‹ Le Ballet à travers les agesChapitre 11 sur 11 · III. — JUSQU'A NOS JOURS · texte numérisé non relu

III. — JUSQU'A NOS JOURS

e celle époque jusqu'à nos jours le ballet n'a cessé de décliner; il s'est de plus en plus séparé du chant, son accompagnement naturel, et, soit qu'il vienne se plaquer comme un parasite au quatrième acte d'un opéra dont il interrompt l'action dramatique et mélodique, soit qu'il représente une histoire quelconque mimée et dansée, d'une invention généralement peu méchante, il n'est qu'un prétexte à pirouettes et ne dépasse guère un acte ou deux — ce qui est aussi bien d'ailleurs, car ces gens qui tournent, muets et sans mot dire, sont bien vite lassants. Ce fut le romantisme qui imprima au ballet son dernier caractère un peu typique et intéressant; les titres et le nom de « fantastique » que portent alors un certain nombre de ballets caractérisent bien l'époque : l'Orgie, de Carafa (1831), et la même année, Robert le Diable, avec son célèbre ballet des nonnes qui sortent de la tombe pour dérouler leur danse sous les arcades du vieux cloître; la Sylphide, de Schneitzhœffcr (1832, — Taglioni chorégraphe, et M"e Taglioni principale interprète), qui demeura au répertoire jusqu'en 1860; la Révolte au sérail (1833); Giselle ou les Willis (Adam, 18'il), la même année que le Freischiïl;; la Péri, musique de Burgmuller, livret de Théophile Gautier; PAme en peine, de Flotow, etc. L'effort le plus intéressant fut l'ail avec la Tentation (20 juin 1832), ballet-opéra, musique d'Halévy et Casimir Gide, décors d'Eugène Laini et Paul Delaroche.

Celte tentation était celle de saint Antoine, dénommé simplement l'Ermite. Le premier acte se passait dans un désert d'Orient; le Saint pleure dans son ermitage l'éternel veuvage auquel il est condamné. On frappe à sa porte, c'est une jeune fille toute mouillée de pluie, qui demande asile. Le Saint l'accueille, la réchauffe, lui verse à boire du vin, boit lui-même, plus qu'il n'a coutume, et l'imprudent! dit le livret; pendant que l'orage gronde au dehors, un autre orage s'allume peu à peu dans son cœur ». La jeune fille s'effraye, va se réfugier aux pieds de la Madone, et, tandis que l'ermite trop hardi s'avance, la foudre éclate et le tue. Arrive alors Astaroth, roi des enfers, suivi d'un chœur de démons qui veulent s'emparer de l'âme du mort; mais arrive aussi Mizaël suivi du chœur des anges qui prétend que l'âme en question est son bien, un seul péché ne pouvant l'aire condamner la sainteté de toute une vie. Dispute des deux chœurs,

menaces mutuelles ; bref, il est convenu que le mort revivra et sera lenlé trois fois. S'il résiste, il sera à Dieu, s'il succombe, ^slarolh en fera ce qu'il voudra.

Le décor du second acte fut, paratt-il, fort beau, et quelqu'un, <|ui avait alors quatre ans. me ilisail qu'il s souvient aujourd'hui encore comme s'il j était. Il représentait l'intérieur i\\\n rendez-vous des démons de l'enfer et peuplé d'un las de monstres anlédiluvi< bizarres et fantastiques; un immense escalier montait jusqu'au ciel lumineux

que dansaient diables et diablesses, Astarolh convoquait sa cour afin de s'entendre sur les moyens à employer pour tenter et perdre l'ermite; il faisait venir les sept diablesses qui sont les sept Péchés capitaux, Orgueil, Luxure, Envie, Gourmandise, Avarice, Colère, Paresse, puis il remuait la chaudière infernale, etalors, dit le livret, « que sort-il de la chaudière? une jeune et jolie fille qui n'a d'autres voiles que eux

épars, figure candide et virginale...» Mais je crois que le s qui n'a d'autres voiles que ses cheveux épars » était pure imagination du librettiste et simple façon de parler, car l'on n'était plus à Rome, et probablement aussi la a figure candide et virginale » devait, entre ses pas, faire de l'œil aux messieurs de l'orchestre. Toujours est-il que ladite Miranda sera chargée de faire faillir l'ermite. Je ne vous raconterai pas dans le détail les trois autres actes, quelles rudes attaques le saint homme doit soutenir, soit de la voluptueuse danseuse, soit des légions de diables. qui tentenl de l'effrayer, bossus, lortus, camus, etc., comme dans l'estampe célèbre de Callot: il vous suffira de savoir que loul se termine à la plus grande gloire de Dieu.

Ce ballet est intéressant a plus d'un point de vue; d'abord il est bien l'expression d'une époque, de sa littérature, de son art, de son esprit, puis il fut un effort réel, et le dernier, vers un ballet complet,- où perpétuellement le chant se mêle à la danse et la soutient; il n'y eut qu'un malheur: ni le librettiste, ni les musiciens ne lurent à la hauteur. Quand on se mêle de vouloir faire grand, il faut alors que ce soit 1res bien; Waj aurait pu faire cela. Quelques essais furent encore tentés de ballets avec accompagnement de chant; tel fut celui intitulé la FilL- de marbre (18'47), musique de Puigni. et Griselidis ou les Cinq Sens, musique d'Adam, livret de Dumanoir, qui fut représente le 16 février 1848, quelques jours avant les barricades et la révolution, qui ne contribuèrent pas à son succès et firent plus de bruit que lui.

De nos jours, une danseuse américaine, nommée Loïe Fuller, a introduit dans la danse théâtrale un élément nouveau, la coloration, au moyen de projections électriques changeantes, de longs voiles agités autour du corps en spirales et rotations variées; les effets de lumière obtenus par le mélange des couleurs ou par leur unité, par leur diffusion dans ces immenses gazes ténues qui en prennent successivement tous les tons, sont vraiment merveilleux. Le succès a été considérable et les imitations nombreuses, el en appliquant le même principe non plus à une seule danseuse, mais a plusieurs, on a obtenu le ballet Loïe-Fuller qui a été certainement ce qu'on a vu de plus intéressant et de plus original en ballet depuis fort longtemps.

On pourrait encore citer les grands ballets italiens donnes à PÉden il y a quelques années, avec, une figuration considérable et dont Excelsior fui le type. Quant plus récent usage du ballet d'apparat et de circonstance, il a été l'ait récemment, lors du passage à Paris de « nos amis les I bisses ». Une scène fui dressée sous le dôme central du Champ de Mars, à l'extrémité de la galerie de trente mètres, où fut servi un g banquet, et, pendant le repas, le corps de ballel de l'Opéra > dans chœurs.

En résumé, le ballet, tel que. nous le voyons aujourd'hui, esl. nous ne saur;. insister sur ce point, une dégénérescence |u'il ml •«"■-

partout.

Tout l'ait a ses causes, et les anciens ballets liturgiques de l'Égypli ar les

prêlres el les prêtresses d'Isis, les processions dansantes de lllellade. ou pre part non pas des -eus gages mais toute la cité, ne sont plus aujourd'hui poss

ballets orgiaques du Bas-Empire romain, ni les ballets macabres, ni ceux où figurait Louis XIV. Les mœurs ont changé, et la danse, en dehors des salons, est devenue l'apanage exclusif de ceux et de celles dont c'est la profession ; l'idée que nous avons — à tort ou à raison, qui le sait? — de la dignité humaine empêche et empêchera toujours désormais qu'il en soit autrement.

D'ailleurs, en dehors même de cette considération sentimentale que des gens du monde et de la bonne société ne doivent point s'exhiber en public, l'exercice de la danse de ballet est devenu une sorte de gymnastique spéciale, d'acrobatie, profondément ridicule du reste, à laquelle on ne peut se livrer sans de longues éludes corporelles. Autrefois, dans les grands ballets liturgiques ou civiques auxquels les premiers et les premières delà cité prenaient part, on ne dansait pas du tout comme nous le voyons faire aujourd'hui à l'Opéra; leur danse était calme et digne, une sorte de glissement rythmé. Seuls les danseurs et les danseuses de profession se livraient à des pirouettes semblables à nos pirouettes modernes, et chacun sait l'histoire de ce Grec qui, pour s'être, après le dîner des fiançailles, livré à des danses de baladin, se vil retirer par le père de sa fiancée la parole donnée. Ajoutez' encore aux causes qui rendent impossible, même privé, un ballet quelconque de gens modernes, la laideur sans pareille du costume que l'homme porte aujourd'hui ; le pantalon surtout, cette espèce de gaine aussi large à la cheville qu'au genou, est désespérant au point de vue décoratif.

Le ballet, en dehors de reconstitutions costumées de l'ancien temps, auxquelles des gens du monde peuvent, à portes closes, s'amuser chez eux, se trouve donc en somme réduit aujourd'hui au ballet théâtral, et c'est là seulement que l'on pourrait tenter, sans l'implacable routine, un essai de régénération; d'abord dans le rétablissement du chant, accompagnement naturel de la danse, ensuite dans les sujets, dans les livrets, enfin dans fa danse elle-même.

Rien de plus simple, évidemment, que ce rétablissement de la partie chantée, rien de plus facile non plus que de trouver d'autres livrets, car, en admettant qu'il n'y ait, à l'heure actuelle, personne qui soit capable d'en inventer, il suffirait de reprendre d'anciens livrets du dix-septième siècle que nous avons vus autrement féconds et variés; quant à la réforme de la danse actuelle, elle aurait à porter sur deux points principaux. En premier lieu, la suppression des danseurs mâles. Je ne connais rien de plus grotesque qu'un homme qui danse; autant la femme semble faite pour la danse, autant sa grâce et sa légèreté naturelles se prêtent à cet exercice, autant un danseur exécutant des ailes de pigeon et autres tours simiesques semblables me semble atteindre aux dernières limites du ridicule. L'homme dansant n'est possible que dans les danses comiques, pour produire un effet de rire, et dans certaines danses de caractère comme en ont quelques pays, qui sont fort belles celles-là et n'ont aucun rapport avec les susdites pirouettes; et nous remarquerons en passant que, selon l'usage primitif, toutes ces danses sont, dans tous ces pays, accompagnées d'une partie chantée. Ainsi, les jours de Pardon, les Bretons dansent en chantant. En second lieu, dans nos ballets actuels, le principal ornement, le centre du ballet est le pas seul, exécuté sur la pointe des pieds par la danseuse étoile. Par quelle aberration du sens plastique en est-on arrivé à faire danser une malheureuse sur la pointe de ses pieds? Je souffre, et chacun, semble-t-il, doit souffrir comme moi à voir ce tour de force, comme à entendre les roulades de la chanteuse dans les opéras à l'ancienne mode; car tout ce qui exagère et contrarie la nature ne saurait jamais être beau.

La seule invention moderne dont se soit heureusement enrichi le ballet théâtral

est le tulu; rien de gracieux comme ce flot de gaze cl émergenl le buste et les jambes de la danseuse.

lui dehors de ce point, tout serait à changer et à refaire dans noire ballet actuel; mais qu'on commence par nous délivrer des danseurs mâles ' Rassurez-vous toutefois, hommes souriants et désossés qui, tout en tournant comme des

oupies, envoyez aux (Moi les de si beaux baisers, et qui vous frottez le thorax avec tant de conviction pour indiquer que votre cœur est féru d'amour,

a routine veille cl vous protège.

Paul GRIH ER.

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