pris quelques privautés avec Thistoire — en faisant rétrospectivement cadeau à Tex-république de Venise de l'ex-république de Baguse — et avec la philologie, en avançant, sur la foi d'un orfèvre gai, qu'on parlait le tchèque en Dalmatie. Mais le point sensible est qu'ayant atterri cette côte dalmate, il n'a pas démêlé tout ce qu'il y avait d'original et de profond dans son slavisme — qu'il appelle barbarie — et lui délivre des lettres de latinisation, qui n'enchantent qu'une infime minorité. U y a là un cas de susceptibilité nationale qu'il faudrait l'exquise adresse de M. Anatole France lui-même pour le décrire. On attend son retour pour le bien bourrer d'histoire et d'ethnographie et obtenir de lui une réparation, sous forme de pages charmantes. Par contre, quand, par hasard, un article de journal ou de revue, inférieur assurément, en la forme, à ceux que M. Anatole France nous pourrait donner, entre dans l'esprit de cette race et marque quelque foi à son avenir, non seulement les confrères slaves s'épanouissent, mais — signe plus caractéristique — la haute presse de Pesth se fâche. Un article qui a paru dsms la Revue des Deux Mondes, sous le titre : « la Hongrie et l'Opposition croate », au mois de septembre 1895, a valu à son auteur trois charges à fond du Pester Lloyd (entre beaucoup d'autres), et la première commençait textuellement par ces mots : « La Revue des Deux Mondes, décidément acquise à la politique franco-slave, cherche à atténuer par avance l'eifet pacificateur qu'on attend de la visite du Roi en Croatie. » — L'auteur était assurément exempt de vues aussi ambitieuses et aussi noires. Mais oh voit assez, par cette citation, que la littérature n'est pas jugée partout, comme à Paris, une bonne fille dont la Politique se soucie peu.
ne sont pas encore entrés dans la réclame. Ce qu'ils nomment leur vie nationale n'est, en somme, que le produit d'une foule de facteurs dignes d'intéresser l'érudit, le psychologue, même le dilettante. On saurait un peu, en France, qu'ils ont aussi une littérature, des orateurs, des artistes, et un fond de mœurs aussi démocratiques que les nôtres, et même une pointe de cet esprit révolutionnaire dont M. Jules Lemaître nous conseillait récemment de ne pas rougir, — que notre bagage de connaissances s'en enrichirait, sans, je crois, que des points noirs parussent inopinément à l'horizon de la paix générale. Delà, à comprendre leur fonction, dans ce grand livre de l'Europe dont l'édition définitive n'est pas encore tirée, il n'y aurait qu'un pas. Et, ce pas franchi, nous serions mieux fondés, même et surtout devant la galerie internationale, à nous réclamer du slavisme comme de l'allié ethnographique naturel. Eux y verraient un signe déplus de ce qu'ilsnommentleur « vocation », qui n'est que la fonction idéalisée et transportée dans l'avenir.
Pour le moment, cette fonction nous paraît être tme^ en dépit de l'échelonnement des frontières qui font de ce monde comme une sorte de damier. Elle est de retarder, de compromettre même, en Autriche-Hongrie, comme au delà, les suprêmes conséquences de la politique du prince de Bismarck. Imaginez, dans ce Balkan slave, une dégénérescence de l'esprit national, ou même une simple transaction morale avec la poussée germanique, nous aurions là tous les éléments d'une seconde
LE ROLE DE LA FRANCE 37 i
Autriche, associée, comme celle d'aujourd'hui, aux intérêts dont le centre est à Berlin. Nous serions en présence d'une race à la fois prolifique et militaire — grandes qualités par le temps qui court — qui serait déjà àmoitié fondue dans un organisme allemand. La Russie, dira-t-on, en aurait à temps pris ombrage : c'est une question, qu'en tous cas une guerre seule aurait pu trancher. De sorte que même les partisans de la paix à outrance ont sujet d'examiner si ce « nationalisme » des Slaves du Sud n'a pas dispensé la Russie et la France de jouer une partie décisive trop tôt.
L'œuvre de la paix, dans cette partie de l'Europe, n'a pas été de tous points inféconde. Elle a grandement servi sans doute le Drang nach Osten ; elle a permis aussi le rassemblement des matériaux nécessaires à la réaction. Chaque groupe jugoslave a pris, vaille que vaille, une position de combat. Les Slovènes et les Croates de Dalmatie font nombre, au Reichsrath^ dans la majorité que le parti dit « libéral » allemand a essayé d'intimider par les dernières violences. Les Serbes et les Bulgares sont, en dépit de tous les retours de la politique triplicienne, une réserve contre ce même pangermanisine^ s'il venait à tenter d'autres assauts que ceux de la tribune parlementaire. Tous constituent une sorte de barrière vivante entre V Allemagne-race et son nouveau protégé, l'Empire ottoman. Et voilà pourquoi, unis par l'origine ethnique, par le malheur, par des tendances que nous avons essayé d'analyser, les Slaves du Sud, considérés d'un peu haut, nous apparaissent
comme une entité définie, comme un seul et même acteur, qui, sur là scène politique, change plus d'habit que de rôle.
De savoir en quelle forme ce rôle se précisera plus tard, c^est un problème dont la donnée principale est inhérente au cours des affaires en Autriche -Hongrie. Nous achevons ce livre au moment le plus troublé de Thistoire de ce grand Etat depuis 1866, — le plus douloureux peut-être pour un souverain qui commande le respect, et qui célèbre le cinquantième anniversaire de son règne au lendemain de l'émeute à Vienne et à Prague. Que le parti radical hongrois saisisse cette occasion de déchirer le pacte dualiste et s'impose, — nous entrons dans l'inconnu. Mais, faute de pouvoir pressentirles événements, il est élémentaire queles Français connaissent leurs amis. Notre intérêt s'est porté sur les plus ignorés; nous avons apprécié, pour avoir longtemps vécu parmi eux, qu'ils méritaient autre chose que l'aumône du dilettantisme ; nous croyons à leur avenir politique et à certaines revanches impatiemment attendues. 11 était bien inutile de leur dédier ces pages : l'esprit qu'ils y trouveront est la meilleure des dédicaces.
Raguse, mars 1898.
Avant-propos ,