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Le bandeau

Ce livre était écrit — ET ILLUSTRÉ — avant la guerre des nations. Une rafale d'événements mondiaux força lauteur à garder, pour plus tard, une histoire très joyeuse, à ïheure où tant d'épouses et de mères pleuraient, mais voyaient, dans leurs angoisses, grandir leurs maris et leurs fils à mesure qu'ils s'éloignaient. Cafés et restaurants étaient tenus de clore leurs portes à huit heures. Un livre ne pouvait inciter à se distraire de la tempête européenne ceux que les pouvoirs publics voulaient moroses et attristés.

Mais, aujourd'hui, — deuxième renouveau de la Guerre les théâtres sont rouverts, les cinémas font salles combles ; et tout le monde réclame des livres nouveaux à lire, le soir, quand Paris est obscur et si tranquille sous la menace des Zeppelins, sous leur pluie de bombes, par-ci, par-là, en 1916. Même

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les soldats, surtout ceux du front, les gardiens des remparts souterrains, dans les cantonnements et les tranchées, demandent, non pas des livres sur la guerre, — des livres gais.

La gaîté donne du courage — la gaîté, quand même, — déride les fronts, fait croire à la victoire. Oui, les vaillants, tandis quils se reposent entre deux combats, les blessés et les malades, soignés dans les hôpitaux temporaires, en attendant de pouvoir repartir au front, réclament pour eux-mêmes des livres de bonne humeur, d'amour et de rire, leur faisant oublier les souffrances endurées.

En voici un. Il vient à l'heure propice, inspirant, à sa façon, la confiance dans le succès définitif de ce sextuor de peuples, France, Belgique, Angleterre, Russie, Serbie, Italie ; et celui qui fait imprimer ces lignes sur des pages vertes, de printemps et d'espérance, — printemps d'une France nouvelle, forte, puissante et rayonnante — est presque heureux qu'il ait été retardé par des inquiétudes. Il sourit, ce roman, le Bandeau — dont le jeune éditeur est le lieutenant Mignot, blessé, décoré de la croix de guerre — il sourit, dans la bataille, A LA VICTOIRE. Oui, il sourit comme le criait à ses hommes un officier à qui on venait de donner l'ordre d'enlever, sous la mitraille, un pont à l'ennemi, coûte que coûte :

— En avant, les gars! Pour vaincre ou mourir /... {Levant son sabre pour l'attaque)... Et maintenant, le sourire !

Alors, sourions, — malgré le cataclysme de fer, de feu, de sang, de meurtres, d'assassinats, de viols, d'incendies, de pillage, malgré l'ouragan de sauvageries qui bouleverse, sabote, dépeuple l'Europe, malgré les bombes sur Paris, sur des civils, des femmes, des enfants, — et parlons d'autre chose. C'est une manière, courageuse peut-être, quand la main-d'œuvre est bien

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plus chère, quand les fabricants de papier augmenten. prix de cent pour cent, de « tenir » à l'arrière, de faire son devoir civil, par la Renaissance du Livre, en publi un volume luxueux, au prix ordinaire, oui, ne coûtant p. plus cher que les livres sans toilette et sans goût, quelconques^ ou tristes, — et cela pour la reprise, quand même, de la vie régulière à laquelle devaient s'appliquer, sans majorations injustifiées, sans bénéfices honteux, sans profits coupables, les tentatives de chacun et l'effort de tous.

Depuis le l^^ août 1914 et ses rumeurs de mobilisation générale, «/e haut les cœurs h^ poincaresque, l'enthousiasme d'en avant' et sus à l'ennemi, la France, surprise par le Chef des Rapaces, le Grand Maudit Guillaume II, l'Assassin Innombrable, la France, comme un artiste attaqué par un Apache, oubliant son esprit et son imagination, met tout son cerveau dans ses muscles, ses poings et souvenirs de boxe, — la République concentre toutes ses forces pour la fabrication des canons et des munitions, accumule toute l'énergie nationale dans ses armées. — La littérature abolie, c'est le moratorium de la pensée, et les travailleurs du livre chôment.

Pourtant, depuis la victoire de la Marne, au début de septembre 1914, depuis un an et demi, les envahisseurs sont arrêtés par une profonde muraille d'hommes qu'ils n'ont pu faire fléchir nulle part. La France, après ce premier assaut de la multitude de hordes des bandits préparés depuis longtemps à tenter et réussir ce coup en quelques semaines, la France, malgré les cicatrices que font, de l'Est au Nord, à son territoire les tranchées boches, peut, à l'abri d'un rempart vivant de millions de soldats au casque bleu, peut, — non seulement organiser, avec le concours de ses alliés, hâter la

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victoire définitive, — mais respirer, penser, sourire, réfléchir. Elle ' peut et doit tâcher de ranimer la vie littéraire et artistique autant que la vie agricole, industrielle et commerciale.

Paris, à lui seul presque, fournissait de théâtre et de litté' rature tous les peuples. Aujourd'hui, la pensée plus libre, tout en continuant tout ce qu'il faut, et même avec davantage d'initiatives, de puissance et d'audace pour que l'ennemi, n'en pouvant plus, essoufflé quand nous sourions, s'abatte, effondré tout à coup, demande la paix, — il faut s'appliquer, chacun selon ses moyens, à la résurrection des affaires, à la circula-tion vivifiante de la bonne humeur et de l'argent, celle aussi du capital intellectuel de Paris.

Oui, les intellectuels chôment. Il ne s'agit pas, dans ce repos cérébral, des buccinateurs appointés, de leurs claironnades héroïques, aux formes conventionnelles, éculées, des cocoricos quotidiens et poussifs de confiance dans le succès final que jettent des articliers de marque, les pieds dans leurs pantoufles, aux gars qui se battent. — Moi, humble, à l'arrière, je ne les exhorte pas, de loin, au courage, car les poilus de la plus grande des guerres de l'épopée, commencée dans l'été 1914, et qui s'apothéosera par notre victoire, en automne 19/6, n'ont pas besoin d'appels à leur bravoure. D'ailleurs, tous les journaux que ces vaillants publient sur le front, sont joyeux et hardis; l'un, tout net, s'appelle : le Rigolboche. C'est pourquoi je souhaite seulement amuser les gaillards, les poilus gaulois qui, sur les lignes de feu,défenden t la liberté des peuples .

Pour lire dans les tranchées :

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Ce livre joyeux, le Bandeau, semble différer — par le comique gonflant, soulevant, gondolant, de-ci, de-là, sa trame légère, aux innombrables dessins imprévus — d'autres ouvrages du même écrivain :

^'^ i</^ " l'Arriviste, Claude Barsac ;

le Semeur d'amour, épopée de l'Inde ancienne ; la Faute des roses, dont les pages printanières sont par-fumées par les roses de France et d'Italie ; l'Orgie latme, où l'impératrice Messaline s'ouvre comme une rose rouge, ardente, luxurieuse; Lulu, clcwnesse et danseuse, sur/emme; Poupée japonaise ; la Caravane en folie, où le désir passe comme un simoun' où l'Afrique centrale hrasille.

Il tire, ce livre, sa drôlerie, d'une chose souvent triste :

le mariage. Au lieu de finir mal, il finit bien. Il est très français, même gaulois, sou' vent ; il souhaite la grâce hardie, la vivacité, la fronde des préjugés. Il tâche d'avoir le goût et l'esprit du terroir, de Molière à Voltaire {ses contes), de Watteau et Boucher à Meilhac et Maupassant. S'il forme, par l'vnité nécessaire du sujet, le

PREFACE

Bandeau, son groupement dirigé des caractères, un ensemble traditionnel et classique, il cherche un attrait qui jamais ne chôme, de goût plus moderne, dans l'invention, sans cesse renouvelée et variée, des détails, un tas d'observations et notations justes, matériaux accumulés, au hasard des aventures, depuis trente ans de Paris, dont ce roman voudrait être la présentation agréable et rapide, — -Vm ^'-r-- •S' je sais la vie et mon métier.

Sans toge, ni toque, refusant d'enseigner quoi que ce soit, sans pose d'aucune sorte, franc du collier, sans principes, libre, il ne s'évertue pas à penser, du moins sans en prendre l'attitude ; il déteste le raisonnement morne et l'ennui, préfère à la gravité le charme ; il rit, sourit, coupe des roses et les offre, après en avoir ôté les épines. Sans théories, surtout sans conclusions morales et philosophiques, il s'attache, sans plus, à reproduire la nature avec art.

Pour le reste, il n'importe.

Mais, au royaume de la Fantaisie, il y a des types pittoresques, amusants, dont la rencontre fait réfléchir, comme à l'insu des personnages et de l'écrivain ; dans Sa for et mouillée et ensoleillée, on cueille des branches de pommier et de pêcher en fleurs, des iris, des roses profondes, de toutes les espèces et de toutes les nuances, des roses inconscientes et charmeuses, et des éclosions inconnues, de rêve, créées par les poètes, milliers de corolles, d'un frais éclat.

PREFACE

Si vous préférez, dans le jardin d'un vieux professeur, ou d'un bon curé, la sombre platitude, monotone et veloutée, d'une plate-bande de pensées, à votre aise ! La Beauté, qui est l'essentiel, finit, parfois, où la Morale commence. Pourtant, la Fantaisie peut, sans en avoir l'air, être aussi élevée, — l'élévation, c'est la profondeur en haut; — elle peut être, aussi, dans ses voiles transparents, d'un conseil meilleur, plus efficace, qu'une conférence en Sorbonne et un sermon, que les deux, dead-heat.

Des gens qui ne lisent pas, ou guère, et n'aiment pas être seuls, ont besoin du théâtre, de sa récréation en commun. Ce livre sera facilement une comédie. Un de mes romans, l'Ingénue, a été transformé, à la scène, sous le titre la Gamine, par deux adroits praticiens, qui me doivent, honnêtement, la moitié des bénéfices de l'opération. Je surveillerai mieux, dorénavant, ces démarquages. Oui, le Bandeau, sans effort

PRÉFACE

presque, serait une comédie; et le théâtre manque de gaîté. Toute la nouveauté, ces quinze premières années du XX^ siècle, a été donnée par un théâtre véhément, violent, à coups de poings dans la figure ou l'estomac. Le triomphe de la boxe, au ^ cirque ou sur la scène. Bernstein et Carpentier. Bernstein encore, quand il est très bon, c'est un accident d'automobile. Et nous avons eu, pour changer

les émotions: le Théâtre nu. En dehors de cela, des pièces faisandées et tristes, ou des pièces de Scribe, rajeunies à la mode du jour, innocentes

et spirituelles. Voilà les impressions qui restent du

théâtre gai et du théâtre pathétique, de 1900 à

la formidable guerre européenne, dont les

batailles sur des fronts de centaines de

kilomètres, font des chapelets d'épopées. C'est

bon, pourtant, de rire, — de rire partout,

quand même, — mais, puisqu'il s'agit

de comédie, de rire au théâtre, au

théâtre qui rit lui-même. Des

gens n'osent pas rire, surtout

à gorge déployée, voulant

sgL^

PREFACE

avoir de la tenue, rester de bon ton ; ils sourient. Mais

Louis XIV, et la Cour, imitant le Roi Soleil,

s'esclaffaient et se tenaient les côtes en voyant,

par exemple : le Bourgeois gentilhomme. Ce

n'est pas un indice de santé et de supériorité,

d'être rétif à la gaîté, réfractaire à la farce ou la

bouffonnerie.

Le Bandeau, c'est ce qu'un autre, M. Georges Clemenceau, a appelé : le Voile du Bonheur. Tchang, empereur de la Chine, est aveugle. Un malavisé le guérit, et il s'aperçoit que sa femme, son fils, ses amis, tout le monde le berne, le trompe, le .trahit : c'est la vie. Alors, il réclame la bienfaisante cécité, et il est heureux. Ceci n'est pas sûr, puisqu'il a vu, une fois, les mensonges quotidiens : il se souviendra. Ensuite, Tchang devrait aussi être sourd : ce sont moyens désagréables, plus pénibles que Je mal à éviter.

PREFACE

J'aime mieux, Eros, ton bandeau charmant qui, sans nous rendre aveugles, — ce qui doit être une grande misère, — neus empêche seulement de voir ce qui pourrait nuire au bonheur, nous laisse dans l'ignorance et l'illusion ; j'aime mieux, Eros, ton bandeau charmant et la cécité d'Alfred Mouton.

Ne pas tout voir, c'est être optimiste ; il faut l'être, sagement, pour soi-même, d'abord, et pour le prochain. Si les yeux des hommes — femmes comprises, vous l'entendez bien — devenaient, tout à coup, des microscopes ou des télescopes, imaginez que d'horreurs, de monstruosités, de choses à ne pas voir, on

verrait : ce serait, sur la terre, un immense désastre, ses dialogues, un écrivain de la décadence latine, Lucien, parle d'un pays chimérique, dont les habitants peuvent, à leur gré, se prêter leurs yeux, comme nous faisons pour une lorgnette. C'est déjà mieux que le procédé de Tchang. Fatigué d'être pessimiste et de broyer du noir, on emprunterait, s'il consentait à les prêter pour sept ou huit jours, les yeux d'Alfred Capus, à qui tout réussit.

Voir avec d'autres yeux, c'est changer un individu, ses sensations

De

PRÉFACE

et ses idées, car la façon de voir transforme celle de penser. En principe, — et cest le but, assez banal, de ce livre, le Bandeau, 5'// se risquait à en avoir un autre que de distraire, en riant, — (7 ne faut point, quand le résultat pourrait nous être malsain, trop examiner le fond des choses.

« Tel cherchait la lumière et geint de la trouver », dit Virgile, dont je traduis un vers ; et, plus près de nous, Musset pleure : .

Quand j'ai connu la Vérité, J'ai cru que c'était une amie.

Quand je l ai comprise et sentie.

J'en étais déjà dégoûté.

Musset a dit encore :

Le livre est une courtisane...

Comme elle, celui-ci veut plaire ; comme elle, il ne sait pas qui l'ouvrira, le louera, l'achètera. Je voudrais, pourtant, que chacun de mes livres ne paraisse pas sorti du même front que les précédents, soit vraiment nouveau, écrit dans un style différent, et toujours dans celui convenant le mieux

PREFACE

à son sujet, comme un habit fait sur mesure expressément

pour lui. Donner, avec l'artifice (Tun simple matériel d'encrier, de plumes, de papier, de mots et d'images, l'existence à des personnages imaginés, des costumes à ses rêves, des robes de fées à ses fantaisies, ou bien enlever, de-ci, de-là, leur fragile vestiaire, pour les dénuder, comme de nouvelles Phrynés, dans le nombreux aréopage d'une élite de lecteurs, produire des formes d art qui expriment et qui exaltent, — factices, si l'on veut, comme tout ce qui n'est point la vie elle-même, une statue de Rodin, et non le bloc de marbre encore recouvert de terre sur qui fleurit une bruyère ou un ajonc, — mais cependant frissonnantes de sève humaine, les infinies merveilles de la vie ; faire entrer, danser, à travers les cadres des chapitres, les idées comme les petites marionnettes, qui font deux ou trois tours et puis s'en vont; inventer, créer de la grâce légère qui jamais ne tombe à terre, de la beauté comique qui devien-

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drait rapidement tragique et ne le devierù jamais, c'est un travail intellectuel dont le plaisir passionne, a lélégance aérienne de Pégoud, exécutant, m'a-t-il dit, avec une sorte d'ivresse de sang-froid, en monoplan, ses vols renversés, la tête en bas, ou sur une aile, ses descentes brusques en cheminée, ses fantastiques cabrioles en plein azur, — de Pégoud, mort depuis, dans un combat sublime aux environs de Belfort, tué par une balle de mitrailleuse envoyée par un avion ennemi, — de Pégoud, héros du ciel et de la patrie.

Le Bandeau, en tout cas, quoi qu'il vaille, pourrait prendre pour épigraphe cette phrase de Gustave Flaubert : « Nos aïeux avaient le cocuage, qui était gai. Nous en avons fait l'adultère, qui est triste. » Je tiens ce propos de Guy de Mau-. passant, à qui l'auteur de ce chef-d'œuvre. Madame Bovary, l'avait dit. Et je mets volontiers, sous le parrainage littéraire de ces deux grands noms, ce roman qui semble faire un pied de nez à la morale bourgeoise, et qui est, peut-être, profondément moralisateur.

Ce n'est pas un paradoxe. Des gens tirent le canon pour tuer un papillon. Nous sommes, par nature et vanité, enclins à tout dramatiser. Nous voulons mettre, à toute force, — la chronique des tribunaux le prouve, la tempête, la rafale, dans nos existences, même quand notre vie s'écoule

dans les calmes décors, — du bonheur sans nuées.

Trop gâtés, un point sombre de

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notre horizon nous ■ affole, une menace d'orage nous fait croire à la fin du monde. (Même, cette guerre immense, pourtant, la plus formidable des guerres terrestres depuis qu'il y a des hommes et qui se battent, ne sera pas la fin du monde.) Inquiets, jaloux, beaucoup veulent tourmenter le train-train quotidien, et nous y trouvons la douleur. Ainsi, d'une aventure dont les artistes, peintres et littérateurs du XVIII^ siècle, pour ne pas remonter aux joyeusetés des vieux conteurs, — s'amusaient, sans autre conséquence, nous avons fait du cocuage, comme le dit Flaubert, une cause de tristesse, parfois d'effondrement passager.

Eh bien ! non ! Un mari trompé — même sans être dans les tranchées, sans être un héros — n'est point, par cela même, un complaisant ou un imbécile, et la femme n'est pas toujours une grue. En outre, la femme est divine comme chacun sait, — et, quel que soit le drame ou la comédie, dans ce trio, la femme, le mari et l'amant, l'Amour, posant son arc, met toujours les hommes dans sa poche et baise la femme, je veux dire : la console et prend son parti.

D'ailleurs, il y a des ménages à trois qui sont plus près de la morale et de l'honnêteté que des unions exclu-

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