‹ Le Ballet à travers les agesChapitre 7 sur 11 · LA REN USSANCE LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE— LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA REN USSANCE LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE— LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

îœurs avaienl peu à peu changé. Dans les galas, le pourpoint de soie

îplaçait la colle de fer, la vie devenait moins âpre; les guéries

'Italie accélërèrenl le mouvement, et ce fut bientôt une universelle

;tion contre tout ce qui avait été le moyen Age, réaction par le luxe,

îollesse, la débauche raffinée, par la remise en honneur dans les

arls de l'antiquité païenne, de sa mythologie, de ses héros, de

ses coutumes, de ses amours.

Celte influence fui grande sur les ballets qui devinrent l'orneit indispensable de toule fêle, accompagnés toujours de chants. Nous donnerons comme bien typique un certain ballel que Bergonce de Botta, gentilhomme de Lombardie, offrit dans Torlone à Galéas, duc de Milan, el à Isabelle d'Aragon, sa nouvelle épousée.

Selon la mode antique, ce ballet eut pour prétexte le festin qu'il leur donna dans palais. « Dans un magnifique salon entouré d'une galerie où étaient distribués plusieurs joueurs de divers instruments, on avait dresse une table loul â l'ail vide. Au moment où le Duc et la Duchesse parurent, on vil Jason el les argonautes s'ava icer fièrement sur une symphonie guerrière. Ils porlaienl la fameuse Toison d'or dont ils couvrirent la table, après avoir dansé une entrée noble qui exprimail leur admiration à la vue dune princesse si belle et d'un prince si digne delà posséder (Bonnet, II).

Puis ce fut Mercure qui chaula une canlilène dans laquelle il racontait qu'il venait de voler à Apollon gardanl les troupeaux d'Admèle un veau gras qu'il apportait sur un plat el donl il faisait hommage aux nouveaux mariés. Pendant qu'il le dépo la table,

trois quadrilles qui le suivent exécutent une entrée. Ensuite c'est Diane apportant sur un brancard d'or Acléon changé en cerf, puis Orphée, lequel pleurait sur le mont Apennin la mort d'Eurydice; mais, ayant appris ce beau mariage, pour la première fois il a séché ses larmes et est venu. Ensuite c'est Atalante et Thésée exécutant une chasse mimée se terminant par la mort du sanglier qu'avec leur suite ils déposent sur la table. Le reste des plats fut apporté par des Nymphes vêtues d'une gaze légère et conduites par Hébé; Vertumne et Pomone apportèrent les fruits, un ballet des Dieux de la Mer et des Fleuves d'Italie apporta les poissons. Enfin s'avancèrent Sémiramis, Hélène, Médée, Cléopàlre qui dansèrent des danses lascives et chantèrent les égarements de la passion; mais la Foi conjugale les fit chasser par une troupe de jeunes Amours qui les poursuivirent avec les flambeaux de l'Hymen tout allumés et mirent le feu à leurs voiles de gaze. Alors apparurent Lucrèce, Pénélope, Thomyris, Judith, Porcia, l'honneur de leur sexe, les grandes vertueuses, qui présentèrent à la jeune princesse les palmes de la pudeur.

Ne se croirait-on pas transporté en pleine Italie antique?

Le luxe de la mise en scène fut dès lors inouï; nous ne pouvons guère nous en faire idée. Il suffira de dire que les frais du Ballet comique de la reine célébré en 1582 à la cour de France lors du mariage du duc de Joyeuse et de Marguerite de Lorraine, bellesœur du roi, montèrent à sept millions de notre monnaie : nous sommes loin de là dans nos ballets actuels.

Le même luxe, le même amour des ballets se continua sous tous les Valois; Henri IV s'y amusa comme pas un.

Ce fut la même chose encore sous Louis XIII et sous Louis XIV. On divisa les ballets en une foule de genres qui souvent d'ailleurs se confondaient; il y eut les ballets historiques qui représentaient, par exemple le combat et l'histoire des Horaces, le siège el la prise de Troie, le siège et ia prise de la Rochelle par le cardinal de Richelieu. « Les pensionnâmes du collège de la ville de Reims dansèrem un ballet en réjouissance de la reddition de la Rochelle, dont le dessin, en forme de vieux roman, était : « la Conquête du char de la Gloire par le grand Théandre » (1628) (Le Père Ménétrier); — les ballets poétiques ou fabuleux dont les sujets étaient tirés de la mythologie païenne ou des romans de l'Arioste, des Aventures de Médor, de Roland, d'Angélique, etc. ; — les ballets moraux : « Entre les ballets moraux il n'en est guère de plus plaisant que celui de 1634, pour le jour de la naissance du cardinal de Savoie. Le sujet en était : la Vérité ennemie des Apparences et soutenue par le Temps. » Ce ballet commença par un chœur de Faux Bruits et de Soupçons qui précédent l'Apparence et les Mensonges. Ils étaient représentés par des personnes vêtues en coqs et en poules, qui chantaient un dialogue moitié italien et moitié français, mêlé du chant des coqs et des poules. Après ce chant des coqs et des poules, la scène s'élant ouverte, on vit sur un grand nuage accompagné des Vents, l'Apparence avec des ailes et une grande queue de paon, vêtue d'une quantité de miroirs, laquelle couvait des œufs d'où sortirent les Mensonges pernicieux, les Tromperies et les Fraudes, les Mensonges agréables, etc. Les Tromperies étaient vêtues de couleur obscure avec des serpents cachés parmi les fleurs; les Fraudes vêtues de rets, en chasseurs, rompaient des vessies en dansant; les Flatteries étaient vêtues en singes; les Intrigues en pêcheurs d'écrevisses avec des lanternes a la main et sur la tête; les Mensonges ridicules étaient représentés par des gueux qui contrefaisaient les estropiés avec des jambes de bois. Le Temps, ayant chassé l'Apparence avec tous ces Mensonges, fait ouvrir le nid sur lequel l'Apparence couvait. On y voit une grande horloge à fable d'où le Temps fait sortir la Vérité, et rappelant les Heures, elles l'ont avec elles le grand ballet

final » (Le Père Ménétrier); — les Ballets allégoriques : « L'an 1653, le dernier jour du carnaval, on dansa à Turin, dans la cour du duc de Savoie, un ballet dont le sujet était le (iris de lin, qui esl la couleur de Madame Chrétienne de France, duchesse de Savoie. Ce sujet paraît d'abord assez ingrat pour le Ihéàtre, mais l'invention dont se servit M. le comte Philippe d'Agile, auteur de ce ballet, le rendit l'une des plus agréables représentations que l'on ait encore Il feint que l'Amour qui a toujours un bani sur les yeux, s'ennuyant d'être ainsi comme aveugle dans ce monde, appelle la Lumière à son secours et la prie de se répandre sur les astres, sur le ciel, sur l'air, sur l'eau, etc., afin qu'il puisse choisir la couleur qui lui agréera le plus. Junon, qui est la déesse de l'air, pour satisfaire les désirs de l'Amour, envoie Iris sa messagère étaler dans l'air ses couleurs en plusieurs bandes. L'Amour considère ces couleurs et choisit le gris de lin comme la plus belle et la plus parfaite, et veut qu'elle signifie amour sans fin » (Le Père Ménétrier), et il ordonne que tout sur la terre porte cette couleur. — Enfin il y avait les ballets bouffons qui avaient par exemple pour titre: «la Vérité vagabonde sans feu ni lieu.» On voyait Médecins, Apothicaires, Avocats, Procureurs, Plaideurs, Capilans, Bourgeois, maltraitant tous à qui mieux mieux et repoussant une femme en haillons. pâle et maigre, qui est la Vérité, sans feu ni lieu (Cahusac, IL 103). Tout cela était forl amusant et bien plus varié qu'aujourd'hui.

On remarquera que tous ces ballets n'étaient pas des spectacles payants dans les théâtres publics, mais qu'ils se donnaient chez les rois, chez les princes, chez les grands, à l'occasion de fêtes quelconques, naissances, mariages, réceptions d'ambassadeurs. Les plus grands personnages, hommes et femmes, les composaient souvent, les réglaient el y dansaient. Dans le Ballet comique de la reine susnommée, la reine el les princesses représentaient des Naïades et des Néréides, et toute la cour figurai I dans les enl Henri IV figurait dans un ballet quand on vint lui apprendre la prise d'Amiens par les Espagnols, et le lendemain il parlai! en guerre. Chez certains, cet amour de figurer dans les ballels devenait du gâtisme. Ainsi le vieux duc de Nemours, podagre et goutteux, ne tenant plus debout, composa un ballet de Goutteux où il se lit apporter dans un fauteuil, el, une canne à la main, il y joua son rôle au naturel (Bonni

On comprend plus facilement Louis \l\ faisant faire le Italie! des Amours déguises qui figurait ses amours avec M"'' de la Yalliéiv. (-1 \ dansant masque Ce monarque figurait avec MM. le maréchal de Yilleroy el La Rochefoucauld, cl l'on peul dire qu'il l'emportai! de beaucoup sur les autres, ayant passe pour le danseur le plus gracieux de son temps. » Ajoutons que lorsqu'il n'j avait pas assez de danseuses, des danseurs hommes se mettaient en femmes cl faisaient des danseuses

Diane au dix-huitième siècle.

Cependanl le ballet tendait à perdre de plus en plus son caractère de divertissement prive pour devenir spectacle public; l'Opéra naissait par le développement plus grand de la partie chantée.

Enfin, au dix-huitième siècle, le ballet et le chant se séparèrent complètement et Noverre fit le ballet d'action, le ballet bâtard tel que nous Pavons aujourd'hui, dans lequel la pantomime doit suffire à exprimer l'action, en un mot le ballet muet, formant un

tout à lui tout seul.

Les sujets en demeurèrent les mêmes, mythologiques et héroïques. Noverre mit en ballet avec force embellissements l'Horace de Corneille, sous le titre : Ballet des Horaces, ballet tragique en cinq parties, que dansa M"e Vestris (21 janvier 1777). Au premier acte, Camille et Curiace se faisaient leurs adieux avant le duel fatal; au second, on assistait au combat donné par les trois frères contre les trois autres frères ; au troisième, le triomphe d'Horace, les imprécations de Camille, et le meurtre de la malheureuse; au quatrième, Horace enfermé en prison dans les souterrains du Capitole reçoit la visite de son père et d'une certaine Fulvie, son amante, et apprend qu'il est pardonné par le roi; il se marie au cinquième acte, avec Fulvie.

Le danseur qui jouait le vieil Horace exprima par son geste: « Qu'il mourût! «et Camille par les siens: « Rome l'unique objet de mon ressentiment ! » Cela devait être bien beau.

Mais où le dix-huitième siècle laissa le plus sa marque, c'est dans le ballet paysan et bocager, le ballet à la Watleau, à la Lancret, à la Boucher. Trianon dut assister en ce .genre à de bien jolies fêtes sur ses pelouses gazonnées, le long de ses petites rivières à cascatelles, sous l'abri de ses petits temples d'amour, où l'on croit voir encore aujourd'hui, lorsqu'on s'y promène le matin quand les oiseaux chantent et le soir à la nuit tombante, errer les gracieux fantômes poudrés, en habits bleu barbeau, en robes semées de bouquets, en souliers à talons rouges. Époque élégante et rieuse vers laquelle nous aimons à nous retourner en notre temps de maisons à sept étages et de prétendu réalisme artistique d'où monte une vague odeur de dépotoir et de linge sale, triste sans grandeur; époque que nous embellissons et poétisons sans doute, où il y avait évidemment autant de femmes laides, autant d'imbéciles qu'aujourd'hui, avec moins de politesse et de savoir-vivre.

A Trianon comme à l'Opéra, les sujets de ces ballets, leur décor et leurs personnages variaient peu. Voici un exemple du genre:

LA ROSIERE, ballet d'action en deux actes, de la composition de M. Gardel, l'aîné, maître des ballets, représenté pour la première fois sur le théâtre de l'Académie de musique le mardi 29 juillet 1783.

Acte 1. — Le théâtre représente la place du village, garnie d'arbres et de maisons. A droite est celle du bailli, vis-à-vis est une fontaine, et au fond un coteau sur lequel il y a plusieurs chaumières. A gauche, on voit un mur, une grille et de grands arbres qui annoncent le parc du château. Au milieu de la place est une statue de l'Innocence, couronnée de fleurs, tenant une espèce de légende sur laquelle on lit le vers suivant:

La plus sage demain reçoit une couronne.

Des tambourins, des litres et des villageois entourent la statue.

Scène I. - - Les paysans, par des danses, témoignent la joie qu'ils ressentent que la fête de la rosière soit fixée au lendemain. Le bailli sort de sa maison, tenant une lettre qu'un piqueur lui a remise de la pari du seigneur. Le magister, le notaire et son clerc,

| 1 ! \^Mï %

KSÉnfe ifi

te©» £!ift

,. ' Lubin el Roselte

se présentent au bailli.

qui, après leur avoir fait pari des ordres qu'il \ ienl de recevoir, recommande à ces derniers d'épier avec grand soin la conduite de toutes celles qui viendront se faire inscrire, afin de lui en rendre un compte exact, principalement de leurs intrigues amou- À *N reuses...

Scène II (la léé). — Colette paraît sur le coteau; elle lit, quand j elle est au bas, la légende que lient la statue, ce qui l'engage a aller chez le bailli pour s'y faire inscrire, \\anl

d'y entrer, elle pose à terre une pelile cage à laquelle elle parait très attachée, mais dont Colin, son amant, qui l'a suivie, s'empare; après quoi il se cache pour s'amuser de son inquiétude. Colette sort de chez le bailli, cherche longtemps sa cage et, désolée de ne pas la retrouver, se dispose à s'en aller, lorsque le berger vient la placer sur son passage. Enchantée de la revoir, Colette va pour s'en saisir, et prend au lieu d'elle la main de Colin. Celui-ci ne veut pas lui rendre sa cage à moins qu'elle ne lui donne les fleurs qu'elle porte à son côlé. Elle les lui refuse et le quille. Colin piqué s'en va avec la cage Colette le suit, la lui reprend et veut fuir, mais le berger l'enchaîne, et ne lui accorde la liberté qu'en recevant les fleurs.

Scène III. — Dès qu'ils sont partis, les surveillants fonl entendre que le prix ne sera certainement pas pour cette jeune paysanne.

Puis c'est Annetle, la bergère inconséquente avec son amant Lucas, qui ne mérite pas davantage le prix; enfin c'est Aline — nicurcit.se Résistajice - qui est courtisée par Alix, un des arquebusiers, mais reste sage et insensible a ses vœux, quoiqu'elle l'aime aussi. « Cette victoire remportée sur l'Amour enchante les deux surveillants. » Aline aura le prix et sera couronnée à l'acte II, qui représente le jardin du seigneur; elle recevra une dot et sera mariée à son arquebusier.

Tout cela était fort gracieux avec sa pointe de sentimentalité, el avait pour plus grand défaut de persuader aux nobles seigneurs el aux nobles dames qui le jouaient ou l'applaudissaient que le paysan ressemblait en réalité à ceux qu'ils voyaient là; tandis que le vrai paysan grattait la terre, plus malheureux qu'une bêle de somme, à la merci de son seigneur, rendant l'âme sous la dîme et la corvée, ils s'imaginaient tout bonnement que son sort était le plus enviable qu'il y eût.

Et tandis que l'ancien régime enrubannait des moutons, faisait du fromage blancdans des villages suisses et dansait des ballets pastoraux, se divertissant à ces jeux innocents comme s'il devait finir dans l'enfantillage ainsi que les vieillards, la Révolution, qui allait l'engloutir et bouleverser la face de l'Europe, montait, nuage sombre que nul ne semblait voir ni prévoir.

Pai i (.lit Y LU.

(A suivre.)

Page 1