DE L'ANTIQUITÉ A LA*RÉVOLI TION
LE \\n\ EN A CL
'es'] par un chapitre sinistre que nous entrons
dans les temps modernes. Le paganisme avait
déifié la chair; le christianisme n'y vil plus
qu'une pourriture et parvinl a faire avec la
(luise. avec celte chose dont le mot seul sourit et
chante a l'oreille, le cauchemar vivant, le cauchemar
réel le plus épouvantable qu'imagination humaine
puisse concevoir : la Danse macabre ou le Ballet
des Morts.
L'antiquité, l'Hellade surtout, dans son admiration de l'être humain, avait en horreur toute difformité; aucun peuple n'a jamais eu comme les Hellènes l'aversion du laid pour le laid. On comprend des lors qu'ils éloignaient d'eux toute idée de cadavre et de squelette; ils brûlaient les corps, et le mort, dans le l'eu qui purifie, s'envolait, fumée impalpable. Il n'en restail rien qu'un peu de cendre blanche. Aussi sur les stèles, sur les vases funéraires, les « lékitos », jamais un crâne, jamais une image répugnante; au lieu des tibias en croix cl des yeux vides d'où tombent des larmes que le christianisme gravera sur ses tombes, c'csl alors, sur la tombe d'une femme, cette femme telle qu'elle étail dans sa jeunesse el sa beauté, ajustant sa robe, peignant ses cheveux en face de son miroir.
Lorsque les Hellènes eurent, comme le moyen âge, l'idée d'une évocation des Irepassés, ce ne son! pas des squelettes qu'ils évoquèrent, mais des Ombres ayant l'apparence des êtres qu'elles furent jadis. Lisez dans le divin Homère, au chant Ylll de l'Odyssée, la danse des morls, le défilé des fantômes pales de ceux qui ne sont plus; quelle mélancolie belle à pleurer! au lieu de l'horreur des squelettes et des cadavres que le moyen âge va faire danser dans ses charniers.
On s'est obstiné a chercher dans l'antiquité l'origine de la Danse macabre chrétienne, c'est-à-dire de la danse du squelette cl d» cadavre; tous les savants vous rappelleront deux ou trois représentations de squelettes léguées par l'antiquité, ils \ous citeront Hérodote (11,78), Pétrone (Satyricon, XXXIV), Lucien (Dialogue de Vinci \\ illusions
vont à l'encontre du bul proposerai- nous voyons par elles que les païens ne re. daienl le squelette el la morl que comme un excilanl a jouir de la vie, qui est tout, avant d'être squelette soi-même : » Vois celui-ci. Lois et tiens-loi joyeux, tel lu seras
après la mort.» - a \ i nsi nous serons tous lorsque nous prendra l'Orcus; vivons donc, tandis que nous pouvons nous donner du bon temps.» Ce qui est, nous le répétons, le contraire exactement de l'idée philosophique chrétienne présidant à la Danse macabre du moyen âge : a Vois ce squelette; tu seras comme lui. Fais donc pénitence, et apprends par lui à mépriser la vie. »
La lace du monde occidental avait en effet changé; le paganisme, son œuvre accomplie, avail disparu; les barbares, faisant leur fonction, avaient rétabli le chaos. Tout étail à refaire, à refaire autrement, et par la religion, par l'autocratie sacerdotale, seule puissance morale possible sur les sociétés primitives; il faut le marteau de fer pour plier le i'ev. Ce paganisme avait fini dans une telle débauche de la chair que, pour rétablir l'équilibre éternel et par la loi de réaction, le christianisme fut la débauche de la charogne ; une mythologie se forma aux sources judaïques d'Ézéchiel et d'Isaïe, une mythologie pétrie d'horreur — commune en ce point avec celle de la plupart des religions auxquelles nous avons vu le paganisme hellénique faire seul exception, — mais bien particulière et nouvelle en ceci qu'elle avait pour but d'exalter l'âme. La mort fut donc glorifiée, par la parole, par la peinture, par la sculpture, en tous lieux, de toutes les façons; on n'a pas idée des inventions macabres d'alors. Là c'est un moine qui, prêchant le soir dans une église, emmanche un crâne au bout d'un bâton, allume deux chandelles dans les deux orbites, et l'agile frénétiquement au-dessus de l'assemblée; c'est, au ballet ambulatoire delà Fête-Dieu d'Aix en Provence, la Mort qui, tout le long du cortège, va et vient avec une faux dont elle fait semblant de faucher les spectateurs; Charles-Quint se fera mettre vivant dans un cercueil, tandis qu'on dira sur lui les prières des morts. La mort était partout, le long des chemins où le vent balançait les squelettes pendus aux grands gibets, pendus aux arbres lorsqu'il n'y avait point de gibets; dans les champs pleins de cadavres couchés là par la guerre, la famine ou la peste qui se promenaient sans trêve sur la terre. Si bien que l'on croyait que la fin du monde était proche. Mais il arrivait aussi que l'on finissait par s'habituer tellement à tout cela qu'on n'y semblait plus faire attention; les charniers remplaçaient nos squares et nos promenades publiques.
Une des principales manifestations de celle fureur de représenter la mort fut le Ballet des Morts. Avec les reproductions peintes, sculptées et gravées, et les renseignements qui nous en restent, il est facile de se figurer assez exactement ce que pouvait être la représentation d'un de ces ballets, car c'était un vrai ballet, ayant son unité, un commencement, un milieu et une fin.
Imaginez des arcades basses de bois ou de pierre où sont des piles d'ossements rangées comme des colrets; au-dessus sont des greniers bondés encore d'ossements; au milieu, un carré de plein air, planté de croix où sont les fosses communes. C'est un charnier. En temps ordinaire, des marchands de toute sorte étendent leurs étalages sous ces arcades; on y amène jouer les enfants. Mais aujourd'hui, jour de fête, la ville endimanchée se bouscule dans le milieu du charnier, tandis qu'on a fait évacuer les arcades où sera représenté le Ballet des Morts que l'on voit danser avec un plaisir toujours nouveau. Chacun grignote ses provisions en attendant l'heure; on a pris les enfants sur les bras pour qu'ils ne soient pas écrasés et qu'ils voient mieux; il y a du monde aux fenêtres de toutes les maisons qui ont la chance d'avoir vue sur le charnier. La fête se prépare dans la chapelle.
Rataplan plan! Un acteur déguisé en mi-cadavre, mi-squelette apparaît en tapant deux tambours plats qui lui sont accrochés sur le ventre; un autre le suit, qui tourne de
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I H cimetière au quinzième siècle
endant la Danse macabre.
la vielle, puis un aulre sonnant de la trompette, puis tout un orchestre verdâtre el décharné, soufflant de la flûle et du hautbois, pinçanl de la guitare, raclant du violon, battant des cymbales; chaque musicien va s'accoter a un pilier. Le public ne se sent pas d'aise et le ballet commence.
Voici d'abord nos Premiers Parents velus de feuilles de figuier el tenant à la main la pomme fatale; ils pleurent amèrement el se désolent. I n Ange avec une épée garnie d'étoupe allumée qui est le glaive flamboyant delà Genèse esl devant eux. Maintenant c'est la Mort, montée sur une rosse étique, un grand rasoir au poing pour couper les gorges; et derrière elle commence le défilé dansant des morts entraînant les vivants. L'Homme Noir ouvre la marche en souillant dans son cor. ci c'esl à sa vue une grande hilarité el des quolibets sans fin sur la couleur de sa peau. I n cadavre le suit en sautelanl ; il donne la main à un homme qu'à son diadème, a son long manteau brodé d'or on reconnaît pour un Empereur. L'Empereur donne l'autre main à un second cadavre qui tout en sautelant aussi, lire le Pape, la tiare en tète, puis c'est un Cardinal, puis un troisième cadavre, puis un Roi, et puis, un cadavre alternant toujours avec un vivant,
des Ducs, des Duchesses, des Comtes, des Comtesses, des Chanoines, des Curés, des Chevaliers, des Marchands, des Courtisanes, des Bourgeois, des Fous de cour, Cupidon, des Artisans, des Gueux, toute l'échelle sociale jusqu'à l'Hérétique et au Juif. La file Fait maintenant le tour dos arcades et se referme; la musique résonne, le public bat des mains, el la ronde s'ébranle. La voilà qui s'accélère peu à peu; les cadavres tirent les vivants qui semblent résister, el le bastringue fait un bruit d'enfer. Ça tourne, tourne, tourne, el ça se met a chanter, à hurler; vite, plus vite, toujours plus vile! La Mort galope en lêle sur sa haridelle; on n'aperçoit plus qu'un tourbillon où chacun se distingue à peine à ses insignes. Jusqu'à ce que s'ouvre une grande trappe, symbole du tombeau, où chaque personnage fait successivement la culbute; à chaque tour il en tombe un, jusqu'à ce que tous y aienl disparu au milieu des plaisanteries et des rires du public. Mais comme la Mort jouit de son triomphe, l'Ange du Seigneur apparaît soudain, la désarçonne et la lerrasse. C'est la lin, l'apothéose.
Ce Ballet des Morts élait au premier chef un ballet religieux, issu du dogme chrétien, inventé par le clergé chrétien-, exécuté d'abord exclusivement par lui, avec des costumes à lui appartenant, et qui procéda toujours de lui, tout comme dans l'antiquité les ballets religieux de l'époque hiératique. Toute religion en effet, honora son Dieu par des danses, et il n'y avait nulle raison pour que le christianisme fît exception. Lorsque les Pères de l'Église, et les évoques durant tout le moyen âge, tonnèrent contre la danse, ce fut, il faut bien s'entendre, contre la danse profane exclusivement et en recommandant toujours comme œuvre pie la danse chrétienne. Toutes n'étaient pas, du resle, aussi lugubres que la Danse macabre, el la Danse de l'Ane, par exemple, élait certainement plus joyeuse. Il n'y avait pas, à proprement parler, dit Magnin, de Fête de l'Ane parliculière, mais à certaines fêtes de l'année, l'Ane jouait un rôle en souvenir de celui qu'il avait joué dans l'Évangile, ces jours-là; aux Rameaux surtout, et à Noël. C'est au douzième»siècle que le baudet fut particulièrement honoré; amené dans l'Église au milieu d'une procession dansante, il était placé près de l'autel à côté de la plus belle fille du canton qui représentait la Vierge Marie. Le prêtre disait sa messe el la terminait en disant : lli! han! cri que répétaient ensemble les assistants et le clergé.
Le « chœur » des églises surélevé en forme de théâtre pour la représentation des mystères reçut son nom des « chœurs » de danse qu'on y faisait figurer dans les ballets dont ils étaient entremêlés. Ces ballets représentaient tantôt les danses des Anges dans le Paradis et celles des Ames bienheureuses, ou bien quand le sujet du mystère était tiré de l'Écriture sainte, c'était par exemple le chœur des femmes juives allant au-devant de Judith, ou la danse lascive d'Hérodiade devant Hérode. Théodora devenue impératrice dansait dans ces ballets sacrés, el Elisabeth d'Angleterre, recevant François duc de Lorraine, lui « donna un soir à souper, où après se lil un ballet de ses filles qu'elle avait ordonné et dressé, représentant les Vierges de l'Evangile desquelles les unes avaient leurs lampes allumées et les autres n'avaient ni huile, ni feu, et en demandaient. Ces lampes étaient d'argent, fort gentiment faites et élabourées... La reine dansa, et de fort bonne grâce et belle majesté royale; elle l'avait et était lors en sa grande beauté et belle grâce » (Brantôme, Grands Capitaines. Le grand roi Henri II).
Et avec ce ballet des Vierges sages et des Vierges folles nous arrivons à celte époque où, tandis que l'esprit religieux du moyen âge durait ainsi en Angleterre, une grande transformation s'opérait en France el en Italie, ouvranl la période appelée la Renaissance.