CHAPITRE VII
Sommaire. — Le rôle des intérêts dans la question contemporaine d'Orient. — Un épisode de l'attaque de la Banque ottomane.
— Les valeurs turques et les réformes. — Conséquences théoriques et pratiques de Y internationalisation du capital-
— L'esprit du traité de Berlin. — Conditions imposées aux Etats balkaniques : frontières, tributs, prise en charge de marchés dolosifs, stipulations particulières. — La Haute Banque en Serbie et en Bulgarie. — Le Monténégro, les tarifs douaniers et la doctrine de l'individualisme d'État. — Situation économique des pays jugo-slaves incorporés à l'Autriche-Hongrie. — La Bosnie ; la question agraire; le régime de l'occupation. — Un prolétariat international. — Aspect particulier du socialisme dans la péninsule.
Si nous somoics parvenus à dégager la donnée essentielle du problème balkanique contemporain, c'est SOUS forme de dilemme que paraît se présenter la conclusion. Tant que la paix durera — et le vœu des Puissances paraît bien ôtre de la conserver à tout prix, — on ne peut faire état que des « forces » déjà classées, et pour ainsi dire en mouvement. Ou bien le Drang nach Osten^ dont nous
connaissons en substance la formule et les ressources, accomplira le cycle tout justement pacifique de son évolution et poussera celle-ci jusqu'au point où les baïonnettes n'auront plus qu'à se montrer sur des positions déjà conquises ; ou bien les Slaves du Sud, resserrant entre eux le lien ethnique, sous forme de ligue, d'entente morale par-dessus les frontières, de politique commune enfin — et nationale, lato sensu — lui opposeront à temps un obstacle assez sérieux pour dispenser les autres adversaires naturels de l'hégémonie germanique d'en appeler à la fortune de la guerre. Tels sont les éléments en présence, et, à leur sujet, une question s'impose. De quel côté paraît se ranger cette puissance internationale qu'on est bien obligé d'appeler la Finance, faute d'une expression à la fois synthétique et complète? Dans quel plateau de la balance pèsent les hommes d'argent et surtout les choses d'argent? Quel est — pour pousser l'examen jusqu'à ses extrêmes et pourtant naturelles conséquences — l'aspect social de ce conflit? — Comme tout se tient, dans ces affaires dites orientales ; comme il est bien impossible d'en décrire un côté sans remonter fréquemnaent jusqu'au point d'où l'on en peut saisir l'ensemble, il nous paraît utile de relever l'attitude générale de l'Europe des « intérêts » dans les difficultés contemporaines d'Orient, avant d'examiner en particulier Tapportque nos mœurs financières fournit au Drang nach Osten contre les Slaves du Sud.
L'Empire ottoman, c'est le statu qiio. Le statu
quo^ c'est le courant des affaires et le paiement du coupon. Deux facteurs respectivement associés à un môme troisième — dans un siècle de chiffres, surtout — doivent concourir à une fin commune. Cette étroite affinité entre la Sublime Porte et ce qu'on nomme en bloc les « intérêts » trouve un symbole dans le propre personnage d'Abdul- Hamid. Le « Sultan rouge » est un des premiers capitalistes du monde. Sa fortune personnelle — si Ton peut ainsi nommer les bénéfices inhérents à sa fonction — passe le milliard, et il ne dédaigne pas de Taugmenter par des spéculations et des affaires, avec le concours éclairé de sir E. Vincent, directeur de la Banque ottomane.
Parallèlement au massacre des Arméniens, il opérait avec succès sur les mines d'or. C'est du reste dans cette banque que ses valeurs étaient déposées, le jour où une bande de condottiere l'envahirent et pensèrent la mettre à mal. Un diplomate, alors présent à Constantinople, nous contait récemment quelques épisodes de cette audacieuse équipée. La bande avait pénétré sous le hall en costumes de portefaix, chargée de ces sacs d'apparence réglementaire qui servent au transport des medjidiés. Le Monténégrin de planton — le Monténégro est le grand fournisseur d'hommes vertueux aux établissements financiers de Constantinople — les laissa passer sans défiance. Sur quoi ils barricadèrent la porte et tirèrent leurs revolvers, joignant la menace de faire sauter à la dynamite ce palais où cinq à six milliards, tant en titres qu'en numéraire, étaient déposés. On courut
prévenir Sa Hautesse. Elle prit peur si vite et si bien, le coup avait porté si juste qu'à cette bande
— qu'au fond elle traitait d'anarchiste, et comme telle eût empalée de bon cœur — elle lit faire sur le champ des ouvertures, promit la vie sauve, promit môme Tasile. Ni avant, ni depuis, l'Europe « concertée » traitant avec Abdul-Hamid par l'organe de ses ambassadeurs, n'a obtenu de lui un gage de cet esprit d'accommodement et de franche décision. Que se passa-t-il par la suite, et quel fut notamment le rôle du premier drogman de l'ambassade de Russie, Maximoff? — Notre auteur, là-dessus, se déclare mal renseigné. Mais ce qu'il vit de ses yeux, dans le crépuscule de cette journée laborieuse, ce fut l'embarquement des agresseurs, protégés par la police, à bord du propre yacht de sir E. Vincent. A l'heure môme oii des milliers d'innocents tourbillonnaient sous les casse-tôtes officiels, ces hardis compagnons trouvaient asile et confort dans les salons flottants du directeur de la Banque ottomane : de là, non sans égards, on les embarqua sur un paquebot en partance pour T Angleterre. Ils avaient parlé dynamite à temps !
La morale publique peut hésiter ici quant à la répartition des torts et à la classification des procédés. Mais ce que nous pouvons bien appeler l'esthétique sociale s'est enrichi, ce jour-là, d'un beau symbole — à reproduire en gobelins pour toutes les chancelleries de l'Europe: le Sultan, réfractaire aux notes diplomatiques, composant
— en toute hâte! — avec l'anarchie.
On pourrait s'élever plus haut, dans ce domaine du symbolisme, et découvrir, par exemple, plus d'une analogie entre certaines fonctions du capital et le rôle que le Turc s'est arrogé en Europe. Le Turc, installé depuis cinq cents ans parmi des populations chrétiennes, ne s'est jamais comporté, en somme, comme s'il occupait, dans un intérêt commun, le faîte d'une société. L'idée de devoirs, de charges inhérentes à sa position privilégiée n'est jamais entrée dans sa politique, — et pas même, au surplus, celle d'assimilation. 11 a constamment campé sur ce sol, convaincu que le fait originaire de la conquête lui créait des droits imprescriptibles et qu'il n'avait qu'à se laisser vivre du travail des 7'aïas, — Au fond, n'y a-t-il pas là quelque chose des objections que l'école socialiste et ses divers aboutissants font à Tétat A^ pur rentwr? Ne lui contestent-ils pas tout justement et ce droit à la pérennité de jouissance, basé sur un fait plus ou moins lointain, dont la légitimité au surplus dépend du poids et de la mesure, — et l'abstention du devoir que nous commençons à nommer social — et l'isolement altier, la tendance à former caste, au-dessus d'un prolétariat sans culture et inorganisé ? Toutes proportions gardées entre l'état de civilisation et le moule dans lequel pourrit l'Empire ottoman, c'est autour des mêmes idées, ou plutôt des mêmes reproches que semble graviter la querelle. Non seulement les mots, mais les faits semblent prêter à cette antithèse : que le capital devienne, dans toute l'Europe, la tête de Turc de l'axmée des mécontents — et que le
Turc soit aveuglément amnistié par les classes pourvues, à cause de ce qu'il incarne de capital.
C'est qu'il ne l'incarne pas qu'au figuré et par manière de symbole ! L'Empire ottoman doit en chiffres ronds aux créanciers européens — même après la conversion forcée qui résulte de l'iradé de décembre 1881 — cent millions de livres sterling, et, dette publique mise à part, un grand nombre de valeurs sont solidaires de son existence. Tout le monde sait que sa banqueroute est en perspective au bout d'une guerre, et peut-être se serait-elle déjà produite, au lendemain du traité de San-Stefano, si les Puissances n'avaient été en mesure d'opposer à la Russie un concert pour de bon. On oublie trop que le Gouvernement russe dut s'engager par le traité de Berlin : 1"* à ne pas convertir son indemnité de guerre (de 1.400.000 roubles) en cessions territoriales; 2° à ne rien exiger qui pût porter préjudice aux créanciers antérieurs de l'Empire ottoman. En fait, c'était renoncer à tout dédommagement pécuniaire, s'effacer devant les capitalistes européens, reconnaître — de force, il est vrai — qu'on avait fait la guerre pour l'honneur.
Encore ici, si l'on dégage la philosophie de ce règlement d'ordre financier, et ses rapports avec ce qu'on peut bien nommer la morale des nations, la surprise du moraliste est amère.
Entre deux créanciers de la Sublime Porte, l'un — celui qui vient de dépenser des milliards pour arracher les chrétiens des Balkans et notamment les Bulgares à un régime de cruautés qui, dans ce^
280 LE BALKAM SLAVE
temps-là, fit frémir l'Europe, estrenvoyé à présenter sa cédule à des jours meilleurs; — Tautre, le syndicat des banquiers de TEmpire et leur clientèle, qui ont fourni des ressources à ce régime, par conséquent un aliment à ses abus, conserve une situation privilégiée.
Mais s'imagine-t-onque demain une Russie victorieuse, avec le concours des Etats balkaniques, se laisserait dicter des conditions aussi draconiennes et passerait aisément condamnation sur son ancienne créance et sur celles qui ne manqueraient pas de naître, du fait delaguerre, tant à son profit qu'au profit de ses alliés? Est-ce que le principe que les créances privées et antérieures en date doivent primer les nouvelles créances d'Etat serait admis par les vainqueurs ? Question de force mise à part, serait-il légitime que leurs avances restassent pour compte aux liquidateurs de l'Empire ottoman, alors que l'événement donnerait tort aux obstinés qui auraient cru jusqu'au bout à son étoile? La Conférence chargée d'élucider ce point de droit pourrait se reporter utilement à l'un des articles du Code do Commerce : ce serait bien la première fois que, dans une faillite, les syndics eussent été payés les derniers !
La Haute Finance, en connaissance de cause, et les porteurs de titres, par instinct, se sont mis en présencedeces hypothèseset de beaucoup d'autres, — car nous n'avons pas la prétention, cela va de soi, dépasser en revue toutesles formes de ladissolution éventuelle de la puissance établie à Constantinoplc. Ils en ont conclu, avec raison, que le
meilleur, et à vrai dire Tunique garant de leurs intérêts, était le statu quo. Tout le reste est ironie, dans la fameuse formule « intégrité de l'Empire ottoman » ; mais cela, du moins, est sérieux, répond à un concept clair, à des appréhensions raisonnées. Le malheur est que ce même conflit, que nous avons déjà signalé à travers certaines phases de la crise balkanique, entre la morale sans épithète et les exigences plus ou moins juridiques du coupon, est permanent au fond de ce statu qiw. Et il en résulte, pensons-nous, que la défense du capital en Orient n'est pas sans élargir par contrecoup les brèches dont il se plaint en Occident, sous forme d'antithèses qu'on peut bien nommer ^ocza/éf^. Depuis que l'Europe a placé sous son contrôle les finances ottomanes, les arrérages sont régulièrement servis aux porteurs de titres, et voilà, sans doute, un grand bien. Mais nous voudrions que les apologistes même de ce riant état de choses eussent le courage de donner au public Fépure de cette machine dont les orifices crachent Tor et qui dissimule aussi, je pense, des cylindres et des laminoirs. Ce livre a-t-il été écrit? A-t-on détruit une seule des présomptions ou des accusations positives d'après lesquelles notre génération est fondée à penser que nulle part le contribuable n'est plus odieusement rançonné que dans l'Empire turc; qu'il ne jouit personnellement d'aucune des garanties qui forment la base de tout système fiscal régulier; et qu'enfin, sous le vernis d'une brillante comptabilité, la Commission - européenne de la Dette n'est qu'un stimulant de plus à la rapacité
des fonctionnaires? Car enfin la question est terriblement préjugée contre les optimistes par tout ce que nous savons du tempérament, du passé, des mœurs administratives, judiciaires, fiscales de rislam européen. Non seulement ce livre n'existe pas, mais l'Europe officielle elle-même se charge d'infirmer par avance la crédibilité de Técrivain qui entreprendrait cette tâche, puisqu'elle reconnaît qu'une refonte de l'organisme ottoman s'impose et qu'elle a inscrit les « réformes » au programme de la question d'Orient.
Et c'est bien cela, l'antithèse, pressante et à plusieurs faces. D'un côté, la civilisation reconnaît qu'un état de choses arbitraire, inhumain, chaotique se perpétue dans l'Empire ottoman, au point de rendre son intervention non seulement décente, mais indispensable; de l'autre, elle admet, elle exige que ce chaos évapore, pour ainsi dire, le plus régulièrement du monde et à époques fixes, de quoi satisfaire les créanciers occidentaux. Et qui donc paiera les frais de la contradiction manifeste entre cette prétention et cette donnée, sinon le contribuable du Grand Seigneur, d'autant plus sûr d'être rançonné que l'ordre ne saurait sortir, en pareille matière, du désordre et qu'il fautd'm^/r^.y désordres pour en procurer la fiction? — D'une part, l'Europe convient qu'elle n'est parvenue jusqu'ici à protéger efficacement ni la liberté, ni les biens, ni même la vie des chrétiens de l'Empire, et n'en convînt-elle pas, certes, les persécutions et l'hécatombe des Arméniens l'accusent assez haut ; mais, de l'autre, l'événement prouve
que le coupon a été servi, qu'elle fût, sous ce rapport, ou plus énergique ou plus heureuse, et n'en tirât-elle pas vanité, encore ici les faits seuls portent leur enseignement. Du Turc politique et administratif on n'a rien su ou rien voulu tirer; du Turc associé à la vie économique et financière de FEurope, on est pourtant parvenu à obtenir quelque chose. — Abdul-Hamid non seulement n'écoute pas les conseils de la diplomatie, mais la raille. C'est un ironiste célèbre, dont la spécialité consiste, dès qu'on lui propose un lot de réformes, à en offrir davantage, quelquefois dans des proportions si grandioses que les ambassadeurs en restent cois. Sait-on que, le 1" octobre 1876, il eut la sérénité de répondre aux représentations de l'Europe par l'offre d'introduire le régime parlementaire en Turquie, de s'entourer de deux Chambres et d'un ministère responsable* ? Cet insigne plaisant est pourtant un homme d'affaires. Sous son règne, au moins depuis la conversion de 1881, les porteurs de titres ottomans sont régulièrement payés. Par ce côté-là, on ne saurait dire au juste si la civilisation est sa prisonnière ou sa geôlière : on sait seulement qu'ils se sont compris et qu'au total ils se veulent du bien.
S'il est malaisé de soutenir, là-dessus, contre les socialistes, l'existence d'un ordre « moral », fondé sur de certains principes et une constante tradition, nous ne voyons guère non plus le moyen de brandir contre eux l'argument de « l'internationalisaie », dont les chastetés du patriotisme ont encore cou-
^ Debidour, Histoire diplomatique, II, p. 493.
tume de s'épouvanter. De rinternational, mais depuis un an nous en mettons partout! Nous en saturons les notes diplomatiques et officieuses, nous en aveuglons les yeux légitimement écarquillés des Grecs, des Serbes et des Bulgares, et nul ne contestera, à ce sujet, que la politique du concert européen n'oppose un principe — d'intérêt commun ou soi-disant tel — à celui des « nationalités », que nous avons pourtant pris la peine de leur apprendre ! Mais, remettant à la suite de cette étude le point de savoir, tout justement, si cette politique fait des victimes et sous quel prétexte, laissant de côté tout ce qu'elle peut avoir de dolosif sans le paraître et de militant sans le dire, en soi, est-ce qu'elle ne fait pas rutiler un phénomène dont l'aveu est toujours pénible aux partis conservateurs, nous voulons parler de « l'internationalisme » du capital? — Certes, il suffit de jeter les yeux sur la quatrième page d'un journal quelconque pour s'apercevoir que la fortune mobilière est essentiellement « sans patrie ». Considérée dans son objet, elle relève de tous les pavillons, et l'on ne démôle pas très bien, entre parenthèse, pourquoi un préjugé s'élève contre l'ouvrier qui entrevoit la solidarité du travail par-delà les frontières, tandis qu'il épargne le capitaliste intéressé au sort d'une foule d'Etats ou d'industries, à coup sûr non français, peut-être même anti-français. Mais cet enseignement quotidien, précisément parce que le préjugé et l'habitude en émoussent la pointe, a besoin d'être ravivé par certaines circonstances, et telle page de la question d'Orient peut suffire à une
démonstration que Tœuvre théorique de toute une génération laisse incomplète.
On serait vraiment bien embarrassé de trouver quoi que ce soit de « national » dans les oscillations par lesquelles toutes les Bourses du continent ont témoigné qu'elles s'associaient à la dernière crise. Encore que, de toute évidence, chacune de ses phases ait marqué un déplacement d'influence d'Etat, au profit ou au détriment d'un autre Etat, des progrès ou des reculs respectifs, des consolidations de positions acquises ou des changements de constellations politiques, c'est dans le môme temps, le même sens et quasi la même mesure que les cours des fonds publics ont varié d'un bout de l'Europe à l'autre. On a pu constater qu'une Puissance, supérieure aux Puissances, évoluait dans une sphère inaccessible aux suggestions du particularisme national, que la « sensibilité >/ des valeurs était isochrone, et témoignait en somme de l'unité de l'organisme européen. Nous sommes habitués, en France, à voir les promoteurs de la hausse et de la baisse se désintéresser de tout un compartiment, et même du compartiment le plus « national » de la fortune du pays; ne pas souligner, même d'un écart de cinq centimes sur la Rente, telle catastrophe, gelée, grêle ou sécheresse, qui afl*ecte par centaines de milliers nos paysans et trouble pour toute une saison, quelquefois même pour plusieurs années, l'économie de la vie rurale. Le contraste n'en est-il pas plus frappant de la solidarité de la Bourse de Paris, au printemps dernier, avec celles de Vienne et de Berlin, sur la plus mince
nouvelle, vraie ou fausse, émanée d'un « renseigné » de Constantinople ?
Pourtant, si la cote avait une patrie, ou, pour mieux dire, si ceux qui la font en avaient une, la crise eût imposé une réserve toute particulière au spéculateur français. La substitution officielle de l'influence germanique à la nôtre dans les conseils du Sultan, certains symptômes de reconstitution de l'entente des trois Empereurs, la démonstration, enfin, que notre politique extérieure est non seulement impersonnelle, mais subordonnée, — ce n'est vraiment pas de quoi mettre en branle le Trois pour cent et le pousser aux sommets où les plus prudents réalisent. A la Bourse, pas une interprétation spéciale n'a été assignée à ces événements au point de vue français; le Trois a monté, et le Foncier, et la Banque^ et toutes les valeurs qu'on se hâte de draper dans le pavillon « national », si tant est qu'un socialiste leur consacre une page menaçante ou simplement sceplique. La liesse a débordé chez nos courriéristes de péristyle, pendant toute cette période qui coïncide peut-être avec un tournant critique de l'histoire de France, et M. Hanotaux lui-môme, en insinuant à la tribune que « ce serait encore long », n'est pas parvenu à calmer l'ardeur des haussiers, aussi enflammés, sinon plus, que leurs confrères d'outre-Rhin. — Si ce n'est là de l'internationalisme, qu'est-il donc?
Le spéculateur s'agite. Plus modeste, et surtout plus moral, le possesseur de portefeuille attend. — Je ne voudrais pas déflorer à son sujet un livre do très cruelle analyse psychologique qui reste à écrire,
OÙ nous verrions en détail Tétat d'âme d'un Français probe, patriote, chauvin même, je le veux, affligé de quelques milliers de livres de rentes en titres que la force même des choses prédestine à la hausse ou à la baisse, en raison inverse des fluctuationsdenotreprestigenational.il semble, au surplus, qu'un rédacteur des plus considérables du Figaro l'ait fait, — ni pessimiste, ni révolutionnaire, ni surtout anti -ministériel, puisque xM. Valfrey passe pour admis à refléter l'opinion immédiate de M. llanotaux. « Il n'y a là qu'une controverse politique — écrivait-il de la question d'Egypte, qui touche d'assez près, je pense, à celle d'Orient — dont les intérêts financiers se soucient peu. Le fait que je relève est tellement éclatant que plus l'Angleterre enfonce sa griffe en Egypte, plus les fonds égyptiens montent. Consultez les porteurs de ces fonds. Ils vous avoueront, les yeux tournés vers le ciel, et en poussant de profonds soupirs, que, si l'Angleterre évacuait le Uelta du Nil, leur portefeuille diminuerait de sécurité et de valeur dans des proportions très sensibles. Allez donc^ après cela^ engager une lutte sérieuse contre la politique de lord Salisbury^ ! » Mais si nous tirons de ces lignes — et ce paraît bien être la sincérité qui les inspire —
1 M. Valfrey avoue, dans un autre article {le Traité et VExécution) : « La diplomatie qui exercera désormais le plus d'intluence sur notre vieux continent aura pour principal véhicule le maniement des combinaisons financières. » — Un autre collaborateur du Figaro — celui-là occasionnel, M. Larroumet, retour d'Orient — a fait la même découverte et nous dit assez franchement où elle nous mène: « Nous sommes entre les mains d'une finance internationale, dont la main se retrouve partout. »
la conclusion simple et nécessaire, ce n'est pas seulement à propos des fonds égyptiens, mais des valeurs transwaaliennes, austro-hongroises, ottomanes surtout, qu'on peut un jour entendre dire : (( Allez donc, après cela^ engager une lutte contre la politique anglaise, allemande ou turque, ou magyare ! » Et qu'est donc cela^ sinon un intérêt de classeou plutôt de groupe, que les événements mettent, par hypothèse, en conflit avec un intérêt national? Et qu'en pourrait déduire la nation, sinon qu'il est des classes ou des groupes qui ont cessé de lui appartenir tout entiers^ ?
N'allons pas si loin et défions-nous des conclusions trop rigoureuses. Il n'en est pas moins vrai que, si le conflit du patriotisme et des intérêts peut se résoudre, pour l'individu, en transactions loyales et inattaquables, il se dessine crûment, au sein de la société, et prête déjà à une foule de préventions. Systématisées, ces préventions deviendront de plus en plus une arme contre le capitalisme. Leur origine est dans la faute séculaire de l'Europe contre l'Orient chrétien. Elle n'y a jamais cherché, en somme, que les éléments d'une « affaire ». Affaire d'Etat ou affaire d'argent, les classes supérieures n'ont cessé d'osciller entre ces deux pôles. Par respect du principe étrangement successif qu'on nomme l'équilibre européen, les
1 Les obligations de Salonique à Monastir, par exemple, valent aujourd'hui 250 francs. Il saute aux yeux que révénement de nature à mettre en joie leurs porteurs — même français — pris en cette qualité n'est rien moins que la consolidation de l'hégémonie allemande dans les Balkans et l'installation de l'Autriche à Salonique.
chancelleries ont toléré de TEmpire ottoman tous les désordres, tous les crimes, et jusqu'aux impertinences. Derrière les chancelleries, les financiers ont pris position, s'arrêtant moins encore aux suggestions de ce qu'on nomme avec pompé le « sens civilisé », flairant des dividendes, encaissant des commissions, prenant sur eux de signaler comme légitime ce débouché à l'épargne. Les uns ot les autres se sont engagés d'accord et à fond dans cet engrenage, et ont élevé des générations entières dans cette opinion que, puisque cet engrenage les tenait, il fallait bien qu'il durât. L'étreinte, longtemps enveloppée du mystère de combinaisons politiques, a fini par apparaître dans toute sa brutalité. L'Europe officielle a dû publiquement convenir qu'elle y cédait et laisser deviner aux dépens de quoi. Humanitarisme, ou plutôt humanité, sans phrases, solidarité chrétienne, principe des nationalités, concept de moralité dans la rémunération du capital, c'est un immense bagage d'idéal qui a constitué^ la rançon d'un accommodement précaire. S'imagine-^ t-on que personne ne le ramassera ou s'abstiendra seulement de le montrer épars ?
Déjà nous avons pu voir, en France — tant il est vrai que le nouveau privilège de la question d'Orient est d'ajouter au trouble des esprits et dé provoquer des concentrations imprévues, — figurer de compagnie les noms de Rochefort et de Kerohaut, de Millerand et de Cassagnac, au bas d'un appel en faveur de la Grèce, stigmatisant les « financiers véreux ». Les monarchistes n'allaient
là que pour suivre le dépôt de la vieille société française entre les mains qui le recueillaient ou affectaient de le recueillir. C'est qu'en effet le seul instinct de race proteste, chez beaucoup d'entre nous, contre le caractère dissolvant de Vintemationalisation du capital. Dès l'instant qu'un tel phénomène s'épanouit, et rutile aux yeux des moins prévenus, que reste-t-il à opposer à l'Internationale du travail, sinon des baïonnettes et des sophismes? Et par quoi comblera-t-on cette brèche dans l'idée de patrie, à un^ époque où le Primum vivere est l'article le plus souvent cité du code moral ?
Quand on a délibéré de faire vivre à tout prix, et par de tels motifs, « l'Homme malade », il faut bien fermer la porte de la chambre d'agonie à ses successeurs présomptifs. — La politique financière de l'Europe vis-à-vis du Balkan slave n'est que le complément et l'envers de celle qui a prévalu à Constantinople, à cette nuance près que les intérêts du capitalisme s'identifient à peu près ici avec ceux du Drang nach Osten,
Le principe de la « poussée » admis, il importe que son application ne se heurte point à des organismes résistants, et le progrès matériel étant,
de nos jours, Tun des plus importants facteurs de la vitalité des Etats, on considère qu'un demimalaise économique convient parfaitement à de jeunes corps, en vue du dessein auquel ils doivent se prêter. Ce serait presque assez de ne pas leur venir en aide, car ce qui leur manque le plus, ce sont les capitaux. Comment les Serbes et les Bulgares, presque tous raias sous le régime turc, auraient-ils pu « accumuler » du travail? Ils travaillaient pour d'autres, et indirectement pour les créanciers européens, à partir du moment où la Porte a eu des dettes. Mais on fait mieux; on ne s'en rapporte point au seul égoïsme de l'Argent, facile à ce vieux prodigue d'Islam — parce qu'on lui connaît une certaine puissance d'extorsion — défiant aux peuples qui débutent, parce qu'ils n'ont de ressources qu'en eux-mêmes. On s'applique à canaliser ces ressources, ou pour mieux dire à en régler le débit, à l'aide d'une sorte de compteur. Le compteur sera dissimulé sous une charte diplomatique, naturellement sacrée, puisque le gros du public n'y voit qu'un instrument de paix. Frontières arbitrairement dessinées et incompatibles avec l'indépendance économique ; obligation de payer tribut, de supporter pi^o parte les vieilles dettes ottomanes, et les marchés dolosifs; stipulations d'un autre genre, tendant à l'établissement de voies ferrées dont- le Drang nach Osten surtout profitera, — tels sont les dons de joyeux avènement que la Serbie, la Bulgarie, voire, dans une certaine mesure, le Monténégro, ont reçus, en 1878, de la nouvelle politique « germano-balka-
nique ». Le Congrès de Berlin a fourni le plan ; par la suite, les hommes d'Etal et les hommes d'affaires n'ont eu que la peine de s'en inspirer.
La qualité d'enfants trouvés de la civilisation, que l'Europe semble assigner aux Slaves des Balkans, explique à la rigueur que la diplomatie ne se soit pas crue obligée de leur tracer des frontières, suivant eux, naturelles. Elle ne justifie pas le système de délimitations arbitraires qui leur a été imposé et tend, ostensiblement ou par des moyens détournés,f à les enfermer dans la zone économique de l'Europe centrale. La seule configuration politique du Balkan slave est un obstacle à l'autonomie de son développemen^t et rend témoignage au dessein de lui faire subir une vassalité.
C'eût été trop préjuger, sans doute, de la beauté d'âme des congressistes de Berlin, que de mendier pour la Serbie, à l'extrême sud de la côte dalmate, ce coin de littoral si nécessaire à la vie commerciale d'un pays. La proposition n'est pourtant pas si osée qu'elle paraît au premier abord, car, dans les Bouches de Cattaro, la population se dit assez hautement « serbe », — et n'est pas moins serbe, de race, de langue, de religion et d'aspirations, tout le pays intermédiaire. Mais on eût pu du moins lui céder, sans préjudice à des droits acquis, un morceau de la Bosnie reconquise sur l'Islam, c'est-à-dire tout justement cette zone. La Bosnie orientale, par exemple, jusqu'à la Bosna et à l'embouchure de la Narenta, lui eût valu un appoint considérable de population et
(le richesse. Plus encore, en rapprochant la frontière serbe de TAdriatique, on eût ouvert au pays des débouchés sur la Dalmatie et la mer. C'est précisément cet accès qu'une des préoccupations de l'Allemagne et de TAutriche fut de lui fermer. D'une province qui lui appartient à coup sûr aux titres historique et ethnographique, on a fait contre la Serbie une barrière massive qui la prive de tout contact avec la côte.
Vers l'Orient, la voie du Danube reste ouverte à la Serbie. Mais c'est un avantage théorique et le Congrès ne l'ignorait pas. Elle ne saurait, par cette voie, ni tirer les produits industriels dont elle a besoin — car l'industrie est à l'Occident — ni écouler ses produits agricoles. Est-ce qu'on envoie des céréales en Bessarabie? Sont-ce les Turcs et les Roumains qui lui achèteront des bestiaux? De bonnes relations commerciales eussent pu être nouées, dès 1879, avec la Bulgarie ; mais l'Autriche a soin de faire insérer dans le traité une clause qui met en défiance réciproque deux néonationalismes : les districts de Pirot et de Vranja, en majorité bulgares, sont attribués au royaume de Serbie. Six ans plus tard, le développement de cette politique mettait les deux pays aux prises. Longtemps après la paix de Bukarest, ils s'opposaient encore des tarifs-représailles ; l'année dernière seulement, la veille de la visite du roi de Serbie à Sofia, une nouvelle convention commerciale a été conclue.
Brouillée avec les Bulgares, sans communication avec la mer, sans débouchés à l'Orient, la Serbie
est donc fatalement tombée dans Torbite économique de r Autriche. Elle ne peut vivre qu'avec le concours, ou du moins par la permission de cette puissance. Elle lui demande environ les deuxtiers de ses importations, — vingt-cinq millions de produits industriels sur quarante. Elle lui vend chaque année des bestiaux ou des produits agricoles pour une somme de 40 à 45 millions: c'est le quatre cinquième de son commerce d'exportation. Soit comme fournisseur, soit comme client, le jeune royaume est presque à la merci de sa puissante voisine. Que celle-ci, par une élévation de tarifs, ou sous des prétextes de police sanitaire — cela, du reste, s'est déjà vu — lui ferme le grand marché aux porcs de Steinbruch, le gouvernement de Belgrade sera mis dans l'embarras, même vis-à-vis de ses propres sujets. N'est-ce point presque toujours aux gouvernements qu'on demande compte des crises économiques, encore qu'on exige d'eux des actes politiques à l'encontre de cette catégorie d'intérêts?
Le Congrès de Berlin a été particulièrement malveillant pour les Bulgares. Ne pouvant leur ôter certains avantages de nature, qui manquent à la Serbie, soit un littoral et l'indépendance relative vis-à-vis du marché austro-allemand, il semble s'être ingénié à en restreindre les effets. Création de l'armée et de la politique russes, revue, remaniée et singulièrement diminuée par la volonté de Bismarck, d'Andrassy et deBeaconsfield, la Bulgarie de 1879 était peut-être le type le plus parfait de l'Etat balkanique tel que la diplomatie
le conçoit et, au besoin, le façonne. Sauf un embryon d'existence nationale, on lui refuse à'peu près tout ce qui constitue, selon nos propres théories d'Occident, la condition du développement par le travail et dans la paix.
La Grande-Bulgarie organisée, Tannée précédente, à San-Stefano, avait du moins le mérite de grouper toutes les populations d'origine bulgare et de calquer la frontière politique sur celle de l'ethnographie. 11 y avait là je ne sais quoi de logique et de complet, qui sentait la brèche ouverte dans la question d'Orient. Que la Russie y eût passé, c'est une autre affaire. Mais enfin le tronçonnement de Berlin est si complet aussi, à sa manière, que cette seule appréhension ne suffit pas à l'expliquer. Chaque morceau détaché de la Grande-Bulgarie constitue la base ou l'appoint d'une combinaison à laquelle les « intérêts » ont leur part.
Nous savons maintenant pourquoi l'Autriche fit attribuer à la Serbie deux districts bulgares. 11 n'est pas difficile de démêler que la crainte d'affaiblir le grand débiteur de l'Europe a fait restituer la malheureuse Macédoine à la Turquie. Quant à la Roumélie orientale, constituée en province mi-autonome, cette piteuse dévolution avait «l'abord et sans doute le même objet ; ensuite l'établissement d'une colonie internationale, dans les Balkans surtout, ne laisse pas d'ouvrir un horizon sur les affaires. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la Commission européenne, instituée pour le bonheur de la Roumélie, ne réussit qu'à la ruiner, et
les historiens bulgares contemporains assignent des causes encore plus manifestement économiques que « nationales » à la révolution du 18 septembre 1885, par laquelle cette province s'unit de force à la principauté de Bulgarie.
« La Commission, dit M. Drandar, entièrement étrangère aux mœurs, aux idées et aux ressources du pays, avait élaboré et voté dans les trois mois un statut organique de 1704 articles avec les annexes, sans que la population, pour laquelle ce statut était fait, eût la moindre part à la confection d'une législation qui ne pouvait être changée que de l'assentiment de toutes les Puissances.
« Pleine des excellents principes qu'elle avait empruntés, du reste, aux législations belge, italienne, française, etc., celte constitution établissait en même temps un tel luxe de fonctionnaires et imposait au contribuable dételles charges qu'il était facile de prévoir que la Roumélie ne pourrait ni toujours, ni même longtemps, supporter une pareille situation.
« Au lieu de deux départcmenls, qui étaient tout à fait suffisants, sous le régime turc, on en avait fait six. Au lieu de six cantons, on en avait fait vingt-trois. Les paysans bulgares furent stupéfaits quaïid ils virent une trentaine de fonctionnaire^ se prélasser là où, avant la guerre, il n'y avait que deux ou trois gendarmes. La nation tout ejitière fut douloureusement surprise, quand elle s'fîperçut que, si les diplomates européens l'avaient écrasée de charges, ils lui avaient aussi refusé tous les moyens de se procurer les ressources nécessaires.
« La Commission européenne avait, en effet, donné à la Porte le droit de sanctionner les lois provinciales, et la Porte avait fait de ce droit un usage que la Commission n'avait pas prévu. Elle avait refusé de sanctionner la loi qui autorisait le gouvernement rouméliote à conclure un emprunt de 5 millions de francs pour venir en aide à Tagriculture ruinée. Elle avait rejeté la loi déclarant d'utilité publique la construction d'un chemin de fer de Jamboli à Bourgas. Elle avait refusé d'accorder l'autorisation d'établir une banque et d'exempter des droits de douane les vins et spiritueux que la Roumélie exportait et qui devaient traverser le territoire turc avant d'atteindre les ports d'expédition.
<t Sans argent, sans banque, sans chemins de fer, sans moyens d'exporter ses produits, la Roumélie ne pouvait que se ruiner à payer le tribut à la Porte et à entrenir la coûteuse machine que l'Europe lui avait imposée*. »
Telle fut la crise économique et sociale déchaînée, dans la province qui avait le plus souffert de la guerre turco-russe, par le morcellement de in. Grande-Bulgarie QÏ le patronage international. Un coup de force la dénoua, sans que l'Europe pût se mettre d'accord pour faire respecter son œuvre, ce qui ne laisse pas d'être instructif et, dans une certaine mesure, consolant. Cette union violente de la Roumélie orientale à la Principauté fit la Bulgarie actuelle, aujourd'hui le plus pros-
1 Drandar, les Evénements poliliqucs en Bulgarie, depuis 1875 jusqu'à nos jours.
père et le pliis puissant des Etats balkaniques. Il n'en est pas moins vrai qu'il avait perdu sept précieuses années en commotions intérieures, agitations politiques et pronunciamientos^ calamités inévitables dans un pays qui se cherche, ou, pour mieux dire, ne s'est pas encore retrouvé.
De sorte qu'il a commencé à pouvoir suivre les conseils de « progrès pacifique » qui lui venaient de la civilisation, du jour seulement oii, par un acte révolutionnaire, il a élargi la frontière que celle-ci lui avait donnée.
Non seulement le Congrès de Berlin ne ménage pas l'avenir des Slaves des Balkans, en leur assignant des frontières naturelles, et, au point de vue économique, utiles ; il ne les décharge point du passé, et à certains fardeaux, les uns onéreux, les autres humiliants, leur fait sentir leur qualité de démembrements de l'Empire turc. Ainsi l'exige la théorie des « droits acquis », difficiles à démêler, dans cette partie de l'Europe, avec les iniquités couvertes par la prescription.
La diplomatie, nous le savons, a fait un principe de la participation de la Bulgarie, delà Serbie, du Monténégro et même de la Grèce aux charges de
la Dette ottomane. Mais nous savons aussi comment le principe passe dans la pratique, et, d'après un rapport récent de la Commission européenne de contrôle, iiparaîtrait que la Bulgarie, seule assujettie au tribut^ tend à s'en affranchir par le même procédé sommaire. Du moins, sur les 152.000 livres sterling que doit chaque année Tex-Roumélie orientale au trésor ottoman, les deux tiers resteraient à percevoir sur Texercice 1896. C'est, en tous cas, une nouveauté. Jusqu'ici le jeune Etat slave a régulièrement fait honneur à la signature des congressistes de Berlin, encore que la superposition d'un impôt étranger aux impôts nationaux soit un singulier moyen de soulager ses finances. Par ce canal, du reste, une fraction de l'épargne bulgare sert à désintéresser les créanciers de la Porte : la diplomatie pense à tout et ne stipule point de tribut ad pomparti et ostentationem.
Une autre catégorie de créanciers a, de tous temps, été chère aux représentants du Concert européen : à Berlin, notamment, ils trouvèrent d'ardents défenseurs. Ce sont les bénéficiaires de marchés antérieurement passés avec la Porte, à laquelle, par suite des cessions territoriales, se trouve substitué un nouvel Etat. L'expérience montre que cette succession peut être lourde : il s'agit, en général, d'affaires embrouillées et manifestement traitées « à la turque », c'est-à-dire aussi onéreuses pour le gouvernement signataire que lucratives pour les intermédiaires. Au point de vue moral, tel règlement élaboré sur le tapis d'un
Congrès et revêtu de l'autorité des « Hautes parties contractantes » aboutit à dégager les conséquences juridiques de pots-de-vin opportunément placés. Nous en citerons un exemple classique dont la Bulgarie a fait les frais.
Un firman de septembre 1861 avait sanctionné, au profit d'une Compagnie anglaise, la concession de la ligne de Roustchouk-Varna. La Turquie s'était en outre obligée — sans doute parce que ses fondés de pouvoirs avaient des motifs pressants d'être généreux en son nom — à une annuité excessive de 140.000 livres sterling, qu'elle cessa, du reste, de payer à partir de 187k Dans l'intervalle, et peut-être pour s'être aperçu qu'il était volé sous cette forme, le Gouvernement ottoman consentit à se laisser voler sous une autre. Son représentant, Davoud-Pacha, négocia avec les J5o//holders le rachat de la ligne, moyennant le prix principal de 50 millions. Il est bon d'observer que la Compagnie, au capital de 900.000 livres sterling, n'ayant point, d'ailleurs, émis d'obligations, s'était trouvée dans l'impossibilité de dépenser cette somme. Libéralement, Davoud consentait aux actionnaires un bénéfice de moitié.
Ces édifiantes combinaisons ne rendaient point la ligne productive, pas plus qu'elles ne mettaient dans les caisses du Sultan de quoi régler le montant du rachat. Le Congrès de Berlin, trouvant 1' « affaire » à tous égards mal en point, s'en déchargea sommairement sur le nouvel Etat bulgare. « La Bulgarie, porte l'article 10, est substituée au gouvernement impérial dans ses charges et obli-
gâtions envers la Compagnie de chemin de fer Roustchouk- Varna, à partir de l'échange des ratifications du présent traité. »
Par une note officielle du 22 mars 1880, le consulat anglais somma le gouvernement de Sofia de donner effet à cette clause. On fit des objections tirées de la physionomie de l'affaire et rendues plausibles par son extrême obscurité. Pour eh finir, d'ailleurs, sur une base équitable, le même gouvernement offrit de payer la ligne, capital et intérêts, au prix qu'elle avait coûté, d'après les livres mêmes de la Compagnie. Ce n'était point le compte des Bonholders : ils excipèrent sans scrupule de la convention de Davoud, que la seule arithmétique montrait dolosive à l'évidence. Malheureusement, ni le prince de Battenberg ni la nouvelle Sobranié n'eurent l'énergie — d'aucuns disent l'intégrité — de repousser ces prétentions. Malgré la vive opposition de M. Petroff, alors député de Bourgas, une loi du 23 juillet 1886 ratifia le traité ; et cette ligne, qui rapporte aujourd'hui à peine 500.000 francs nets, en coûta au contribuable 55.770.500 !
La Haute Banque, qui débutait en Bulgarie, sous le patronage officiel des diplomates, par ce drainage et une leçon de corruption parlementaire, trouva l'occasion, vers le même temps, d'enseigner au jeune Etat le protocole des égards qui lui sont dus. Sur le territoire cédé par la Porte à la Principauté, un tronçon de cette même ligne restait à construire, et M. le baron de Hirsch, savamment engagé, lui aussi, dans les affaires « turques »>, en avait obtenu la concession. Les clauses et condi-
tions du marché étaient d'ailleurs si avantageuses pour le concessionnaire que le Gouvernement bulgare en sollicita la résiliation. Il lui fallut dépêcher très humblement à Paris une ambassade, que M. le baron daigna recevoir et môme traiter en son hôtel. Un de ces délégués nous a conté ses impressions et comme quoi, notamment, le financier se fît honneur de ses « Bulgares » auprès de la ville et du Faubourg. Pour une fois, la souveraineté de l'Argent fut clémente à la souveraineté politique et ne poussa pas à fond, par crainte du scandale peut-être, les avantages que lui avait réservés le traité de Berlin.
Ce n'est point assez d'obérer de vieilles dettes, contractées par un tiers dans les conditions les plus dolosives, le budget des jeunes Etats. On leur impose encore, dans l'intérêt du commerce allemand, et des relations de l'Europe centrale avec Constantinople, la construction de la ligne aujourd'hui parcourue par V Orient-Express — au préjudice, bien entendu, de travaux du même ordre, dont le tracé serait inspiré par l'intérêt local. Et comme ils sont obligés d'emprunter, pour faire face à ces dépenses, il leur faut subir les tarifs, conditions et courtages variés de la Haute Banque. La Serbie a eu affaire surtout à V Union, générale. C'était le temps du roi Milan. On a calculé que le coût de ses chemins de fer ressortait en moyenne à 198.000 francs le kilomètre, chiffre énorme pour un pays plat, où le sol, les traverses, la maind'œuvre étaient également à bon compte. Un autre calcul, qu'on a fait depuis, au ministère même d es
Finances, a démontré qu'une soixantaine de millions avaient été déboursés sans qu'on leur pût trouver une application utile, ou seulement avouable. Plus tard, sous le même régime, la Skiipstina dut voter un autre emprunt de 10 millions pour le rachat du monopole des Tabacs. Ce monopole apparteuait à une société succursale de V Union, que présidait un Français, M. M***, et qui jouissait de Testime de M. Ahn, directeur de la Landerhank. La Landerbank s'offrit à prêter les fonds : on a su depuis que le règlement avait pris tout à fait la tournure d'une affaire de famille, que le rachat du monopole avait été effectué pour 5 millions, et que la Landerbank^ restée créancière de 10, avait largement désintéressé tous les obligeants concours ^
Ce n'est pas au Monténégro qu'on pouvait son-
1 Laveleye, qui a promené à travers ces délicates questions son flair et son expérience d'économiste, concluait, en 1885, que la Serbie avait été « écorchée » et émettait ce pronostic : « Les fiers et libres Serbes seront réduits à travailler, comme les fellahs, pour leurs créanciers, et si le paiement se trouve en retard, la Landerhank^ appuyée de toutes les Bourses de l'Europe, poussera TAutriche à occuper la Serbie, pour enlever \e lourd tribut qu'exigent les loups-cerviers {sic) occidentaux {la Péninsule des Balkans^ II, p. 45). Et il ajoute, à la page 82, cette pensée d'un désabusé (désabusé dès 1885!) : <* La corruption envahit peu à peu le monde politique. Celui qui ne cède pas et reste pauvre est considéré comme un niais. »
ger à imposer la construction d'uii chemin de fer d'intérêt international, ni les coûteuses relations qui s'ensuivent. Mais l'Autriche a eu soin de stipuler, dans le mt^me traité de Berlin, qu'aucune ligne d'intérêt local n'y pourrait être établie sans son assentiment. En vertu d'un autre article, elle s'est assuré expressément la police des eaux monténégrines, de telle sorte que la modeste Principauté n'est vraiment maîtresse de ses débouchés économiques ni par terre, ni par mer. Un sévère régime douanier complète ce blocus, — et ici on touche du doigt les conséquences, non plus seulement des abus inhérents à nos mœurs financières, mais de la doctrine même de Yindividiialisnip (VEtat^ non amendée par les traités internationaux, qu'on nous fait prendre aujourd'hui pour la charte intangible de la civilisation.
Aucun pays balkanique n'est plus éprouvé que le Monténégro par cette paix de fin de siècle, qui se définit elle-même la lutte des forces économiques et fait de l'Exportation la forme moderne des foulées d'Alexandre et de César. D'où lui pourraient venir les capitaux, l'industrie, l'éducation professionnelle, l'outillage élémentaire et jusqu'aux traditions de travail? Un sol infertile, une existence de tribu, cinq siècles de luttes acharnées contre le Turc, la guérilla en permanence, une page exclusivement militaire qui ne se ferme qu'en 1877. De maigres bestiaux, un peu de miel, de cire, de laine, de poissons secs, voilà tout ce qu'il produit, et par conséquent tout ce qu'il peut vendre. Il est obligé d'acheter, non seulement ce qui est aujour-
d'hui jugé indispensable à Félat de civilisation, mais ce que comporte l'existence presque animale : de quoi se vêtir, saler ses mets, s'éclairer, cultiver ses champs ; le fer, la tuile, le pétrole, les ustensiles de ménage. Comment un pays presque sans numéraire — il n'a, du reste, pas de monnaie en propre — peut-il supporter cette rupture d'équilibre éclatante au profit de l'importation? C'est évidemment qu'une privation correspond au moindre des achats : de fait, quelque fierté que garde le Monténégrin dans sa gêne, celle-ci n'est que trop visible, même aux regards du passant.
Aux douanes de Cattaro et de l'Herzégovine, un bœuf monténégrin — ces animaux sont en général de petite taille, et leur prix ne passe guère une centaine de francs — paie 15 florins de taxé principale et 5 florins 67 kreuzers de taxes accessoires, dites de consommation, provinciale et municipale : en tout, 45 francs environ. Un porc paie 13 francs, un veau de lait 7 francs. Les droits s'élèvent, par quintal, à 55 francs pour le fromage et à 44 pour le lard*. Il n'est pas sans intérêt d'observer que la Dalmatie et l'Herzégovine fournissent sensiblement les mêmes produits, à peu près dans les mêmes ' conditions, et que le même gouvernement qui afTecte de protéger ses sujets slaves contre le Mon-
i Ce tarif est, du reste, en cours de remaniement, pour partie sur les instances de l'Administration douanière autrichienne, à laquelle il crée constamment des incidents de frontière, par la prime même qu'il donne à la contrebande. Mais dans l'opinion du ministère des Finances monténégrin, les abaissements déjà consentis sont entourés de tant de conditions et restrictions qu'il n'est pas encore possible de préjuger de leur efficacité.
ténégro a; livré la viticulture dalmate à la concurrence italienne, par un abaissement de tarifs qui a causé des orages au Reichsrath. — Le point est ailleurs : il consiste à refouler dans un pays pauvre les seules denrées qui lui puissent procurer quelque argent comptant. On y réussit, du reste : le producteur monténégrin est souvent obligé d'être son propre consommateur, ou de vendre à prix dérisoires. L'hiver dernier, dans le district de Niksich, on a payé des moutons 1 florin (2 fr. 15), et des porcs à l'avenant. Par contre la farine, qui est un article d'importation, manquait.
Ne contestons point qu'en ceci l'Autriche s'abrite derrière un droit. Ce sont les bénéfices de la souveraineté d'Etat, analogues, dans les relations eiitre individus, à ceux de la souveraineté du capital. Le prolétaire est ici une nation et on ne lui doit môme ni hôpital, ni asile : voilà toute la différence. Comme le prolétaire encore, le Monténégrin peut observer qu'il a contribué à laformation du capital, dont on lui oppose à présent la force acquise. N'a-t-il point été, notamment pour les pays situés au nord de l'Adriatique, un de ces boulevards vivants derrière lesquels le capital a pu se constituer, et plus généralement les œuvres de la paix fleurir? N'a-t-il pas, du haut de sa forteresse naturelle, tenu cinq siècles en échec l'Islam, servi de poste avancé à la civilisation? C'est de ce côté maintenant qu'il trouve l'ennemi, et cet ennemi est une douane. 11 est opprimé au nom d'une supériorité économique, dont il est polir partie et indirectement le facteur.. C'est le fond de la plainte
LE COTÉ SOCIAL DE LA QUESTION BALKAiNlQUE 30"?
de Touvrier contemporain : une transposition suffit.
Et de même encore que les socialistes dénoncent, dans la concentration de certaines industries — celles du sucre, du cuivre et du pétrole, par exemple — aux mains d'un syndicat richissime et le plus souvent international, le moyen de faire payer au consommateur un impôt décrété par le capital étranger, et qui se superpose à ceux du pays ; de même le Monténégrin se peut plaindre que la concentration des débouchés aux mains de l'Autriche et l'abus qu'elle en fait aboutissent à le frapper d'un impôt qu'encaisse, non son pays, mais cette puissance. Si, pour écouler ses produits, il est obligé d'acquitter à la douane austro-hongroise près de la moitié de leur valeur, c'est manifestement au profit de l'étranger qu'il se trouve avoir travaillé jusqu'à concurrence, et sa pauvreté nationale s'accroît de la taxe que l'Ktat voisin lui impose.
Quant aux pays jugo-slaves incorporés à l'Autriche-Hongrie ou « occupés » par cette puissance, l'esprit du traité de Berlin, sinon le texte, pèse sur leur vie économique et la rend de plus en plus
précaire. La Croatie-Slavonie, la Dalmatie, la Bosnie-Herzégovine, que le seul examen d'une carie montre à Tétat de groupe géographique nettement dessiné entre la Drave et la mer, sont soumises à trois régimes différents, dont chacun se propose d'autres objets que le développement du pays même. C'est, en somme, le même principe de cloisonnement arbitraire et de dérivation, si l'on peut dire, des ressources locales, qui s'applique à la même race, des deux côtés de la frontière austro-hongroise.
Entre la Croatie et l'Etat transleithan — comme entre la Transleithanie et la Cisleithanie — existe une sorte d'indivision budgétaire, basée sur le système des quotes^ à cette très grande différence près pourtant que, si l'Autriche est de taille à débattre sa qiiote avec les Magyars, tel n'est pas le cas des Croates, obligés de subir leur loi et surtout de faire des actes de foi à leur comptabilité. — En principe, la Croatie dispose, pour ses dépenses propres, du 44 0/0 de ses revenus. Mais le budget que le ministère hongrois fait voter par le Parlement de Pesth s'impose àladièted'Agram, en ce sens que celle-ci n'a aucun moyen légal de faire reviser contradictoirement les comptes auxquels s'applique la formule de répartition.
L'opposition croate élève contre ce système une double protestation. Elle se plaint premièrement de ce qu'une partie des revenus constatés de la Croatie, ne trouvant leur application ni à ses dépenses propres, ni aux charges diverses qu'elle assume vis-à-vis de la communauté, sont absor-
bés par les Hongrois et à leur profit; ensuite, de ce que les statistiques officielles ne portent pas en compte un groupe de revenus hors budget — notamment ceux des chemins de fer et des postes — dont l'omission diminue d'autant le quantum du 44 0/0 affecté à l'autonomie croate. Dans nn remarquable discours du 23 décembre 1893, le D" Franck a démontré, par exemple, s'appuyant sur les chiffres mômes du budget en discussion, que les recettes brutes de la Croatie s'élevaient à environ 22.500.000 florins, le chapitre de ses dépenses propres étant arrêté à 7.159.702 seulement. Cette somme — même majorée de la part contributoire de la Croatie aux frais de perception des impôts — s'écarte sensiblement du 44 0/0 de la précédente.
Si l'on ajoute que la comptabilité quasi occulte des chemins de fer de l'Etat, le budget des Confins militaires, le régime des tabacs et celui des octrois, même la clef de la Qaote Kroatiens dans les charges communes à tous les pays de la monarchie austro-hongroise, sont autant de sujets de contestations et de plaintes, on aura une idée, non seulement de l'effrayante complexité des finances de la Croatie, mais des abus auxquels un régime si peu simple, si peu égal surtout, doit donner lieu. En fait, les impôts augmentent d'année on année; leur recouvrement engendre des évictions impitoyables, au cours desquelles les agents du fisc se dispensent souvent d'observer les formalités réglementaires; les forêts domaniales, réserve du pays, ont été exploitées sans ménagements et quasi
sans méthode — et les habitants, ceux des campagnes surtout, ne trouvent dans aucun progrès sérieux la contre-partie de ces encaissements. Cette région, surtout agricole, aurait besoin d'un bon réseau vicinal et de quelques tronçons de chemins de fer, se raccordant aux grandes lignes qui la traversent, pour écouler les produits de son élevage et de ses bois. Les routes, dès le début de l'automne, sont dans un état pitoyable. La seule voix ferrée qui offre aux voyageurs un peu do vitesse et de confort est celle qui, par Agram, met on communication Budapesth et TAdriatique. Au point de vue commercial, le tarif par zones est établi d'une façon telle que les plaines hongroises, quoique beaucoup plus éloignées du port de Fiumo, peuvent concurrencer les produits de la vallée de la Save. Cette magnifique rivière cause chaque année des ravages énormes, faute de canalisation. En revanche, on dit hautement que Targent qu'ont rapporté les coupes sombres dans les forêts croates a servi aux travaux d'endiguement de laTheiss et tous autres d'utilité publique en Hongrie.
La Croatie figure donc, en quelque manière, dans la zone sacrifiée au principe du Drang nach Osten, On la traite tout simplement en région de transit. Fiume, sorte de ville hanséatique oii les Hongrois se heurtent, du reste, à l'opposition acharnée du parti italien, a fait tomber tout le petit commerce maritime de la côte. Dans Tintérieur la misère a fait des progrès tels qu'un mouvement agraire se dessine, nous le savons, en dépit de la placidité et de l'endurance légendaires du
paysan. Lés cours de la petite propriété terrienne se sont effondrés depuis une dizaine d'années. On nous citait tout récemment, enSlavonie, ce fait que telle parcelle est rachetée par TEtat lui-même, Tarriéré des impôts l'obérant au point qu'elle ne trouve plus amateur.
En Dalmatie, on ne saurait accuser le régime cisleithan de tels excès de fiscalité. Mais, au point de vue des travaux d'utilité publique, nulle province n'est plus ignorée des bureaux de Vienne. La reconnaissance qu'on nous y garde, encore aujourd'hui, pour avoir construit la route qui longe le littoral — appelée communément : « route des Français » — tient pour une bonne part à ce que le Gouvernement autrichien s'est arrangé de manière à perdre à toute comparaison. Le pays était renommé, jadis, pour sa viticulture. Epargné par le phylloxéra, il a été sacrifié à la politique douanière de la Triplice. Les vins d'Italie lui font une concurrence désastreuse sur les marchés de Styrie et à Triesle même, grâce à un abaissement de tarifs qui date de 1892*. 11 n'existe pas de ligne ferrée parallèle à la côte. Un projet est à l'étude, qui relierait Galtaro, par Raguse, à la ligne de Bos-
^ Cet abaissement a fait l'objet d'une interpellation de M. Turrel à la Chambre française, sous le ministère Casimir- Périer. L'interpellateur, qui pensait naturellement aux vins français et non aux dalmates, soutenait, avec raison, ce semble, que r Autriche-Hongrie étant liée par un traité de commerce avec nous, sur le pied du traitement réciproque de la « nation la plus favorisée », devait nous faire bénéficier des avantages qu'elle concédait à l'Italie. — Aucune suite ne fut donnée à cette juste observation.
nie. Nous sommes en mesure de fournir, sur son tracé, un renseignement inédit, qui corrobore ce que nous savons déjà de Tesprit dans lequel les bureaux austro-hongrois construisent ou font construire les voies de pénétration vers l'Orient. On tend à emprunter aux pays slaves tout juste le sol nécessaire à leur établissement, sans nul souci du trafic local et de l'intérêt de la population. Celle-ci réclamait que la ligne passât par la magnifique vallée de Canali, au sud de Raguse, l'une des plus riches de la Dalmatie. Des délégations, auxquelles l'Empereur en personne a accordé audience, et le gouverneur de Zara lui-même ont dû faire des démarches expresses pour obtenir ce qui partout ailleurs eût été accordé d'avance. Sans ces instances, les vues de M. de Kallay, appuyées sur l'argument stratégique, auraient fait échec à tous les intérêts du pays; et il n'a fallu rien moins qu'une lutte de deux ans pour détourner la voie aérienne que les ingénieurs de l'Etat avaient primitivement tracée sur le flanc du plateau herzégovinien.
La situation économique et sociale de la Bosnie- Herzégovine mériterait une étude à part. Il s'agit, en eOet, d'une province placée sous un régime exceptionnel, celui de 1' « occupation » ; d'une sorte d'Algérie austro-hongroise, région-type, dont le sort serait fatalement étendu, et, pour ainsi dire, communiqué à toute la partie occidentale des Balkans, jusqu'à Salonique, si jamais le programme intégral du Drang nach Osten était atteint. A entendre les doléances de la classe pauvre et surtout
à lire le fameux Mémorandum des 6/18 avril 1897, revêtu de cinq cents signatures et présenté à l'Empereur, V « occupation » ferait regretter le régime turc.
D'abord la question agraire, dont le règlement avait été présenté par le comte Andrassy, dans la séance du 28 juin 1878 du Congrès de Berlin, comme le mobile et la justification de Toccupation austro-hongroise, en vingt ans, n'a pas été résolue*. La population se trouve toujours divisée en un petit nombre de propriétaires fonciers, begs et agas^ et une énorme majorité de kmets ou sorte de serfs chrétiens. Sans doute ces kmets ne sont plus ni bâtonnés, ni pendus la tête en bas, ni attachés à la queue des chevaux, comme au temps de la tyrannie ottomane. Ces procédés particuliers de contrainte par corps, en usage jusqu'à Tépoque de la dernière insurrection, ont à jamais disparu. liais la souvenance du sabre et du bâton, lors- . qu'elle est entretenue par un régime de faveur au profit de ceux qui les maniaient autrefois, produit à peu près les mêmes résultats que leur mise en œuvre, sur un peuple ignorant et rendu craintif
1 Voici les propres paroles du comte Andrassy au Congrès de Berlin : « La Turquie n'est pas en mesure de pacifier et de réorganiser ces deux provinces, qui ont toujours menacé la paix européenne, car elle devrait mettre en œuvre le rèt<lement de la question agraire, source principale des secousses périodiques qui ont agité ces contrées, — problème qu'un pouvoir fort et impartial seul peut résoudre dans un pays où toute la propriété foncière se trouve dans les mains des musulmans, pendant que les chrétiens, laboureurs et fermiers, forment la majorité des habitants. » On ne saurait sans doute ni mieux définir un problème, ni mettre moins d'empressement à le résoudre.
314 LE BALRAN SLAVE
par un effroyable passé. Le féodalisme a changé de procédés, voilà tout- : faute d'en modifier Tinstitution, la porte reste toujours ouverte à ses abus. En fait, les abus sont encore fréquents, eileAfei^iorandum cite nommément, à titre d'exemple, une vingtaine de begs qui ont pris impunément toutes leurs aises, aux dépens de victimes aussi désignées, avec le droit coutumier, la loi écrite du 14 stepher 1276 (31 août 1859) et môme les règlements administratifs.
Abus à part, la seule superposition d'un nouveau modo de recouvrement de l'impôt foncier à Tassiette même do cet impôt, consacré par la coutume, a empiré la situation des kmets. Sous le régime turc, ils devaient à l'Etat la dîme^ et au beg le tiers de la récolte, — le tout en nature. Aujourd'hui la dîme doit être acquittée en argent, sur l'évaluation d'employés du fisc, nommés decetars. Or la plupart des begs — qui apparemment y trouvent leur compte — prétendent, sous couleur de simplification, que cette évaluation serve de base à leur propre droit. Il faut savoir que les decetars^ qui parcourent les villages au moment de la maturité des récoltes respectives^ sont d'autant plus intéressés à les trouver belles que le montant de leurs honoraires s'élève avec celui de leurs estimations. Il existe bien des garanties, sur le papier, en faveur du contribuable lésé ou soi-disant tel. Mais pauvre, ignorant, exposé, de surcroît, à une sanction pénale, s'il est débouté de son recours, il n'ose presque jamais entamer une procédure contre l'Administration. En somme, la majoration
du montant de la dîme, qui est un fait fréquent, exagère ses charges envers l'Etat; quand elle se répercute, dans la mesure du triple, sur le règlement avec le heg^ elle engendre des conséquences ruineuses 1.
Il y a, en Bosnie, une très importante « question du bétail ». Elle est d'autant plus importante, dit textuellement le Mémorandum^ « que les nouveaux impôts et surtout leur nouveau mode de perception nous prennent tant qu'il ne nous reste presque rien de nos produits agricoles; de sorte que nous nous sommes vus obligés de recourir à l'élevage, pour avoir de quoi vivre, de quoi acheter la semence pour la récolte future, et souvent môme de quoi donner la dîme et le tiers ». On est frappé, en lisant ces lignes, de la similitude de certaines situations et de certaines doléances, dans des pays qui semblent aux antipodes de la civilisation — au point que la loi fatale de cette civilisation semble être de déprimer partout, par son seul poids spécifique, la condition de l'agriculteur. Dans combien de départements français le paysan-citoyen peut déclarer aujourd'hui, et en toute raison, que l'élevage est sa seule ressource, le produit direct du sol ne suffisant plus à son entretien et aux charges que la communauté lui inflige! — En France, pourtant, la taxe sur le bétail est encore à inventer.
1 Les heqs invoquent également le principe que le même mode de recouvrement doit s'appliquer à la dime et à la tierce, pour refuser au kmet le droit de déduire, comme autrefois, le montant des semences. — La loi turque accordait quatre termes ; le régime de l'occupation n'en admet quun.
Elle est florissante en Bosnie (dès longtemps d'ailleurs), de 21 centimes environ sur les moutons, de 50 sur les chèvres, de 90 sur les porcs. Notons en passant que, sous couleur de protéger la sylviculture, cette taxe sur les chèvres, qui n'était que de 30 centimes sous le régime ancien, a été relevée sous le nouveau. Il y a mieux : selon le Mémorandum, dont on ne peut guère suspecter la bonne foi — car il fallait déjà du courage pour n'y consigner que des vérités, — une refonte hâtive du cadastre, opérée par des agents bienveillants aux begs, aurait attribué à ceux-ci une foule de pâturages appartenant aux communes. Les noms et les cas ont été imprimés tout vifs.
L'Autriche « occupante », assurément, peut invoquer des excuses. Elle dira qu'en touchant au régime agraire elle s'aliénerait la classe jusqu'ici incontestablement dirigeante et augmenterait les difficultés de son administration ; elle ajoutera que, si elle manquait d'introduire dans le pays ce qu'on appelle un peu bénévolement la civilisation, en la faisant payer, comme de juste, le prix qu'elle coûte, elle manquerait à son mandat, n'éblouirait plus les publicistes, mécontenterait môme les appétits que l'occupation bosniaque a déchaînés dans son propre sein. Elle invoquera, en un mot, certaines « fatalités », admises, légitimées, non seulement par le monde des chancelleries et des affaires, mais par maint Institut. — Soit; mais n'est-ce point de ces fatalités mômes qu'est faite la question dite sociale; et où nous conduit celte théorie des forces inéluctables, dès l'instant que la
force est un agent essentiellement mobile, qui peut, demain, être transposé?
Il faut bien ajouter qu'ici la question sociale présente un aspect à part, — qui se vérifie plus ou moins, d'ailleurs, dans tout le Balkan slave. Elle ne met pas aux prises classes pourvues et prolétaires d'une même nation ; ce sont plutôt des races qui tendent à se c/a^^e^r économiquement au-dessus d'un prolétariat fourni par d'autres races. En réalité, la Bosnie, dont la population, sans distinction de rite, n'a pas une goutte de sang magyar ou allemand dans les veines, est condamnée à entretenir une armée d'employés allemands, magyars, voire polonais, et à leur assurer une existence agréable. C'est là sa première et plus authentique fonction. On y case le baron viennois sans fortune, le Gallicien de la « petite noblesse », le Hongrois dont la carrière a subi des difficultés. On a multiplié les places de haut état-major. Au-dessous de M. de Kallay, ministre des Finances, au département duquel les provinces de Bosnie et d'Herzégovine sont officiellement rattachées, il y a cumul de gouverneurs, l'un civil et l'autre militaire, pléthore de préfets, de sous-préfets, d'inspecteurs. On n'épargne rien pour jeter aux yeux du public, et surtout des publicistes qu'on engage à visiter le pays, une poudre coûteuse, dont, en définitive, l'cxraia fait les frais. Le budget des Travaux publics alimente des constructions somptueuses, quelquefois même somptuaires, qui n'ont qu'un rapport éloigné avec ce qu'on appelle ailleurs les « besoins des populations ». Outre les bâtiments d'adminis-
tration proprement dite, les casernes, le séminaire turc, les établissements scientifiques (musée d'histoire naturelle et laboratoire, fort intéressants pour les amateurs), l'administration subventionne des institutions de pur agrément. A côté de Serajevo, proche rétablissement balnéaire d'Ilidze, qui est le Spa de cette région, on a installé un champ de courses, et fait des travaux considérables pour le doter du fossé de rigueur. Le champ de courses confine au tir aux pigeons, qui ne met guère, il en faut convenir, là poule au pot du contribuable. A l'un et l'autre sport, le gouvernement fournit des prix, qu'empochent des gentilshommes de Vienne et de Pesth ou des officiers désireux de monnayer les performances de leurs chevaux. Ce n'est pas à M. de Kallay, homme très moderne, qu'on reprochera jamais de manquer de police, d'instruments de gouvernement plus ou moins classés, de tout ce qui rend et fait bien payer les services « exceptionnels ». Mécène à l'occasion, on assure que la profondeur de sa politique va jusqu'à établir une concurrence littéraire au prince de Monténégro : en tous cas le journal illustré, tendancieux, et tout lleuri de patriotisme exclusivement « bosniaque », la Nada, passe pour coûter terriblement cher aux contribuables, dont les neuf dixièmes sont trop ignorants pour la lire.
Le fonctionnarisme n'est que l'avant-garde, ou plutôt le cadre d'éléments prompts à la curée. Le Juif magyar s'est abattu sur la Bosnie, de concurrence avec son coreligionnaire espagnol, implante dans le pays dès les temps de Tlnquisition. IJ
n'y exerce pas seulement son industrie courante, Tusure; mais devenu le protégé et quasi le commanditaire des <( autorités sociales », il y monopolise les carrières dites libérales et y traite les grandes affaires. Sur six avocats à Serajevo — ces fonctions sont à la désignation du gouvernement — il y a cinq Juifs, qui tarifent et tondent à leur gré le justiciable. Il restait à la malheureuse Bosnie, sous le régime turc, un capital : c'étaient ses forêts, rivales de celles de la Slavonie. Le baron Morpurgo, de Trieste, en a obtenu l'exploitation, à des conditions qui ont fait scandale. II n'est pas jusqu'au prolétariat des races envahissantes qui n'entre en lutte avec le kmet et ne tende à l'exproprier du peu qui lui reste. Aujourd'hui, l'Allemagne du Nord, la Bavière, le Wurtemberg, naturellement aussi r Au triche-Hongrie, déversent en Bosnie une foule d'immigrants qui évincent le tenancier d'autrefois, en proposant aux begs des marchés plus avantageux. Le Drang nach Osten s'affirme ici d'une façon brutale. L'Allemand est plus entraîné que le Bosniaque au métier de cultivateur; il y apporte, outre des connaissances techniques, des qualités de race entreprenante ^t point abâtardie par des siècles de tyrannie et de misère ; il sait enfin que l'autorité le fera respecter, et qu'un Allemand qui devient le tenancier d'un Osmanli n'a du kmel que l'apparence et la dénomination. H ressemble aces fermiers qui finissent par faire leur fortune aux dépens du maître : beaucoup, en fait, surtout dans le district de Dunja- Tuzla et aux environs de Serajevo, où ils ont
fondé des villages : Rudolfstahl, Windthorst, sont devenus propriétaires, refoulant d'autant le travailleur autochtone.
Ainsi se ferme le cycle des forces que la « civilisation » mobilise naturellement contre une race faible. Chacune paraît et s'implante à son heure, selon un certain ordre, non pas de bataille — car l'Allemand doit la Bosnie à un traité, — mais de conquête : administration. — hommes d'affaires, — démocratie même.
A résumer ce que nous pouvons bien appeler maintenant l'attitude sociale de l'Europe vis-à-vis des peuples balkaniques, elle tient d'une doctrine, transposition de celle qui prétend régir indéfiniment les rapports entre individus : c'est la doctrine de V individualisme d'Etat. Cet individualisme, pas plus du reste que celui des agioteurs ou des patrons, n'exclut le syndicat, le « concert » formé en vue d'un objet déterminé, et généralement tourné contre les faibles : nous venons d'en avoir une preuve. Mais il exclut la notion de devoirs communs à la société internationale et dont l'essence consiste précisément à organiser la défense du faible contre le fort. En pressant un peu ses
conséquences, on découvre un parallélisme frappant entre la querelle que l'ouvrier cherche à Tordre contemporain et celle qui mûrit lentement ^ntre les peuples balkaniques et le reste de TEurope.
L'ouvrier se plaint que Texcès de la puissance du •capital fournisse à ses détenteurs de quoi l'exploiter ^t au besoin TafTamer : nous savons, par l'exemple •du Monténégro, que l'application des « justes lois » internationales condamne à la misère une partie •de ses habitants. — 11 s'en irrite d'autant plus qu'il prétend avoir contribué à la formation de ce capital et forgé une arme contre lui-même : tout lé Balkan slave, jusqu'à la fin du siècle dernier, a payé pour ainsi dire la rançon de l'Europe à l'Osmanli qui la menaçait. — Il retourne aux capitalistes l'épithète de « sans-patrie », affirmant, non sans sujet, que la fortune anonyme tend à devenir de plus en plus internationale : c'est un système de dénationalisation que la politique dominante de l'Europe centrale poursuit dans la péninsule, soit qu'elle intimide (comme en Serbie), soit qu'elle morcelle (comme en Bulgarie), soit qu'elle substitue une race à une autre (comme en Bosnie-Herzégovine). — Il ne croit plus à la politique, ni à •ses partis, et apprécie que toutes les questions vont peu à peu s'engloutir dans une seule, qui est -celle de la répartition des jouissances : tous les Jugo-Slaves qui ont quelque vue d'économie sociale vous avoueront que, si quelque brusque événement Tie traverse pas le cours naturel des choses, dans .quelque vingt ans la lutte de classes s'identifiera
322 LE BALRÂN SLAVE
chez eux avec celle de races, T Allemand ayant étendu partout ses tentacules, dont les affinités avec le suçoir turc viennent d'être publiquement dévoilées.
Entendez maintenant la réponse des capitalistes: on ne sait vraiment si le concert européen la dicte ou s'il s'en inspire. A l'ouvrier : vous ne travaillez pas, vos passions vous coûtent cher, vos aspirations sont insatiables. Aux Serbes, aux Bulgares^ aux Monténégrins : mettez donc à profit la paix pour vous enrichir, défiez-vous de l'ivresse du « nationalisme », considérez ce que nous avons déjà fait pour vous et prenez-en sujet de contentement.
Et le parallèle n'est pas purement académique. L'ouvrier de l'Occident et les éléments nerveux de la péninsule sont sur la même pente. A défaut de socialisme scientifique, qui n'est guère acclimaté dans les Balkans, ni même approprié aux traditions et au tempérament du Slave du Sud, l'esprit révolutionnaire — son meilleur ressort, après tout — couve, avivé par le malaise économique, coloré par les aspirations « nationales ». Nous savons comment et pourquoi la Boumélie orientale a déchiré, en 1885, la première page du traité de Berlin. L'année dernière, sur les murs de Sofia, le gouvernement a dû faire lacérer des affiches signées : Un groupe socialiste révolutionnaire. Ces « socialistes » n'avaient peut-être jamais lu Karl Marx ni Lassalle : ils étaient membres de quelque Comité macédonien, désireux de pousser la Bulgarie officielle à l'action. Est-il si étrange que l'homme irrité contre ce qui est ne distingue point
entre Télat politique et Tétat social, et se pare du mot le plus à la mode, — ce qui ne laisse pas, entre parenthèses, de véhiculer un peu Tidée?
Nous avons dit à quels excès, dans les Confins militaires, une mauvaise administration etla misère ont poussé les paysans ] et comme quoi, dans le Syrmium, des gens qui ne savaient même pas prononcer le mot de socialisme se sont proclamés socialistes et ont été condamnés comme tels par les tribunaux d'Essek et de Mitrovitza^ Nous demandions, il y a quelque temps, à Tun des officiers les plus distingués de l'armée serbe, ce qu'il fallait penser des armements rentrés de son pays, et à quoi aboutirait, sous la pression des Puissances, la déviation forcée de leur but? — « A aigrir davantage l'esprit de nos paysans, nous fut-il répondu. Condamnés plus que personne à la paix armée, nous n'en sentons que les charges. L'aiguillon de la question d'Orient n'est plus pour nous, comme on l'imagine, strictement « national ». Sa pointe économique est peut-être la plus douloureuse, et Dieu sait quelles passions elle avivera quelque jour ! »
Concluons : à l'état de race^ tout le Balkan slave, sans acception de frontières, subit plus ou moins, du fait d'autres races — la turque et l'allemande en particulier, — cette sorte de loi d'airain que Lassalle a dénoncée au prolétariat occidental. Il n'en résulte certainement pas que le socinlisme-système^ à plus forte raison ses postulats internationalistes soient à la veille d'y pénétrer, puisqu'au contraire
1 V. le chapitre iv : le Conflit serbo-croate
les classes qui souflFrent attachent un espoir de relèvement à Tidéal national. Mais le socialismeenseigne^ si Ton peut dire, drapeau assez large pour envelopper toutes les irritations dans ses plis, y est appelé au succès, — et il en a déjà eu. On va au mot, sans croire à l'idée, parce qu'on sent bien qu'il véhicule la seule chance qui reste aux mécontents — peuples ou individus — de changer de sort. Déjà on a pu voir à Graz, Tannée dernière, des étudiants croates, fils de bourgeois, fomenter l'agitation, dans la colonie ouvrière de même nationalité, au profit du candidat socialiste Ressel contre son concurrent Gutjahr, et assurer son élection. Ressel et Gutjahr sont tous deux allemands ; mais il y a entre eux cette différence que l'un veut réformer, Tautre conserver. — Au total, la politique de l'Europe, et tout particulièrement cellede l'Allemagne dans les Balkans, a fourni au socialisme théorique des armes redoutables ; mis au point, en quelque manière, certaines questions qui avaient besoin de ressortir sur l'implacable bleu d'Orient. En pratique, elle a fait germer dans une race douce, maniable et essentiellement agricole, les mêmes semences qui ont fini par gagner à la doctrine maint ouvrier contemporain. Nous nous rangeons volontiers à l'opinion de M. Gladstone et nous laissons à d'autres le soin d'idéaliser cette besogne.